‹ Des études classiques dans la société chrétienneChapitre 26 sur 48 · LU XIII'^ AU XY^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

LU XIII'^ AU XY^ SIÈCLE

à l'histoire si nous supposons que, comme son frère Nicolas (1) , il consacra six ans à la grammaire ; et ses premières études se trouvent ainsi reportées à sa huitième année. C'est d'ailleurs l'âge fixé par le traité De disciplina scholarium. Donc, venu au collège à quatorze ans, il ne fut pas compté parmi les pueri grammatici : au chœur, il porta le surplis etl'aumusse; en classe, il entendit expliquer Aristote. A ceux qui voudraient retrouver l'empreinte de son éducation Ultéraire, nous signalons particulièrement ses sermons, où Térence , Virgile, Horace, Stace, Ovide, Sénèque surtout et Valère-Maxime, sont mis à contribution, quelquefois pour de longues tirades. Donc, même en Champagne, oii Gerson avait commencé ses classes, on suivait la méthode reçue à Paris, la méthode décrite par Pierre d'Ailly. Les sentiments de Gerson sur cette matière percent dans une lettre qu'il adressa aux théologiens du collège de Navarre , lorsqu'il fut devenu chancelier de l'Eglise de Paris (2). D'abord il leur propose un plan de lectures conformes à leurs études sacrées. Rajoute ensuite : « Quant aux auteurs païens , prêtez- vous à cette lecture , sans vous y adonner ; faites-y quelques excursions rapides, je n'y verrai rien à redire. Un grand nombre de pensées morales , du style , des expressions choisies, une certaine connaissance de la poésie et de l'histoire , voilà ce que vous y gagnerez. Et puis il est bon de se délasser et de varier ses lectures. Ces mêmes avantages , il est vrai, se rencontrent dans les docteurs de l'Eglise, dans la Cité de Dieu de saint Augustin, dans Orose, dans saint Jérôme, dans Laclance, et vous pourriez, ce semble, les chercher là avec autant, sinon plus

(1) Historia colleg. Nav., p. 515.

(2) Et de rUniversité par conséquent, puisque ces deux charges n'en faisaient qu'une.

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de profit (1). » Conseils pleins de sagesse et de maturité. On ne les donnerait pas, toutefois, à ceux qui n'auraient acquis jusque-là aucune connaissance de Tantiquité ; pour eux ces lectures, loin d'être une récréation , seraient une étude. Tels n'étaient pas aussi les théologiens du collège de Navarre. Nous en avons la preuve dans Cléinangis, qui mettra fin à cette enquête.

Condisciple de Gerson, et bientôt après son élève, il n'avait pas atteint sa douzième année lorsqu'il arriva dans cette maison. Laissons-le nous le dire lui-même; car il eut plus tard l'occasion de s'en souvenir. Sa réputation de latiniste l'ayant fait appeler auprès de Benoît XllI (Pierre de Luna), pour y remplir l'emploi de secrétaire, il fut soupçonné d'avoir prêté sa plume à l'anti-pape, le jour où celui-ci lança l'interdit sur la France ; soupçon bien cruel à celui qui en était l'objet , et qui empoisonna longtemps son existence. Dans ces conjonctures douloureuses, ce fut auprès de ses anciens maîtres qu'il chercha sa consolation , les jugeant sans doute plus portés que d'autres à lui rendre justice et à l'absoudre. Coupable ou non (et plût à Dieu que le schisme ne l'eût jamais entraîné à d'autres excès !) la lettre qu'il leur adressa est fort touchante. Nous en rapportons quelques lignes, à titre de renseignements sur son éducation ; « Ce qui me console sur toute chose, et cette consolation est à bon droit puissante sur mon cœur , c'est de pouvoir défendre auprès de vous mon innocence, vous avec qui j'ai passé mon enfance et la plus grande partie de mes années, vous que j'appellerais les premiers en témoignage, quand même on m'accuserait hors de mon pays, et qui viendriez en toute assurance déposer sur ma vie, ma con-

■ (1) Opp.,t. I,col. 100, '

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duile, mes mœurs, mes inclinations. Lorsque je quittai le foyer paternel pour la grande ville, et que j'entrai dans Votre illustre école , je n'avais pas atteint ma douzième année :

Alter ah undecimo nondum me ceperat annus.

c( Je n'étais qu'un faible enfant. Cette bonne mère nie reçut dans son sein , me réchauffa sur son cœur, me porta entre ses bras, m'abreuva de son lait le plus doux. Je lui dois les premiers éléments des lettres ; je lui dois cette dignité , la plus éminente dont elle dispose, où elle m'a fait monter malgré ma résistance et mes refus; je lui dois mon éducation intellectuelle et morale : tout entière elle est son ouvrage, depuis le premier jour, je pourrais dire jusqu'à celui-ci. Et si je n'ai guère profité, si je suis médiocrement instruit, il n'en faut accuser que mon peu d'application et la faiblesse de mes facultés. »

Quand Glémangis suppose qu'il a mal répondu aux soins de ses maîtres, c'est pure modestie de sa part, et le public en juge autrement ; à tel point que les Italiens eux-mêmes, cicéroniens dès avant la renaissance, ne peuvent se défendre d'admirer son style. Ces Italiens pourtant nourrissaient généralement à notre endroit des préventions bien injustes. Quand ils comparaient leur beau ciel à notre ciel nuageux, l'éclat de leurs orateurs et de leurs poètes à la renommée toute péripatéticienne de nos écoles, l'amourpropre, la rivalité nationale venant en aide, ils n'hésitaient pas à nous regarder comme de vrais barbares du Nord. Ce fut un des thèmes favoris de Pétrarque. S'il engageait les pontifes d'Avignon à venir enfin s'asseoir auprès du tombeau de saint Pierre, toujours ce lieu commun était traité par lui avec magnificence; comme si la supériorité réelle ou

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imaginaire de tel ou tel pays avait dû peser beaucoup dans la balance, lorsqu'il s'agissait d'assurer la tranquillité de l'Eglise et l'indépendance de son chef. Urbain Y revenu à Rome, Pétrarque l'exhorte à ne la plus quitter, et dans sa lettre , énumérant d'abord pompeusement toutes les gloires Httéraires de l'Italie : « Que nous opposeront les Français, demande-t-il, eux qui savent si bien se vanter? Seraient-ce par hasard les bruyantes disputes de la rue du Fouarre (1)? » Ce jugement de Pétrarque fit loi en Italie. Un Français anonyme essaya bien de répondre; mais il n'eut pas le dernier mot : sa voix fut couverte par une nouvelle diatribe du superbe Florentin (2).

Or un cardinal, contemporain de Clémangis, grand admirateur de Pétrarque et tout imbu de ses idées, n'avait pas vu sans étonnement de quel style écrivait l'ancien élève de Navarre. 11 ne lui cacha pas sa surprise; il fit plus, il le soupçonna d'être redevable de ce beau langage aux muses italiennes. « Avouez, lui disait-il , que vous avez étudié à Bologne.» Deux lettres de Clémangis à GaleotiMalapietra (3), qui pensait l'honorer par un tel soupçon , nous apprennent que de sa vie il n'avait mis le pied à Bologne. Plus jaloux de la gloire de son pays que de son propre mérite , il y réfute les assertions outrées de Pétrarque. Avec la France , il venge l'Angleterre et l'Allemagne du reproche de barbarie, et déroule les annales littéraires et scientifiques de ces contrées, depuis Bède , Alcuin et Raban Maur jusqu'à saint Bernard, jusqu'à ses propres contemporains. Là il déclare qu'il

(1) Rerum senilium, 1. IX, ep. 1. Opéra, in-f». Basileœ 1581 , p. 848.

(-2) V. Galli cujusdam anonymi in Franc. Petrarcham invectiva... Franc. PetrarchcB contra cujusdam anonymi Galli calumnias... apologia. Ibid. pag. 1060 et 1068.

(3) Ep. 4 et 5. ISicolai de Oiemengiis Opéra. Lugd. Bat. 1613.

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