‹ Des études classiques dans la société chrétienneChapitre 27 sur 48 · DU XII1<^ AU XV*^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

DU XII1<^ AU XV*^ SIÈCLE

n'est pas seul en France à savoir quelque chose j et que les maîtres , grâces à Dieu, ne lui ont pas manqué. N'a-t-il pas étudié l'éloquence dans Gicéron et Quintilien? N'a-t-il pas eu des professeurs dont les leçons, les entretiens, lui ont appris bien des choses que seul peut-être il aurait toujours ignorées? Lui-même, à Paris, n'a-t-il pas souvent expliqué, soit en public, soit en particulier, la rhétorique de Cicéron et quelquefois aussi celle d'Aristote? Enfin les meilleurs poëtes, Virgile, Térence, n'y sont-ils pas matière d'enseignement (1) ?

Que veut-on de plus? Les études du collège de Navarre pourraient-elles avoir un témoin mieux informé. Pierre d'Ailly et Gerson nous avaient fourni de premières données qui, certes, n'étaient pas à mépriser; mais leur langage se tenait encore dans des termes assez généraux. Cette fois , nous avons devant nous un homme qui évoque ses souvenirs de professeur et d'élève; la démonstration, ce semble, est complète, et nos réflexions n'y sauraient rien ajouter.

Il reste prouvé qu'en disparaissant du théâtre où la philosophie se montre seule après le xni^ siècle, l'enseignement littéraire n'avait pas été anéanti. Sa fortune a pu décroître , mais il n'a subi aucun ostracisme ; le grand jour lui a manqué y il a vécu à l'ombre. Toujours basé sur les mêmes programmes, les mêmes méthodes; toujours sou-^ tenu par Tétude de l'antiquité, les premiers établissements universitaires une fois fondés, il n'a langui qu'à raison de la

(1) « Dicet fortasse aliquis , propterea hoc Franciscum dixisse quod magis soient in Italia artes illce doceri et disci quam in aliis terris. Primum respondeo, in aliis etiam partibus id plerumque fieri vidi. Equidem in studio Parisiaco saepe TuUianam publiée legi rlietoricam, Sccpc item privatim. Nonnunquani etiam Aristotelicam. Poetge vero summi et optimi , Virgilius atque Terentius iilic etiam saepe leguntur. » Ibid., ep. 5, pag. 28.

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forte concurrence qui lui était faite par la scolastique , et du défaut dégoût qui caractérise cette époque (1). Pétrarque avait donc tort lorsqu'il dépréciait outre mesure nos études classiques; et ceux-là se tromperaient aussi qui ne verraient, comme lui, dans l'Université du moyen âge^ que les hriiyantes écoles de la rue du Fouarre.

Et maintenant, il en est temps, répondons aux questions qu'on pourrait nous adresser sur l'enseignement des lettres pendant ces trois siècles (xiii% xiv% xv^).

1"* Quels étaient les auteurs en usage?

En fait de grammaires, Donat, Priscien , le Doctrinal d'Alexandre de Villedieu,le Grécisme d'Evrard de Béthune, etc. ; — pour les exercices pratiques de langue et de littérature: Calon, Théodule, Esope, etc.; Virgile, Lucain, Stace, Ovide, etc.; saint Prosper, Prudence, Juvencus, etc. ; Alain de l'isle, Gaultier de Ghâtillon , etc.; Tite-Live, Sallusle , etc. (les historiens sont toujours peu nombreux) ; Cicéron et Quintilien. Ces deux derniers , avec Aristote , qui apparaît quelquefois , font tous les frais de la rhétorique, théorie et pratique.

Nous avons vainement cherché dans les programmes TertulJien, saint Cyprien, saint Ambroise, saint Augustin, saint Léon , saint Grégoire le Grand; c'est encore un point où l'on peut , sans contredit, s^essayef à faire mieux que le moyen âge, mais non se prévaloir de son exemple.

2° A quel âge les écoliers commençaient-ils leur cours de grammaire?

D'après Evrard de Béthune, aussitôt qu'ils savaient lire; d'après le traité De disciplina scholarium, à huit ans envi-ron. Les détails biographiques, recueillis par nous sur

(1) Depuis le xiv® siècle surtout.

bu XlII^ AU XV^ SIÈCLE. 177

Jean et Nicolas Gerson et sur Clémangis sont d'accord avec ces deux livres.

3° En quel lieu cet enseignement était-il pratiqué ?

Au xir siècle , au bas de la montagne Sainte-Geneviève ; au xin", encore au bas de la montagne , et peut-être sur l'emplacement du clos Mauvoisin, où la Faculté des Arts ouvrait ses écoles publiques; au xiv% dans les collèges surtout et dans les pédagogies, il est douteux que les grammairiens aient jamais pris place dans les écoles publiques de la rue du Fouarre ^ qui datent seulement de cette dernière époque.

4° Les professeurs de grammaire dictaient-ils ?

Rien ne les en empêchait. La prohibition de dicter s'adressait à ceux qui expliquaient Aristote à la rue du Fouarre; or, les grammairiens enseignaient partout ailleurs qu'à la rue du Fouarre, et n'expliquaient point Aristote.

5° Les écoliers avaient-ils des livres?

Dans les commencements de l'Université, les livres étaient rares. Bientôt, les règlements sur la parcheminerie, l'invention du papier, les donations affectées aux bibliothè^ ques des collèges, remédièrent, en partie du moins , à cet inconvénient.

6° Ces livres (quand c'étaient des livres païens) étaient-ils remis aux écoliers ?

Pour cette fois, plus d'un lecteur croira que nous plaisantons. 11 faut en convenir^quand il est décidément prouvé que les écoliers étudiaient et apprenaient par cœur les livres en question , l'autre vérité n'est plus d'une nouveauté bien piquante. Nous ne plaisantons pas pourtant , et nous avons nos raisons pour ne rien sousentendre. Revenons donc sur un passage d'Evrard de Béthune. Ceux qui se

178 l'université du xiii^ au xv^ siècle.

tiennent déjà pour satisfaits en seront quittes pour omettre tout ceci. Evrard s'adresse à un maître d'école :

Primi versiculi secernit grammata primam Quœ tibi iurba viam discipularis habet.

Donatos Yeviii lacrimarum fonte fin entes , Qui dantuT pueris post elementa novis.

Inde tenet par vos lacer ata f route G atones Illos discipiiH per metra bina legunt.

Que voyons-nous donc au premier distique? Que les écoliers, véritables ahecedariij apprenaient d'abord à reconnaître, à assembler leurs lettres. — Au second? Qu'après cela [post elementa), ils retournaient les feuillets du grammairien Donat. — Au troisième? Qu'ils tenaient entre leurs mains les distiques de Gaton , un moraliste païen !

Esope, Stace, Virgile suivent de près Caton dans le Labyrinthe d'Evrard de Béthune; notons ceci en passant.

Voici donc nos témoins : les feuillets de ces livres tenus et retournés, arrosés de larmes et mis en lambeaux par les enfants !

Le sort de Donat et de Caton , c'est précisément ce que nous craindrions pour la Vulgate, par exemple, si elle Tenait à prendre leur place.

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