CHAPITRE YII
Ce fut de tout temps le privilège des poëtes de transtigUrcr quelques époques du passé et d'y faire fleurir l'âge d'or^ Pour les anciens, cet âge d'or était placé au berceau fabuleux du genre bumain; les littérateurs du siècle dernier l'imaginèrent quelquefois dans la Grèce ou à Rome, l'école moderne a préféré le moyen âge. Est-ce à dire que le moyen âge ne nous offre que des grandeurs fictives , des apparences d'béroïsme et de vertu? Telle ne saurait être notre pensée. Ce que nous tenons à faire remarquer , c'est que le moyen âge exerçant à la fois sur les esprits deux attraits différents, l'un soumis au contrôle de la raison j l'autre tout d'imagination et de fantaisie, un attrait poé^ tique en un mot, en bien des cas, c'est ce dernier attrait qui domine.
Dans les études qui se sont faites sur le moyen âge depuis un demi-siècle, et qui ont provoqué sa réhabilitation , aujourd'hui définitive^ l'art et la poésie avaient conquis le titre du premier occupant; la prépondérance est restée à l'art et à la poésie. C'est pourquoi une sorte d'autorité doctrinale leur est dévolue en ces matières; souvent leurs préférences, leurs sympathies se traduisent en sys-
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lèmes. Il n'y a donc pas trop à s'étonner si des systèmes ainsi conçus, salués à leur naissance avec enthousiasme, accueillis par les facultés de Tâme les plus spontanées , ouvrent la porte toute grande à certaines illusions.
iGombien de personnes en qui ce mot de moyen âge ne t'éveille d'autre idée que celle de chevalerie ou de croisade! Le charme du premier roman qui nous a transportés au milieii de cette féerie ne se prolonge-t-il pas, même après que l'examen des faits a dissipé en partie cette lumière fantastique ? Chateaubriand , avec un incomparable talent, a ouvert sur les anciens cloîtres des perspectives ravissantes ; il est, croyez-moi, plus d'une âme méditative pour qui tout le moyen âge est encore là.
Non , tout le moyen âge n'est pas là , et l'on peut sans injustice le comprendre différemment. D'autres éléments s'y rencontrent, auxquels il emprunte une grandeur plus réelle.
Sans lutte, point d'héroïsme; la cité de Dieu, toujours mêlée à la cité de Satan, a besoin de combats pour s'élever jusqu'au ciel. Otez du moyen âge les passions et les vices , ôtez-en les crimes et la violence, vous n'avez plus ni un saint Grégoire VII, ni un saint Pierre Damien , ni un saint Bernard, ni un saint Dominique, ni un saint François. L'âge d'or des romanciers et des poëtes est nécessairement stérile en vertus.
Quand on s'est arrêté à cette contemplation paisible et satisfaite du moyen âge poétique , l'époque moderne , où la réalité nous heurte, où le rêve de l'idéal n'est pas possible, se sépare nettement des temps antérieurs; c'est à la fois et un contraste et un problème. Par quel lien mystérieux l'état actuel de la société se rattache-t-il à son passé , ce passé si brillant et si pur! Est-il donc intervenu une déchéance ,
une nouvelle faute originelle? Nécessairement, puisque les hommes d'aujourd'hui sont si peu semblables à leurs pères.
Il serait peut-être à propos, chaque fois qu'on est tenté de chercher le mot de cette énigme, de se rappeler le conseil du sage : a Ne demandez pas pourquoi les temps anciens étaient meilleurs que le temps actuel. Une telle demande est insensée (l). »
Et savez-vous quelles réflexions ce passage de la Bible inspirait, au sortir du xvi^ siècle, à un pieux et savant commentateur, nullement novateur au reste, nullement épris de progrès imaginaires , Cornélius a Lapide? Cela vaut la peine d'être remarqué, ce Notre siècle, dit-il, surpasse sans contredit un grand nombre de siècles qui ont précédé, par la doctrine d'abord, et je veux parler de toute espèce de doctrine ; par la culture des arts, arrivée aujourd'hui à une rare perfection; il les surpasse dans la guerre, dans la vertu, dans la religion, dans la sainteté. » Cornélius insiste sur les points principaux. Jamais les arts n'ont été mieux cultivés; jamais les sciences plus prospères; jamais les ordres rehgieux plus nombreux, plus florissants, plus féconds en science, en piété, en œuvres de zèle. En un mot, son jugement est opposé de tout point à celui que portent sur la même époque les admirateurs passionnés du moyen âge. Pour eux, ils se garderont bien d'examiner quels motifs on pouvait avoir de parler ainsi. Ils s'attachent au contraste, parce que leur imagination en est frappée; ils s'attachent au problème, parce qu'ils prétendent en avoir trouvé la solution , et cette solution est vraiment curieuse.
(1) Eccles., 7. 11,
IBâ LA RENAISSANCE.
D'où procèdent les temps modernes, avec leur triste cortège de misères morales , avec le philosophisme , le rationalisme, le socialisme et le reste? Le voici. Vers le milieu du xv° siècle, les Grecs chassés de leurs foyers apportèrent en Occident Homère et Platon. Nos pères étaient sages alors; ignorant l'antiquité, ils ignoraient aussi le vice. Mais ils eurent le tort de prendre goût à ces auteurs , et bientôt celui plus grand encore de les faire expliquer dans les écoles. On se passionna pour cette littérature. Elle était païenne, on se fit païen; de là nous est venu tout le mal. Voilà r histoire, nous dit-on. En résumé, la contagion du paganisme s'est introduite chez nous au moyen des manuscrits grecs, tout comme la peste débarqua un jour à Marseille dans des balles de coton , je crois. Prenez garde aux manuscrits grecs !
De toutes les versions de cette singulière histoire, j'ai donné la plus accréditée, celle sur laquelle repose la thèse primitive. Ce n'est pas ma faute si l'on y aperçoit déjà quelque invraisemblance.
Est-il exact d'avoir choisi la prise de Constantinople, pour marquer la fin du moyen âge et le commencement de la renaissance? Il faut s'entendre sur la valeur de ces dates précises, quand il s'agit des évolutions libres et variables de l'esprit humain. Voici une borne qui sépare la France de l'Allemagne; parle-t-on français en deçà, allemand au delà? Point du tout : on parle des deux côtés une même langue, ou bien encore toutes les deux à la fois. La prise de Constantinople figure à peu près comme cette borne entre le moyen âge et la renaissance : avant, on étudiait déjà l'antiquité classique; après, on suivait encore un gnrnd .nombre des méthodes du xui^ siècle; toute la différence est
du plus au moins. S'il faut une date, je ne m'attaquerai point à celle-ci, pourvu toutefois qu'on ne la fasse point servir à interpréter faussement l'histoire. Je m'explique.
A la prise de Constantinople, à l'émigration byzantine dont elle fut suivie, on rattache le mouvement de littérature et d'art appelé renaissance, comme si la première impulsion était venue de la Grèce, avec Andronic Calliste et Constantin Lascaris. Or c'est là un point de vue tout à fait inadmissible. Bien que nous puissions voir dans les Grecs des auxiliaires venus à temps pour donner aux études littéraires un remarquable essor, le rôle d'initiateurs ne leur appartient pas; car, lorsqu'ils arrivèrent, tout était commencé, et l'on marchait au but avec cette ardeur, cet ensemble qui assurent le succès. Déjà le prédécesseur de Pie II, Nicolas V, avait fait traduire Diodore de Sicile, Polybe, Thucydide, Hérodote, Appien, Homère, Aristote, Platon, Ptolémée, Slrabon et Théophraste ; déjà Pogge, François Philelphe, Nicolas Perotti , Laurent Valla,Guarino de Vérone, Mafeo Veggio, Aurispa, tous grammairiens, humanistes, commentateurs des anciens, avaient acquis leurs principaux litres à la renommée. 11 est vrai, Théodore Gaza et quelques autres Grecs habitaient l'Italie à cette époque; mais aussi, dès les premières années du xv^ siècle, François Philelphe et Jean Aurispa abordaient à Constantinople et se fixaient auprès de Manuel Chrysoloras. Guarino les y avait précédés; il n'avait pas attendu la fin du xiY^ siècle. Ainsi l'Italie allait elle-même au devant de la Grèce. Tiraboschi pense que le premier ébranlement remontait à Pétrarque; de Pétrarque à Dante, il n'y a qu'un pas; nous touchons au xitf siècle et aux croisades. Je m'arrête : à ne prendre que les sommités, on pourrait croire que cela avait toujours duré, dans cette Italie surtout , dont l'aurore
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se confond avec un crépuscule à peine interrompu par quelques ténèbres passagères.
Et si l'initiative de ce mouvement revient de fait au moyen âge, qui nous assure qu'il n'a pas aussi sa part de responsabilité dans les autres révolutions accomplies vers la même époque?Révolutions dans les croyances,révolutions dans les mœurs , révolutions dans les arts, toutes ne seraient-elles pas le produit de cette activité inquiète, qui fermentait dès longtemps au sein de la vieille Europe, et devait tôt au tard trouver à s'épancher?
Si je veux, en particulier, chercher une explication dans les modifications apportées à l'enseignement classique , je suis frappé du manque de proportion entre les effets et leur prétendue cause. Ces modifications sont en réalité si peu de chose ! peu, dans l'ordre moral du moins, car dans l'ordre littéraire il en est autrement. Confrontons les programmes des deux époques ; les résultats de cet examen seront peut-être nouveaux pour quelques personnes.
Les grammairiens du moyen âge étaient Donat et Prjscien, et, à partir du xiiie siècle, Evrard de Béthune et Alexandre de Villedieu. A la renaissance, ils cédèrent tous la place à Despautère.
Les plus jeunes élèves, au moyen âge, expliquaient Caton, Esope et Avianus, Théodule, saint Prosper : à la renaissance, ils continuèrent à expliquer Caton ; les fables ésopiennes furent encore entre leurs mains, soit dans le grec de Planude, soit dans le latin de Phèdre qui survint à la fin du xvi^ siècle, et peu à peu Caton disparut. Théodule et saint Prosper étaient mis de côté ; mais n'oublions pas que l'Evangile selon saint Luc , ÏHisloire sacrée de Sulpice Sévère, et d'autres auteurs chrétiens s'introduisirent vers ce temps-là.
Virgile, Horace, Ovide, Perse, Juvénal, Lucain, Stace, et nombre d'autres poêles païens avaient cours dans les écoles du moyen âge ; nous l'avons prouvé par d'irrécusables témoignages : la renaissance n'ajouta rien à cette liste, elle retrancha. Stace et Lucain, par exemple, disparurent généralement des mains des écoliers. Si Catulle , Tibulle , Properce , les comiques latins non expurgés se firent jour dans plus d'une classe, cet abus, contre lequel on réclama toujours, ne fut pas de longue durée.
Plusieurs poètes chrétiens. Prudence, Juvencus , Sedulius, Arator, figuraient parmi les classiques du moyen âge : la renaissance venue , ils eurent le sort de Lucain et de Stace (1).
Quelques poètes latins du moyen âge , objet d'une vogue passagère , avaient été admis dans les écoles du xiii^ siècle ; nous avons déjà nommé Alain de l'ïsle et Gaultier de Ghâtillon. Ces poètes, dont les compositions offrent un mélange continuel d'histoire ancienne et de mythologie , furent écartés par la renaissance. Pense-t-on que la religion y perdit beaucoup ?
Les historiens tenaient peu de place dans l'enseignement du moyen âge, et, pour le moment, son programme ne nous en offre pas d'autres que Salluste et Tite-Live. Ici, la renaissance ajouta : Cornélius Nepos, César, Tacite paraissent avoir été admis sous son patronage.
(1) Ni les uns ni les autres ne furent entièrement abandonnés. Au commencement du xvi« siècle, Fausto Andrelini , un des professeurs italiens établis à Paris , faisait imprimer Juvencus et l'expliquait à ses élèves, comme on peut s'en convaincre par ces paroles de sa préface : « Ex eo (Alphonso hispano) diu quœsitum a me Juvencum accepi, acceptum publicavi, publicatum non sine maxima diligentia interpretabor, ut ex officina mea non tam sœculares, quamsacrœ literae exiissevideantur.» Nous parlerons ailleurs de Prudence.
La rhétorique du moyen âge roulait sur Quintilien, Cicéron et Aristote : Aristote , Cicéron et Quintilien furent la base de toute la rhétorique de la renaissance.
Tels sont en somme les changements introduits alors dans les études. Mais nous allions oublier ce qui concerne la langue grecque. Il est vrai, lorsque le grec devint partout matière d'enseignement , on ne se fit pas scrupule de mettre Homère, Démosthène, Xénophon sur la même ligne que Virgile, Cicéron, Salluste, et le nombre des auteurs païens s'accrut d'autant. 11 faut ajouter, pour être exact , qu'on fit entrer aussi par la même porte saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Jean Chrysostome : jamais pareille place n'avait été accordée aux saints Pères par le moyen âge (1).
Et maintenant, supposons un instant, ce qui est faux, que le degré de christianisme des élèves soit en raison
(1) pans un ouvrage très-distingué et favorablement accueilli par les lecteurs catholiques, M. l'abbé Ghesnel avoue qu'il serait fort embarrassé s'il lui fallait dire en quoi la méthode de nos collèges modernes s'accorde on ne s'accorde pas avec le plan d'études suivi dans l'école chrétienne d'Alexan' drie, dans celles de Césarée , d'Edesseou d'Antioche. « Quant à TOccident, poursuit-il, l'umité pédagogique dont on prétend qu'il est en possession depuis quatorze ou quinze siècles ne me paraît pas incontestable non plus. Je crois pouvoir affirmer, sans être téméraire, que tout le monde r*?connaitra volontiers des différences assez notables entre renseignement littéraire au temps de saint Grégoire le Grand, de Bède le Vénérable , de Lanfranc, de saint Anselme, etc., etc., et celui que les humanistes de la renaissance ont imposé presque partout. S'imagine-t-on vraiment que la méthode classique de l'illustre abbaye de Mont-Cassin , par exemple , soit exactement la même aujourd'hui qu'au x\u^ siècle, quand saint Thomas d'Aquin s'y préparait, sous la direction des enfants de saint Benoît , aux études théologiques qu'il devait faire plus tard à Rome, à Cologne et à Paris? J'estime singulièrement le Ratio studiorum donné par le père Claude Aquaviva à la Compagnie de Jésus , mais ce n'est pas une raison pour soutenir qu'au fond la marche qui s'y trouve indiquée ne contient guère autre chose que la méthode suivie , dans tout le moyen âge, par les universités les plus célèbres et les collèges particuliers , par les religieux de Gîteaux , les carmes, les dominicains et les franciscains. » {Du Paganisme, de son principe et de son histoire, p. 227.) — Si quelqu'un a en effet affirmé cette unité pé-
directe du nombre d'auteurs chrétiens expliqués dans les classes , en raison inverse du nombre d'auteurs païens ; de bonne foi, vous semblera-t-i! que les modifications opérées par la renaissance sur les programmes d'études du moyen âge soient de nature à bouleverser toutes les croyances? Et l'impiété moderne serait sortie de là ! et le commua nisme ! et le socialisme encore ! Est-ce une conviction bien arrêtée ? Pour nous, nous aurions peine à la partager. Qu'une montagne accouche d'une souris, nous l'avons cru sur la foi du fabuliste; mais nous n'aurions jamais pensé que, dans cet apologue , il fût permis de renverser les rôles. Littérairement, ces modifications avaient de l'importance, moins par les additions que par les retranchements. Il y eut un véritable progrès le jour oii Stace, Lucain, Prudence et Juvencus disparurent de l'enseignement élémentaire : non qu'ils dussent être totalement abandonnés , mais on les réserva désormais à des latinistes quelque peu formés ou présumés tels. Je regrette encore moins les
dagogique de quatorze ou quinze siècles contre laquelle M. Tabbé Chesnel élève des doutes , si quelqu'un a nié les différences assez notables en un certain sens que nous venons de signaler ici, si quelqu'un enfin a prétendu que la méthode du Mont-Gassin est exactement la même aujourd'hui qu'au w\\^ siècle , ce sont autant d'assertions dont nous n'aurons pas à porter la responsabilité , et nous espérons même contribuer quelque peu à désabuser cet esprit prévenu. — « Les textes qui sont classiques aujourd'hui, dit encore M. l'abbé Chesnel, sont bien loin d'avoir eu le même honneur dans tous les temps et dans tous les pays. Longtemps la poésie semble avoir eu le pas sur la prose, etc. » p. "iH. — Ce que vient de remarquer M. l'abbé Chesnel, nous croyons l'avoir établi , ici et ailleurs , d'une manière assez solide pour être en droit de substituer l'affirmation à sa formule dubitative. (V. Supra, chap. v, p. 126. — Correspondant , 10 juin 1852, p. 300.) En général, nos conclusions étant fondées sur des textes, nous y accordons peu de place à l'interrogation et aux conjectures.
Mais, à défaut d'unité absolue, d'identité complète (M. l'abbé Chesnel sera le premier à le reconnaître) , il est un fond commun aux différentes époques; et bouleverser ce fond si ancien de la pédagogie chrétienne , sous prétexte qu'il cache un abîme, c'est une témérité très-blâmable. Voilà ce que nous av4)ns dit , et nous n'avons pas dit autre chose» ^ - -
i88 LA RENAISSANCE.
poëtes du moyen âge, tels que Gaultier de Châtilloii, Alain de risle, et même ce Théodule qui paraît tenir tant à cœur à quelques modernes réformateurs.
Le progrès des études s'explique à mes yeux , et par le choix plus intelligent des textes classiques, et par des améliorations d'une autre nature , dont je vais dire deux mots.
Avez-vous remarqué la place occupée par cet humble Despaulère, grammairien qu'il sera permis à Port-Royal de traiter assez lestement, mais qui ne contribua pas peu, en son temps, à former des latinistes? Ceux du xvf siècle, et il en est d'assez passables, avaient tous étudié Despautère dans leur enfance. Etait-il bien facile , selon vous , d'apprendre le latin avec le Doctrinal d'Alexandre de Villedieu et le Grécisme d'Evrard de Béthune, ces deux célébrités classiques du xiii^ siècle? Donat, lui-même, n'était-il pas trop incomplet? Priscien n^était-il pas trop diffus? Certains chroniqueurs le comparent à une mer qu'il fallait traverser à la nage. Despautère vint enfin , et après Despautère Alvarez, Rendons justice à ces grammairiens qui précédèrent de beaucoup Port-Royal et Lhomond , et n'ont pas toujours été dépassés par eux.
Joignez à cela le travail de ces infatigables critiques , appliqués à recueillir les variantes lectiones d'un auteur, et à purifier les textes de toutes les erreurs des copistes. Jusque-là, quand une vie s'était épuisée à ce labeur, il restait pour résultat quelques exemplaires corrects. Après l'invention de l'imprimerie, les exemplaires se transforment en éditions, et la communication établie entre tous les savants, leur mutuel contrôle multipliant les lumières, on arrive à un degré d'exactitude auquel il ne fallait pas songer au moyen âge. La critique philologique est réellement fille de l'imprimerie. Quand vous parcourez les ouvrages des pre-
miers lettrés du xv* siècle, d'un Pogge, d\in Perotti, ou même , plus tard , ceux d'un Jules-César Scaliger , vous surprenez parfois, au milieu de la plus vaste érudition, l'ignorance de telle particularité grammaticale devenue aujourd'hui des plus vulgaires. Rien ne fait mieux comprendre, à mon avis , ce qu'il a fallu d'efforts persévérants , de secours matériels, pour produire dans leur correction habituelle ces quelques livres élémentaires qui servent journellement aux écoliers. Les rares méprises de ces géants de la critique sont comme ces témoins que les terrassiers laissent derrière eux pour marquer l'ancien niveau du sol qu'ils viennent d'aplanir : là où nous passons sans aucune fatigue, des forces considérables ont été dépensées pour nous rendre la route courte et facile. Ces éditions correctes, ces grammaires, ces lexiques, ces apparatus de toute espèce manquaient nécessairement au moyen âge; de là encore la distance qui le sépare de la renaissance.
Enfin, et ce fut peut-être le point capital, on débarrassa l'enseignement littéraire de l'argumentation et des formules scolastiques.
Nous ne l'aurions pas cru sans les témoignages les plus positifs, mais il n'est pas permis d'en douter; on disputait dans les classes de grammaire comme dans une école de philosophie ; on raisonnait par alqui et par ergo sur l'accord du sujet et du verbe , du susbtantif et de l'adjectif : c'était le moyen d'arriver aux résultats les plus bizarres , puisqu'on abandonnait l'usage ,
Quem pênes arbilrium est et jus et norma loquendi.
Ego amat avait ses partisans. Pourquoi pas? la scolastique dégénérée du xiv^ siècle avait soutenu bien d'autres thèses. Erasme avait connu dans son enfance ces maîtres qui j
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dédaignant l'humble grammaire, n'imaginaient rien dé mieux pour la rendre digne d'eux, que de l'envelopper de subtilités métaphysiques (1). Ramus tient le même langage qu'Erasme (2) ; et leur témoignage est confirmé par les livres classiques de cette époque. Ouvrez Alexandre de Villedièu, ouvrez Théodule, enrichis de notes et commentaires par les argutieux pédagogues dont nous parlons : vous n'arriverez pas à l'explication du texte qu'on ne vous ait dit per antecessum, quelle est la cause efficiente, la cause matérielle, la cause formelle, la cause finale du présent livre ; de plus, vous distinguerez sa fin intrinsèque de sa fin extrinsèque, laquelle fin extrinsèque se subdivise en fin éloignée, plus éloignée , très-éloignée, finis remotus, remotior, remotissimus (3) 1 Si bien que vous assistez dès le début à un merveilleux déploiement de toutes les catégories d'Aristote élevées à leur plus haute puissance; et cela s'adressait , ne l'oubliez pas , à de petites têtes de huit à dix ans !
11 y avait donc, ici encore, beaucoup à élaguer. L'argumentation disparut des classes de grammaire; mais la réaction contre la scolastique fut modérée dans ses entreprises,
(1) Sed infelicior crat œtas, qnœ me puero modis signifîcandi et qua?stlunculis ex qua vi pueros cxcarnificabat , nec aliud intérim docetis quam pcrperam loqui. Nimirum , pra^ceptores illi , ne puciilia docere \idcrentur, grammaticen dialectices et melaphysices diflicnltatibus obscuiabant, nimirum ut prœpostere jam provectiores, post majores disciplinas, grammaticen discerent,... etc. [De pue?' i s statim ac liberaliter instituendis.)
(â) M. Charles Lenormant a donné un résumé substantiel de tout ce que Ramus nous apprend sur ce sujet. (V. De renseignement des langues anciennes.')
(3) On n'a guère le droit d'être cru sur parole quand on rapporte de pareilles choses ; nous citerons. Sur un exemplaire d'Alexandre de Villedieu ( ms. du xiY= siècle. Biblioth. imper., n» 8153) nous trouvons la distinction entre la fin intrinsèque et la fin extrinsèque du Doctrinal : « Finis intra est ut omnes legentes et audientes hune librum babeant cognitionem eorum quœ in eo continentiir. Finis extra est triplex, scilicet remotus, remotior et remotissimus. Finis remotus est ut ouines legentes et audientes hune libruni
LA IlENAISSANCE. 19l
elle s'arrêta au seuil des écoles de philosophie, et si lé syllogisme en a été banni , ce n'est pas à la renaissauce qu'il faut s'en prendre , mais à une époque beaucoup plus récente.
Or, tous ces progrès, toutes ces réformes s'accomplissaient au sein de l'université de Paris sous le règne de François I" , et c'est de là que date chez nous la renaissance classique. « Sous les auspices du Père des lettres y dit M. Lenormant dans un écrit où cette période de l'enseignement est appréciée en toute connaissance de cause (1) , le mouvement des études qui, en Italie, commence à Pétrarque et à Boccace enleva, au bout de deux siècles, la dernière barrière de la routine; Ramus, excellent juge en pareille matière, considérait la révolution comme accomplie. Sur dix heures de travail dans la journée des collèges, deux étaient consacrées à la leçon, une à l'étude des règles de la grammaire, sept à la lecture des textes classiques et à la composition. Un tel système, appliqué pendant sept années, et sans les distractions que donne aujourd'hui
habeant notitiam et cognitionem totîus grammatical. Finis remotior est ut habeant cognitionem philosophiae. Finis remotissimus est ut habeant totius felicitatis cognitionem. » La réflexion est eti elle-même très-sensée, car nous devons tendre par tous nos actes à notre fin dernière. Mais comme cette fin , lorsqu'il s'agit d'études , est extrinsèque , c'est par l'intention qu'on y tend , plutôt qu'en la prenant pour unique objet de la pensée : ce que n'ont pas assez compris , ce semble , ceux qui voudraient que tout livre classique fût un livre chrétien. — Le commentateur de Théodule suit absolument la même méthode. Voici ce qu'il dit de la cause matérielle du livre : « Causa igitur materialis est multitudo hystoriarum biblia: et figmentorum poetarum hic positorum ; vel causa materialis sive subjectum est Victoria vcritatis supra falsitatem , quia circa illud versatur totura opus. » — V. Theodolus cum Commento. L'ouvrage ne porte pas de date , mais on lit à la dernière page : Impressum per Lauretitium Hostingue et Jametum Louys commorayites Rothomagi pro Jacobo Forestier.,, etc. Or, Forestier exerçait à Rouen la profession de libraire ou celle d'imprimeur avant la fin du xv« siècle. (1) De renseignement des langues anciennes.
rétude des modernes, nous révèle le secret de cette profonde connaissance des auteurs classiques qui brille dans les écrivains du xvf siècle. »
On conçoit, d'après cela, qu'une révolution complète dans l'ordre littéraire n'entraînait pas nécessairement à sa suite une révolution semblable dans l'ordre moral et religieux. Plus d'assiduité au travail de la part des écoliers; du côté des maîtres, une méthode mieux entendue; des textes plus corrects, des grammaires , des dictionnaires tels que n'en avait pas le moyen âge ; c'était de nature à relever les études sans ébranler aucun dogme , sans ternir aucune vertu. Que si le choix des auteurs classiques ne fut pas absolument le même , nous avons montré qu'en établissant la balance entre les deux programmes, les empiétements du paganisme se réduisent en définitive à bien peu de chose. La renaissance étudiait à peu près les mômes auteurs que le moyen âge, mais elle les étudiait autrement; et c'est là le grand secret de cette connaissance plus profonde des littératures anciennes , regardée à tort comme l'indice certain d'un système pédagogique entièrement nouveau, tant pour le fond que pour la forme.
Mais, puisque nous avons nommé François 1" et Ramus, deux hommes qui, dans des conditions bien différentes, eurent tant de part au mouvement des études dans notre patrie , nous ne pouvons nous dispenser de leur accorder une attention particulière. Aussi bien, ce nous sera une transition toute naturelle à l'autre ordre d'idées que nous allons aborder,
François P', le Père des lettres, exerça siir la culture intellectuelle de son siècle une double influence. D'un côté, il accueillait dans son intimité cette poésie galante qui, par une filiation bien connue, descend des troubadours et des
trouvères; de l'autre, il protégeait les érudits, les hellénistes, les hébraïsants , et fondait pour eux le collège Royal. A la cour de François \^% Marot rencontrait Budé; de ce jour date l'alliance de la littérature classique avec cette autre littérature assez peu chaste dont le moyen âge est seul responsable. De Rabelais à Voltaire, la veine gauloise n'a point tari ; on aurait donc tort d'imputer à l'étude de l'antiquité tous les écarts de la muse moderne. Le mot leste, le ton railleur, le scepticisme sous un air de bonhomie, tout cela, il faut l'avouer, est de notre crû, tout cela sent le terroir; sans doute, il serait plus flatteur pour nous de pouvoir dire et penser le contraire ; mais les poésies du xiir, du xive et du xv^ siècle ne laissent pas ce refuge à notre amour-propre.
Ramus, un des principaux soutiens du collège Royal, représente parfaitement cette institution dans sa rivalité avec l'Université. La vieille école de Paris avait pris ombrage de ces chaires d'hébreu , de grec, d'éloquence latine, affranchies de son contrôle et dont les professeurs étaient nommés par le roi. Vivant sur la gloire bien méritée qu'elle s'était acquise par la grande scolastique du xiii^ siècle, elle conservait ses préférences à la scolastique déchue. Mais qu'arriverait-il si , tout près de la Sorbonne , les écoliers trouvaient des grammairiens par lesquels son propre enseignement serait peut-être éclipsé? Voilà le côté humain des dispositions peu bienveillantes de T Université à l'égard du collège Royal. Il s'y joignait aussi des sentiments plus honorables. Restaurer l'étude de l'hébreu, du grec, du latin, trois langues consacrées sur le Calvaire, c'était accomplir le vœu des conciles des papes (i); mais il ne
(1) On Ut dans Tépitaphe de Pierre Danes, le premier professeur royal de langue grecque : « Trium linguarum Sanctœ Crucis titulo dedico.tanim ,
fallait pas que, sous ce prétexte, des laïques, peu versés dans la théologie et n'offrant aucune des garanties généralement requises en pareil cas , s'ingérassent d'expliquer l'Ecriture sainte. Or tels étaient la plupart des professeurs royaux ; de là aussi les inquiétudes de l'Université , de là ses attaques et le procès intenté au nouveau corps.
Dans ces débats, dont l'issue est restée assez obscure, l'avocat de l'Université, Montholon, laissa échapper une naïve parole : ce Que les professeurs royaux, disait-il, n'étant pas théologiens , enseignent l'hébreu , passe encore. Au moins devraient-ils prendre pour texte de leurs leçons quelque autre livre que la Bible, » Cet excellent homme s'imaginait qu'il y avait toute une littérature hébraïque en dehors de la Bible.
Cela mettait les rieurs du côté des professeurs royaux. Les protestants, pour qui la Bible était tout, et qui d'ailleurs dédaignaient la Vulgate , prenaient aussi parti pour eux. Ecoutez Marot, le poëte de la secte, faire cause commune avec les adversaires de l'Université, qu'il accuse d'igno* rance. De Ferrare, où il était exilé, il écrivait à François 1^^ en 1535 :
Autant comme eux , sans cause qui soit bonne , ' Me veut de mal l'ignorante Sorbonne :
Bien ignorante elle est d'être ennemie
Delà Trilingue et noble Académie
Qu'as érigée. Il est tout manifeste
Que là dedans, contre ton veuil céleste,
Est défendu qu'on ne voise allégant
Hébrieu , ni grec , ni latin élégant :
Disant que c'est langage d'hérétiques.
0 povres gens de savoir tout éthiques ,
Hebraicœ, Grœcœ , Latinœ, intelligentissimo. -i^ — Ainsi la tradition des trois langues saintes était encore vivante au xvi* siècle.
Bien faictes voir ce proverbe courant : Science n'a haineux que l'ignorant (1).
Et voilà, en effet, par quel endroit Ja renaissance classique confinait à l'hérésie : l'étude téméraire de l'Ecriture sainte. Si , tenant bon contre les empiétements, l'Université avait exécuté de bonne grâce des réformes nécessaires , elle n'aurait pas eu contre elle, pendant quelque temps , et les rieurs et un certain nombre de savants. La foi n'en eût point souffert. Quand Léon X, vers la même époque, accueillait avec honneur Jean Lascaris et fondait un collège déjeunes Grecs, pense-t-on que l'hérésie y trouvât son compte? 11 est toujours fâcheux d'opposer l'une à l'autre là cause de la religion et celle de la science.
Ceci explique Ramus tout entier. Acceptant la prétendue solidarité que l'Université s'efforçait d'établir entre l'immutabilité du dogme et le statu qiio dans les études, il fut pour les humanités, pour le grec, pour l'hébreu, pour le protestantisme, et partant contre laSorbonne, contre Aristote, contre la scolastique , au fond de laquelle, pourtant, se trouvait Torthodoxie. Je suis dispensé par l'ouvrage de M. Lenormant d'apprécier les mérites de ce réformateur entreprenant et de le montrer à l'œuvre. Mais j'ai besoin d'éclaircir quelques-unes de ses paroles, où l'on verrait peut-être un démenti formel donné à l'examen comparatif des anciens et des nouveaux programmes qui nous a servi de point de départ.
Ces paroles se trouvent dans le mémoire que Ramus adresse à Charles ÏX, afin d'obtenir une réforme de l'Université plus complète, je dirai même plus radicale; car il veut soumettre à ses vues les quatre facultés , à commencer
(1) Epître auroy du tempsdeson exil à Ferrare, ^
par celle de théologie. 11 ne se plaint pas de l'enseignement de la grammaire; il y reconnaît, au contraire, les progrès dont nous avons parlé : sous François 1", les stériles argumentations ont fait place à des travaux plus profitables , à la lecture et à l'imitation des modèles, à la composition. Mais, quand il mentionne l'époque précédente, à laquelle il n'épargne pas les reproches de barbarie et d'ineptie, il affirme (et c'est en ce point qu'il semble nous contredire) qu'on ne voyait alors dans les classes que des Alexandre de Villedieu , des Grécismes , des Théodolet , et autres docteurs de même espèce (1). Comment concilier ce langage avec le nôtre?
Si l'on me citait les discours de quelque tribun de 1792, faisant la guerre à la monarchie , déclarant que dans l'ancienne France on n'avait jamais joui d'aucune liberté , et qu'avant la déclaration des Droits de l'homme, tout était la proie de l'arbitraire, dans l'administration , dans la justice, à l'armée, qu'aurais-je à répondre?
Et lorsque certains écrits récents étant devenus l'héritage de la postérité, on voudra, sur de pareilles pièces, prouver que le christianisme a été banni pendant trois siècles de l'enseignement des collèges catholiques , cette fois encore , que faudra-t-il répondre ?
Pour ce qui est de Ramus, je dirai qu'à coup sûr il exagérait, et que, réformateur enthousiaste, il se plaisait à ra^ baisser l'enseignement du moyen âge.
Je ferai ensuite observer que, dans les ouvrages aban-
(1) «Itaque, cum Grammatici et Rhetores nil nisi barbares Alexandros de Villa Dei, Grœcismos, Theodoletos, atque ejusmodi doctores haberent, ordiuaiias horas, decimam matutinam et quintam pomeridianam altercationibiis impendebaut. » — Proœmiunt, reformandœ Accidemiœ Parisiensis, pag. 458.
donnés sous François I'', il se trouve deux grammaires, celle d'Alexandre de Villedieu et celle d'Evrard de Béthune, remplacées l'une et l'autre par Despautère; est-ce donc la peine d'en faire tant de bruit ? Le troisième ouvrage est l'églogue de ce Theodulus ou Theodolus (Théodolet est le nom familier) , que nous avons déjà vu figurer parmi les auteurs élémentaires du premier âge. Voyons s'il mérite plus de regrets que les autres.
Auprès d'une fontaine (j'analyse l'églogue deThéodule), se rencontrent Pseustis et Aîithie, le Mensonge et la Vérité, deux bergers comme ceux de Virgile dans la troisième églogue, entre lesquels s'engage bientôt une de ces luttes poétiques où les chants répondent aux chants, et oii les vers à nombre égal sont échangés par les combattants. Phronisis ou la Sagesse, est prise pour juge; et, comme Pseustis raconte une à une les fables de l'ancienne Grèce , tandis qu'Alithie lui oppose les merveilleux récits de la Bible , on devine d'avance à qui restera la victoire : la vérité l'emporte sur le mensonge, cela est trop juste. Cette conception est toute chrétienne; mais aussi, que résulte-t-il d'une semblable donnée? Toute la mythologie se déroule, tableau par tableau , parallèlement à l'Ecriture sainte. Si Alithie parle du Paradis terrestre, c'est parce que Pseustis a chanté l'âge d'or, le règne de Saturne. Si elle raconte l'histoire d'Adam chassé du Paradis, son adversaire a montré Saturne détrôné par Jupiter, l'âge d'or remplacé par rage d'argent. Et de cette manière, on voit d'un côté Cécrops instituer le culte idolâtrique , de l'autre, Abel et Gain offrir des sacrifices. Puis vient Lycaon avec Hénoch, le déluge de Deucalion avec le déluge de Noé. Hébé est supplantée par Ganymède, et le corbeau maudit par les animaux , parce qu'il n'a pas apporté dans l'arche la nouvelle
de salut. Ici, les Titans font la guerre à l'Olympe, et là, Babel se dresse contre le ciel ; Dédale cause la perte de son fils Icare , et Abraham sacrifie Isaac, etc., etc. Bref, si vous fondiez ensemble VAppendix de Dits et VEpitome his~ toriœ sacrœ , vous auriez un composé analogue , moins le côté ingénieux de certains contrastes. Je vais plus loin : il est telle de ces fables dont nous épargnons d'ordinaire la connaissance aux enfants , et le commentateur de Théodule, qui s'adressait sans nul doute aux écoliers , insiste sur des détails d'une grande hardiesse , que nous n'avions jamais rencontrés dans nos mythologies classiques (i).
Telle était, avec Esope etCaton , la première nourriture intellectuelle des jeunes écoliers du moyen âge.
Ainsi, de quelque côté que nous l'envisagions, le nouvel enseignement classique n'était pas si différent de l'ancien. Des réformes lentes, timides, entravées par la routine, par une extrême circonspection , par l'esprit de corps , comme nous l'avons vu dans la lutte de l'Université contre
(1) Je citerai pour exemple la glose morale qui accompagne la fable de Saturne détrôné par Jupiter : « Saturnus potest significare aliquem malum superiorem , ut principem terr^enum vel prelatum et tyrannum , qui describitur senex , idest , antiquatus in malicia et curvus a recta via : et tenet falcem qua mediante affligit, torquet et depauperat subditos. Et dicitur ideo eos comedere per tyrannicas et indebitas exactiones ; et secum tenet taies drachones, id est, iniquos et pessimos satellites. Et dicitur habere Opem, id est opum, divitiarum copiam, uxorem; quia omnem subditorum substantiam exbauserunt. Et accidit quod fréquenter Jupiter, hoc est , populus subditus ei , insurgit in ewn et expellitur a regno suo et sic castrari per filios suos dicitur. Et virilia in mari dicuntur projiciquia tota voluptas in amaritudinem convertitur sicut equum (fequum)e5^,)) N'est-ce pas bien hardi de toutes manières? Que dites-vous de ce prince ecclésiastique ou temporel , chassé, dépouillé par ses sujets, comme de juste : sicut œquum est ! Vous direz que c'est le châtiment qui est juste, et non la révolte. Sans doute, mais ces réflexions étaient-elles sans danger pour Tenfance? Ce livre lui était destiné. Dans la glose grammaticale , je vois que natus vient de nascor, etc. — Quelle indignation ne soulèveraient pas de pareilles choses , si on venait à les ren-» contrer dans les classiques païens expurgés ?
le collège Royal ; ces réformes portant bien moins sur la matière des études que sur le mode et la discipline; quel-, ques auteurs déplus, mais qui tous avaient leurs analogues dans les programmes suivis depuis des siècles , voilà ce que nous avons constaté. Est-il besoin d'ajouter que ni les mœurs ni la foi n'en devaient éprouver de profondes atteintes ?
On pourrait, avec plus de justice , adresser de sévères reproches, soit à la cour de François V\ soit aux petites cours italiennes de Florence , d'Urbin , de Mantoue, de Ferrare , soit encore à certaines académies , comme celles de Pontanus et de Pomponius Lœtus: autant de foyers d'une activité intellectuelle moins contenue, moins réglée, sujette à des écarts d'une tout autre nature. Encore n'était-ce pas là l'unique cause du dépérissement moral de celte époque ; il en était une autre plus puissante, à laquelle on n'a pas fait, ce semble, assez d'attention.
Qui ne sait que les nations , au sortir de leur pénible enfance, lorsque les progrès de l'art et de l'industrie les mettent en possession de jouissances nouvelles, se trouvent inévitablement exposées à de redoutables tentations ? Alors se réveillent, avec une sorte de fureur, les concupiscences qui ne meurent jamais au cœur de l'homme déchu; et, dans cette ivresse d'adolescence , à mesure que les habitudes laborieuses se perdent , chaque jour s'affaiblissent et se détendent les ressorts de la première énergie morale. Que sera-ce donc si, aux séductions du luxe, vient encore s'ajouter tout ce qui peut provoquer l'orgueil de l'intelligence? Telle était pourtant, à l'époque dont il s'agit, la situation de l'Europe. Voici Colomb qui découvre un monde, le monde de l'or et des richesses; Gutenberg vient d'élargir en quelque sorte le monde de la pensée , et de
livrer aux conceptions de l'esprit humain de nouveaux espaces qu'elles parcourent avec une prodigieuse rapidité. Qu'eût fait Wiclef , qu'eût fait Arnaud de Brescia avec la presse? Luther serait peut-être venu trop tard pour être le grand révolutionnaire des temps modernes. Jusque-là les poisons qui fermentaient au sein de la société étaient lents à nuire; au xvi^ siècle , un dissolvant avait été trouvé, qui les infusait en un instant aux veines de toute l'Europe,
Cela étant, il serait illusoire de prétendre mesurer la portée de la renaissance , en attribuaîit à elle seule l'action de tant de forces combinées, en l'identifiant avec une époque historique aussi complexe que celle-ci. S'agit-il du xvi*^ siècle, où Luther figure aussi bien que Léon X , nous ne nous sentons le besoin ni de le condamner ni de l'absoudre. Nous savons, d'ailleurs, que les plaidoyers pour ou contre un siècle n'aboutissent à rien. A qui nomme, dans un but d'apologie, un saint ou un héros, on peut toujours répondre par le nom d'un apostat ou d'un traître; et quelle sera l'issue raisonnable d'un pareil débat? Si , au contraire, nous voyons dans la renaissance ce qu'elle est en réalité , non plus une suite de générations obéissant à des influences de toute espèce; mais ce mouvement littéraire qui part d'Italie pour se propager dans le reste de l'Europe , ce mouvement qui compte parmi ses résultats , outre les œuvres d'imagination , d'immenses travaux d'érudition sacrée et profane; ainsi comprise, elle nous apparaîtra sous un jour bien différent : sans doute, elle ne sera pas encore pure de tout excès; mais, dans un siècle excessif en toute chose , il n'y aura guère lieu de s'en étonner.
Ainsi, d'une part, nous n'aurons garde de confondre la renaissance avec le xvp siècle; de l'autre, nous nous souviendrons que la renaissance, telle qu'elle se montre à
LA RENAISSANCE. 20i
la cour des princes et dans les grandes académies, n'a jamais eu toute liberté de modifier à son gré les programmes classiques, ses entraînements les plus téméraires venant expirer le plus souvent sur le seuil des collèges.
Que, dans les commencements surtout, ce fleuve destiné à féconder les champs de l'étude ait rompu ses digues; qu'il ait soulevé çà et là une vase impure dont le rejaillissement a pu atteindre jusqu'aux écoles, à qui faudra -t-il s'en prendre? Aux passions humaines ou à la science? Toujours est-il que le concile de Trente viendra bientôt purifier de ces souillures les écoles catholiques , et qu'en protégeant les bonnes mœurs, il saura respecter les intérêts de la science.
Sans donc nous mettre en peine de cet être multiple et si divers qui s'appelle le xvi^ siècle, occupons-nous de la renaissance proprement dite, et cherchons ce qu'il y a de vrai dans les différentes accusations qui s'élèvent contre elle. Elle est accusée d'avoir ébranlé les croyances, corrompu les mœurs , précipité l'art dans une fausse voie ; trois griefs principaux que nous allons examiner successivement.
Le plus grand coup porté aux croyances , pendant le xvi^ siècle , c'est , sans contredit , le protestantisme. Si la renaissance a engendré le protestantisme , c'est à elle aussi que remonte , par une suite nécessaire, l'incrédulité moderne. Qui ne sait que les pays protestants ont donné des maîtres à Voltaire et aux encyclopédistes? Il suffit d'avoir nommé Spinosa, Bayle, GoUins et Bolingbroke, auxquels on pourrait en joindre nombre d'autres, comme eux, revendiqués à bon droit par la Hollande et l'Angleterre. N'oublions pas non plus Genève; la prétendue philosophie
du xviip siècle lui doit beaucoup. Le panthéisme de ces derniers temps n'est pas moins redevable à Berlin.
Mais est-il bien vrai que la renaissance ait suscité le protestantisme?
C'est ici surtout qu'on s'est livré sans réserve à l'illusion que nous avons signalée. Parce que ces deux faits viennent d'une certaine façon se ranger sous une même date , on a supposé entre eux une étroite connexion, que repoussent manifestement les autres données de l'histoire.
Entre le pays du protestantisme et le pays de la renaissance , il y a les Alpes; lorsque la renaissance les traverse, derrière elle, en Italie, elle ne laisse pas le protestantisme , et il éclate en Allemagne avant qu'elle ait eu le temps de s'y acclimater et d'y prendre position.
c( Rodolphe Agricola, dit Erasme, nous apporta le premier d'Italie quelque sentiment de bon goût littéraire. » Mais à quelle époque cela se passait-il? Vers 1480 , c'està-dire lorsque l'Italie comptait déjà deux générations d'hellénistes, de latinistes , de poëtes distingués, et lorsqu'elle voyait poindre la troisième, celle qui devait fleurir sous Léon X. « Les murailles d'Italie, dit encore Erasme, ont plus de science et d'éloquence que les hommes de notre pays (1). » Nous n'insistons pas; c'est un point d'histoire littéraire assez connu , sur lequel s'accordent d'ailleurs Allemands et Italiens : Heeren , par exemple , et Tiraboschi.
Aussi Luther comptait-il très-peu sur la renaissance des
(1) Ces deux citations sont empruntées à Tiraboschi. Erasme disait encore: « Mihi sat est quo hoc laudis fero, si tamen promerear, ut dicar unus ex eorum numéro fuisse qui crassissiraam barbariem , ac pudendam infantiam , quas hactenus nobis opprobrabat Italia , ab hisce regionibus depellere conati sunt. » L. XI, ep. 1.
lettres pour accomplir son œuvre révolutionnaire. La preuve en est qu'il renouvela tout d'abord les sauvages déclamations de Wicîef contre les sciences et les arts , qu'il appelait des pièges du démon , et contre les universités oii on les enseignait. A sa voix, celle de Wittemberg vit s'enfuir les écoliers; pendant quelque temps elle fut déserte (1). Mais si Luther ne comptait pas sur la renaissance, il comptait sur une nationalité jalouse de l'Italie, sur ce vieux levain de rancune laissé au cœur des populations d'outre-Rhin par les rivalités séculaires des papes et des empereurs, sur ce germanisme enfin, ces instincts peu sympathiques à la race latine qu'il était si facile de tourner contre Rome. L'événement prouva qu'il ne s'était pas trompé. Autour de lui , il entendit retentir les anathèmes qu'il avait lancés le premier contre le pa^amsme des papes; étrange équivoque, plus étrange encore dans la bouche des catholiques qui le répètent de nos jours. Erasme , lui aussi , dans ses mauvais moments, plus circonspect néanmoins , plus modéré que Luther, s'est récrié contre le paganisme de la cour pontificale , et son Ciceronianus est tout rempli de ces élans d'indignation germanique. Et l'on a pu écrire que le protestantisme était né de la renaissance ! le protestantisme fomenté en Allemagne et qui épargne l'Italie ; le prolestan-
(1) On trouvera des renseignements curieux sur tous ces faits au tome XII des œuvres du P. Gretzer, particulièrement dans la dissertation intitulée Lutherus academicus. Erasme s'exprime là-dessus assez clairement : « Vbicumque régnât Lutheranismus , ibi litterarum est interitus. » L. XIX, ep. 56, — « Evangelicos istos, cum aliis multis, tum illo nomine praecipue odi, quod per eos ubique languent, frigent, jacent, intereunt bonse litterse,sinequibus quid est hominum vita? » L. XIX , ep. 50. — « Nonne Lutherus totam philosophiam aristotelicam appellat diabolicam? Nonne idem scripsit omnem disciplinam tam practicam quam speculativam esse damnatam? omnes scientias speculativas esse peccata et errores? Nonne Melanchton aliquando damnavit scholas publicas ? » L. XXXI, ep. 59.
tisme accueilli avec transport par les paysans de la Thuringe, et combattu par Léon X et Aléandro; le protestantisme qui ne pénétrera pas dans la patrie de Raphaël et de Michel-Ange , et qui triomphera dans les gothiques cités de la Saxe , là où ne s'élève aucun Parthénon , aucun péristyle dans le goût d'Athènes , oii ni la toile ni le marbre ne font revivre les types de l'ancienne Grèce, ses héros, son Olympe.
II est un seul point , nous le répétons , par lequel la renaissance agréait aux protestants. Gomme ils voulaient, pour mieux exercer le libre examen, lire la Bible dans le texte primitif et les Septante, ils reconnaissaient quelque utilité au grec et à l'hébreu. A Strasbourg , après l'invasion du protestantisme, l'hébreu fut quelque temps la seule langue morte enseignée dans les écoles. Ramus prétendait imposer l'hébreu à la Sorbonne, non comme science utile aux ecclésiastiques, mais comme base principale et nécessaire de toute théologie (1). Et dans ce collège Royal dont il fut l'âme tant qu'il vécut, je vois les mêmes tendances conduire à l'hérésie. Sans compter Vatable, qui est au moins fort suspect. Mercier et Palma-Gayet, qui remplissaient aussi la chaire d'hébreu, passèrent au protestantisme; tandis que Denys Lambin et Latomus, occupés de Gicéron, de Démosthène , de Sophocle, honorèrent leur enseignement par la ferveur et la pureté de leur foi (2).
Geci nous rappelle un mot rapporté par Tagliazucchi , le Rollin du Piémont au siècle dernier. Une contestation s'était élevée entre un théologien et un humaniste sur la supériorité de leurs professions respectives , et chacun d'eux
(1) Proœmium reformandœ academiœ parisiensis.
(^) Voyez Goujet , Mémoire historique sur le collège royaL
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cherchant à rabaisser celle de son adversaire, comme il arrive assez souvent, on faisait assaut de noms propres. Le théologien crut avoir gain de cause en citant l'humaniste Erasme , hérétique, ou tout au moins fauteur d'hérétiques. « Est-ce la faute des études littéraires, reprit l'autre, si Erasme s'est avisé de traduire à sa manière le nouveau Testament?)^ Il aurait pu ajouter, observe Tagliazucchi, ce qui d'ailleurs ressort assez clairement de toutes les pages de l'histoire de l'Eglise, que la plupart des hérésies eurent pour auteurs des théologiens, et non des grammairiens.
Le danger pour l'Allemagne, au XVI' siècle, était aussi dans ses théologiens, moins éclairés qu'ardents à la controverse; et il avait été pressenti d'une manière remarquable, dès la première moitié du siècle précédent, par yEneas Sylvius , depuis pape sous le nom de Pie H , alors évêque de Trieste. Rédigeant un plan d'études pour le jeune Ladislas, roi de Hongrie, iEneas en était venu aux poètes; il allait parler de Virgile et d'Horace , quand tout à coup il s'arrête ; l'Allemagne vient de lui apparaître sévère , dédaigneuse pour les plus beaux génies de l'ancienne Rome, tout entière aux discussions théologiques. « Sur le point de vous parler des poètes, dit-il, et de vous engager à les lire, j'entends déjà les propos injurieux de tous ces hommes qui sont plus en peine de passer pour théologiens que de l'être en réalité. — De quel droit , disent-ils, nous apportez-vous vos poëtes d'Italie, et venez-vous corrompre par la mollesse énervante de leur langage les saintes mœurs de la Germanie ! » C'est bien là cette même Allemagne dont nous parlions tout à l'heure, repoussant le mouvement littéraire venu d'Italie , par un certain orgueil national qui prenait volontiers les dehors du zèle. ^Eneas fait l'apologie des poëtes; il prouve par les saints Pères qu'il est permis et utile de les lire;
après quoi , il reprend l'offensive contre les théologiens exclusifs de rAUemagne. « Quelle est , demande-t-il , Terreur en matière de foi qui n'ait eu pour auteurs des théologiens ? Qui a introduit la folie de Farianisme , qui a séparé les Grecs de l'Eglise , qui a séduit les Bohèmes, sinon des théologiens (1) ?» Un siècle plus tard, iEneas eût ajouté : Qui a entraîné l'Allemagne dans le protestantisme, sinon le théologien Martin Luther avec sa Bible ?
Non, la renaissance littéraire n'a rien à faire ici; elle n'est ni la mère ni la fille de l'hérésie protestante. Là où Ton a vu une étroite alliance, il y a un synchronisme, et rien déplus.
Que, dans la suite, les protestants aient cherché à prouver cette alliance et à en exhiber les titres , ce n'est pas merveille; il est toujours flatteur de rattacher son origine à un progrès: ce qui peut surprendre, c'est que des catholiques aient embrassé de tout leur cœur cette interprétation de l'histoire. Savez-vous ce qui se passait dans les universi^ tés protestantes de l'Allemagne en 1617, 1717 et 1817? On célébrait une sorte de jubilé, en mémoire de la grande rupture de 1517 , et dans les discours académiques prononcés en ces occurrences, le bienheureux, le divin, le théandre Luther était présenté comme le restaurateur des lettres, le vainqueur de la barbarie, le flambeau du monde j etc. , etc. En outre, pour faire contraste et jeter quelque ombre sur ce tableau , le moyen âge était évoqué , avec ses grammairiens et ses lexicographes , les Alexandre de Villedieu, les Evrard de Béthune, les Jean de Gènes, hommes ignorants et grossiers ; ce qu'on prouvait à grand renfort de critique philologique, le tout assaisonné de plaisanteries de
(1) Mneœ Sylvii opéra , Basileœj 1571 , p. 981.
haut goût (1) Mais ce qu'il y a de curieux en tout cela , ce que je tiens à noter, c'est que si , par hasard , l'orateur est sérieux, s'il traite son sujet avec conscience, pour trouver le point de départ de la culture moderne , il remonte, — voyez un peu l'insolence , — aux papes Pie II et Nicolas V ! Heureusement pour la gloire de Luther, les catholiques dont nous parlons se sont chargés de prouver que Nicolas V et Pie II n'y étaient pour rien. Leurs écrits seront d'un grand secours au delà du Rhin , quand viendra le jubilé de 1917.
Venons au chapitre des mœurs. Et je déclare d'abord en toute franchise que je ne voudrais pour rien au monde faire l'éloge de celles du xvf siècle. Même les saintes mœurs de la Germanie, à cette époque, ne me paraissent pas irréprochables. Mais là n'est pas la question, il s'agirait de savoir si, du moment où elle fut classique, la littérature devint
(1) Nous nous contentons de citer, en l'abrégeant , le titre de trois de ces pièces, une pour chaque jubilé.
1" « Oratio secularis in qua de statu linguarum et artiuin liberalium , in seculis superioribus ante B. (eatuni) Lutherunl, ultimum Germanise evangelistam atque in hoc seculo proxime elapso Lutberano disseritur, in primis vero ostenditurquomodo et per quos una eu m lucc Evangelii, lux linguarum et artium a tenebris barbarie! in gymnasio ulmano vindicata fuerit , habita Ulmee... a M. Joh. Philippo Ebelio... Anni a face Evangelii Theandri Luthefi opéra redaccensa , etc., quem bis enumerant versiculi seqq. « LVtherVs, Satana rIDente geMente , VaLebIt, « LVtherVs Papœ DoMItor, rasseqVe phaLangIs.
(Faites l'addition de la valeur numérique des capitales }.
2° « Diatribe historico-litteraria de statu scholarum ante Reforraationem , qua ad celebrandum in schola nostra Reformationis Lutheranœ jubilœum..., invitât Ghristianus Schœttgenius. Francofurti, 1717.
3" « De Schola latina Ulmana ante et sub Reformationis sacrorum tempus. .. ad solemnia sccularia Reformationis a Luthero pridie Cal. nov. A. 1517 cœptse in Gymnasio Ulmano ipsis cal. nov. 1817 celebranda... interprète Georg. Veesenmeyer prof. VI classis. »
Notre contemporaiu est beaucoup plus modéré de ton que son prédécesseur de 1617. Évidemment, la foi luthérienne est en déclin.
aussi plus corruptrice, et si elle dépassa de beaucoup en licence les poésies populaires des xiv^ et xy® siècles. On peut hésiter à répondre , et nous n'avons nullement dessein de discuter sur pièces un pareil sujet. Ce qui est certain , c'est que la fin du xiif siècle avait vu paraître la seconde partie du Roman de la Rose, l'œuvre de Jean de Meung, contre laquelle le chancelier Gerson se crut obligé de dresser un acte d'accusation , au nom de la rehgion et de la pudeur indignement outragées (1). Il y revient souvent dans ses autres écrits; la vogue de ce livre est un scandale qu'il voudrait faire cesser à tout prix. 11 déclare , dans un de ses sermons contre la luxure (2) , que s'il possédait un exemplaire du Roman de la Rose, le seul qui fût au monde ^ valût-il 1000 livres, il le jetterait au feu, plutôt que de le vendre et de le laisser publier tel qu'il est. S'il savait que Jean de Meung ne se fût pas repenti de cet écrit avant sa mort, il ne prierait pas plus pour lui que pour Judas; et dans le cas oii il serait en enfer ou en purgatoire, ceux qui pèchent en lisant son livre ne font qu'augmenter son supplice. Tel est le jugement du pieux Gerson sur une œuvre du xiii^ siècle. Jean de Meung a mérité la damnation en écrivant un roman; dans l'Enfer de Dante, je vois deux coupables entraînés au mal par la lecture d'un autre roman j
(1) Tractafus C07itra Romantium de Rosa, opp. t. III, col. 297. Rapportons un passage de ce traité : « Heu ! qualis immuntlitia illic est posita et accumulata ! quse blasphemise, quis se ibi seminando sparsit diabolus ! Habere modo verba de eo (Deo?) , de Paradiso, de dulci Agno et castissimo, de pulchro fouticulo et puteo ; in persona Aiictoris subito et citissime recensere dissolutissimam vitam suam quam perpetrando nuUus est tam inlionestus , quin rubore suffunderetur et verecundia, bortari ut omnes feminci sexus, sive corruptée, sive virgines, se dedant ut de quolibet viro , etc., cxperiantur. Et (quœ est sumnia mali) asserit res taies sanctas, et opéra sacra atque vene» randa, etc. » Ibid, col. 305.
(2) Dom. IV, adventus.
de Lancelot(\). Françoise de Rimini commence en ces termes le récit de sa chute :
Noi legevamo un giorno per diletto Di Lancilotto, corne anior lo strinse...
Elle termine en accusant le livre qui fut, comme Galéot dans cette intrigue , l'entremetteur et le conseiller du crime :
Galeotto fu il libro e chi lo scrisse !
On peut s'en rapporter à Dante , qui connaissait assurément les mœurs de son siècle; ce genre d'écrits recelait un poison mortel. Mais voici quelque chose de plus* Louis Vives , en pleine renaissance, dénonce les Tristan , les Amadis, les Lancelot du Lac, comme les corrupteurs ordinaires des jeunes gens et des femmes (2). Et, au fait, où donc l'Arioste avait- il appris à mêler aux prouesses de chevalerie les plus scandaleuses aventures? Chez les anciens? De son propre aveu, il n'était pas capable, à vingt ans, de comprendre une traduction latine d'Esope. En
(1) Infemo, Canto V.
(2) Après avoir dit que les magistrats devraient interdire les mauvaises chansons, Vives ajoute : « Tum et de pestiferis libris, cujusmodi sunt in Hispania Amadisus, Splandianus, Florisandus, Tirantus, Tristanus, quarum ineptiarum nullus est finis; quotidie prodeunt novœ; Cœlestina hrna, nequitiarum parens, carcer amorum : in Gallia Lancilotus a lacu, Paris et Vienna, Ponthus et Sydonia , Petrus Provincialis et Maguelona , Mclusina , domina inexorabilis : in liac Belgica Florius, et Albus flos, Leonella, et Cana morus, Gurias et Floreta, Pyraraus et Thisbe : sunt in vernaculas Linguas transfnsi ex latino quidam , velut infacetissimse facetiœ Poggii , Euryalus et Lucretia , Centum fabulœ Boccatii ; quos omnes libres conscripscrunt homines otiosi , maie feriati, imperiti, vitiis ac spurcitiaî dediti : in quels miror, quid delectet, nisi tam nobis flagitia blandirentur ; eruditio non est expcctanda ab liominibus, qui ne umbram quidem eruditionis viderant ; jam quum narrant, quée potest esse delectatio in rébus, quas tam aperte et stulte conflngunt? » Vives, de Christiana feynina, 1. 1 , C; v. On voit que le contingent du moyen âge est assez considérable dans ce catalogue des mauvais livres du xvi« siècle.
âlO LA RENÀtSSANGE.
revanche, il avait lu et relu tous les romans du moyen âge (1).
Quand les trouvères, entraînés par le courant de la mode, invoquèrent à leur tour Apollon et les Muses, quand ils se travestirent à la romaine, à la grecque, leur restait-il encore beaucoup de naïveté à perdre dans le commerce des anciens? J'en fais juge tous ceux qui ont approfondi cette matière? Peut-être ne sont -ils pas les plus ardents à regretter l'oubli où sont restés dans nos collèges les fabliaux elles romans du moyen âge, A tout prendre , là littérature savante fut encore la plus chaste : elle était laborieuse, et il y a dans le travaille ne sais quoi de fortifiant qui empêche de s'abandonner tout entier à l'ivresse des sens. Et puis, les vrais modèles de l'antiquité, ceux qui ont surnagé, forment, en quelque sorte, une aristocratie douée de supériorité sous tous les rapports. Si, dans les bas-fonds de Rome et d'Athènes, il s'est trouvé, comme partout, une poésie infime et mal famée, ce n'est point là ce qui est devenu classique. Homère et Démosthène, Gicéron et Virgile, tels étaient les maîtres des bons écrivains du xvn^ siècle. A côté d'eux, de purs Gaulois, des héritiers de Villon, ont fait effort pour repousser le joug, et plus d'une fois ils en sont venus à bout. Lesquels, à votre avis, ont le plus contribué à accréditer chez nous la licence?
Le dernier reproche adressé à la renaissance est beaucoup plus fondé que les deux autres. Il est très-vrai que l'étude de l'antiquité nous a conduits à Timitation, une imitation souvent servile , et qu'on a trop oublié les sources de notre poésie nationale, il est vrai encore que l'on a mé-
(1) Vita iU M. Ludovico Ariosto descritta da M, Simon Fornari, Cet auteur était contemporain de TArioste.
iconnli pendant trois siècles rarchitecture du moyen âge let les autres arts qui en relèvent; il est vrai qu'on a accordé à Festhétique de l'ancienne Grèce une préférence exclusive, et partant injuste. Absoudre la renaissance sur tous ces chefs serait dérisoire , et nous n'en avons nullement l'intention.
De cette dernière accusation, toutefois, à celle d'hérésie qui nous occupait tout-à-l'heure , il y a loin , et la cause est sans contredit moins sérieuse. C'est un peu, on nous pardonnera la trivialité de cette comparaison , comme si , de la cour d'assises, nous passions au tribunal de police correctionnelle. Non que l'art soit dans tous les cas chose de peu d'importance ] mais on articule des griefs comme celui-ci : Bembo atteste Hercule! Bembo invoque Pollux! il écrit: Hercle, /Edepol ! Bembo a tort, sans doute, mais il est chrétien , au fond , comme vous et moi. Ces jurons païens sont des ridicules , non des apostasies; et il y a longtemps qu'Horace en a fait justice , en disant :
0 imitatores , servum pecus !
Il ne faudrait pas non plus pousser le zèle jusqu'à imaginer ce qui n'est pas. Que de fois n'a-t-on pas répété que Bembo, secrétaire de Léon X, faisait parler le pontife au nom des dieux immortels ! J'ai beau parcourir les brefs sortis delà plume de Bembo, nulle part ne m'apparaissent ces dii immortales. Mais le Deiis Optimus, Maximus, s'y rencontre; expression, à vrai dire, toute cicéronienne. Quoi encore? La barque de saint Pierre confiée aux mains du Vicaire de Jésus-Christ; le ciel, la maison paternelle où les justes sont reçus dans l'assemblée des bienheureux; la crainte du Seigneur, iimor Domlni. Tout cela est-il donc païen? Bembo, cependant, s'entendit reprocher par ses
contemporains sa superstition cicéronienne, que son col-^ lègue Sadolet ne partageait point. Gardons-nous d'amplifier ce lieu commun de déclamations contre la renaissance. Pourquoi encore est-on si cruel envers Vida, envers Sannazar? Certes, je n'aime ni ce Protée, ni ces Satyres, dans un poëme qui a pour titre Departii Virginis. Mais que de vers, dans leur forme virgilienne, rendent avec énergie les plus belles pensées des saints Pères ! Combien encore sont en parfaite harmonie avec les plus naïves inspirations du moyen âge (1) !
(1) On sait de quelle manière le moyen âge interprétait, dans le mystère de la Nativité, ces paroles d'Isaïe : nCognovit bos possessorem suum^et asinus prœsepe Domini siU. » Il n'est pas rare de rencontrer ces deux animaux dans l'attitude de l'adoration, auprès de la crèche de l'Enfant-Dieu, Ecoutez Sannazar :
Tuncpuerum tepido genitrix invohit araictu, Excepturaque sinu, blandeque ad pectora pressum Detulit in prœsepe. Hic illum mitia anhelo Ore fovènt jumenta. 0 rerum occulta potestas ! Protinus agnoscens Idomïnnm procumbit humi bos Gernuus : et mora nuUa , simul procumbit asellus Submittens caput , et trépidant! poplite adorât. Fortunati ambo! non vos aut fabula CretcC Polluet , antiqui referons mendacia furti , Sidoniam mare per médium vexisse puellam : Aut sua dum madidus célébrât portenta Cytlieron Infâmes inter thyrsos , vinosaque sacra , Arguet obsequio senis insudasse profuni.
isaïe ajoute : « Israël autem me non cognovit, et populus meus non mtellexit. »
Sannazar continue :
Solis quippe Deum vobis et pignora cœli Nosse datum , solis cunabula tanta tueri. Ergo dum refugo stabit circumdata fluctu Terra parens ; dum prœcipiti vertigine cœlum Volvetur : Romana pius dum templa Sacerdos . . ■ Rite colet; vestri semper referentur honores : Semper vestra fides aostris celebrabitur aris.
( De Partu Virgmis , 1. II , v. 377 et seqq. ). inutile de rappeler certaine fête du moyen âge dès plus populaires.
Sannazar ne bornait pas à des vers les témoignages de son amour envers la Mère de Dieu. Sur les rochers de Mergellina, non loin de sa villa, il lui avait élevé une église, nommée la Madonna del parto, et, à côté de l'église, un couvent dont les moines étaient chargés du service divin; 8,000 florins de rente étaient consacrés à la célébration de la fête de Noël. C'est ainsi que le poëte pouvait dire à celle qu'il chantait :
Niveis tibi si solemnia tcmplis
Serta damus; si mansuras tibi ponimus aras Exciso in scopulo , fluctos unde aurea canos Despiciens celso se culmine Mergelline Adtollit, nautisque procul venientibus offert: Si laudes de more tuas , si sacra diemque , Ac cœtus late insignes, ritusque dicamus, Annua felicis colimus dum gaudia partus : Tu vatem ignarumque viœ, insuetumque laboris Diva mone , et pavidis jam lœta adlabere cœptis
La Madonna del parto ne doit-elle pas faire pardonner bien des vers païens du De partu Virginis ? On est trèsfidèle de nos jours à la poétique chrétienne de Chateaubriand, on ne tombe pas dans les fautes de Sannazar; mais où sont les œuvres? En poésie, nous sommes de rudes chrétiens. Avons-nous cependant le droit de traiter ces hommes de la renaissance en boucs émissaires de la chrétienté? Et ne serait-il pas juste de se rappeler leurs qualités solides autant que leurs défauts?
Tout n'a pas été perdu , d'ailleurs, au calque de l'expression et de la phrase grecque ou latine : nos idiomes modernes en ont retiré de la logique, de la clarté. Quant aux entraves subies chez nous par la poésie du xvii^ siècle, elles étaient, ce semble, très-volontaires ; on pouvait, tout
âU LA RENAISSANCE .
(3n étudiant les anciens, sortir du cercle de leur histoire et de leurs rnœurs. Ce qui me console , c'est que cela n'a empêché ni Polyeucte, ni Athalie; et que même, par un heureux anachronisme, les héros païens de nos grands tragiques laissent échapper à chaque instant les accents profonds d'une conscience chrétienne. Ce qui me console encore, c'est que nous avons eu, à la même époque, des Pascal, des Bossuet, des Bourdaloue. Remarquez-le bien, une société n'est pas sans cesse occupée à écouter les sons de la lyre; on se nourrit de prose plus que de vers; et il y avait, au xvu^ siècle, toute une famille de graves esprits , moralistes, auteurs ascétiques, jurisconsultes à la Domat, érudils comme Ducange etBaluze, sans compter les Sirmond, les Labbe, les Mabillon, hommes en qui se fait sentir la forte trempe d'une éducation sérieusement classique. Si votre regard glisse à la surface, il est choqué par les inconvenances de quelques poëtes; pénétrez plus avant, vous apprendrez à connaître , dans ses résultats les plus précieux , la culture intellectuelle du xvii^ siècle.
Ceci soit dit de l'art d'écrire, auquel nous venons de restituer ainsi sa véritable étendue. Mais , quand on accuse la renaissance d'avoir précipité l'art dans une fausse voie , avant tout, c'est une cathédrale qu'on a devant les yeux, une cathédrale du xin^ siècle , et qui représente le moyen âge. Le crime capital de la renaissance, c'est de n'avoir pas compris la cathédrale.
Nous voudrions ne pas dépasser certaines bornes dans lesquelles il convient de renfermer ce chapitre déjà bien long; mais, puisque c'est là véritablement le point de départ de toutes les attaques dirigées contre les études classiques, nous parlerons, dussions-nous blesser quelques enthousiasmes, des enthousiasmes de commande, bien
entendu, toujours prompts à s'alarmer: pour les autres, nous les respecterons d'autant mieux que nous n'avons jamais eu aucune peine à nous y associer.
La cathédrale, et la cathédrale du xiif siècle, est donc acceptée par quelques hommes comme le seul témoin qu'il faille entendre sur le moyen âge. C'est en vain qu'il se présentera d'autres témoins. Le Roman de la jRose, pour nous en tenir à ce seul exemple, accueilli comme il le fut en son temps, aurait bien révélé certains côtés faibles de la société au sein de laquelle s'élevaient en ce même temps les plus majestueuses cathédrales. Ces témoignages , ces révélations , il n'en sera pas tenu compte , et de la perfection esthétique à laquelle un siècle a pu atteindre, on n'hésitera pas (tant l'enthousiasme a de puissance) à conclure à sa perfection morale. Mais ce n'est pas une perfection morale quelconque, elle est absolue dans toute la force du terme. Ce siècle est grand et saint, chrétien , en un mot ; tout ce qu'il a fait est empreint de ce caractère. Dans chacune de ses œuvres , de ses institutions, le christianisme se retrouve, non par voie de participation, mais par identification véritable : là , forme et fond , tout est chrétien et l'essence même du christianisme. Que par ce moyen l'ogive devienne un dogme, on le conçoit: que Saint-Pierre de Rome encoure l'anathème, cela est également nécessaire. Ne cherchez ailleurs ni une architecture, ni une philosophie, ni une littérature, ni une politique ; vous feriez certainement fausse route : Hors du moyen âge y point de salut,
11 n'est pas besoin que chacune de ces propositions ait été formulée de la sorte. Je demande si tel n'est pas , à défaut de logique, le seul lien par lequel s'enchaînent les unes aux autres les idées d'une certaine école ?
Or, ces mêmes tendances, je ne craindrai pas de l'affirmer, vont, de conséquence en conséquence , jusqu'à altérer la rectitude du sens chrétien et à compromettre assez gravement les intérêts de la foi. Pour les hommes aveuglément épris du moyen âge , le respect pratique envers l'Eglise, la confiance dans ses enseignements , l'estime de sa discipline , les hommages dus à ses saints auront deux mesures : tout ce qui se rattachera à cette époque de prédilection sera l'ohjet d'un culte passionné ; on fera ses réserves pour le reste. La tradition ecclésiastique semblera amoindrie à partir d'un certain temps, si on ne la croit pas brisée. Vienne le concile de Trente qui règle un grand nombre de points de discipline, on n'est qu'à moitié rassuré ; n'est-ce pas un concile de la renaissance? Saint Charles Borromée donne des statuts à ses séminaires, il fait entrer dans son programme d'études des auteurs païens ; n'est-ce pas un saint de la renaissance ? n'est-il pas d'intelligence avec ses contemporains, les humanistes? Et l'auréole qui couronne son front ne le préservera pas des plus tristes plaisanteries, probablement parce qu'on ne voit pas ce front s'abriter sous l'ogive ! Avant le moyen âge , c'est comme après : les Pères des premiers siècles sont païens, au moins par la forme; et, comme cette forme est imprégnée de sensualisme, il ne faudra lire qu'avec des précautions infinies les écrits de saint Cyprien , de saint Ambroise , voire même de saint Jérôme et de saint Augustin. Les ordres religieux nés depuis le moyen âge n'ont jamais possédé le vrai secret de l'éducation. Saint Ignace, saint Philippe de Néri , vous étiez de la renaissance , tout comme saint Charles Borromée. On en dira autant des écoles théologiques, dont la doctrine est peu sûre depuis trois siècles. Qu'on nous réponde; n'est-ce pas fausser le sens chrétien que d'établir
entre les différents âges du christianisme ces délimitations arbitraires?
Ajoutons qu'il y a un inconvénient réel, en ce siècle surtout, à s'attacher à la forme extérieure plus qu'à la doctrine : on arrive par là à se faire une religion de fantaisie. Parmi tous les signes destinés à traduire la pensée , la parole , selon saint Augustin , tient le premier rang (1). L'erreur con^ temporaine consisterait à élever les beaux-arts au niveau de la parole , contre l'essence des choses , contre les exigences de notre nature. On s'occupe beaucoup de musique catholique, d'architecture catholique; ces expressions ont besoin d'être expliquées. Si je posais cette question : L'architecture et la musique peuvent-elles répéter notre symbole ? Oui , répondraient sans hésiter les enthousiastes. — Sans doute, l'architecture et la musique éveilleront dans les âmes de salutaires impressions ; elles feront même naître quelques idées , idée d'ordre et d'harmonie , idée d'un bonheur au-dessus des sens, et prépareront ainsi à la méditation, à la prière; mais là aussi s'arrête leur pouvoir. Que fait la musique lorsqu'elle veut rendre hommage à notre foi? Elle s'unit à la parole. Que fait l'architecture ? Elle appelle à son secours des représentations imagées et souvent mystiques; elle se rapproche , autant qu'elle peut , de la parole (2). Mais tous ces arts réunis n'ont jamais , de leur propre fonds, de quoi exprimer parfaitement le symbole chrétien; voix inarticulées, belles encore, mais qui n'ont pas un sens invariable et se prêtent sans difficulté à
(1) « Verba inter homines obtinuerunt principatum significandi. «
(2) Les artistes du moyen âge , visant surtout à instruire , étaient trèssensés lorsqu'ils ajoutaient à leur œuvre une sorte de glose marginale , et rendaient visibles , par l'écriture , les paroles qui sortaient de la bouche des personnages représentés.
différentes pensées. Cette ligne d'architecture sera tour à tour païenne et chrétienne , catholique et protestante , ou plutôt, rien de tout cela ; elle attend qu'on lui vienne en aide pour faire une profession de foi. Et, dans ce siècle déjà trop porté à exagérer la mission de Fart , vous voudriez faire croire que tout le christianisme est là ! On vous croira, et l'estime de la doctrine décroîtra d'autant ; on acceptera de grand cœur un christianisme vague comme son objet , qui se nourrit de rêverie , et dans lequel n'interviennent pas nécessairement les vérités positives du salut.
Luther avait conservé , dans les églises de sa réforme, les plus belles mélodies du chant grégorien. Otez les paroles, le Lauda Sion, VAve veriim , répétés par l'orgue sous une nef ogivale , satisferont pleinement aux besoins religieux de certains protestants d'Allemagne. Ce que je crains, c'est que des catholiques, pleins de bon vouloir pour l'art chrétien , ne s'accoutument facilement à se passer des paroles.
En second lieu , quand , pour nous donner une idée de la révolution accomplie au xvi^ siècle, on oppose l'art du moyen âge dans toute sa splendeur chrétienne à Tart le plus sensuel de la renaissance, il y a contraste, sans doute; mais on pèche contre la vérité historique, parce qu'on oublie la pente qu'on avait parcourue pour arriver de l'un à l'autre extrême. Serait-ce donc que le corinthien plus ou moins pur dont on a tant abusé , que le dorique et tous les ordres grecs, avec les décorations de la sculpture antique , auraient fait invasion chez nous le lendemain du jour où s'élevaient encore des édifices du même style que la Sainte- Chapelle I Ne sait-on pas qu'au même temps où le sophisme commençait à prédominer dans la scolastique , où le nominalisme portait haut la tête , où l'on eût vainement cherché les héritiers de l'Ange de T Ecole , par une déviation
analogue, Fart ogival devenait ingénieux, subtil, plein d'affectation et de mondanité ? Après une ravissante éclosion , vers le règne de Philippe-Auguste; après un épanouissement radieux , sous saint Louis, l'architecture religieuse du xiii^ siècle ressemble à une rose sur le soir de sa journée : à la chaste beauté du premier âge , succède une prodigalité fastueuse. Bientôt arrivent le maniéré et le fantasque. Et ce sera l'éternel désespoir des admirateurs sincères, en présence de tout édifice que les architectes du xiii° siècle ont laissé inachevé aux mains de leurs successeurs :
Amphora cœpit Institui; currente rota
Le temps a pris son cours, emportant sans pitié, tantôt un symbole, tantôt un caractère de grandeur, tantôt une grâce simple et sévère; n'apportant en échange que frivolité et caprice, tout au plus quelque fragile élégance. De là ces festons qui semblent vouloir donner un démenti à la pierre et se jouer des conditions primordiales de l'architecture ; cette maigreur affectée, dernier raffinement de coquetterie; ces lignes tourmentées, ces larmes, ces cœurs et ces flammes, sourires et grimaces d'un art qui n'a plus de foi. Et quand vint l'artiste du xvi' siècle , quand il aperçut le passé par ce côté auquel il touchait, on conçoit que , la lassitude s'emparant de lui, il se soit tourné avec espoir vers l'antiquité grecque, où il trouvait du moins, à défaut de profondeur et de mystiques élans vers le Ciel, la sobriété, le calme, l'harmonie. II n'y eut donc pas alors de véritable apostasie; par une raison bien simple, c'est que, depuis longtemps, le moyen âge se reniait lui-même chaque jour.
Notre siècle, s'il est intelligent, ne renoncera, ni au moyen âge , à cause de sa décadence, ni à la renaissance, à
cause de ses excès : de part et d'autre , il a de bonnes leçons à recevoir , de bons exemples à suivre; mais il faut savoir s'appliquer ces leçons , s'approprier ces exemples. Certains procédés qu'on voudrait mettre en vogue ne seraient pas une appropriation, mais un plagiat.
Juste Lipse distingue avec raison plusieurs sortes d'imitations, dont la première est puérile, la dernière virile. L'imitation puérile, il la conseille aux commençants. Qu'ils ne craignent pas de calquer une période de Cicéron , d'en reproduire les incises, le nombre, les expressions, et, si le larcin saute aux yeux, il n'y aura pas grand mal. Mais ce n'est là qu'un premier pas qui doit conduire à l'imitation virile , plus libre, plus dégagée en son allure, moins occupée de la forme que du fond. Le tort de beaucoup d'hommes de la renaissance, ce fut de s'en tenir toute leur vie à l'imitation puérile. Dans ce travail de marqueterie, auquel ils excellaient, leur inspiration dut nécessairement s'éteindre, leur personnalité disparaître. Voulaient-ils composer un monument chrétien des débris du temple grec, avec les chapiteaux et les colonnes , on y voyait passer aussi la statue du dieu ; de là ce paganisme qui leur a été reproché. Leur excuse, qui ne les justifie pas pleinement, était dans la perfection des formes auxquelles ils s'attachaient.
Aujourd'hui , le moyen âge a ses disciples , ses imitateurs, tout comme alors Rome et la Grèce; et, si l'objet du culte est différent, chez plusieurs, l'esprit d'imitation est le même que dans les hommes de la renaissance. Ne dirait-on pas quelquefois Bembo épris à sa manière de cette autre antiquité? Dans cette peinture , dont vous aimez le sentiment chrétien, malgré l'exécution imparfaite, qu'est-ce qui ravit leur suffrage? une draperie un peu roide, des membres mal attachés, un certain défaut de perspective. Et dans cette
poésie du xiiie siècle? les mots d'origine barbare , les alliances de mots que la syntaxe désavoue. Oui , le barbarisme et et le solécisme ont de chauds admirateurs ! Laissez-les faire, et nous aurons bientôt une littérature , un art qui, sous couleur de christianisme , se décoreront de toutes les incorrections du moyen âge. Et l'on croit être naïf à ce compte-là; comme si on était jamais naïf de propos délibéré! Imitation puérile , doublement puérile quand elle se traîne à la suite d'une forme défectueuse.
Ainsi ne l'entendait pas le P. Antoine Posse\in , dont on a invoqué l'autorité dans le débat sur les classiques, en lui prêtant des systèmes qui ne sont pas les siens. A l'artiste qui veut peindre ou sculpter de pieuses images , véritables livres des ignorants , selon la belle pensée de saint Grégoire le Grand, il recommande avant tout de sanctifier son âme par les sacrements, la méditation, la prière. Ensuite , il lui prescrit une grande fidélité à la vérité théologique et à l'histoire sacrée. 11 n'aime pas à voir, au pied de la croix, dans la fleur de la jeunesse , ces saintes femmes dont les fils comptaient déjà parmi les Apôtres , ni parée de ses atours mondains Marie-Madeleine qui les avait sacrifiés. Il blâme hautement ce qui blesse la décence et la pudeur; repousse les Faunes et les Satyres de Michel-Ange, mais en pardonnant à son Moïse. Il s'indigne surtout de cette fausse délicatesse qui , dans les scènes du Calvaire , dissimule les souffrances du Sauveur et nous cache ses plaies. En vain lui dira-t-on que l'expression d'une douleur extrême n'est pas compatible avec la dignité des traits et de l'attitude; il envoie ceux qui tiennent ce langage contempler au Vatican le groupe de Laocoon. Avec de tels principes, l'art, en imitant, ne serait pas puéril , et, dût-il emprunter à l'antiquité des sujets d'études, il ne risquerait pas de redevenir païen.
Si nous avons été consciencieux dans l'exposé des faits, impartial dans leur appréciation , ce dont le lecteur doit rester juge, de tout ce qui précède on verra ressortir les conclusions suivantes :
La transition du moyen âge aux temps modernes fut une époque pleine de dangers, une sorte d'adolescence, aux passions vives , à l'expérience bornée, sollicitée au mal par des séductions d'autant plus puissantes qu'elles étaient nouvelles; de là les écarts du xvi° siècle.
En second lieu, la renaissance fut, en elle-même, un mouvement intellectuel très-légitime, fécond en résultats pour la science , —et nous prenons ce mot dans son acception la plus large , y comprenant le sacré et le profane ; — mais ce mouvement, à son début surtout, s'est signalé par des déviations regrettables. Toutefois, nous ne mettons pas le protestantisme au nombre de ces déviations propres à la renaissance, et, quant au reste, nous pensons qu'on s'est beaucoup exagéré l'importance de quelques travers d'humanistes.
Enfin, la réforme des études à cette époque, réforme technique et littéraire, n'a pas altéré profondément l'économie morale et religieuse de l'éducation : c'est ce qui résulte clairement de la comparaison que nous avons établie entre les anciens programmes et les nouveaux. Donc, après la renaissance, pour faire aussi bien que le moyen âge en matière d'éducation , une révolution gigantesque ne sera pas nécessaire.
LE CONCILE DE TRENTE. 223