DES AUTEURS
ratus de Cicéron tous les mots d'un thème, il n'est pas toujours vrai qu'il ait fait un morceau cicéronien.
Maintenant, je le demande, le professeur qui, dans sa classe, aura tour à tour présenté comme modèles des textes de caractères si dissemblables ; qui aura fait expliquer avec Cicéron des écrivains pour qui Cicéron était devenu barbare; ce professeur ne devra-t-il pas forcément se contenter d'un à peu près, et se montrer d'une bénignité sans exemple dans le contrôle qu'il exercera sur les thèmes et les versions de ses élèves? Pourquoi ceux-ci resteraient-ils fidèles à telles et telles conditions de style , quand leurs auteurs ne leur tiennent point parole? Vous n'attendez pas sans doute qu'ils fassent des pastiches de toutes les époques; car il faut pour cela une érudition assez rare. A défaut de quoi, ils s'en tireront par la bigarrure; et, s'ils savent du latin, ce qui ne leur sera pas encore très-facile, jamais ils ne sauront le latin.
\\ est des époques oii une langue se constitue définitivement , et c'est toujours sous l'influence d'une haute culture intellectuelle. Parvenue à ce point, elle est acceptée par la postérité comme un type : ce qui ne veut pas dire qu'on s'y tienne toujours d'une manière invariable; mais, même alors qu'on s'en éloigne, ce type ne cesse pas de faire autorité. Telle fut, pour le moyen âge lui-même, la langue du siècle d'Auguste. On n'avait pas fait une grammaire nouvelle : Priscien, l'arbitre suprême de ce temps, justifie chacun de ses préceptes par des exemples puisés aux sources les plus classiques. Suivre Priscien, c'était suivre Virgile, Salluste , Térence, etc. Aussi, les déviations qu'on se permettait dans la pratique ont-elles un caractère fortuit qui défie tous les efforts qu'on pourrait faire pour les réduire en système et composer ainsi une grammaire du moyen âge. 11 n'y a
qu'un travail possible là-dessus, celui de Ducange ; et il est singulier ( remarquons-le en passant ) qu'en mettant entre les mains des enfants les écrivains du moyen âge , on n'ait pas aussi songé à leur donner les trois volumes in-^folio de Ducange : ce serait un très- utile supplément à leur mince dictionnaire. La basse latinité ne forme donc pas un type distinct de celle du siècle d'Auguste. C'est le même fond , plus, bon nombre d'archaïsmes , des mots de Pacuvius et d'Ennius rendus à la circulation par les rhéteurs ; plus , bien entendu, des néologismes; plus, des importations barbares, des altérations dans la syntaxe, etc., etc. Essayez donc de démêler ces éléments divers et de remettre chacun d'eux en son lieu et place. 11 semble qu'on soit appelé à faire l'étude géologique d'un sol défoncé de main d'homme 011 l'on aurait enfoui à plaisir des roches de toute espèce.
Qu'aveccette langue mélangée, les qualités transcendantes du style puissent subsister encore , et la verve de l'écrivain se révéler en traits pleins de hardiesse; je ne le nie point, et cela ne fait rien à ma thèse. L'œuvre qui se distingue par ce genre de mérite reste au-dessus, mais en dehors du domaine de la grammaire. Notre écolier ne s'élève pas encore jusque-là ; dessinateur novice, il ne considère son modèle que par parties; pour le moment, c'est sur les détails et non sur Tensemble que doit se fixer son attention.
Il importe donc souverainement de conserver à l'étude des langues le caractère classique. Lancer les enfants dans une voie où le sol se dérobe sans cesse sous leurs pas, c'est paralyser tous leurs efforts , autoriser leur indolence , les accoutumer à se contenter d'une demi-clarté, leur enlever ce nerf, ce ressort qu'on trouve en soi lorsqu'on sait où l'on va. Le jugement, comme le caractère, ne peut qu'y perdre ; et dès lors l'enseignement littéraire cesse d'être
36â DES AUTEURS
cette gymnastique sévère sur laquelle nous avions compté pour former des hommes (1).
Ce n'était pas là sans doute ce que souhaitait saint Augustin , quand il demandait que Tintelligence fût préparée aux questions les plus ardues de la théologie par les sept arts libéraux , plaçant la grammaire en première ligne, la grammaire, à laquelle il attribuait une vertu presque divine.
Au xn^ siècle, quand la jeunesse désertait l'humble école des grammairiens pour se presser autour de la chaire d'Abélard, Jean de Saiisbury augurait mal de celte révolution universitaire. Son disciple, Pierre de Blois, protestait aussi contre le divorce de Mercure et de Philologie, H leur semblait à tous deux qu'on ne pouvait sans danger ébranler le fondement des études littéraires. Le xiiF siècle parut donner tort à Jean de Saiisbury et à Pierre de Blois ; mais les deux siècles suivants justifièrent pleinement leurs prévisions , et la scolaslique ne tarda pas à déchoir. Qui sait même si les docteurs les plus éminents du xiir siècle ne furent pas précisément ceux qui devaient le plus aux anciennes méthodes? Saint Thomas connaissait assurément ses auteurs classiques ; conduit au Mont-Cassin à l'âge de cinq ans, il avait passé par la culture bénédictine.
C'est aux études classiques, sans le moindre doute, qu'il faut attribuer le nerf, la lucidité des esprits au xvii® siècle,
(1) Citons les excellentes paroles d'un homme qui fait autorité en matière d'éducation. A propos du nom de Gymnases que portent, en Allemagne , les établissements d'instruction secondaire, «Ce nom, dit M. Lenormant, me semble très-bien choisi , en ce qu'il montre que c'est purement l'exercice qu'on doit demander aux jeunes gens dans ces institutions. On y acquiert des forces pour les luttes ultérieures; mais c'est dans une autre arène que les palmes sont recueillies. Rassembler les matériaux , assouplir de plus en plus les facultés , en un mot appi^endre à étudier, c'est là l'objet unique de cet enseignement préparatoire » De renseignement des langues anciennes.
et ce fond sérieux qu'on découvre dans les hommes de ce temps, même sous les apparences les plus frivoles. Songez qu'à la cour de Louis XIV, dans un monde livré à tant d'entraînements profanes, on écoutait Bourdaloue, et qu'on s'y ménageait des loisirs pour lire Abbadie.
Nous craindrions à bon droit de rebuter la jeunesse en lui présentant les traités de rhétorique et de logique du xvii'' siècle, ces traités oii le mécanisme de la composition et du raisonnement est démonté pièce à pièce k l'aide des catégories, des topiques et de mille autres procédés techniques : laborieuses méthodes dont Aristole est le père, que Cicéron n'a pas dédaignées, qui étaient en vigueur dans les écoles où se sont formés Corneille et Bossuet. Ce n'est pas là sans doute ce qui donne l'essor au génie, ce n'est pas non plus ce qui peut l'enchaîner. Pour les capacités médiocres, qui sont toujours en majorité , cette culture avait des avantages réels. On s'accoutumait à réfléchir. Un peu empesés parfois, ces esprits du xvu^ siècle s'entendaient mieux que nous à trouver le joint d'un sophisme et à placer à temps dans la discussion l'inexorable distinguo. La fausse logique et la fausse rhétorique avaient moins de prise sur des hommes familiarisés avec les ruses du métier. Tous , tant que nous sommes, nous n'avons pas assez porté ce joug, assez creusé ce sillon. Nous nous sommes débarrassés de ce lest incommode; on s'en aperçoit bien, et l'on nous voit chavirer au moindre vent. Les méthodes faciles nous perdent. Si nous ne rétablissons pas en son entier l'ancienne pédagogie, du moins n'ouvrons pas la porte à un plus grand laisser-aller; ne nous contentons pas, dans les études grammaticales, de résultats tels quels , ce qui arriverait infailliblement si on les dépouillait de leur caractère classique.
On sait maintenant dans quel but et d'après quels principes nous demandons qu'on forme des latinistes.