‹ Des études classiques dans la société chrétienneChapitre 40 sur 48 · SECONDE SECTION · texte numérisé non relu

SECONDE SECTION

Des classiques chrétiens.

Une règle du Ratio studiorum , la xiif du professeur de rhétorique, est ainsi conçue : « Pour l'explication grecque, on ne se servira que des orateurs, historiens ou poètes anciens et classiques, tels que Demosthène, Platon, Thucydide, Homère, Hésiode et autres semblables, parmi lesquels seront placés à bon droit saint Grégoire de Nazianze, saint Basile et saint Jean Chrysostome. >>

Saint Basile, saint Grégoire de Nazianze et saint Chrysostome reparaissent avec d'autres Pères grecs en divers endroits du Ratio; mais nous n'y rencontrons nulle part les Pères de l'Eglise latine.

Quel est l'esprit de ces règles et d'où vient cette partialité? Saint Augustin , saint Jérôme et saint Grégoire le Grand ont-ils moins bien mérité de l'Eglise que saint Basile, saint Grégoire de Nazianze et saint Jean Chrysostome? Il faut qu'il y ail là-dessous quelque autre chose.

Remarquons d'abord qu'on était peu fondé à reprocher à ces programmes de préférer les auteurs païens et d'exclure les auteurs chrétiens. Il y a des chrétiens qui sont préférés et des païens qui sont exclus. Sénèque, Lucain, Stace, auteurs païens qui vivaient peu de temps après Auguste, sont passés sous silence. Quel est donc , encore une fois, le principe qui a présidé ici au choix des auteurs?

Ce principe est énoncé assez clairement dans la règle qu'on vient de lire. On veut que les orateurs, poëtes et historiens dont on se servira dans l'enseignement, soient anciens; on veut qu'ils soient classiques, ces deux choses

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pour l'ordinaire n'en faisant qu'une. Et si un saint Père est classique, on l'admet; si un païen n'est pas classique, tout païen qu'il est, on le laisse de côté. Cela n'était pas difficile à découvrir. Ne cherchons pas ailleurs le motif de cette préférence accordée aux Pères grecs sur les latins : l'unique motif, c'est l'avantage qu'eurent les premiers de parler une langue douée d'une longévité qui a manqué à la langue latine. Voilà tout le mystère.

Tertullien commence la série des Pères latins ; il est venu après Florus et Valère-Maxime; après Sénèque , Lucain , Stace, Silius Italiens, dont pas un n'est nommé dans le Ratio. La période classique était donc close, aux yeux des rédacteurs du Ratio j avant le temps auquel appartiennent les plus anciens monuments de la patristique latine. A l'é'gard des auteurs de cette période de transition , dont plusieurs ne sont pas à dédaigner, on s'est abstenu, et, chose remarquable. Tacite lui-même n'a pas été mentionné. Est-ce un interdit porté contre Tacite et les autres? non certes. Contre les saints Pères? non plus; cela veut dire tout simplement que pour l'ordinaire on ne s'exercera pas sur le texte de ces auteurs comme sur celui de Cicéron , de Virgile, deTite-Live, principalement dans les classes élémentaires.

On nous dira que si ces hommes-là ne méritent pas d'être appelés païens, ils étaient à coup sûr étrangement puristes. Soit, mais, à mon avis, on ne l'est point assez aujourd'hui.

Je ne m'arrêterai pas à ce qu'il y a d'extrême et de hasardeux dans quelques systèmes pédagogiques dont le bon sens général a fait justice : nous pouvons désormais regarder ces systèmes comme non avenus. Mais il ne sera pas inutile de peser les avantages et les inconvénients de certaines

combinaisons mitoyennes auxquelles on pourrait être encoire tenté de recourir , moins par suite d'une conviction bien profonde que par esprit d'accommodement : rien de plus commun que de telles transactions après les polémiques ardentes où la lumière île s'est pas faite pour tout le monde. Par un a fortiori qui n'échappera à personne , on saura que penser des systèmes plus radicaux que nous négligeons. Poursuivant avant tout un but pratique, nous envisageons, non ce qu'on a voulu faire, mais ce qui se fait ou peut se faire encore aujourd'hui.

Voici donc une de ces combinaisons.

Jusques et y compris la classe de quatrième, exclusion des classiques païens; l'enseignement du grec et du latin alimenté par les saints Pères; afin, dit-on, que les enfants soient d'abord forlement saturés de Christianisme. C'est à partir de la troisième que les auteurs païens entreront en concurrence avec les saints Pères. Mais nous ne supposerons pas que la Bible soit employée comme livre classique , ce qui nous ramènerait à l'une de ces méthodes extrêmes dont nous avons résolu de ne pas nous occuper.

Examinons ce programme, d'abord au point de vue moral , puis au point de vue littéraire.

On se flatte d'y trouver un puissant secours pour saturer de ChristianismeVàme des enfants. Le maître est chrétien , sans doute; au cas contraire, nous y verrions plutôt un danger. Lisez certains écrits universitaires qui traitent de la littérature sacrée, vous comprendrez que ce danger n'est pas chimérique. Si, dans ces pages qu'on livre sans crainte à la publicité , le scepticisme n'a pas toujours pris la peine de se déguiser, dans l'enseignement oral ce serait bien pis : un geste, un sourire du professeur, trahissant trop complaisamment sa pensée intime, ne seraient pas d'un petit

scandale pour le jeune auditoire. Le maître est donc chrétien, bien intentionné ; les élèves, chrétiens aussi, et disposés à tout prendre en bonne part. Vous voulez les saturer de Christianisme, et ils liront en conséquence , du matin au soir, des sermons, des homélies, des vies de saints, des

écrits apologétiques, des commentaires Que dis-je? ils

liront !

C'est le dictionnaire à la main , ou , pour parler leur langage , à coups de dictionnaire , qu'il leur faudra pénétrer le sens de Fauteur sacré. Etrange lecture spirituelle ! Vous qui leur imposez ce régime, seriez-vous capables de l'observer ? Oui , quand la langue vous est connue , quand votre esprit est mûri par la méditation , vous y persistez des semaines et des mois avec délices. Encore n'oserais-je affirmer que vous ne portez jamais vos regards sur un autre horizon , et que vous ne vous informez pas quelquefois de ce qui se passe dans le monde, ne fût-ce que pour vous distraire. Les enfants, à qui manquent ces distractions, rempliront-ils longtemps selon vos vues la double tâche qui leur est imposée, la tâche spirituelle et la tâche grammaticale? Vous voulez , dites-vous , les saturer; je crains fort que les effets ordinaires de la satiété ne se fassent bientôt sentir.

Prenez en sérieuse considération ces paroles d'un écrivain de mérite qui connaissait assurément les mœurs de l'enfance : « Il y a des prédicateurs zélés, mais peu clairvoyants, qui s'imaginent faire d'autant plus de bien qu'ils prêchent plus longuement. Vouloir que les auteurs chrétiens occupent partout la plus large place, n'est-ce pas tomber dans une erreur toute semblable (1) ? »

Le R. P. de Valroger, qui a écrit ces lignes, remarque

(1) Duxhristianisme et du paganisme dans re?iseignement , par M. Tabbé H. de Valroger, p. 149.

aussi que la frivolité et la malice des enfants auront bientôt détruit le charme et Vautorité des textes les plus vénérables. Pour croire que les choses se passeront autrement, il faut n'avoir jamais vu un collège ou ne s'en souvenir guère. Voici un fait dont nous pouvons parler comme témoin. Des élèves de cinquième achevaient je ne sais quel dialogue de Lucien , qui leur avait, comme on va le voir, coûté quelque peine. Le dernier jour de Lucien venu , la gent écolière

Se promettait de rire à son enterrement ;

et il se fit : je vois encore d'ici la pompe burlesque qui accompagnait ce pauvre Lucien à sa dernière demeure , une fosse creusée au fond d'une cour. Mettez que Lucien eût été saint Augustin , on ne l'eût pas enterré pour sûr; car ces enfants qui expliquaient des classiques païens étaient au fond parfaitement chrétiens, et ils auraient mieux respecté un saint Père. xMais ce respect, déjà très-méritoire, eût-il empêché la fatigue, l'ennui que cause nécessairement, à cet âge surtout, le labeur toujours ingrat des mots et des phrases ? — Faciamus experimentum in anima vili.

Je veux supposer cette vilaine chose qui s'appelle un pensum, inconnue, même de nom , à vos élèves ; vous épargnerez ainsi aux saints Pères une humiliation de plus. Mais quel professeur est sûr d'avance de ne jamais faire entendre une réprimande sévère à l'occasion d'un devoir négligé? Encore un souvenir fâcheux qui, dans ce système , va s'attacher nécessairement à un texte vénérable : il n'y a pas k choisir, puisque tel est l'objet du travail de chaque jour ; la paresse ne sera prise en défaut que sur ce terrain. Jugez de i'eiTet produit. Et j'en appelle surtout à l'expérience : n'est-il pas vrai que certaines répugnances n'ont pas d'autre origine, et que la guerre déclarée à l'antiquité par une

partie de la génération actuelle eût été bien moins vive , si jamais les anciens n'avaient eu le malheur de faire le tourment des écoliers?

Je compte peu sur l'instruction religieuse qu'on pourra retirer de celte étude. Rien de moins élémentaire pour nous que les écrits des Pères de l'Eglise. Leur exégèse , souvent înystique et très-éloignée du sens littéral, n'est pas à la portée de l'enfance. On sait de plus que la loi du secret les a forcés de jeter sur nos principaux dogmes un voile vrai^ ment impénétrable pour des yeux peu exercés. Aussi les hérétiques ont-ils puisé chez eux des arguments très-spécieux contre la foi catholique; il suffit, pour s'en convaincre, de lire les Controverses de Bellarmin. Duguet voulait qu'avant de lire les saints Pères, on eût étudié saint Thomas et les scolastiques , et Duguet n'est pas seul à penser ainsi. Est-ce la marche que vous ferez suivre à vos écoliers?

On le voit, ce système n'est fondé ni sur la connaissance réfléchie du caractère de l'enfance, ni sur l'intelligence de ses besoins religieux ; il est marqué au coin de tous les sys^ tèmes a priori. Le résultat probable de son application plus ou moins rigoureuse serait, dans la génération laïque ainsi formée, avec un certain manque de respect pour ce qu'elle ne connaîtrait jamais que très-imparfaitement, ce dogma^ tisme présomptueux des demi-savants, plus funeste encore que l'ignorance. Un laïque, peu théologien d'ailleurs, mais qui aurait passé trois ou quatre années sur les saints Pères, ne serait-il pas tenté d^en remontrer à son curé? Cela s'est vu. Apprenons aux laïques le catéchisme, et qu'ils le sachent bien. Les diverses branches de la science ecclésiastique ne conviennent pas aux laïques , à moins d'une vocation peu commune.

Nous nous sommes exprimé assez clairement sur ce qui

concerne les études. Si vous en affaiblissez le caractère classique par un mélange de textes plus ou moins disparates, il est certain que vous y introduisez le laisser-aller dans la même proportion. Serait-ce , par hasard , faire injure aux auteurs chrétiens, que de reconnaître dans leurs écrits là couleur de leur temps et de leur pays? ils vinrent longtemps après le siècle d'Auguste. Etrangers à Rome et à l'Italie, la plupart d'entre eux ne pouvaient pas, ne devaient pas parler la pure langue romaine.

Tertullien est d'une admirable éloquence; mais son africanisme nous a toujours paru beaucoup plus palpable que h palavinité de Tite-Live. Si Sénèque etLucain, dans un meilleur siècle , se distinguent par des traits espagnols peu en harmonie avec le génie latin, nous ne sommes pas surpris de trouver quelque chose de semblable dans Prudence, dans Juvencus, et mieux encore dans Dracontius, qui atteint parfois aux dernières limites de l'emphase. Que les saints Pères, même pour la langue, aient souvent surpassé leurs contemporains et leurs compatriotes, nous en tomberons d'accord sans la moindre peine. Nous ne reprocherons pas à saint Augustin , qui avait étudié à Madaure , patrie d'Apulée et de Martianus Capella, le clinquant d'antithèses et de métaphores que nous remarquons dans ces deux rhéteurs. Mais nous ne dirons pas non plus qu'il ne reste dans ses écrits aucune trace des traditions de cette école. Dans les entretiens sur V Ordre, recueillis séance tenante par un secrétaire, l'amour-propre de Trygetius et de Licentius s'étant éveillé au sujet du procès-verbal où leur argumentation devait être reproduite, Augustin les reprend de cette faiblesse; puis, s'apercevant que si ce mobile vient à leur manquer, leur ardeur pourra défaillir, il leur exprime cette crainte dans les termes suivants : ce Portasse, quia vos ab

ista vanitate morborum delerreo, pigriores eritis ad siudia doctrince, et ah ardore ventosœ famœ repercussi, in torporem inertiœ congelaMtis (1). » Voilà, il faut l'avouer, une réminiscence de Madaure. Faites la même épreuve sur les autres Pères , vous verrez leur gravité aux prises avec les habitudes puériles de la décadence, dont elle triomphe très-souvent: mais qui oserait dire qu'elle en triomphe toujours?

Peu nous importe : ni le similiter cadens prodigué par saint Grégoire le Grand, comme Bède Ta remarqué avant nous (2); ni les antithèses de saint Pierre Chrysologue, ni les énumérations symétriques de saint Ildefonse, ne nous empêcheront de chercher dans leurs écrits la nourriture de nos âmes : il est facile au lecteur sérieux de faire abstraction de la forme pour s'attacher au fond solide de la doctrine. Mais l'enseignement classique a d'autres exigences : je suppose qu'un professeur, faisant expliquer Sedulius à la place de Virgile , arrive au récit de la trahison de Judas. En cet endroit, le poêle adresse au disciple perfide les paroles suivantes :

Tune, cruente, ferox , audax , insane, rebellis j Perfide, cvudelis, fallax, venalis, inique, Traditor immitis, fere proditor, impie latro, Praevius horribiles coraitaris signifer enses?

(1) Nous renonçons à traduire ces paroles extraites dii premier livre de r Ordre. Un homme de talent, M. Moreau, a traduit les Confessions de saint Augustin; sa phrase française serre de près Toriginal, mais on y sent constamment TetTort. Est-il possible qu'un travail de cette nature réussisse à des grammairiens de dis à douze ans ?

(2) V. Bède, De schematis divinœ scripturœ , au mot homœotelevAon, Après un exemple emprunté à saint Grégoire, il ajoute : « Quo schemate, ipse qui hoc dixit , beatus papa Gregorius sœpissime usus fuisse reperitur. Et hujusmodi oraliones esse reor, quas Hieronymus concinnas rhetorum decla= mationes appellat. »

N'est-il pas vrai, d'abord, qifon aura quelque peirie à trouver dans notre langue un tel nombre de synonymes? Et puis, ceci rappelle trop, selon moi, Stratronice annonçant à Pauline que Polyeucte est chrétien :

C'est l'ennemi commun de l'état et des dieux, Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide, Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide , Une peste exécrable à tout le genre humain , Un sacrilège impie, en un mot, un chrétien.

Et si Pauline répond à sa confidente :

Ce mot aurait suffi sans ce torrent d'injures ;

on serait tenté, mais par un sentiment tout différent, de dire à Sedulius qu'il aurait dû s'en tenir à un seul mot , Iraditor,

Que fera le professeur en de telles rencontres? Qu'il approuve ou qu'il blâme , l'inconvénient n'est pas petit , car il n'a pas affaire à un profane comme Virgile. Le plus sûr serait toujours d'être sincère; mais il est triste, dans une classe surtout , d'être obligé de passer au crible les auteurs sacrés.

Nous avons soigneusement distingué l'éloquence de la grammaire, reconnaissant qu'il y a des pages très-éloquentes dont le langage n'est pas rigoureusement classique. Ces pages, nombreuses chez les saints Pères, seront réservées avec fruit pour les études oratoires. Ainsi l'entendaient les anciens maîtres , lorsqu'ils faisaient lire au élèves de rhétorique saint Cyprien et saint Ambroise.

Toutefois , l'étude des langues ne s'arrête pas au seuil de la rhétorique. C'est pourquoi, parmi les orateurs sacrés, nous préférerons les français aux grecs, et les grecs aux

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latins, faisant, comme il convient, la plus large part aux plus classiques.

Mais qu'on ne perde point de vue ceci : dans les classes de grammaire proprement dites, depuis la cinquième jusqu'à la troisième inclusivement, on ne saurait asseoir sur une base trop solide la connaissance des langues anciennes. Agir autrement, ce serait livrer les écoliers à ces tâtonnements infructueux qui déconcerteraient leurs efforts et rendraient leur persévérance impossible.

On conçoit dès lors quels seront nos classiques chrétiens : plutôt grecs que latins, plutôt destinés aux hautes classes qu'aux classes de grammaire, plutôt orateurs que poètes ou historiens.

Certes, un écolier n'aura rien perdu à ne point faire dans les saints Pères l'étude fastidieuse, mais nécessaire, des mots et des phrases. A mesure que son intelligence agrandie deviendra capable de saisir les beautés d'ensemble, le voile soulevé par une main discrète lui laissera entrevoir dans leur éclat quelques-unes des œuvres les plus parfaites du génie chrétien. Ce sera pour lui moins un travai qu'une récompense. Quel charme n'ont pas d'ordinaire les premières pages lues sans fatigue dans une langue péniblement apprise ! C'est sous ce rayon des naissantes jouissances littéraires que nous aimons à placer les Pères de l'Eglise; laissant volontiers à Phèdre, à Esope, à Cornélius Nepos, le dangereux privilège d'initier les enfants aux notions les plus élémentaires des langues anciennes. -

Parmi les poètes, c'est sans contredit à Prudence qu'il faudrait s'adresser tout d'abord ; mais je ne parle pas de le donner à des commençants, qui ne seraient pas de force à le comprendre : on le réserverait aux classes supérieures. Choisissez ses plus belles hymnes , prenez dans ses autres

3y4 des classiques

poëmes quelques centaines de vers, joignez-y encore deux ou trois morceaux de Seduîius et de Juvencus; vous aurez un recueil où la jeunesse puisera le sentiment et le goût de la poësie chrétienne.

Qui empêcherait de se servir dans les classes élémentaires de catéchismes grecs-latins , tels que ceux de Canisius et d'Emond Auger? Est-il nécessaire d'abandonner VEpitome historiœ sacrœ? Ne pourrait-on pas remettre en honneur ce diacre Agapet, dont la destinée scolaire est assez curieuse? Il fut souvent mis à la place de Caton après le concile de Trente. Nous avons dit plus haut qu'au moyen âge on expliquait Caton, l'auteur des distiques, avec Esope ou Avianus. Vers la tin du xvi^ siècle, nous voyons marcher de pair Esope et le diacre Agapet; un moraliste chrétien remplaça ainsi le moraliste païen cher au moyen âge (1).

Vous réclamerez peut-être en faveur de Minutius Félix, de Lactance (2) , de Sulpice-Sévère. Nul doute que nous verrions sans trop d'alarmes leurs noms figurer sur les programmes. Qu'on y prenne garde, pourtant : si l'on multiplie les auteurs sacrés au delà de certaines bornes, c'est sur eux que retombera nécessairement ce travail technique auquel il importe de les soustraire. « Il faut , dit avec raison le R. P. deValroger, que les textes sacrés soient toujours l'objet d'une vénération religieuse; or, ils cesseraient de

(1) Esope et Agapet ont été fréquemment réunis en un seul volume , à Tusage des collèges. Cf. Ratio stiidiorum. , régula P professoris supremap classis grammaticœ.

(2) Voici le jugement de Walchius (Johan. Georg.) sur le style de Lactance : « Stilus Lactantii est purus, perspicuus, suavis atque elegans : modum scribendi Giceronis œmulatus est et in vocum composilione tantam suavitatem observavit , ut oratoris ingenium sapere videatur. Fatemur ingénue nos in Lactantii monimentis eam deprehendisse latinitatem, ut neminem post Ciceroneni, Cœsarem, Nepotem esse credamus, quem nitore atque elegantia sermonis ei prœferre possemus. » Historia critica latinœ linguœ^ c xi, §3. Walchius a donné ime édition de Lactance.

l'être, si on les présentait à l'enfance comme un instrument d'études grammaticales (1). » Au reste, quelque latitude est nécessaire en ces sortes de choses, et c'est toujours à l'expérience qu'il appartient de prononcer en dernier ressort.

Que le professeur évite de faire jamais coïncider l'étude d'un auteur sacré avec ces tristes journées où la sévérité doit l'emporter sur la douceur, et oii je ne sais quelle atmosphère nébuleuse pèse sur toute une classe. Mais à la veille d'une fête, et lorsque les cœurs sont pénétrés d'une joie anticipée, qu'on lise une homélie de saint Grégoire ou de saint Léon , qu'on explique l'hymne par laquelle l'Eglise s'apprête à célébrer ses triomphes; rien de mieux, rien de plus conforme à l'esprit du concile de Latran. C'est alors qu'il conviendrait de dicter aux élèves quelque composition analogue à la circonstance, sans toutefois en faire une règle invariable, et par conséquent une contrainte.

L'Eucologe devient alors un livre précieux , pour qui sait en faire usage. Remarquons-le à ce propos : on ferait bien d'épargner aux opuscules des saints Pères l'ignominie du cartonnage. Même par le dehors, ils devraient ressembler au livre d'église beaucoup plus qu'au livre de classe.

Rétablissez l'usage des lectures sérieuses; alors les saints Pères pourront prendre place dans la bibliothèque usuelle des collèges. Au xvu® siècle, les Confessions de saint Augustin, les Lettres de saint Jérôme, le traité de Salvien sur la Providence, plusieurs ouvrages de saint Cyprien, de saint Hilaire, de saint Ambroise, se trouvaient fréquemment aux mains de la jeunesse studieuse. On a proposé de les rendre

(1) Du christianisme et du paga7nsme dans l'enseignement.

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jjlus accessibles au moyen de traductions. Faisons mieux , fortifions nos études, et nous verrons les textes eux-mêmes lus par nos écoliers , comme ils l'étaient par ceux du xviie siècle (i).

On le conçoit, nous ne fondons pas là-dessus Tespoir de ces hautes connaissances exégétiques, patristiques , théologiques, auxquelles on a cru pouvoir initier la jeunesse en lui faisant expliquer des classiques chrétiens. Que d'autres y réussissent, nous le verrons avec bonheur; mais cela nous semble assez peu probable. Il est fort louable , assurément, de faire admirer les saints Pères, mais cette admiration anra-t-elle pour les écoliers une base bien solide? C'est dans leurs écrits de controverse que les docteurs de l'Eglise nous révèlent toute leur grandeur. Exphquez donc h des enfants quelles étaient les erreurs de Pelage, deCélestius, de Julien d'Eclane; faites-leur lire ensuite les traités de saint Augustin sur la grâce, ils commenceront à entrevoir une des faces de cette vaste intelligence. Vous y renoncez,., mais sur les pages détachées que vous leur offrez, comment jugeront-ils du. génie d'Augustin? A peu près comme nous jugeons de la hauteur d'un chêne , quand on nous montre ses feuilles dans un herbier.

Nous bornons donc à moins notre ambition. A cette faible intelligence qu'il nous faut élever, nous n'assignons point d'abord un but qu'elle ne puisse atteindre même du regard; nous faisons la part de la légèreté du caractère, de l'indolence, du mauvais vouloir; et ■ — contrairement à ceux qui voudraient saturer fortement les enfants de christianisme , c'est-à-dire de classiques chrétiens — nous nous estimerons

(1) Voyez Appendice n» 8. ■

heureux quand, sous notre conduite, ils commenceront, suivant la parole de Jouvency, à prendre quelque goût à nos livres saints: « Sanctorum librorum gustum aliquem hahere incipient, »

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