‹ Des études classiques dans la société chrétienneChapitre 7 sur 48 · PLAN DE CET OUVRAGE · texte numérisé non relu

PLAN DE CET OUVRAGE

grammairiens. Un grammairien était un professeur de langue et de littérature. Au reste, nous reviendrons sur cette définition.

Quelle marche suivre en un pareil sujet, sinon la marche historique? Présentés dans cet ordre , les faits s'expliquent d'eux-mêmes. Si quelques-uns ont semblé obscurs ou contradictoires , c'est que , dans Tisolement où on les avait placés, il était impossible de deviner les circonstances qui les avaient fait naître et dont ils avaient subi l'influence.

Nous partons du iv^ siècle de notre ère pour ne nous arrêter qu'au xvip. Entre ces deux termes, la société chrétienne se développe d'une manière normale, dans la plénitude de son indépendance.

D'abord saint Grégoire de Nazianze et saint Basile le Grand , puis saint Jérôme et saint Augustin nous donnent les premières règles de conduite dans une matière qui, avant eux, n'avait dû être soumise à aucun examen doctrinal. Tant que l'Eglise fut sous le coup de la persécution, et comme comprimée sous les étreintes du paganisme, elle n'eut point de maîtres, point d'écoles, point de méthodes qui lui fussent propres. Il s'agissait donc au sortir de cet état violent, au ive siècle, de savoir si on accepterait, sous bénéfice d'inventaire bien entendu, l'héritage littéraire de ces deux civilisations, la grecque et la romaine; ou bien si, posant le dilemme à la manière d'Omar : les œuvres de l'antiquité sont ou contraires, ou conformes à l'Evangile, — comme lui , on tirerait la conclusion : dans tous les cas, nous n'en avons pas besoin. Ce ne fut pas ce dernier parti qui prévalut; nous le prouverons amplement.

Et je ne puis me défendre ici d'admirer la conduite de Dieu sur son Eglise. Pourquoi est-ce au sein de ces deux civilisations que le christianisme exerce d'abord sa plus

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grande influence? Pourquoi est-ce de ce foyer qu'il rayonne sur le monde ? Et pourquoi la chaire de saint Pierre n'at-elle pas aussi bien été placée à Jérusalem ? Sans sonder le mystère de la réprobation des juifs et de la vocation des gentils , n'estnl pas facile de reconnaître que Dieu avait préparé dans ce milieu du monde gréco-romain des instruments merveilleusement appropriés aux différents besoins de son Eglise, une langue, une législation, une culture intellectuelle qui portaient le sceau de la domination promise aux fils de Japhet, et dont les chrétiens devaient se servir un jour pour étendre le règne de l'Evangile, comme autrefois les Israélites avaient employé les trésors de l'Egvpte à la décoration du tabernacle? C'est aussi la constante pensée des saints Pères à cet égard. Il suit de là que Cicéron, par exemple, élaborait la langue destinée à devenir celle de l'Eglise, des conciles, des successeurs de Pierre. Aristote, créant sa logique et systématisant toutes les connaissances humaines , travaillait au profit de la théologie et de la philosophie scolastiques. Ces anciens jurisconsultes si graves, si sensés, avec leurs définitions et leurs règles de droit, frayaient la voie aux canonistes. Toute cette antiquité, parfois subtile et raisonneuse en pure perte, souvent aussi profonde et sublime dans ses aperçus, creusait, comme nous le dit saint Augustin , la mine où la Providence avait versé l'or de la vérité. Et quand vinrent les chrétiens, ils eurent beaucoup à purifier, mais ils se gardèrent bien de détruire.

Si donc le peuple juif, peuple précurseur par excellence, était le dépositaire de la loi et des prophéties , le grec et le romain gardaient aussi un dépôt qui, dans la divine économie, était réservé à l'Eglise. Et voilà pourquoi, au Calvaire j quand le nom du crucifié , devenu le titre de notre

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rédemption, fut attaché h la croix , il fut écrit non-seulement en hébreu , mais encore en grec et en latin : Et erat scriptum hebraice , grœce et latine [\).

Aussi , parmi tous les débris de la gentilité tombés en son pouvoir, l'Eglise distingua toujours ce qui avait appartenu au monde grec et romain : les origines d'une langue, d'une législation , d'une philosophie dont elle devait faire un si constant usage ne furent pas sans valeur à ses yeux. Et comme, dans les œuvres de l'esprit humain , le présent est nécessairement le disciple du passé, elle ne réprouva point ce passé; elle permit , elle ordonna même à ses enfants de manier ces instruments de fabrique étrangère, bien que chargés encore de la rouille du paganisme (2).

Mais elle devait, là oii quelque danger était à craindre, user d'une grande réserve : nous nous attacherons à faire connaître ses précautions maternelles.

Nous avons nommé saint Augustin • non-seulement il

(1) Très autem sunt lingupe sacrse , hebreca , gra^ca, latina , quse toto orbe maxime excellunt. His enim tribus linguis super crucem Domini a Pilato fuit causa ejus scripta. — Isidor. Etym. 1. IX, c. i. Cf. Raban. Maur. De Universo , t. xvi, c. 1.

(2) On n'a pas oublié les paroles qu'adressait dernièrement aux archevêques et évêques de France le pontife béni qui nous gouverne : « Pergite, ut facitis , nihil unquam intcntatum relinquere ut adolescentes clerici in vestris sominariis ad omnem virlutem pietatem et ecclesiasticum spiritum mature fingantur, ut in humilitate crescant , sine qua nunquam possumus placere Deo , ae simul humanioribus litteris severioribusque disciplinis , potissimum sacris , ab omni prorsus periculo alienis ita diligenter imbuantur, ut non solum germanam dice?idi scribendique elegantiam , eloquentimn , tum ex sapientissimis sanctorum Patrum operibus^ tum ex clarlssimis Etimicis scriptoribus ab omni labe purgatts addiscere , verum etiam perfectam prœcipue, solidamque theologicarum doctrinarum, Ecclesiasticœ Historiœ et sacrorum Canonum scientiam ex auctoribus ab hac apostolica sede probatis depromptam consequi valeant. » Lettre encyclique du 'il mars 1853. — Certes, quand on voit le chef suprême de l'Église assigner un rang aux auteurs païens dans l'enseignement des séminaires ^ on comprend qu'il y a là pour rÉgiise un grave intérêt. La question des classiques n'était donc pas, comme on l'a prétendu, une question de pédagogie pure et simple, c'était aussi une question de discipline ecclésiastique.

dâ DES TRADITIONS.

a traité cette matière avec sa pénétration habituelle, mais de plus il est arrivé, ce qui du reste ne doit point surprendre , que les principes fondamentaux de sa pédagogie ont été recueillis, appliqués de siècle en siècle par une suite imposante d'instituteurs chrétiens. Cassiodore, au vi^ siècle, Gassiodore , le véritable fondateur des études claustrales, les seules florissantes en Occident pendant de longues années; aux viii° et ix^ siècles, Gharlemagne , Alcuin , Raban Maur; plus tard et quand les universités commencent à poindre, Jean de Salisbury; plus tard encore, à l'époque du concile de Trente, saint Charles Borromée et ses collaborateurs s'inspirent évidemment des pensées consignées par saint Augustin dans les traités de XOrdre et de la Doctrine chrétienne. La même chose se fait remarquer dans les actes de plusieurs conciles. Ainsi , avec l'infaillibilité dans la foi , avec l'éternité de son dogme, l'Eglise possède encore comme des traditions d'un ordre secondaire, un merveilleux esprit de suite qui règle avec harmonie le développement intellectuel de ses enfants. C'est comme un de ces cheveux de l'Epouse où se révèle sa mystérieuse beauté et qui lui assurent la victoire.

La période comprise entre Cassiodore et la fondation des universités pourrait être appelée période bénédictine. Pendant cet intervalle de six siècles, au milieu des révolutions les plus profondes et de l'obscurité qu'elles engendrent, l'enseignement se maintient dans une forme presque invariable, ayant pour principal appui les enfants de saint Benoît. Toujours, soit en Italie, soit en Angleterre, soit en France, il reste quelque étincelle au fond d'une abbaye, et là se rallume tôt ou tard le flambeau des autres nations. Dans ces écoles, oii l'on enseigne Priscien et Donat, Cicéroû et Virgile ^ nous voyons passer tour à tour les

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plus grandes figures de FÉglise : saint Boniface, dont le sang devient pour l'Allemagne une semence de chrétiens; le vénérable Bcde; Alcuin , le maître de Charlemagne; Raban Maur, le gl:'and archevêque de Mayence; ce Gerbert qui s'appellera Sylvestre II j saint Abbon de Fleury et tant d'autres. Tous furent écolâtres et maîtres de grammaire , tous firent dans une classe l'apprentissage de leur apostolat; disons mieux , la classe fut le premier théâtre de leur apostolat. Ils croyaient donc servir Dieu lorsqu'ils formaient aux lettres les fils des barbares; et c'est de leurs mains, en effet, que l'Europe est sortie chrétienne.

Quand les universités s'élèvent, vers le commencement du xiii^ siècle , elles attirent la jeunesse dans les grandes villes et mettent Aristote en honneur. Avec Aristote , se développe l'enseignement de la philosophie et de la théologie. Cette transformation, il faut l'avouer, ne fut à l'avantage ni des études littéraires ni de l'éducation. Il est vrai, le déclin des études littéraires fut compensé par le merveilleux épanouissement de la scolastique ; mais rien ne remplaça l'éducation bénédictine , l'éducation calme et suivie des anciennes écoles. D'ailleurs la scolastique ellemême ne se maintint pas longtemps à la hauteur où l'avaient portée Albert le Grand et saint Thomas.

Quand vint la renaissance , elle trouva de graves désordres. Le principal , c'était l'abandon des écoliers au milieu de ces bruyantes universités. Les jeunes clercs surtout avaient beaucoup perdu à n'être plus nourris à l'ombre de l'évêché et du cloître; éducation incomplète dont ne se ressentait que trop le clergé du temps de Luther. Le mal est porté à son comble par la renaissance. En appréciant ce mouvement littéraire , nous dirons quelle part lui revient dans les révolutions du xvf siècle.

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C'esl au concile de Trente qu'il est donné de réparer ces ruines. D'un côté, par l'érection des séminaires et des collèges chrétiens, il pourvoit à la bonne éducation des clercs et des laïques ; de l'autre, il réprime les funestes entraînements de la renaissance. Cette réforme accomplie j les études littéraires sont en honneur comme avant le xn*' siècle,'mais elles ont à leur service de plus puissantes ressources ; la science sacrée est restaurée dans son ensemble j la scolastique elle-même s'est relevée dans les écoles catholiques, tant les diverses parties de l'enseignement sont équilibrées avec sagesse.

Le xvii^ siècle ne fctit que continuer le concile do Trente, et c'est là que nous nous arrêtons.

Ainsi, l'époque des saints Pères (1), celle qui suit Cassiodore et que nous avons nommée bénédictine (2), les universités (3) , la renaissance (4) , le concile de Trente (5) , telles sont les grandes stations de la route que nous allons parcourir.

Si, parmi les exemples qui vont s'offrir à nous, il en est un qui mérite plus que les autres d'être proposé à l'imitation , c'est celui des professeurs apôtres et martyrs , si nombreux dans la période bénédictine, et dont la succession reparaît après le concile de Trente. JNolre siècle serait sauvé avec de tels maîtres ; — taies enim, ut plurimum, evadere soient discipuli, quales fuerint ipsorum magistrt.

(1) Chapitres ii et ni.

(2) Chapitres iv et v.

(B) Chapitre vi.

(4) Chapitre vu.

(5) Chapitres Yiu et ix.

s. GRÉGOIRE DE NAZIANZE ET S. BASILE LE GRAND. 15

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