‹ Des études classiques dans la société chrétienneChapitre 8 sur 48 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE ET SAINT BASILE LE GRANi).

C'est au iv^ siècle que vont se révéler à nous dans l'histoire les premiers principes qui président à l'éducation de la jeunesse chrétienne. Dès cette époque, l'adoption des œuvres de l'antiquité dans l'enseignement littéraire peut paraître définitive; tant sont graves et solennelles les circonstances au milieu desquelles ce point de discipline est fixé, tant les voix qui prononcent font autorité dans l'Église.

Nous avons dit pourquoi nous n'interrogeons pas une tradition plus ancienne. Entre les catacomhes, où se recrutaient les premiers chrétiens, et les arènes, oi^i ils étaient livrés aux bêtes , il n'y avait guère place pour les écoles. Si les enfants des fidèles fréquentaient les leçons d*un grammairien ou d'un rhéteur païen , il y avait là pour eux un tel danger que la nécessité seule les excusait au jugement de Tertullien (1). D'ailleurs, nous ne pourrions presque rien conclure des habitudes littéraires que nous aurions constatées chez les chrétiens de cette époque. Nés et élevés, pour la plupart, au sein du paganisme , leur culture intellectuelle lui appartenait à certains égards : apologistes de la foi contre les païens, ils devaient étudier dans les auteurs païens les erreurs qu'ils avaient à combattre.

(1) De Idolokdr,, e. 10. Ed. Paris, 1675, pag, 9Î,

Mais vers le milieu du iv' siècle, il n'en est plus de même. Alors nous trouvons des familles chrétiennes qui n'ont d'autres traditions que celles de l'Évangile. D'un autre côté, les autels des faux dieux étant tombés, leur culte aboli dans presque tout l'empire , tous les efforts des docteurs de l'Eglise se tournent contre les hérétiques. C'est Grégoire de Nysse qui nous donne cette appréciation du temps où il vivait (1). Le polythéisme a donc fait son temps; sous l'empereur apostat, il ne recouvrera qu'une vie factice et éphémère; bientôt saint Augustin célébrera ses funérailles dans son immortel ouvrage de la Cité de Dieu.

Arrêtons-nous à celte époque , et voyons quelle sorte d'éducation recevaient, sous les empereurs chrétiens, les descendants des martyrs et des confesseurs , comme saint Basile le Grand , les enfants des familles en quelque sorte sacerdotales , comme saint Grégoire de Nazianze.

Grégoire et Basile , ces noms sont devenus inséparables depuis que la plus pure des amitiés en a consacré l'union. Ils n'en réveillent qu'avec plus de charme les idées de science et de piété. Qui n'a ouï parler avec bonheur de ces admirables étudiants qui, dans la frivole Athènes, ne connaissaient que deux chemins, celui de l'école et celui de l'église? Rien de comparable à l'auréole de sainteté qui brille sur leurs berceaux. Ils sont à la lettre les enfants des saints, puisque le père et la mère de chacun d'eux sont honorés comme tels dans l'Eglise. On compte, en outre, trois saints et deux saintes parmi leurs frères et leurs sœurs.

Grégoire naquit à Nazianze, en Cappadoce, d'un père du iilême nom que lui, qui mérita d'être élevé sur le siège

(1) In Laud. BasiL M. Paris, 1638, t. lli , pag 483.

épiscopal de celte ville, et de Nonne, une noble et viertueuse femme, dont la tendresse éclairée eut la plus grande influence sur son avenir. Dans un poëme sur sa propre vie (1), il se montre formé dès l'enfance par celle pieuse mère qui lui apprend à goûter les livres qui parlent de Dieu. Mais bientôt, désireux de s'instruire dans les lettres profanes qu'il regarde comme les auxiliaires de la science sacrée, il quille, encore imberbe, la terre natale et se dirige vers Athènes. Il n'arriva dans cette ville qu'après avoir été assailli par une furieuse tempête, à laquelle il échappa miraculeusement. Lorsqu'il revint dans sa patrie, il touchait déjà à sa trentième année. Nous savons , de plus, qu'avant de se rendre à Athènes , il avait fréquenté les écoles de Césarée de Cappadoce , de Césarée de Palestine et d'Alexandrie.

Basile était né à Césarée , capitale de la Cappadoce ; mais il passa ses premières années dans le Pont , dont sa famille était originaire. Au sortir des bras de sa nourrice, il fut confié aux soins de son aïeule, sainte Macrine, à laquelle il se reconnaît redevable d'une forte éducation reli^ gieuse. Puis il vint habiter Néocésarée avec son père et sa mère. Son père, qui s'appelait aussi Basile, et qui s'élait acquis comme rhéteur un certain renom, voulut être son premier instituteur. Bien jeune encore , on le renvoya à Césarée , dont il fréquenta les écoles en même temps que ce même Grégoire avec lequel il devait contracter dans la suite une si étroite amitié. Mais bientôt leurs études les séparèrent; car, tandis que Grégoire parcourait pour s'instruire la Palestine et TEgypte, Basile assistait à Cons«

(l) Opp.,t.\ï. Ed. Morel, t^aris 1630 , pag. 2 et seqq. Pour les lettres et les poésies de saint Grégoire, nous citerons cette édition. Pour les discours, le premier volume des Bénédictins.

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iantinoplc aux leçons de Libanius. Ce fut à Athènes qiills se retrouvèrent. Là, pour nous servir du poétique langage de Grégoire , ces deux ruisseaux sortis d'une même source, après avoir coulé quelque temps sur des plages différentes, réunis enfin par la main de Dieu, se confondirent entièrement l'un dans l'autre (1).

On a pu remarquer dans la jeunesse de Basile et de Girégoire, avant toute étude littéraire, cette époque oii ils recevaient les premiers principes de la religion , et lisaient le livre qui parle de Dieu. Ce livre, ce fut peut-être pour vous une Histoire sainte ou la Bible de Royaumont. Plus jeunes encore, n'avez-vous pas parcouru avec une curiosité naïve cette Bible en images, dont le texte se trouvait sur les lèvres de Yotre mère ? Il est vrai , depuis que les philosophes ont eu la fatale pensée de s'occuper de l'enfance , ces pieuses traditions domestiques vont s'affaiblissant tous les jours. Et comme, d'autre part, les parents sont souvent assez pressés de se décharger sur les maîtres du soin de leurs enfants , il en résulte pour ceux-ci des devoirs plus étendus , une responsabilité nouvelle.

Après cette éducation toute religieuse , venaient les études littéraires, celles qu'aujourd'hui nous nommons classiques (2), L'espèce d'itinéraire que nous avons tracé a pu donner une première idée de la part qui leur était faite. Ajoutons qu'elles n'étaient pas le lot privilégié de quelques

(') 0)^at. 4B, pag. 781.— Voir la vie de saint Grégoire et celle de saint Basile, dans l'édition de leurs œuvres par les Bénédictins. Cf. Geillier, Tillemont.

(2) Saint Grégoire de Nysse , parlant de Téducation de son frère Basile, emploie une comparaison très-gracieuse. Adopté par la fille de Pharaon, Moïse n'en est pas moins nourri par sa propre mère. Ainsi Basile, formé par la sagesse profane ( avaTp£Cf.'0[X£voç uiro xriç sço:> ao-piaç ) , reste toujours attaché au sein maternel de l'Eglise, t. III, pag. 492.

jeunes gens, et que, pour nous borner à ces deux familles, hbùs aurions pu produire des détails analogues, quoique moins circonstanciés, sur saint Césaire, frère de Grégoire de Nazianze , aussi bien que sur Naucrace et saint Grégoire de Nysse, tous deux frères de Basile (i). Cependant un troisième frère de Basile , saint Pierre de Sébaste , ne quitta pas comme les autres le foyer domestique, pour allel: au loin cbercher la science. Touché sans doute d'un de ces attraits de la grâce ^ tel qu'il s'en rencontre dans la vie des saints , il préféra les leçons de sa sœur Macrine , qui le fit parvenir, presque enfant, à un degré éminentde perfection. Saint Grégoire de Nysse nous dit qu'il méprisa toujours les études profanes, et la seule mention de cette particularité biographique nous prouverait, à défaut du reste, que Pierre ne suivit pas en cela la voie commune. Mais un auteur qui, voulant nous donner un spécimen de l'éducation d'alors, laisserait de côté celle des deux Grégoire, de Basile, de Césaire et de Naucrace, pour ne nous présenter que celle de Pierre de Sébaste, prendrait assurément l'exception pour la règle (2).

Jusqu'ici, nous n'avons encore envisagé que par le dehors les études auxquelles la jeunesse chrétienne s'appliquait avec tant d'ardeur. Un événement tout à fait caractéris-

(1) Cf. Ceillier, Tillemont. Sur Naucrace, v. Grég. Nyss. de vita S. Macrinœi 0pp. t. 11, pag. 182,

(2) V.Grég. Nyss. de vita S. Macrinœ, Opp t. II, pag. 186. — Des six Jeunes gens dont il est ici question , deux sont morts à la fleur de Tàge. Les quatre autres, Grégoire de Nazianze, Basile, Grégoire de Nysse, Pierre dé Sébaste , furent évoques et parcoururent une assez longue carrière. Les deux premiers sont docteurs de l'Église, le troisième a composé aussi des traités théologiques d'une grande importance; Pierre de Sébaste, le seul qui n'ait pas fait les mêmes éludes , est aussi le seul qui ne nous ait rien laissé. Nous ne connaissons de lui qu'une lettre insérée dans les œuvres de saint Grégoire de Nvsse.

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tique va nous faire pénétrer plus avant, et nous dévoiler la nature de ces études, ainsi que le genre d'importance qu'on y attachait; mais il faut faire d'abord connaissance avec un personnage qui jouera dans cet événement le principal rôle.

Ce personnage est Julien , l'héritier présomptif de l'empereur Constance, qui vint à Athènes s'asseoir sur les bancs, à côté Basile et de Grégoire, et se mêler à l'auditoire d'Himérius et de Prohérèse. Grégoire n'augura rien de bon de ce nouveau condisciple. On sait qu'il démêla d'un coup d'œil tout ce que couvait cette étrange nature , qui se trahissait par des gestes heurtés et les expressions de visage les plus incohérentes. Quel monstre l'empire nourrit dans son sein (1) ! Grégoire ne put retenir cette parole en voyant Julien, et il s'est plaint depuis de n'avoir été que trop bon prophète.

Peu de temps après l'arrivée de Julien (2) , une foule nombreuse accompagnait au rivage les deux illustres étudiants, Grégoire et Basile, qui se disposaient à partir pour la Cappadoce. Maîtres et disciples, nouveaux venus et anciens amis, tous versaient des larmes; tant d'éloquence et de vertu excitaient des regrets universels. On emploie pour les retenir la force et la persuasion ; on promet à Grégoire de le faire roi de l'éloquence. Il céda, moitié à leurs caresses, moitié à leur violence , et il vit s'enfler, non sans tristesse, la voile qui emportait son cher Basile. Cette scène dut laisser luie impression désagréable dans l'âme envieuse de Julien. S'il faut en croire Sozomène (3)^ la jalousie qu'il avait conçue contre les deux éloquents Cappadociens , fut

(1) Saint Grég., Orat. 5, pag. 162. G.

(2) Saint Grég., Orat. 43, p. 789, 790 et Carmen de vitu sua, t. ÎI, p. S.

(3) L. V,c. 18. EcL Valois, pag. 623.

pour beaucoup dans l'acte qu'on va lire, et qu'il publia lorsque, devenu empereur, il eut jelé le masque de religion dont il s'était longtemps couvert. Nous transcrivons cet acte en entier (1); c'est un chef-d'œuvre d'hypocrisie légale.

« Nous pensons que la vraie doctrine ne consiste pas dans l'harmonie des paroles et du langage, mais bien dans les dispositions saines où elle affermit l'esprit et le jugement, et dans la juste appréciation qu'elle donne du bien et du mal, de l'honnête et de son contraire. Celui donc qui pense une chose et en enseigne une autre, manque à la fois de conscience et de probité. Si ce désaccord entre sa pensée et son langage ne concerne que des choses légères, il s'écarte d'autant de la bonne voie; mais si cela a lieu en matière grave , ne se place-t-il pas au niveau des débitants, non pas des plus honnêtes, mais de ceux de la pire espèce? Je parle de ces hommes qui n'enseignent rien tant que ce qu'ils abhorrent le plus, et qui séduisent et amorcent par des discours flatteurs les disciples auxquels ils veulent inspirer leur perversité.

« C'est pourquoi il faut que les instituteurs , en quelque genre que ce soit , aient de bonnes mœurs , et ne soient pas imbus de doctrines nouvelles et opposées à celles de VÉtat. (On voit que nous n'avons rien inventé.) Mais ces qualités sont surtout nécessaires dans ceux qui expliquent à la jeunesse les écrits des anciens, soit comme rhéteurs, soit comme grammairiens, soit surtout comme sophistes, puisque les sophistes font rentrer dans leur enseignement non-seulement les belles-lettres, mais encore la morale et même la politique. Sans examiner ici à quel point cette prétention est fondée, je loue ceux qui aspirent à une sj

(i) Juliani. Imp. ^p. 42, opp. t. II, pag. 192. Ed. Petau,

nobie profession ; mais je les louerais encore plus s'ils ne trompaient pas, et ne se condamnaient pas eux-mêmes en enseignant autre chose que ce qu'ils pensent. Eh quoi donc ! (voici de l'indignation) Homère, Hésiode, Dém.osthène, Hérodote, Thucydide, Isocrate et Lysias ne tenaient-ils pas des dieux toute leur science? IN'étaient-ils pas consacrés les uns à Mercure, les autres aux Muses? C'est chose inouïe d'expliquer les ouvrages de ces grands hommes et de déshonorer en même temps les dieux qu'ils ont honorés !

(( Toutefois , je ne veux pas contraindre ceux qui agissent de la sorte à changer de sentiment. (Voyons comment Julien entendait la liberté de conscience et la liberté d'enseignement.) Je leur laisse le choix ou de ne pas enseigner ce qu'ils regardent comme des fables, ou , s'ils persistent à vouloir enseigner, de le faire d'abord par leurs exemples et de persuader à leurs disciples qu'Homère , Hésiode et les autres ne méritent pas les reproches qu'ils ont coutume de leur adresser, d'impiété , de folie ou d'erreur touchant la divinité. Autrement en vivant des ouvrages de ces illustres écrivains, ils se montrent les esclaves d'un vil intérêt, et l'on voit bien qu'ils font tout pour quelques drachmes,

« Jusqu'à ce jour , bien des considérations pouvaient leur fermer l'accès des temples. La terreur qui planait en tout lieu rendait excusables ceux qui ne proclamaient pas la vérité sur les dieux. Mais , depuis que ces mêmes dieux nous ont rendu la liberté , il est étrange que ces hommes se permettent d'enseigner ce qu'ils regardent comme pernicieux, (Vous le voyez, c'est au nom delà liberté que Julien ferme les écoles aux chrétiens.) S'ils reconnaissent la sagesse de ceux dont ils sont les interprètes et dont, en quelque sorte, ils expliquent les oracles, qu'ils commencent par imiter leur piété envers les dieux. Mais s'ils pensent que ces hommes illustres

offensent la majesté des dieux, quHls aillent dans les Églises des Galiléens expliquer Matthieu et Luc , qui ne vous permettent pas , si vous leur obéissez , d'assister aux sacrifices.

c( Je veux donc, pour parler comme vous, que votre langue et vos oreilles soient régénérées , et n'aient plus rien de commun avec ce culte, auquel je resterai, j'espère, constamment attaclié , moi et tous ceux qui me veulent et me font du bien.

« Cette loi concerne les maîtres et instituteurs. (En fait, elle atteignait indirectement les disciples, et les saints Pères s'en plaignent (1). ^--Pour les jeunes gens qui voudraient fréquenter les écoles, ils sont libres. (Excellente liberté d'enseignement ! ) Car il serait déraisonnable d'écarter du droit chemin des enfants qui ne savent encore de quel côté se tourner , et de les forcer à suivre les errements de leurs pères. On dira peut-être qu'il convient d'en user avec eux comme avec des insensés, et de les guérir contre leur gré, Mais nous voulons être indulgent à l'égard de ceux qui sont affectés de cette maladie, persuadé qu'il vaut mieux instruire que châtier des hommes sans raison. »

N'admirez-vous pas cette équivoque ingénieuse que l'empereur apostat mène de main de maître, d'un bout à l'autre de son édit, à travers les sinuosités d'une phraséologie prétentieuse. Expliquer les auteurs païens et enseigner le paganisme, c'est une même chose : comme cela est bien pensé ! Avez-vous vu comme il distingue, en vrai casuiste,la matière légère et la matière grave en genre de tromperie ? Et puis avec quel goût de fine ironie il renvoie les chrétiens à Luc et à Matthieu, que l'on explique dans leurs Églises?

(1) Plusieurs critiques cependant pensent que ces plaintes ont pour objej une autre loi de Julien dirigée cotitre les étudiants eux-mêmes.

On comprend que cet homme a été chrétien dans sa jeunesse, qu'il est monté jadis à l'ambon en habit de lévite, et qu'il a besoin de se dédommager de toutes les contraintes que son ambition jointe à sa lâcheté lui a fait subir.

Cet acte fut odieux aux chrétiens. L'éloquence n'avait pas été nécessaire à la première diffusion de l'Evangile , et l'on savait que des pêcheurs de Galilée avaient conquis le monde à Jésus-Christ avec leur rude langage. Mais on savait aussi que dans les temps ordinaires les moyens humains concourent à l'accomplissement de l'œuvre de Dieu, et qu'une religion frappée d'un pareil ostracisme ne tarderait pas à tomber dans un fâcheux discrédit. Quand ils virent se fermer devant eux les sources de l'antiquité, les chrétiens regardèrent l'enseignement comme perdu pour eux. lis n'avaient plus désormais entre les mains aucun texte sûr et irréprochable sous le rapport littéraire.

Des deux professeurs que nous avons rencontrés à Athènes, du temps de Basile et de Grégoire, l'un, Prohérèse, était chrétien. 11 parait qu'il n'était pas sans talent, puisqu'on lui avait érigé une statue à Rome. 11 descendit de sa chaire pour n*y plus remonter. En vain Julien , désireux sans doute de se parer d'un semblant de gratitude pour son ancien maître, lui fît-il offrir un brevet d'exemption , Prohérèse repoussa toujours les faveurs de cette main sacrilège. Malgré les éloges prodigués à Julien par la plupart des rhéteurs païens, l'édifc qu'on vient de lire fut apprécié généralement à sa juste valeur. Ammien le trouve rigoureux et tyrannique [durum et inclemens) ; il ajoute qu'il voudrait en ensevelir la mémoire dans un éternel silence (1). Mais Grégoire de Nazianze ne souffrira pas qu'il en soit ainsi. Il veut attacher le nom de

(1) Amian., l. XXII, c. x. Ed. Valois, pag. 324,.

Julien au pilori de Thistoire, et pour cela il a pris soin, dit-il (1) , d'élever une colonne plus haute que celles d'Hercule , qui pût se transporter dans tous les temps et dans tous les lieux, afin d'éterniser le souvenir des crimes de TApostat, et de servir à l'instruction de la postérité.

Cette colonne est en effet demeurée debout. Nous avons de Grégoire deux discours écrits contre Julien, et qui, dans le langage métaphorique des Grecs, sont appelés stéliteutiques, par allusion à la colonne sur laquelle on affichait les condamnations infamantes. 11 semble que nous soyons celte postérité que Grégoire veut instruire. Assez au fait , Dieu merci , des crimes de Julien , quelques-uns ont peut-être oublié quelle fut de toutes ses mesures persécutrices la plus perfide et la plus odieuse. Grégoire va nous le dire : Julien est haïssable à bien des titres , mais il n'a rien fait de plus odieux que celte loi contre les professeurs chrétiens (2). Mais, dira-t-on, c'est sans doute parce que Julien enlevait par là aux professeurs chrétiens l'occasion do mettre à nu dans leurs leçons les absurdités du paganisme. Grégoire répond (3) : ce II nous a empêché de parler le langage attique, mais non de dire la vérité. » 11 fallait que Grégoire atlachât un grand prix à la pureljé du langage et à l'éloquence. Dans le même discours, il nous dit (4) : « J'ai abandonné au premier venu tout le reste : richesses, noblesse, pouvoir, en un mot toutes les grandeurs terrestres, toutes les fausses joies de ce monde. Je ne tiens qu'à une chose, à l'éloquence, et je ne regrette pas ce que f ai essuyé de fatigues sur la terre et sur la mer pour V acquérir (qu'on

(1) Orat, 5, pag. 176.

(2) Ibid., 4, pag. 131. E.

(3) Ibid., pag. 80. B.

(4) /62"c?.,pag. 132. A.

se rappelle son voyage à Athènes). Puissé-je, puissent mes amis posséder la force de la parole ! C'est la première chose à laquelle je me sois attaché. Après ce qui vient de Dieu, et les espérances de Tordre surnaturel, je n'eus jamais rien tant à cœur. »

Le jugement de Grégoire sur Julien ne fut pas l'effet de la passion du moment, ni d'une prédilection personnelle pour les écrits de l'ancienne Grèce. Assez longtemps après, saint Augustin , faisant dans la Cité de Dieu le recensement des ennemis de l'Eglise et arrivant à Julien (1), demande s'il ne mérite pas bien d'être placé parmi les persécuteurs, celui qui interdit aux chrétiens Tétude et l'enseignement des lettres. Remarquez ce qui résulte de là : Julien n'avait interdit aux chrétiens que les auteurs païens, car il leur laissait Luc et Matthieu, comme il le dit outrageusement. Selon saint Augustin, c'était les priver de toute culture littéraire. La conséquence est facile à déduire.

C'était le cas ou jamais de faire des classiques chrétiens : on en fît. N'allez pas croire qu'on se contenta de mettre entre les mains des écoliers quelques ouvrages de saint Justin et de saint Athanase, ou bien de leur faire étudier les règles de l'élocution dans les morceaux choisis des saintes Ecritures. Deux hommes du nom d'Apollinaire (2), l'un habile grammairien, l'autre, son fils, rhéteur distingué, se partagèrent les livres de l'ancien et du nouveau Testament, et y puisèrent les sujets de diverses compositions dans les-

(1) Saint Augustin, réfutant ceux qui s'obstinaient à ne compter que dix persécutions depuis le Sauveur, faisait entre autres cette question : «Deinde, quid respondent etiam de Juliano quem non numerant in decem? An ipse non est Ecclesiam persecutus , qui Christianos libérales litteras docere et discere vetuit? » S. Aug., op. éd. Maiir.,t. YII, pag. 353. — Les chrétiens n'avaient donc d'autre moyen d'enseigner et d'apprendre les lettres que de faire usage des auteurs païens, les seuls qui leur fussent interdits par Julien.

(2) Socrate, 1. 111, c. xvi. Ed. Valois, pag. 187.

quelles ils imitaient Homère, Pindare, Euripide, Platon et les autres auteurs de l'antiquité. Le grammairien faisait les épopées, les odes et les drames, le rhéteur, les dialogues et les pièces d'éloquence; de telle sorte, ditSocrate (J) (ceci est à noter), qu'aucun des genres de la littérature grecque ne fut étranger aux chrétiens. Les œuvres des Apollinaire jouirent d'une vogue réelle mais passagère. La mort de Julien les rendit bientôt inutiles; au temps de Socrale (2), il n'en était pas plus question que si elles n'avaient jamais existé. Tel fut, d'après cet historien^ le sort des premiers classiques chrétiens.

Quant aux poésies de saint Grégoire, elles ne furent écrites ni à la même époque, ni dans le même but (3), comme quelques-uns l'ont cru.

Socrate ajoute qu'on revint promptement à l'étude de l'antiquité grecque (4), et là-dessus il se pose cette question : Ce retour à la littérature hellénique n'est-il pas un mal? Car, enfin, cette littérature enseigne le polythéisme. C'est précisément la question qui nous occupe. Voyons ce qu'il répondra.

« Jésus-Christ et ses disciples n'ont pas admis comme inspirés les livres des Grecs; ils ne les ont pas non plus rejetés comme nuisibles. Ce n'est pas, je pense, sans quelque raison. En effet, parmi les sages de la Grèce, un grand nombre n'ont pas été très-éloignés de la connaissance de Dieu. Avec les armes de la logique , ils ont noblement combattu Epicure et les autres contempteurs de la Providence,

(1) Socrate, 1. III, c. 16. Ed. Valois, p. 187.

('2) Ibid. Les erreurs dans lesquelles tomba dans la suite le second Apollinaire contribuèrent sans doute à cette dépréciation rapide. Toujours est-il qu'au temps de Socrate le besoin de ce genre d'écrits ne se faisait plus sentir-

(3) Ceillier, t. VU, pag. 149.

(4) Socrate, 1. III, c. 16. Ed. Valois, pag. 188.

et renversé leurs systèmes insensés. Par des ouvrages de ce genre, ils se sont rendus utiles aux fidèles. Mais ils n'ont pas connu la principale source de la sagesse; ils ont ignoré le mystère de Jésus-Christ, mystère caché aux générations de la terre et aux enfants du siècle. Et l'Apôtre nous montre qu'il en est ainsi dans son épître aux Romains, où il dit : « Dieu témoigne la colère qu'il fera paraître du ciel contre (( toute l'impiété et l'injustice des hommes, qui tiennent « injustement la vérité de Dieu captive. Parce que ce qui « peut être connu de Dieu leur a été découvert. Dieu le « leur ayant manifesté. Car par la connaissance que les (( créatures de ce monde ont des choses qui ont été faites , ft ce qui est invisible en Dieu leur devient visible, même sa « puissance éternelle et sa divinité ; de sorte qu'ils sont sans a excuse , parce qu'ayant connu Dieu , ils ne l'ont pas glo- « rifié comme Dieu. » On voit (c'est Socrate qui continue) qu'ils avaient la connaissance de la vérité que Dieu leur avait manifestée, puisque, connaissant Dieu, ils ne l'ont pas glorifié comme Dieu. Pour cette raison, il nous est loisible d'étudier les écrits des Grecs. » Il fait ensuite observer que si les saintes Ecritures nous amènent à la connaissance de la vérité , elles ne nous apprennent pas fart du langage. Enfin, il allègue en faveur de sa thèse l'exemple de saint Paul citant dans ses discours et dans ses épîtres Épiménide, Ménandre et Aratus, et celui des docteurs de l'Eglise, qui ont, dit-il, étudié pendant de longues années l'antiquité païenne.

Les raisonnements de Socrate pourraient, je le sais, n'être acceptés que sous bénéfice d'inventaire; car son autorité doctrinale est contestable. Mais sa valeur comme témoin ne l'est pas, et c'est pour cela que j'insiste sur son témoignage.

Et SAINT BASILE LE GRAND. 29

Nous sommes donc bien légitimement en possession d'un fait: les études littéraires au temps des Basile et des Grégoire avaient pour base Vantiquité profane , au moins dans l'Eglise d'Orient ; et il en a été ainsi avant et après la loi tyrannique de Julien. Nous nous bornons, pour le moment, à cette conclusion.

Mais on peut nous demander, avec quelque raison , si les grands et saints personnages que nous venons d'évoquer envisagèrent toujours les choses du même côté et ne réprouvèrent pas, dans un âge plus avancé, ce qu'ils avaient d'abord embrassé avec tant d'ardeur. En effet, il n'est pas sans exemple de trouver dans leurs œuvres Texpression d'un regret, à l'occasion des années qu'ils avaient consumées dans l'étude des lettres. Quelquefois aussi ils emploient les motifs les plus pressants pour détourner leurs amis de s'y adonner eux-mêmes. N'est-ce pas Grégoire de Nazianze qui, répondant à une demande d'Adamantins, lui adresse ces paroles (1) : « Vous me demandez mes livres, et vous redevenez enfant au point d'étudier cette rhétorique, que moi j'ai laissée de côté depuis que, prévenu et aidé de la grâce de Dieu , j'ai tourné les yeux vers le cieh J'ai dû renoncer enfin aux jeux et au bégaiement de l'enfance , et n'aspirant plus qu'à la vraie science , sacrifier au Verbe et les discours et tout ce que je possédais. Que ne me demandiez-vous plutôt les livres sacrés ? Je les crois plus utiles pour vous et mieux appropriés à vos besoins. ))N'est-ce pas encore Grégoire de Nazianze (2) qui se plaint à Grégoire de Nysse de ce que celui-ci abandonne l'Écriture sainte pour des livres mensongers , et préfère le titre de rhéteur à

(t) Ep. 199, t. i,pag. 896.

(2) Ep. 4a, t. I, pag\804. '

3t) SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE

celui de chrétien ? Enfin , voici en quels termes Basile déplore son aveuglement passé (1) : « Après avoir perdu beaucoup de temps en occupations frivoles et dépensé laborieusement ma jeunesse pour acquérir celle science qui n'est que folie aux yeux de Dieu , je m'éveillai enfin comme d'un profond sommeil, et ouvrant les yeux à la lumière admirable de l'Évangile, je vis combien était vaine la sagesse dès princes périssables de ce monde. »

Ne devons-nous pas conclure, après de tels aveux, qu'une longue expérience de la vie , une connaissance plus intimé du Christianisme avait profondément modifié les convictions de ces saints docteurs ? Non , nous ne tirerons pas cette conclusion , et nous n'avons aucune peine à trouver Basile et Grégoire toujours d'accord avec eux-mêmes.

Cherchons d'abord le véritable sens des paroles de saint Basile. Il nous sera plus facile à découvrir, si nous savons à quelle époque de sa carrière le saint docteur fait allusion. Or, cette époque est celle où il résolut d'embrasser l'état monastique. On le voit par ce qu'il ajoute (2) : « Je lus l'Evangile , je compris que le moyen le plus etficace d'arriver à la perfection, c'est d'abandonner ses biens, de les distribuer aux pauvres , de se séparer de toutes les sollicitudes de la vie, de n'avoir plus aucune attache aux choses d'ici-bas. )j Suit le récit de ses voyages en Orient, pendant lesquels il étudia la vie des solitaires qu'il se proposait d'imiter. Mais nous savons aussi, d'autre part , qu'avant de prendre celte courageuse détermination , il resta quelque temps suspendu entre le monde et la perfection évangélique. Bien plus, Grégoire de Nysse nous apprend (3) que leur sœur Macrine fut

(1) s. Basil.. Ép. 223. Ed. Maur. opp., t. Ill , pag. 337. B.

(2) Ibid. C.

(3) De vita S. Macrinœ.X. IT ., pag. 181. C.

viveaient alarmée, lorsqu'elle crut s'apercevoir que Basile, enflé de ses succès oratoires, méprisait toute autorité, toute supériorité sociale, et se laissait aller à une excessive présomption. Elle l'arracha alors du monde, et le pressa de suivre sans hésiter sa première vocation. On peut soupçonner quelque exagération dans le langage de Grégoire, mais Basile sans doute se jugeait lui-même encore plus sévèrement. N'est-ce pas là l'aveuglement qu'il déplore ? Et ses regrets, on a pu le remarquer, ne portent pas sur l'objet de ses études , mais sur l'esprit dont il était aninié en les faisant , sur la vanité qui s'était fait jour dans son cœur. Ces dangers, hélas ! se rencontreront de tout temps dans les écoles, au barreau et jusque dans la chaire sacrée, pour ceux surtout qui y seront accueillis par des succès flatteurs. Les triomphes théologiques tourneront la tête à plus d'un Abélard. Mais , en vérité, nous ne voyons pas ce que cela peut avoir de commun avec nos études classiques. Saint Grégoire de Nysse vient de nous apprendre quelle fut l'erreur passagère que son frère eut à déplorer. 11 en commit lui-même une plus grave , qui lui attira de la part de Grégoire de Nazianze les reproches que nous avons rapportés plus haut. Basile avait hésité avant de sortir du monde, Grégoire hésita après l'avoir quitté. Il sembla même rétrograder, oubliant cette parole du Maître : «Quiconque après avoir mis la main à la charrue porte ses regards en arrière, n'est pas fait pour le royaume de Dieu. » N'était-il pas infidèle à sa vocation (1), lorsque, devenu lecteur et placé déjà sur les premiers degrés de l'autel , il abandonnait l'Ecriture sainte, pour se livrer avec passion à l'étude et à l'enseignement des lettres. La réprimande de

(1) Voyez cette lettre. Grég\ Naz. t. ï, pag, 804.

32 SAli^T GRÉGOIRE l^E NAÉIAN^E

Grégoire de Nazianze n'a rien qui nous étonne; elle était juste , elle fut salutaire à son ami.

J'avoue ingénument n'être pas en état de fournir dos explications aussi précises sur la lettre du même style adressée à Adamantius. Quel est cet Adamanlius? Son âge? Sa vocation? Avait-il déjà pris des engagements envers le sacerdoce ou l'état monastique? C'est ce que nous n'avons pu éclaircir suffisamment. Mais avez-vous remarqué une chose? Grégoire blâme Adamantius, parce que, en s'appliquant à la rhétorique, il est redevenu enfant. La rhétorique était donc déjà hors de saison pour Adamantius , peu importe pour quelle cause , et c'est là son principal tort. Au reste, pas un mot des auteurs profanes. On ne voit pas de quelle espèce étaient les livres demandés par lui; c'étaient des livres de rhétorique, voilà tout. Ceux qui pensent autrement que nous doivent naturellement présumer que c'étaient quelques-uns des classiques chrétiens alors en usage. Nous, nous croyons que c'étaient tout simplement des classiques païens, et nous louons Grégoire qui, devenu évéque, ne daigne plus s'en occuper (1) , et les laisse suspendus à son foyer, comme le nautonnier fait de ses rames pendant la morte-saison.

Grégoire et Basile ont donc pu tenir le langage qu'on a vu , sans avoir pour cela changé d'avis. Et si l'on doutait encore qu'ils aient persévéré dans les mêmes sentiments , nous allons le prouver d'une manière irrécusable , en les montrant semblables à eux-mêmes à la dernière période de leur carrière.

Il y a dans les œuvres de saint Basile un opuscule bien connu. H a pour titre : De la lecture des auteurs profa-

(î) S.Giég.jEp. 199.

nés (l). Eli voici les premières paroles : « Je me sens pressé, mes enfants, de vous donner des conseils que je crois bons, et dont j'ai la confiance que vous retirerez quelque profit. Mon âge, la multitude des événements que j'ai traversés, et plus encore l'épreuve si instructive que j'ai faite des vicissitudes les plus contraires, m'ont donné quelque expérience , et je suis à même de montrer à ceux qui touchent à peine au seuil de la vie , le chemin qu'ils doivent suivre, pour ne pas s'égarer. » Cet opuscule est donc daté par saint Basile lui-même, et il appartient à la fin de sa vie. 11 est divisé en deux parties ; dans la première, le saint évêque démontre aux enfants que la lecture des auteurs profanes peut leur être utile; dans la seconde, il leur enseigne comment ils doivent faire cette lecture pour qu'elle leur devienne utile. Le passage d'une partie à l'autre est indiqué par les paroles suivantes : « Cela suffît pour vous montrer que l'étude des lettres profanes n'est pas sans utilité pour vos âmes, je vais vous dire maintenant comment il faut s'y comporter. »

On désirera sans doute connaître sur quelles raisons repose la première partie. 11 y en a deux principales. Premièrement, l'œil de l'intelligence, chez l'enfant j est trop faible encore pour pénétrer dans la profondeur des saintes Ecritures et contempler la vérité dans son foyer. Mais le rayon de cette vérité réfléchi dans les auteurs profanes, comme dans un miroir, ne les éblouira plus, et peu à peu ils s'accoutumeront à une lumière plus intense. La première utilité est donc d'exercer l'esprit. La seconde est de l'orner et de l'enrichir. De même qu'un arbre ne produit pas seulement des fruits j mais encore des feuilles ^

(1) s. Basil. Ed. Maur. t. II. pag. ^273.

3i SAINT GRÉGOIRE HE NAZL\.NZE

ainsi devons-nous avec la vérité, qui est le fruit précieux de notre âme, posséder la science profane , dont ce fruit aime à être entouré comme de son feuillage. Nous n'analyserons pas ce discours. Qu'on le lise plutôt ; on verra que Platon , Socrate , Prodicus , Homère et Hésiode fournissent à Basile les plus belles leçons de verlu , et que les fleurs cueillies sur cette terre classique y semblent nées sans bifort. Sans doute, on accordera quelque autorité à cet évêque vénérable, qui se fait petit avec les enfants, afin de les gagner à Jésus-Christ,

Grégoire était àConstantinople lorsque Basile mourut, li gouvernait cette Eglise toujours agitée par des dissensions intestines et qui avait besoin d'une main ferme pour la pacifier. Ce ne fut que trois ans après que, revenu en Cappadoce, il put visiter la ville de Césarée, veuve de son grand évêque, et y payer à son illustre ami un tribut de louanges qu'il ne lui aurait pas fait attendre si longtemps, s'il n'eût été dominé parles circonstances. Nous trouverons dans cette oraison funèbre la pensée de Grégoire, dégagée de toute effervescence de jeunesse , épurée par la souffrance et mûrie dans les labeurs de Fépiscopat.

Certes, il ne se laissera pas aller à un entraînement irréfléchi pour une vaine science, celui qui, prononçant naguère a Constantinople le panégyrique de saint Athanase, faisait entendre ces paroles (1) : a Athanase ouvrit de bonne heure son esprit et son cœur aux enseignements divins, n'ayant accordé que peu de temps aux arts libéraux, afin de n'y j3oint paraître tout à fait étranger et de n'avoir pas l'air d'ignorer entièrement ce qu'il se croyait en droit de mépriser. H ne voulut pas dépenser ses nobles et brillantes facul-

(1) arat. âl, pag. 389. A,

EÏ SALNT DASILE LE GRAND. 3"t

iés en études frivoles^ de peur de ressembler à ces athlètes maladroits qui , plus accoutumés à battre l'air qu'à lutter contre des adversaires réels, ne remportent jamais le prix.» Nous savons en effet qu'Athanase , sous la conduite de saint Alexandre, se livra assez jeune aux études ecclésiastiques, et se trouva bientôt en état d'entrer en lice avec Arius et de commencer cette lutte qui dura toute sa vie. Mais si l'on peut, si l'on doit même quelquefois sacrifier la science profane à la science sacrée, on peut aussi en faire pour celle-ci un utile auxiliaire. Grégoire n'a pas varié sur ce point. Ecoulez les paroles qu'il prononce à Gésarée , sur la tombe de Basile (1) : -

«Tout homme sensé conviendra, je pense, que la science est le premier des biens que nous pouvons posséder; et je ne parle pas seulement de cette science sublime qui n'appartient qu'à nous, de cette science qui, dédaignant les ornements du style et les grâces du langage , n'envisage que le salut et la beauté du monde spirituel , je parle aussi de cette science d'origine étrangère, dont le commun des chrétiens fait peu de cas , parce que, dans leur ignorance , il la croient pleine de pièges et de dangers et s'imaginent qu'elle éloigne de Dieu. Mais quoi donc'? L'égarement de ceux qui rendent aux œuvres de Dieu un

(1) Orat. 43, pag. 777 et 778. Ce serait une erreur de croire que la pensée exprimée dans cette oraison funèbre est modifiée ensuite par Grégoire dans le Panégyrique d'Athanasc. Dans l'édition de Morel, Toraison funèbre est, il est vrai, le vingtième discours, et le Panégyrique le vingt et unième; mais il faut faire attention au lieu où ces discours ont été prononcés , et l'on comprendra que nous avons eu raison d'adopter cet ordre chronologique , qui à été rétabli dans Tédition des Bénédictins. On reconnaît généralement que, dans le panégyrique, saint Grégoire s'adresse au peuple de Gonstantinople; donc ce panégyrique est antérieur à son retour en Cappadocc, antérieur;! l'oraison funèbre de saint Basile. Morel lui-même, à propos d'une sortie dé saint Grégoire conlre les divertissements de l'hippodrome, a imprimé à la marge du panégyrique cette note malicieuse : Constantinopolitanos norat.

o6 SALNT GRÉGOIRE 1)E NAZlAiNZE

hommage dû à Dieu seul, uous fait-i! prendre en aversion le ciel, la terre et i'air ? Nullement; nous empruntons à la nature tout ce qui peut servir à soutenir notre existence et à l'embellir , et nous nous bornons à rejeter ce qui est nuisible. Bien différents de ces insensés qui tournent la création contre le créateur, dans l'œuvre nous reconnaissons l'ouvrier, et, suivant le langage de l'Apôtre, nous soumettons toute intelligence au joug de Jésus-Christ. Nous savons que le feu , les aliments, les métaux ne sont en eux-mêmes ni bons ni mauvais , que tout dépend de l'usage qu'on en fait , et nous tirons des reptiles eux-mêmes de salutaires remèdes. Eh bien ! c'est de la même façon que nous accepterons de la science profane ce qui sert à la recherche et à la contemplation de la vérité , tout en repoussant les pompes de Satan et ce qui conduit à l'erreur et à la perdition. Bien plus , cette science nous aide à servir Dieu ; ses imperfections nous introduisent à la connaissance des choses les plus excellentes ; son infirmité fortifie notre foi. 11 ne faut donc pas mépriser cette science comme le voudraient quelques-uns : gens k courte vue et sans aucune culture, qui désirent que tout le monde leur ressemble , pour mieux se cacher dans la foule et échapper ainsi au reproche d'ignorance. »

Cette doctrine est assez claire par elle-même. La science profane est au nombre des choses qui ne sont pas indispensables de leur nature et qui ne sont bonnes ou mauvaises que par l'emploi qu'on en fait. Quelques-uns s'en abstiennent , d'autres en usent; il peut y avoir mérite de part et d'autre : mais il en est aussi qui en abusent. Ces trois mots nous rendent parfaitement raison de la louange et du blâme que les sainîs Pères ont eu lieu de distribuer tour à tour en cette matière. Tout pour le salut et la vie éter-

nelle : telle est la grande conclusion pratique qui ressort de leurs enseignements.

Basile et Grégoire nous ont donc tenu parole , ils ne se sont pas mis en contradiction avec eux-mêmes, et leurs derniers discours sont une confirmation authentique de la doctrine qu'ils avaient professée pendant tout le reste de leur carrière. Voilà la solution solennelle que nous avions promise à la question des classiques païens.

Et la gravité des circonstances n'échappe à personne. Car alors , des retours de paganisme étaient encore à craindre ; l'apostasie de Julien en est une trop bonne preuve. Ce polythéisme qu'on cherchait à raviver , les écrits de l'ancienne Grèce l'environnaient d'une poésie ravissante ; d'un autre côté , il ne manquait pas de philosophes pour épurer en quelque sorte la mythologie , pour la spiritualiser , et l'aider à soutenir le parallèle du christianisme. Plusieurs s'y laissaient entraîner , et s'ils n'étaient pas de bonne foi , ils sauvaient du moins les apparences. N'était-ce pas alors qu'on devait attendre une solution contraire ?

Quelques chrétiens la désiraient; mais les sévères reproches que saint Grégoire leur adresse nous apprennent que ce n'étaient ni les plus éclairés ni les plus désintéressés dans cette question. En soutenant la cause de l'ignorance, ils faisaient leur propre apologie , sans trop se préoccuper des grands intérêts qui seraient compromis le jour oii ils viendraient à triompher. Ces intérêts , c'étaient ceux de la science, ceux de la culture intellectuelle dans la société chrétienne ; et les hommes qui portèrent le regard le plus ferme sur les destinées de l'Eglise furent dès lors et dans tous les temps les plus ardents à en prendre la défense.

Avant le décret de Julien, les jeunes chrétiens étudiaient les œuvjçes littéraires (je l'ancienne Grèce. Quand ce décret

vient leur interdire Homère et Hésiode , en leur laissant Luc et Matthieu , il soulève des protestations énergiques de la pari des plus illustres docteurs; tandis que les deux Apollinaire s'efforcent de combler le vide qui s'est fait dans les écoles par des écrits où ils ont imité de leur mieux tous les genres de la littérature grecque. Julien mort et son décret aboli , l'enseignement reprend son cours ordinaire ; bientôt il n'est pas plus question des œuvres des deux Apollinaire que si elles n'avaient jamais existé. De pareils faits ont une signification décisive et ne laissent pas lieu au moindre doute.

Terminons par quelques fragments d'une épître adressée au jeune Séleucus, par saint Ampbiloque, pensons-nous, bien qu'on la trouve imprimée parmi les œuvres de saint Grégoire de Nazianze(i), Ami, compatriote de Basile et de Grégoire, comme eux, au rapport de saint Jérôme (2) , Ampbiloque possédait une connaissance profonde des lettres sacrées et profanes. Rien d'étonnant qu'on ait attribué à saint Grégoire ce qui venait d'une pareille source.

Voici d'abord de sages conseils sur la manière d'étudier les anciens (3) : .

«Soyez prudent dans votre commerce avec eux; recueillez ce qu'ils ont de bon , fuyez avec discernement ce qui est nuisible; imitez la sage abeille, qui se pose sur toutes les fleurs et n'en retire jamais que des sacs bienfai-

(1) « Ad viiidicandum caniicn iarabicum [scilicet ad Seleucum) extra

ôimiem dubilationis aleam episcopo iiostro Iconicnsi, prœter codices manu exaratos quos prœccteris excitât Montfauconiiis, veteriim quoque scriptoriini acccdit aiictoritas, non solum Joannis Damasceni et Balsamonis quorum meminit Combefisius , sed eliam Zonara^ Balsamone antiquioris : quin et Cosma) Indicopleust», qui circa médium seculi vi tloruisse perliibetur, etc. » Gallandius, t. VI, proleg. cap. vi.

(5; S. Hierony. Ep. ad Magn. opp. t. VI, col, 636, Ed. Maur,

(3) Apud. Gallaiîd., ibid., pag. 490.

ET SAINT BAhTLE LE GRAND. 30

sants, L'abeille est instruite par la nature; vous, suivez les conseils de la raison. Récoltez en abondance la saine nourriture; mais le poison se fait-il sentir, envolez-vous au plus vite : bien rapides sont les ailes qui portent la pensée de l'homme, »

«Lorsque, dans ces auteurs, la vertu est honorée et le vice flétri, tâchez de vous approprier et leurs pensées et les grâces de leur style. Mais, pour ces fables absurdes et slupides qu'ils racontent sur leurs dieux, véritables inventions du démon, dont on ne sait trop si l'on doit rire ou pleurer, vous y verrez des pièges qu'il faut fuir. Ainsi , rencontrant dans vos lectures et des dieux ridicules et un langage plein de charme, vous mépriserez ces divinités sensuelles pour ne vous attacher qu'au langage , comme sur une même tige vous évitez les épines et cueillez les roses. C'est la meilleure règle que vous puissiez suivre daiis l'étude des auteurs profanes. »

Mais le jeune Séleucus poursuivait un but plus élevé. Lorsque votre esprit, lui dit Amphiloque, suffisamment exercé dans les différents genres de littérature, se sera fortifié par cette sorte de gymnastique, appliquez-vous à l'Ecriture sainte, prenez possession de l'ancien Testament et du nouveau.

C'est bien la doctrine de saint Basile, c'est celle aussi que les écrits de saint Augustin mettront tout à l'heure dans un plus grand jour. La science profane ne marche avant la science sacrée qu'afin de lui préparer la voie.

Un exemple plein de grandeur vient justifier la direction donnée au jeune Séleucus.

« Voyez Moïse , cet homme selon le cœur de Dieu , dont la vie est l'idéal de la vertu. Instruit d'abord dans toutes les sciences des Egyptiens^ nourri au sein de l'abondance,

40 s. GRJ^GQIRE BE NAZJANZE ET S. BASILE LE GRANP.

il eaibrassa la pauvreté et l'exil volontaire; il échangea dans le désert les repas somptueux de l'Egypte contre la table frugale des patres et des mercenaires , préférant cette rude existence à toute la splendeur des rois; jusqu'au jour où, jugé digne de la plus haute contemplation , il eut une grande et mystérieuse vision. L'ange lui apparut au milieu du buisson ardent. Ensuite, par une faveur jusque alors inouïe, Dieu lui fit entendre sa voix et le plaça lui-même à la tète de son peuple , pour briser le joug sous lequel il gémissait. Il ne s'enorgueillit pas de son élévation , il avoue qu'il ne sait que bégayer, qu'il n'a en partage ni force ni éloquence; et, parce qu'il est humble, il est puissant. Imitez ce modèle, formez-vous à l'exemple de Moïse. Sans jamais faire pencher la balance contrairement au bon ordre, faites servir, comme il convient, la littérature grecque à la propagation de la vérité, à la connaissance des grands enseignements de la sainte Ecriture. Il est juste que la sagesse de l'Esprit saint, qui vient d'en haut et procède de Dieu , soit la maîtresse de la science d'ici-bas ; et que celle-ci, servante humble et docile, lui obéisse en tout. »

Nous n'avons pas besoin d'insister sur ces belles paroles, dont le chapitre suivant sera le meilleur commentaire,

SAINT JÉRÔME ET SAINT AUGUSTIN. M

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