QUATRIÈME PARTIE
MKlilJBB» A, PBBIVDKB POVB UB BÉVABI.I»»BIIBIiT éTVDB» CM.ABtnQMmU.
Nous venons de mettre en présence les études littéraires et les études scientifiques ^ et ce parallèle a déterminé l'organisation extérieure qui doit régler leurs rapports, limiter leurs concessions réciproques. Il faut, en second lieu, considérer l'enseignement classique en lui-même, afin d'étudier son économie intérieure.
Il y a quinze mois, ce travail eut été beaucoup plus simple. Nous aurions cherché des lumières dans les anciens programmes qui, à partir du concile de Trente, assurèrent en France et dans toute l'Europe catholique la prospérité littéraire des collèges. Mais voici qu'un nouvel examen du passé, divisant la question historique, nous pousse, au nom V des bonnes mœurs et de la foi , à déchirer ces programmes , qui , dit-on , firent d'excellents littérateurs et de mauvais chrétiens.
L'année dernière parut un livre où l'accusation fut ainsi formulée : « 11 faut substituer le Christianisme au paganisme dans l'éducation. Il faut renouer la chaîne de l'enseignement catholique, manifestement, sacrilégement, malheureusement rompue dans toute l'Europe, il y a quatre siè-
des (1). » Nous n'avons donc plus simplement à expliquer ces anciens programmes accusés d'avoir si désastreuse ment rompu la chaine de renseignement catholique, mais à les défendre.
Leur explication sera leur défense 5 car ils ont été merveilleusement mal compris.
Un zèle, d'ailleurs respectable, voulant hâter le bien, a fait de l'histoire incomplète : réparons ses oublis 5 ils sont essentiels et nombreux. Il ^ confondu les faits et les siècles : il faut les distinguer.
De part et d'autre les combattants , forts de la pureté de leur conscience catholique, de Tévidence de leurs preuves, se sont demandé avec émotion comment il se faisait qu'on s'obstinait à ne pas se rendre : montrons quelques malentendus qui sont de nature à diviser les esprits les mieux intentionnés. C'est de la justice distributive que nous voulons faire.
Dans cette croisade contre Athènes et Rome païennes le drapeau du Catholicisme protège les vieux monuments qu'on attaque i et brille en même temps sur la première ligne des assaillants qui les sapent à outrance , et des deux côtés on crie : Arrêtez , vous compromettez le Christianisme!
Ce n'est donc pas une guerre d'intérêts opposés, mais de vues opposées (2), et puisqu'on voit de part et d'autre de nobles et pieux prélats, des publicistes renommés pour leur
(1) Le Ver rongeur des iociéiés modernes, ou le Paganisme dans l*cdu^ cation f par Tabbé J. Gaume, Avant^Propos , page 3.
(2) Je ne fais que répéter ici la pen»ée conciliante de Mgi' l'Evéque de Montauban, qui, voulant éloigner d'un fraternel débat Tentremise des faux frères, se hâta d*y faire voir une question non de principe, mais d'application et de pratique, une question de famille, où les deux partis, divisés par leurs opinions littéraires, demeurent unis dans une même pensée et une même intention : l'intention et la pensée de christianiser avant tout la jeunesse, [Univers^ 16 et 2S mal 1352.)
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zèle catholique, il faut bien avouer qu'il y a quelque embarras.
Ne me demandez pas de quel camp je suis. Il ne m'appartient pas de le décider ; je serai du camp qui voudra m'admettre.
Toute la polémique a roulé et devait nécessairement rouler sur deux questions, l'une historique, l'autre pratique. La première est l'appréciation du passé ; la seconde est l'appréciation du présent.
Qu'a-t-on fait jusqu'ici dans l'enseignement classique? A-t-on suffisamment nourri les générations d'idées chrétiennes? Voilà la première question. On y a répondu : depuis quatre siècles on les a nourries de paganisme*, et cette première réponse a soulevé des indignations.
Devons-nous reprendre l'enseignement tel qu'il était au dix-septième siècle ? Voilà la seconde question.. Les uns, conséquemment à leur thèse historique, ont répondu : ce serait une absurdité, un crime, puisque cet enseignement a fait et n'a pu faire que des générations païennes. Ce n'est pas une restauration des études classiques qu'il nous faut, c'est une révolution gigantesque (1). Les autres, conséquemment aussi à leur thèse historique toute différente, ont répliqué qu'une restauration pouvait et devait suffire.
Mais, d'une part, que veut-on révolutionnera D'une autre part, que veut-on restaurer ou maintenir? Voilà, sans contredit, la première distinction à faire; car le programme de l'enseignement classique a, dit-on, varié dans les siècles chrétiens, et ces siècles doivent être distingués, si nous voulons connaître, apprécier leurs programmes.
(i) Le Ver rongeur f Avant-Propos, page A.
Le respectable et pieux abbé qui proclama la révolution que son zèle et ses études lui firent croire indispensable , urgente, divise l'histoire des siècles chrétiens en trois époques bien marquées*
« hdi première, dit-il, s'étend de la prédication des Apôtres jusqu'à la fin du cinquième siècle.
« La seconde commence au sixième siècle, et finit avec le quinzième : elle comprend le moyen âge proprement dit.
« La troisième part du seizième siècle, et vient jusqu'à nous. » (1)
Cette division n'est pas suffisante.
Au lieu de trois époques, il faut en distinguer sept.
La première, qui peut rester la même, est dominée par les Pères de l'Eglise.
La seconde, qui commence au sixième siècle, finira non plus avec le quinzième, mais avec le onzième à peu près. Elle s'étend depuis le premier programme littéraire des écoles monastiques, dicté par Cassiodore, jusqu'à l'apparition des universités.
La troisième sera cellp de la théologie scolastique, qui, triomphant dans les universités substituées aux écoles du cloître, absorba les études classiques proprement dites. Cette époque finit avec le treizième siècle, qui lui donna son nom. Nous lui devons les grands maîtres de l'architecture ogivale, si pure à la fin du douzième siècle ^ S. Thomas, qui fleurit au treizième \ Dante, qui mourut au commencement du quatorzième. (2)
La quatrième époque comprendra la Renaissance, c'est à dire cette période d'enthousiasme qui fit revivre la littérature de Rome et d'Athènes. Elle commence à Pétrarque et à Boccace, et finit au concile de Trente, qui réagit contre
(i) te Ver rongeur^ chap. IV, page3/|.
(2) En d33i. J'indique ces noms et ces datei pour faire comprendre la durée morale et non matliématiqae du treizième siècle.
412 — ses excès. Cette époque ira donc du milieu du quatorzième siècle au milieu du seizième.
La cinquième sera l'époque héritière immédiate du concile de Trente; elle s'étend depuis les décrets qui réformèrent l'enseignement catholique , en 1 546 et 1 563 , jusqu'à sa décadence vers le milieu du dix-huitième siècle. Elle compte trois siècles à peu près.
La sixième époque est celle de la révolution française; alors l'Eglise catholique en France cessa de donner l'enseignement littéraire .
La septième époque enfin est la nôtre.
Cette division n'est pas arbitraire : son énoncé le montre et sa discussion le prouvera. Elle était indispensable pour les quatre derniers siècles surtout qui nous offriront quatre aspects tout à fait différents.
Un publiciste chaudement catholique , athlète vigoureux, dévoué jusqtf à Théroïsme quand il a défendu l'Église , se trouvant en face du problème historique qui nous occupe, concluait ainsi : « Nous avons voulu dans cette discussion résumer, pour en finir, ce que l'on peut appeler l'argument historique, et bien établir que de tout temps on a fait ou demandé dans l'Église ce que nous demandons que Ton fasse aujourd'hui. Au fond, cependant, ce débat nous semble à peu près inutile-, ce n'est pas là le vrai terrain de la question. Qu'importe, en effet, que dans tel ou tel siècle, tel ou tel docteur, tel ou tel écrivain ecclésiastique, considérant les besoins de l'époque, ait suivi telle ou telle maxime, proposé ou combattu tel ou tel procédé d'enseignement? Ces auteurs voyaient leur temps ; nous devons voir le nôtre. Nous sommes aujourd'hui sous le coup de ce mouvement de l'esprit humain, fils, à notre avis, de la Renaissance et de la Réforme, (lui, au dix-huilième siècle, voulut écraser le Christ, qu'il appelait l'infâme, et qui, au dix*neuvième, veut Técarter en lui tirant son chapeau... Dans cette situation particulière
à notre siècle , et qm le distingue des dix-huit siècles antérieurs, n'est-il pas souverainement dangereux d'offrir à la jeunesse des livres où elle trouve la peinture exclusive du beau côté d'un état social qui est précisém ent cet état social extra-chrétien que rêve et que prétend réaliser l'orgueil imbécile de l'éppque? Voilà la question, et quand même la tradition chrétienne tout entière déposerait en faveur de l'étude des auteurs païens, c'est là qu'il faudrait innover. » (1)
Je ne rappelle pas cette hyperbole pour profiter de sa supposition, qui a pu paraître imprudente, mais que son contexte doit adoucir. L'écrivain catholique pense que le caractère particulier de notre époque exige une éducation toute spéciale , et que par conséquent innover en cela ne serait pas innover contre la tradition du Christianisme.
Mais comme toute nouveauté et toute révolution dans les habitudes du Christianisme sont souverainement dangereuses, même quand elles ne sont pas schismatiques. Fauteur me saura gré , j'en suis sûr, si je montre qu'on peut abondamment trouver dans les programmes sanctionnés par l'Église tout ce qu'il faut pour régénérer notre époque malade plus que toute autre, et malade, en effet, d'un mal tout nouveau.
A ce point de vue l'argument historique ne peut être écarté; il est fondamental. J'admets pleinement que l'avis de tel ou tel docteur, fût-il Bossuet, fût-il S. Charles Borromée, fût-il même S. Jérôme ou S. Augustin, ne peut décider tout seul la question. Aussi me suis-jefait une loi de n'appuyer mon programme que sur des faits généraux et des témoignages unanimes. Telle fut évidemment la pensée de M«r l'Evêque d'Orléans dans sa première lettre (2). J'espère que
(1) VUniven, 10 mai.
(3) Lettre de Mgr révèqae d^OrléaiM d MM» tet tupérteurg^ directeur» et professeurs de ses petits séminaires, sur Vempioi des auteurs profanes (fixes et latinSf dans Censeignemeni classique.
cet éloquent ^t religieux patron des études classiques ne trouvera pas de désaccord entre sa thèse et le commentaire historique que je lui donne.
Venons aux traditions chrétiennes dans l'enseignement, en parcourant les époques indiquées.
La première époque, dont nous retenons les limites assignées au début de la polémique, est celle des Pères de TEglise. M. l'abbé Gaume la décrit ainsi :
«En distinguant avec soin l'enfance de l'adolescence, nous disons : Pendant la première époque, les livres classiques de l'enfance sont exclusivement chrétiens. Tout le monde sait que leslangues que nous appelons aujourd'hui classiques ou morles étaient alors les langues vivantes de Rome et d'Athènes ainsi que de tous les peuples policés. Les enfants les apprenaient non dans les écoles, mais au foyer domestique^ non de maîtres étrangers, mais de leurs parents et de leurs nourrices^ non par des règles, mais par l'usage, comme nous apprenons nous-mêmes notre langue maternelle. Or, cette enfance se prolongeait longtemps. Il n'était pas nécessaire, en effet, d'appliquer» la jeunesse de si bonne heure à l'élude de la grammaire et de l'y retenir, comme on le fait aujourd'hui, durant tant d'années. » (ï)
Voilà deux éducations distinctes, l'une faite au foyei* doinestique par les mères et par les nourrices, l'autre qui se continuait sous le toit paternel par des précepteurs, ou qui se faisait dans les écoles publiques.
Il est certain qu'à cette époque la première éducation des enfants chrétiens fut, en effet, fort simple et catéchistique; et c'est ainsi que dans toute famille chrétienne elle doit se faire encore aujourd'hui. Reste à déterminer sa durée.
(i) Le Ver rongeur, page 35.
Cette enfance, dit Fauteur, se prolongeait longtemps <, c'est à dire que longtemps la lecture des auteurs païens était interdite aux jeunes chrétiens, qui n'en avaient pas besoin pour apprendre le grec et le latin, leurs langues maternelles.
Non, ilsn'en avaient pas besoin pourapprendreceque nous appelons aujourd'hui la grammaire, c'est à dire Fart qui enseigne à parler et à écrire correctement \ mais ils en avaient besoin pour apprendra ce qu'on appelait alors, ce que tout le moyen âge appela aussi la grammaire^ c'est à dire la littérature. Ces deux mots sont synonymes dans le langage et la pratique des seize premiers siècles chrétiens, depuis le siècle d'Auguste, où gfrawmatn'ew voulut dire lettré, jusqu'au siècle de Léon X, où tout philologue, tout littérateur s'honora avecXimenes du iiiit&Q grammairien. Cette notion historique est élémentaire. (1)
Cela posé, à quel âge, dans les familles chrétiennes, permettait-on aux enfants Fétude de la grammaire ou de la littérature, que Cassiodore, au sixième siècle, définit, d'après les vocabulaires de l'antiquité : Lart du beau langage tiré des poètes illustres et des orateurs ? (2)
Ouvrons les Recherches historiques de M, l'abbé Landriot sur les écoles littéraires du Christianisme , les articles publiés, dans le Correspondant, par le P. Daniel sur les
(1) Si que^qu'un doutait de Tantiquité de cette signification, noas le renterrions à Qaintilten, « La {prammaire, dit-il, faible à son origine (où elle fat simplement Fétude des lettres, comme son étymologie rindique)^ grossie depuis par Tétude des poètes et des historiens, a maiuteoa&t une assez vaste dimension, puisque, outre Tart de parler correctement^ qui n'est pas d'ailleurs d'une petite étendue, elle a embrassé la science de la plus grande partie des beaux-arts. » (IntU OraU; Ht. II, c I, page 84* Voyez aussi livre i*' ciiap. IV, Z)e Grammatica, page SA;éditi(mèt notes de Capperonnier. ( Paris, 1725.)
(2) «I Grammatka est peritia pulchre loquendi ex poetlsilluMribus orate*^ ribusque (a^ûm, auctoribus) collecta.» De Ariihu ae éUeipHniê liberalium Utier,y c. I; Oper,, u ii» p9ge dô9 (Rouen, 16790 Raban Maur,
Studes classiques dans la société chrétieme, et nous verrons par une suite imposante et non interrompue de faits et de témoignages que l'assertion historique de M. Tabbé Gaume a totalement contredit l'histoire, et par conséquent ses religieuses intentions.
Des travaux postérieurs ont donc démontré jusqu'à l'évidence qu'aux premiers siècles de l'Église l'enseignement classique des enfants, leur cours de grammaire, commençait dès les plus tendres années, et que, bien loin d'exclure l'étude des chefs-d'œuvre d'Athènes et de Rome, il la supposait comme aujourd'hui. Les preuves de cet usage des auteurs païens ont été longueinent, consciencieusement développées par deux écrivains à la fois. Je renvoie à leurs savaiites dissertations; j'en ai donné les titres. Enoncer leur thèse, dont la démonstration est publique, ce n'est pas produire une assertion, mais un fait, et un fait que nulle voix, depuis un an, n'a osé sérieusement contredire.
Comment donc l'écrivain dont nous commençons à signaler les inadvertances a-t-il vu dans l'histoire des cinq premiers siècles une exclusion des auteurs païens qui ne s'y trouve pas? C'est qu'il n'a vu que la moitié de ce qu'il fallait voir. Tout entier à l'idée qui préoccupait son zèle, il a cherché et rencontré dans les écrits des saints Pères une suite d'anathèmes lancés contre l'abus d'une étude qu'il voulait combattre, et il en a conclu que les saints Pères l'avaient bannie. Ses successeurs dans le même travail ont vu ce qu'il avait vu, et quelque chose de plus, l'usage des classiques païens dans les cours de grammaire, et ils l'ont prouvé par des témoignages nombreux, incontestables. Distinguant
élève d^Aleum et abbé de Fulde, puis archevêque de Mayenoe en Ski, est plus eiplicite encore : c Grammatîca est scientia interpretandi poetas atque historicos, et recte loqnendi scribendique ratio. » De Insiifuitone eUrieorum, Wh.ni^c 18; Oper, t VI, p. 41. (Cologne, 1626.) Voyei le P. Daniel, Correspondant du 10 juin 1852, pages 285 et 299.
les blâmes des Pères de l'Église, ils ont fait voir qtf ils ne portaient pas sur renseignement classique, mais sur l'engouement ou voluptueux, ou frivole, ou intempestif d'une littérature profane et souvent immorale , qui tantôt passionnait outre mesure et avec danger pour les bonnes mœurs, tantôt faisait oublier aux ecclésiastiques l'étude de l'Évangile et des dogmes chrétiens (1). Que firent donc les évêques d'alors ? Ce que font ceux d'aujourd'hui quand ils s'élèvent contre les lectures frivoles ou licencieuses de notre littérature actuelle^ car au temps où le monde civilisé parlait les langues d'Athènes et de Rome les mauvais livres étaient les poésies grecques et latines non expurgées.
De ce triple défaut de distinction entre l'usage et l'abuS; entre le blâme relatif et le blâme absolu, entre l'enseignement classique et les lectures intempestives ou dangereuses, est résulté le premier de ces malentendus qu'il faut finir. Qu'on accorde, d'une part, que l'usage des classiques païen» dans nos écoles est conforme à la première époque des traditions chrétiennes, et l'on accordera facilement, de l'autre, qu'aujourd'hui comme alors cet usage peut avoir des abus qu'il faut combattre.
Voilà donc le premier anneau des traditions de l'enseignement chrétien conforme au dernier. Passons au second.
« Nous venons de voir, dit M. l'abbé Gaume, quel fut le système d'instruction littéraire suivi par les chrétiens durant la première époque , c'est à dire pendant les cinq premiers
(i) Voyez Recherches historiqueê sur les écoles littéraires du Christùt' nisme (Paris, Ch. Douniol, 1851 ;, pages 211-220, pages 226-236, pages 246, 255-258, et passim iie Correspondant ^ lO décembre ISM, pages 268-270 ; 10 février 1852, pages 515*520» pages 522 et suit.
siècles de l'Église. Nous allons l'étydier dans la seconde époque, qui comprend toute la durée du moyen âge.
« En interrogeant avec soin les monuments qui nous restent, nous trouvons la même méthode, si ce n'est que les auteurs païens sont encore moins lus, qu'ils disparaissent même entièrement du nombre des classiques. (1)
«Voici, du reste, le programme des études dans ces siècles prétendus barbares. Tracé par Martianus Capella , rhéteur africain du cinquième siècle, et venu des plus hautes traditions de Tantiquité, ce programme resta invariable pendant douze siècles. A dix ans commençaient les études en règle ^ elles se divisaient en deux périodes de chacune cinq ans. Pendant la première on parcourait le Trivium, qui comprenait la grammaire, la dialectique et la rhétorique... A la grammaire appartenait l'étude des langues. (2)
« D'une part, ajoute ailleurs l'écrivain, l'adolescence et jamais l'enfance ne touchait (à la littérature païenne) à ce vase, dont les bords sont dorés, mais dont la coupe contient du poison. D'autre part, l'adolescence elle-même, que dis-je! les maîtres eux-mêmes n'y touchaient qu'en passant et avec les plus grandes précautions. » (3)
Ainsi, durant le moyen âge, <<> les auteurs païens disparaissent entièrement du nombre des classiques; 2^ le programme de Martianus Capella resta invariable pendant douze siècles-^ S® jamais l'enfance ne touchait à la littérature païenne-, 4© cependant à dix ans commençaient les études en règle, le Trivium, qui s'ouvrait par la grammaire.
Reprenons les recherches de M. l'abbé Landriot et du P. Daniel, et jugeons ces quatre assertions l'une après l'autre.
Premièrement, à dix ans commençait l'étude de la gram-
(1) Le Ver rongeur, chap. VI, page 68.
(2) Jbi(L, page 78.
(9) Ibid^f page 33,
maire. Qu'était-ce que la grammaire du Triviumf Cassiodore qui, avec Martianus Capella, fut le Quintilien du moyen âge, Ta définie : Uart du beau langage , tiré des illustres poètes et des orateurs. (1) Donc, dès l'âge de dix ans, les enfants chrétiens apprenaient à bien parler et à bien écrire dans les poètes et les orateurs illustres , c'est à dire païens. Que cette addition ne nous arrête pas; elle va devenir évidente.
Secondement, jamais l'enfance, a-t-on dit, ne touchait à la littérature païenne. Nous pensons qu'à dix ans on est encore enfant. De plus, M. l'abbé Landriot résume ainsi ses recherches longuement prouvées et développées' dans son savant ouvrage.
« S. Jérôme avoue que, presque dès son berceau, sa vie s'est passée au milieu des grammairiens, des rhéteurs et des philosophes. Paulin-le-Pénitent, dès l'âge de cinq ans, s'appliqua à Tétude, et spécialement à la lecture de Virgile et d'Homère; S. Sidoine nous a dit que, dès son bas âge, il cultiva les Muses, mihi semper a parvo cura Musarum ; S. Eugende n'avait que sept ans lorsqu'il reçut la première teinture des lettres; S. Grégoire de Tours fit les mêmes études, ut œtatulœrobur admisit\ le vénérable Bède, (W* Vâge de sept ans, fut instruit dans la littérature sacrée et profane ; S. Théoffroy, dès Vàge de cinq ans, fut mis dans une école littéraire ; S. Heiric à sept ans; le pape Léon IV, dès sa première enfance , primum à parentibus ; S. Brunon, archevêque de Cologne, fut confié, dès l'âge de quatre ans, à Baldric, évèque d'Utrecht, pour apprendre les lettres profanes; à rage de sept ans , le bienheureux Guillaume entra dans un monastère, et surpassa tous ses condisciples par ses progrès littéraires; Enguerran, abbé de Saint-Riquier, fit paraître, dès Vâge de discernement, une inclination extraordi-
naire pour les belles-lettresj^ le pape S. Léon IX commença, dès Vâge de cinq ans , l'étude des arts libéraux sous TévêqueBerthold; Halinard, archevêque de Lyon, étudia les belles-lettres dès sa première enfance, ab ipsis infantiœ rudimentis] S. Bernard fut mis dans une école littéraire le plus tôt possible, quam citius-^ Pierre, bibliothécaire du Mont-Cassin, dè^ Vâge de cinq ans; Pierre de Blois, aussitôt qu'il fut en âge de s'appliquer; S. Macaire, patriarche d'Antioche, encore tout petit enfant (pw^rw/u*) ; S. Wolfang, évéque de Ratisbonne, à sept ans; S. Paul, évêque de Verdun, en sortant du berceau; S. Vincent Ferrier, à six ans; S. Stanislas, évêque de Cracovie, aussitôt que Vâge le permit; S. Loup, évêque de Troyes, alors qu'il avait à peine traversé les gémissements de V enfance; S. Germain d'Auxerre, dès lapremière enfance, » (1 )
Troisièmement, le programme de MartianusCapella resta, pendant douze siècles, le programme des études. En voilà plus qu'il n'en faut. Tout est païen dans ce directeur des études au moyen âge ; tout, le fond comme la forme. Jugeonsen par le titre et la charpente de son traité, que le P. Daniel analyse. Mariage de Philologie avec Mercure, voilà le titre -, voici la charpente ; Mercure offre sa main à Philologie, qui l'accepte, et l'Olympe entier prend part à la fètenuptiale. Mais Philologie est mortelle^ comment épousera-t-elle un immortel? Jupiter d'abord accorde une dispense. Puis Athanasie (l'Immortalité) administre à la fiancée un bol qui
(1) Recherches historiques sur Us écotes littéraires du Christianisme, pages 240 et 251. Je n*ai pas, je Tavoue, vérifié tous ces détails : le P. Daniel en a constaté plusieurs, en a ajouté d^autres. Quand même la critique contesterait quelques-uns de ces faits, auxquels on pourrait en ajouter beaucoup, il en resterait toujours assez pour prouver que cette distiuction entre les études de Tenfance et de Tadolescence a pour le moins souffert d^énormes exceptions. D'ailleurs, nous le répétons, il nous suffit amplement de trouver Tétude des poètes et des orateurs païens commencée à dix ans, pendant le moyen ftge, Prcaver davantage, c^est du luxe de démonstration.
la rendra digne de l'assemblée des dieux. Il lui faut une dot, une maison, un service convenables, et pour que les dieux jugent si Mercure s'acquitte loyalement de ce devoir, Apollon fait comparaître une à une les futures suivantes de la Philologie : la Grammaire, la Dialectique, la Rhétorique, la Géométrie, l'Arithmétique, l'Astronomie et la Musique. Elles parlent, elles expliquent leurs fonctions, et cela dure pendant sept livres. (1)
La Grammaire se définit. « Autrefois, dit-elle, mon office était de doctement écrire et lire -, maintenant, de plus, il m'appartient de savamment entendre et juger. Ces deux fonctions semblent m'être communes avec les philosophes et les critiques. » (2) Or, quels sont les auteurs que juge et interprète la Grammaire, qu'elle explique aux enfants admis, dès l'âge de dix ans, à ses lectiires, à ses commentaires, à sa critique? Les poètes et les orateurs païens, et pas d'autres que ceux-là.
Cependant soyons justes, et n'abusons pas d'une position trop favorable. Quiconque a, lu Martianus Capella avouera sans peine ce qu'ont remarqué le P. Daniel et bien d'autres avant lui, à savoir jque son traité n'est pas un ouvrage élémentaire fait pour les enfants, mais une direction donnée aux maîtres. Ce livre prouve seulement que les professeurs chrétiens du moyen âge suivaient encore les méthodes classiques du paganisme. Voyons donc si les écoles chrétiennes, en adoptant cette méthode, l'avaient modifiée de façon à exclure les auteurs païens des lectures;, des explications et de la critique du Trivium ouvert par la grammaire , au premier degré de la philologie.
Quatrièmement, les auteurs païens disparurent-ils au moyen âge du nombre des classiques?
(i) Correspondant^ 10 mai, pages 135 et 136.
(2) DeNuptiU Phitohgiœ et Hercuriù L. III, QHxd ^t offieium Orammaiicœ, $ 290, p, 293» (Francfort, 1830.)
L'énumération de M. Tabbé Landriot nous a montré le conlfaite, ffiênie pour les éludes de Tenfance la plus tendre. Lé P. Daniel, repassant une à une les écoles littéraires du moyen âge, retrouvé les poètes et les orateurs païens dans les grammaires de Cassiodore, d'Alouin, de Raban-Maur, danâ tous les programmes des écoles monacales et cléricales , depuis le sixième siècle jusqu'au douzième.
Voilà donc encore le Second anneau des traditions de l'en* seigneqient chrétien conforme au dernier , et la chaîne est renouée. Car la rupture dont on accuse la Renaissance supposait des Classiques exclusivement chrétiens dans les écoles chrétiennes du moyen âge (1) j et nous venons d'y retrouver les orateurs et les poètes qui ôgurent dans nos collèges chrétiens d'aujourd'hui , Cicéron et Virgile, Ovide et Horace , Juvénal , Perse, Lucain et les autres. M. l'abbé Landriot et le P. Daniel nous ont montré tous ces païens-là expliqués par les grammairiens et les écolâ- Ires. Parcourez leurs pages , et vous conviendrez que l'assertion contraire non seulement n'est pas soutenable, mais n'a pas même l'apparence d'une probabilité.
Qu'on me permetle de confirmer les recherches des deux écrivains que je viens de citer par une petite et naïve histoire qui nous dira comment se faisait l'éducation classique au moyen âge ; ce qu'était un grammairien-, à quel âge on passait du giron maternel sous sa ierule^ quels auteurs enfin étudiaient les jeunes clercs, les jeunes moines euxmêmes.
(i) « Pendant les deux premières époques, lestîlassîques, c'est à dire tout à la fois les livres et les arts présentés pour modèle à renfance, sont exclusivement chrétiens. Pendant la troisième époque, ils sont exclusivement pticnl**) £« Vtr rongeur, du Vil, page 100.
C'est de la conciliation que nous allons faire, l^a ipoitié du récit sera pour M. Tabbé Gaume, l'autre moitié sera pour moi, ou plutôt nous Taccepterons Tun et l'autre tout entier, lui pour avouer qu'au onzième siècle les enfants connaissaient Virgile et Ovide, moi pour reconnaître ce dont je n'ai jamais douté, à savoir, premièrement, qu'un jeune moine Bénédictin était coupable de préférer les Métamorphoses à la Bible ] secondement, que la lecture passionnée des poètes a des dangers aujourd'hui comme au moyeQ âge, sous la tunique du lyçéep comme sous |e frocj troir sièmementçnfm, que ce danger est moins pour l'enfance que pour l'adolescence et la puberté.
Cette histoire, je ne vais pas la faire ^ c'est la confessioa d'un nouvel Augustin que je traduirai. Le saint évêqiie d'Hippone condamna les larmes voluptueuses que des maîtres imprudents lui avaient fait verser sur Didon. Écontoa* un vénérable abbé de Nogent regretter les jouissances et les inspirations coupables qu'il trouva dans la lecture de Virgile et d'Ovide, lorsqu'il étudiait sous les cloîtres de la célèbre abbaye dQ Saint-Germer.
Guibert naquit, en 1053, de noble lignée, à Clermont-eri- Beauvaisis ^ il fut le Benjamin de sa mère. « Je savais à peine, dit-il, remuer les jouets d'enfants, lorsque vous, 6 miséricordieux Seigneur, qui alliez être mon père, vous me fîtes orphelin. J'avais presque huit mois quand mon père selon la chair mourut. Ma mère, toute brillante encore de fraîcheur d'àga et de beauté, résolut de demeurer veuve, n'ayant de sollicitude que pour moi, qui n'avais alors qu'une moitié d'année. Vous savez, Dieu tout puissant, combien pure, combien sainte fut l'éducation qu'elle me donna, seloo vous; combien die me prodigua les soins des nourrices quand J'étais au berceau , les soins des pédagogues et des maîtres quand j'étais enfant. Déjà rien ne manquait à ma toilette, si I^ien que j'étûs traiié 4X)iniQft les iils des rois et
— in —
(les comles. La forme et la vivacité de ma petite personne semblaient faites pour ce siècle, et Ton ne doutait pas que, le moment venu de m'appliquer aux études, je ne remplisse Taltente qu'on avaitde moi. » (1)
Cette première éducation de Guibert dura jusqu'à cinq ou six ans ; il va raconter la seconde, qui fut son éducation classique, et qui l'occupa jusqu'à sa douzième année. (2)
« Ma mère, voulant me mettre à l'école, choisit pour cela le jour de la fête du Bienheureux Grégoire. Elle avait ouï , Seigneur, que votre serviteur avait excellé par un admirable sens, avait brillé par une sagesse infinie^ elle faisait donc de grandes et fréquentes aumônes pour solliciter la protection de votre confesseur, afin que ce bienheureux, auquel vous aviez donné l'ihtelligence, m'obtînt le désir d'apprendre. Livré déjà à l'étude des lettres, j'en avais touché quelque peu la superficie \ mais je savais à peine en lier les éléments, lorsque ma pieuse mère, avide de me voir lettré, se disposa à me mettre sous un grammairien. » (3)
« Alors, un peu avant l'époque où j'écris et même en partie de mon temps, telle était la disette des grammairiens qu'on n'en trouvait presque aucun dans les petites villes, à peine quelqu'un dani^ les grandes. Le savoir de ceux qu'on rencontrait était mince, et ne pouvait être comparé à celui des moindres clercs qui courent les écoles aujourd'hui. » (4)
Puisque notre thèse historique noUs oblige à constater
(i) Venerabilis Guiberti abbatis B. Mariœ de Novigento Opéra omnia ; De vita sua, lib. I, c. IV, p. 459 E; c. XI, p. 468 D et E; c XII, p. 469 E ( D'Âchery, Paris, 1651.)
(2) En effet, il dit lui*même que cette éducation par la grammaire ou les belles-lettres dura presque six ans, ferme nexennium {Ibid.,c T., p. 460 E) ; et nous le verrons dans sa douzième année, ven 1064» commençant son éducation monastique, qui sera litlénkire enoMre. Vt^ei la Biographie universeUe,
(3) De vitawa^ c. IV, p. 460 A,
(4) md.y p. 460 B. Guibert, né en 4 053^ mourut en 1134.
Tétai de renseignement classique au moyen âge, interrompons le récit de Guibert pour remarquer que le célèbre Lanfranc, restaurateur des études dans les Gaules au milieu du onzième siècle, y fit refleurir la littérature de Rome et d'Athènes. La latinité, dit son historien Milo Crispinus, chantre du Bec, ramenée à ses anciennes études, le reconnut pour son maître, et la Grèce elle-même, cette ïnaîtresse des nations dans les arts libéraux, entendit et admira ses disciples (1). Traversant la France, il entraîna à sa suite tout ce qu'il rencontra de nobles étudiants, et fonda sa première école à Avranches, sa seconde à l'abbayé du Bec, en Normandie, où il se fltmoine en 4058. Les grammairiens étaient rares encore, lorsque la mère de Guibert en cherchait un pour son fils. (2)
« Le maître auquel on me confia, continue le saint homme, avait étudié la grammaire dans un âge avancé , et était d'autant moins versé dans cet art qu'il l'avait appris moins jeune (3). Mais sa modestie était si grande que ce qui lui manquait du côté des belles-lettres il le suppléait par sa vertu..
« Les dimanches même et les jours de fêtes , il me tenait aux exercices de la classe, sous sa férule, sans aucun jour de vacances, me donnant à peine quelques heures de relâche. Il n'avait que l'uniforme souci de me pousser incessamment à l'étude. (4)
« Il ne savait composer ni en prose ni en vers (5). Eu revanche, il m'administrait, presque chaque jour, une grêle
(J) Launoy, De schoUs cetebrihu: sekota Abrincemis, Beccensh, p. 199 et 131. (Hambourg, 1717); HisU liifér, de France, tom. VIII, p. 800; Acia S, 5., mai, tom. VI, p. 834*
(2) De vita sua, c. IV, p. 460 C
(3) Peut-être sou ardeur pour Tétude ne fut-elle éveilléo que par Teuthouftasmelittérairequ^eicitèrent par toute la France les école*de Lanfiaiic
(A) De vita sua, chap. V, p. 460 Ë.^
(5) RemarquoDS, en passant, qu'un grammairien d'alors enseignait à versifier.
de soufflets et de réprimandes, pouF me forcet à apprendre ce qu'il ne pouvait m'enseigner .
ff J'ai passé presque ^ix ans dans cette latte quiy vu le long temps qu'elle dura, ne m'a pas rapporté grand profit. 11 en fut autrement ppur l'éducation morale. Toutes les leçons de modestie,, de pudeur, de gracieuse tenue, il me les donna avec fidélité et amour. (1)
« L'amour de cet homme pour moi était rude;, l'excès dB la sévérité se montrait dans l'injustice des coups: cependant chez lui le zèle de mon avancement dominait en tout. Je n'étais pas légitimement battu ^ car, s'il avait eu la science de sa profession , j'étais un enfant capable de comprendre ce qu'il aùraitbien énoncé. Son explication se tenait (comme dit Horace dans son Art poétique) sur le sentier vulgaire, à la lisière des choses^ mais elle n'entrait pas au fond (2). Ce qu'il avait mal appris étant vieux , il l'avait retenu sans amendement^ et lorsqu'il lui échappait quelque bévue, estimant toutes ses interprétations authentiques, il les maintenait et les défendait à coups de verges. (3) .
« Je dis cela, mon Dieu, non pour flétrir la réputation d'un si bon ami, mais pour faire comprendre à quiconque enseigne que nous ne devons pas Vouloir donner pour certain tout ce qui nous passe par la tête, et envelopper les autres avec nous dans les nuages de nos conjectures. (4)
« Un jour en classe il m'avait fustigé ; la classe n'était autre chose qu'une chambre de notre maison -, car pour moi il avait renoncé à tou^ ses autres écoliers et à son gymnase public (5), ma mère ayant augmenté ses honorai-
(1) Ibid.
(i) Circa vilém, 8ed nb» palaium orbém. VoyBt Horaee, V^ 132.
(3) C. V,p. 461 DetE.
(4) !bid, p. 461 6, îî« col.
(H) Ih fuo totius nosiri Ojifiidi getieFlle stmdiirai a|[ebftt«r« C. V, p. 460 D.
res. Le soir arrivé, j'eus quelques instants de repos, et j'allai me jeter sur les genoux de ma mère, battu au-delà de moa mérite : elle me demanda, selon sa coutume, si j'avais^ été frappé. Ne voulant pas avoir Tair de dénoncer mon maître, je niai absolument le fait ^ niais, bon gré mal gré, elle m'ôta mes vêtements, que dis -je ! ma chemise, et vit mes petites épaules livides et la peau de mon pauvre dos sillonnée par l'osier. Cet excès sur un corps délicat la remua jusqu'au fond des entrailles. Troublée, hors d'elle-même, fondant en larmes, elle s'écria : Jamais tu ne deviendras clerc! Non, pour apprendre les belles-lettres, tu ne seras plu3 châtié l Et moi, jetant sur elle un regard le plus respectueux que je pus, je répondis : Fallût-il en mourir, je poursuivrai; je veux être lettré et clerc. Elle m'avait pourtant promis, si je voulais devenir chevalier, que, le temps venu, elle me fournirait mes armes et tout mon appareil de guerre. Me voyant insensible à tout cela, votre servante, Seigneur, devint joyeuse du refus.de ses offres, à tel point qu'elle rapporta mes réponses à mon maître 3 et tous les deux se réjouirent de me voir aspirer avec ambition à Fétat auquel les vœux de mon père m'avaient destiné. Mais vous savez, mon Pieu, combien ma jeunesse fut infidèle aux bons propos de mo» enfance. » (1)
Guibert raconte ensuite les égarements de cette adolescence, qu'il fait commencer vers onze ou douze ans. Uo seigneur du pays voulut épouser sa mère : la noble et pieuse dame lui répondit qu'elle songeait à plus illustre époux; et s'étant fait bâtir une maisonnette auprès du monastère de Flaix, autrement dit de Sainl-Germer, elle s'y consacra è Dieu et vécut en recluse. (2) Le maître de son fils, touché par cet exemple, se trou- Ci) C. VI, p. 461 E, et 462 A ctB.
(2) C. XII, p. 470 Dî c. XIII, p. 471 D.
vant peut-être, d'ailleurs, trop au dessous de sa classe à mesure que Guibert grandissait, se retira dans l'abbaye-, et le pauvre enfant abusa de sa liberté. « Je commençai, dit-il, à me moquer des églises, à détester les écoles, à rechercher la compagnie de mes petits cousins élevés pour être chevaliers (1). Je me mis à rougir de la cléricature , à me promettre la rémission de mes péchés , à faire le paresseux au lit, où autrefois on me comptait les heures, en sorte que l'excès du sommeil me jeta dans la langueur. » (2)
Sa pieuse mère, informée de ses écarts, alla trouver l'abbé de Saint-Germer, et le conjura de rendre à son flls son ancien maître : l'abbé y consentit. Guibert entra donc au monastère en qualité d'élève. Son grammairien, devenu moine, le traita plus doucement. Le calme du cloître et la vue des moines au chœur non seulement le convertirent, mais lui donnèrent envie de se consacrer à Dieu. Il s'en ouvrit à sa mère et à son maître, qui craignirent la légèreté de son âge. Mais, ferme dans sa vocation, il y pensa depuis l'octave de la Pentecôte jusqu'à Noël , et alla se jeter aux pieds de l'abbé, qui lui donna l'habit. Sa mère le vit de loin couvert dufroc, et pleura. (3)
Ici commence la seconde éducation littéraire de Guibert, devenu moine à douze ans^ et c'est celle qui nous importe le plus. Traduisons.
«Mon ancien maître, ne pouvant plus me donner desleçons à cause des exigences de la discipline, qui l'en empêchaient, me poussait du moins à chercher le sens des divines Ecritures, que je lisais, à méditer sur les expressions peu com-
(1) Il parle d'an de ses petite cousins, élève da même grammairien a?8nt lui ; et cet enfant , dit-il , ennemi des beaux-arts , indisciplinable, menleur et Tripon, au lieu d*aller en classe, se cachait dans les vignes. Les écoliers du moyen âge valaient-ils mieux que ceux d'aujourd'hui ? De vUa 8uaf c. IV, p. 460 A.
(2) C. XIV, p. A72 D et K.
(3) Jbid,, 2» col.
prises même de plus savants que nous, à composer de petites proses et de petits vers , à travailler avec d'autant plus d'ardeur que mon éducation était moins soignée par les autres. Je fus saisi tout à coup d'un tel désir de savoir que je n'aspirais qu'à cela ; et j'estimais que la vie m'était inutile quand je passais un jour sans étude. Oh ! combien de fois on crut que je dormais, que je reposais sous la laine de ma couchette, tandis que mon esprit s'épuisait dans les efforts d'une composition, ou bien que je lisais quelque page, en la cachant sous ma couverture pour échapper aux reproches. » (1)
Guibert faisait là ce qu'un autre élève du cloître, Albin, qui depuis fut le célèbre Alcuin et prit, en souvenir d'Horace, le nom de Flaccus, avait fait, tout juste au même âge, trois cents ans auparavant. Ces deux petites anecdotes s'éclaircissent trop bien pour ne pas les rapprocher. Passons donc pour cftiq minutes de France en Angleterre, du onzième siècle au huitième. Je traduis une page de la vie d'Àlcnin, écrite avant 829 (2). o Albin, de noble racé, encore tout petit, allait souvent au chœur avec les autres assister aux offices récités pendant le jour-, rarement il se trouvait à ceux de la nuit. » — Vous croyez sans doute que le pauvre enfant dormait: vous allez voir. — « Il avait douze ans lorsqu'il lui arriva de passer une nuit dans un bâtiment isolé, avec un frère lai occupé à la métairie. Ce bon moine avait demandé au maître de l'illustre enfant de lui donner, pour une nuit, quelqu'un de ses écoliers, afin de le rassurer dans sa solitude, attendu que pour le moment il n'avait personne avec lui. On lui accorda, par une providence de Dieu, le petit Albin, ami de l'Enéide plus que des Psaumes. Voilà
(J) /6ûi., p. &73AetB.
f2) Vitaheaii Flacci AU'uini abbatia, $ V, j). 20; Akumï Opéra, tom. 1. (RatisbTonnc, 1777.)
que, vers le chant du coq, on sonne à Pordinaire Toffice de la nuit. Les moines se rendent au chœur : mais le bon frère ne se remue dans son lit que pour changer de côté ; car il était fort négligent à se rendre aux nocturnes. II se remit donc à dormir, et à ronfler. Déjà l'invitatoire était chanté quand l'appartement du moine paresseux se remplit de ncirs esprits, qui entourèrent sa couche en disant: Frère, vous reposez bien! Il s'éveilla tout à coup, et les esprits lui dirent: Pourquoi, quand vos frères veillent au chœur, ronflez-vous là tout seul? Suivit une flagellation si bien donnée que la correction servit d'exemple à tout le monastère. Le petit Albin, entendant les coups, se cachait dans son lit, tremblant pour lui-même et disant du fond de son cœur: « Seigneur Jésus, si vous me faites échapper à leurs mains sanglantes, et qu^ensuite je continue à mieux aimer Virgile que le chant des Psaumes , alors vous m'enverrez pareil châtiment-, mais pour aujourd'hui, je vous en supplie, délivrez-moi !»
Que ce récit soit histoire ou légende, qu'importe? C'est un tableau des mœurs du temps-, et nous y trouvons la lecture passionnée de Virgile, à douze ans, dans ce moyen âge où les ddi&^hiue^ élaient, ùii'On, exclusivement chréliem , où les lectures profanes n'étaient tolérées qu'à un âge avancé. Le remords d'Albin fut uniquement d'avoir préféré l'étude à la prière , l'Enéide au chant des Psaumes.
Revenons à la douzième année de Guibert, que nous avons laissé veillant et lisant sous sa couverture -, car il faut savoir ce qui rempêchait de dormir. C'était l'Ecriture Sainte peutêtre quelquefois^ mais ce fut assurément, bien des fois et plus souvent , les Métamorphoses et les Bucoliques. Au commencement de sa conversion , tout préoccupé qu'il était <le l'ambition de la science (iui devait le réndJre illustre, il n'était pas sans sagesse dans àes folies d'enfant (insipide sapiebcm). En lisant l'Ecriture sainte et même les au-
leurs païens souvent peu chastes {ethnicorum infamia dicta), il tirait du profit spirituel de ses études. « Je ne croyais pas, dit-il, avoir lu lorsque dans mes lectures je n'avais rien trouvé qui ra'élevàt à Dieu, qui fût propre à me donner de la componction. » (1)
11 grandissait, les tentations arrivèrent, la chair se révolta contre l'esprit (2)^ et il chercha tout autre chose dan3 les poètes. « M'étant plongé, dit-il, sans mesure dans la versification, je mis de côté l'étude sérieuse des divines Ecritures, dont je fermai toutes les pages, pour me jeter dans cette vanité si ridicule. J'en vins, poussé par ma légèreté, à m'emparer des expressions d'Ovide et des Bucoliques, à semer mes rêveries et mes épitres galantes de la grâce de leurs amours. Mon cœur oublia l'austérité que j'avais vouée , rejeta la pudeur de la profession monasticpie , but les charmes de ce poison des vices , n'ayant qu'un souci , celui de savoir si la courtoisie de mon langage s'accordait avec celle de quelque poète ^ et je i\e pensais pas combien je blessais ma vocation sacrée en me laissant entraîner à cette passion , qui me tenait sous le charme non seulement des douces paroles. que j'avais recueillies dans les poèmes, mais aussi de mes compositions voluptueuses. ^(3)
« Je faisais ces poésies en cachette, n'osant les montrer à personne, à peine aux enfants de mon âge. Souvent, me couvrant du mensonge, je les attribuais à quelques autres pour les réciter à qui je pouvais ^ et je me réjouissais des éloges donnés à des vers que je croyais ne pouvoir avouer sans indécence; en sorte que, la louange ne rapportant iri^n au poète véritable , il ne me restait qu'à jouir du fruit ou
(1) De viia êua, tom 1, c XtV, p. 47âlË et À, col. ir« et 2*.
(2) «r Paalatim saccressebtè corpù'sctifo. » t, SiV, p. àlU C .
(3) C, XYI» p. 476 A et B, col 2%
plutôt de la honte de mon péché. Père céleste, vous l'avez puni, quand il voua a plu. » (1)
Guibert eut le bonheur de rencontrer le Bienheureux Anselme, qui fut depuis archevêque de Cantorbéry. Ce savant et pieux Bénédictin vint à l'abbaye de Saint-Germer lorsque, prieur encore de l'abbaye du Bec, il y tenait l'école fondée par Lanfranc, son maître (2). Tendre encore d'âge et de cœur, Guibert revint par ses conseils à la vertu, et se remit à l'étude des divines Ecritures. (3)
Voilà une histoire qui résume et confirme les recherches de M. l'abbé Landriot et du P. Daniel. Elle nous montre, premièrement, que le moyen âge faisait lire Virgile, Ovide même aux enfants-, secondement, que cette étude, comprise dans la grammaire, commençait dès cinq ou six ans ; troisièmement, qu'alors cependant cette étude des poètes païens avait des dangers autant et plus qu'aujourd'hui , attendu que Virgile et Ovide étant plus faciles à comprendre, puisque leur langue était populaire, leur lecture passionnait plus aisément. Or, cette histoire, ce n'est ui M. l'abbé Landriot, ni le P. Daniel , ni moi qui l'avons faite.
Au reste, M. l'abbé Gaume, qui, en 1851 , dans son Ver rongeur des Sociétés modernes, avait affirmé qu'au moyen âge les classiques présentés comme modèles à Venfance étaient eooclusivement chrétiens (4), éclairé par une année de débats, modifie ainsi sa formule dans sa lettre du 26 vm 4852 : « Avant la Renaissance, on étudiait et on
(i) ÎHd^ p. 477 A.
(2) s. Aoselme fut prieur et écolàlre de Tabbaye da Bec, depuis 1062 jusqu'à 107d (Acta S. S, tom U d'avril, pages 868 et 870; noie d.; pages 875 et 877, noie a). Mais il s'agit évidemment ici des premières années de cette charge, puisque Guibert était encore omnino puerulus,
(3) De vita sua, tom 1, c, XVI, page 477 D.
(k) Ciiap. vu, pageiOO.
laissait étudier m peu le paganisme (\), Que si quelquefois (à cette époque) on fait étudier les auteurs profanes, on environne cette étude de précautions qui en neutralisent le danger. Ainsi, ajoute-t-a, jamais on ne met le texte même entre les mains des enfants-^ le maitre se contente de les lire en les expliquant. (2)
L'histoire de Guibert nous prouve encore que les enfants lisaient eux-mêmes, et hors de la classe, les poètes païens; et toute l'histoire du moyen âge confirme cet usage. Je me serais demandé où M. l'abbé Gaume avait découvert la pratique contraire si son contexte ne me l'avait indiqué. Estce dans les écoles des monastères, qui fleurirent jusqu'à la fin du onzièrne siècle et un peu au-delà? Non, mais dans les écoiés, dites universités, qui leur succédèrent à partir du douzième siècle; et là est un nouveau malentendu, qui, pour juger l'enseignement classique du moyen âge, nous oblige à distinguer dans sa durée l'époque de la Scolastique et des universités*
L'âge des croisades, de l'architecture ogivale, des trou* badours et des trouvères , de la Scolastique et de. la naissance des universités, est une époque à part, toutte monde en convient, époque d'enthousiasme chrétien qui ^fanta un art nouveau, une méthode théologique nouvelle, une épopée catholique. Nous lui devons nos cathédrales, le Livre des Sentences, la Sommée théologique par exceUence, la Divine Comédie: c'est tout dire. Que vais-je donc fSaire ? Montrerai-je que l'âge de Pierre l'Ermite , de S. Anselme,
(1) Lettres à Monseigneur DupankMip, évéqne d'Orléant, êur le Paga» nisme dam Véduccaion, page i42. (Paris, Oaume frèrw» 1852.) (J) iWrf., page 146.
de S.Bdraar4, de S. Louis, de Pierre Lombard,deS*Tbow»f, de S.- Bonaventure fut un âge dominé par les souvenirs du paganisme? Ce seraitmentjr à rhisloire. Non, son mouvement fut une aspiration puissante vers l'idéal chrétien. Ajoutop» même qu'il semble avoir négligé plus qu'un autre l'étude des orateurs et des poètes païens : mais ce ne fut pas par crainte des influences païennes.
D'abord, «ette époque ne redouta pas la philosophie des Grecs, puisqu'elle commenta Arislote dans ses écdea. Elle ne redouta pas les fables grecque^, puisque les femmes de Florence, au onzième siècle, s'entretenaient avec leurs familles, en filant leur quenouille, des histoires fabuleuses des Troyens et de Rome (1). C'est Dante qui l'atteste au quinzième chant de son faradis\ et l'âme bienheureuse de 9on trisaïeul, qui lui parle dans la région de réternelle paix, appelle ces femmes fortunées : fortunate (2) ! Il fijonte que Florence alors vivait sobre, et pudique (3), invoquant la Vierge Marie (4). Remarquez en outre que la Divine Comédie, cette épopée éminemment catholique d'un poète philosophe et théologien, élève à la fois de S. Thomas, d'Aristote et de Virgile, est un mélange d'idées chrétiennes et de formes poétiques empruntées au pâmasse de Rome et d'Athènes.
M. l'abbé Gaume s'indigne de cet alliisige qu'il découvre à la Renaissance, et le eite pour prouver qu'alors le paganisme oublié ressuscita et envahit tout. « Les lettres, dit- il, poussèrent le culte pom l'aiitiquité païenne jusqu'au point de ne plus nommer même les choses religieuses que par des noms païens, et de ne pas craindre de souiller la sainteté du €hristiani«me par les fables ridicules de la mytho-
(1) Daule, Paradis, c. XV, v. 124-127; VerBongeur, p» 95.
logte. » Il couvre ensuite dix pages d'abus de moi^ tels que ceux-ci : Bembo appelle notre Seigneur Jésus-Christ un héros, Heroem, et la sainte Vierge, la déesse de Lorette, Deam Laurelanams d'autres appellent l'auguste Marie l'espoir des Dieux , sj^es Deorum ; le Ciel , l'Olympe , Olympum.i TEnfer, YErèhe, Erebum^ etc. Pour chanter la sainte Vierge et notre Seigneur,. le vainqueur de l'idolâtrie, Sanpazar commence par invoquer les Muses: Musœ! Dans son poème, l'Ange Gabriel trouve la sainte Vierge lisant, selon sa coutume, non Isaïe, non les Psaumes, mais les sibylles, etc.... Dans la Cliristiade de Vida, Dieu le Père se révèle dans tous les noms donnés à Jnpi(er ; c'est le père des immortels, le puissant maitre de la tempête, du tonnerre et de la pluie , le monarque de l'Olympe : superum sator, superum pater nimbipoiem , altisonans, imfyripotens, regnator OlympU etc. (4)
Rappelons-nous le Dies irœ, chef-d'œuvre du treizième siècle, et nous y trouverons les sibylles unies à David: Teste David cum Sibylla. Ce n'est pas le cas de dire pourquoi et comment le moyen âge hérita du respect que S. Augustin et les premiers siècles eurent pour ces oracles de la gentilitê (2). Il suffit de rappeler ce fait en passant*
Revenons à la Divine Comédie, œuvre chrétienne et populaire du treizième siècle, et nous y trouverons tout ce qu'on reproche d'expressions païennes à Bembo, à Sannazar et à Vida. Dante va décrire le Purgatoire des chrétiens, et ce sont les Muses de Virgile qu'il invoque, Calliope en tête ; et il les appelle saintes, ^i les conjure de lui prêter ces accents qui changèrent leurs rivales en pies (3). Il passe au Paradis des chrétiens, et c'est le bon Apollon qu'il conjure de l'enflammer. « Entre dans mon sein, lui dit-il, et souffle-
(1) Ver rongeur, page 146-156.
(2) Voyez les œuvre» de S. AugusUn, Index generatis, au mot Sibyllce^
(3) PurqaU c I, v. 7—11.
moi renthousiasmè qui t'anima quand tu dépouillas de sa peau le satyre Marsyas.» (1) Il donne lenom d'olympe au ciel des bienheureux (2). Il appelle notre Seigneur Jésus-Christ te souverain Jupiter crucifié pournous C^). Dans l'Enfer des chrétiens il a mis Cerbère avec ses trois gueules, PAchéron, le Styx, le Phlégéton, le Cocyte, le Lethé; et c'est Caron qui le reçoit dans sa barque chargée d'èmes, comme au temps de l'Enéide (4). Enfm, pour comble de paganisme dans lé plus catholique et le plus célèbre des poètes nés au treizième siècle, c'est Virgile, symbole de la raison païenne, qui le tire de la lutte des trais concupiscences, et qui l'achemine vers le ciel des chrétiens, en d'autres termes, qui le convertit -et qui ouvre ses yeux aux mystères de la foi.
Nous ne défendrons point ces réminiscences du vocabulaire mythologique, ridicules dans Texpression et non paï^mes dans la pensée. Bornons-nous à les montrer au treizième siècle comme au seizième^ et inférons-en que cette grande et religieuse époque ne s'en alarma pas. (5)
Mais pourquoi le treizième sciècle négligea-t-il plus que les précédents l'étude des classiques païens, c'est à dire des orateurs, des historiens et dés poètes ? La raison en est toute simple : c'est que son ardeur se tourna vers la philosophie et la théologie. (6)
Alors se formèrent les universités qui succédèrent aux écoles renfermées dans les abbayes, dans les chapitres et les évèchés.
Ce second fait, proclamé par l'histoire, nous donne la so-
(1) Paradis^ c. I, v. ld-*Si.
(a) PurgaU c. XXIV, v. 16.
(3) Purgat. c. VI, v. 118 el 119.
(h) Enfer, c UI et XIV, paêsim.
(5) Parcourez les poèmes chrétiens des six premiers siècles, et tous y retrouverez de parais abus. CoUeetio PiêaurensiSf tom. VI; Cvrreêpon" dant, 10 juiu, page 302 et 803.
(6) P. Daniel, Correspondant, iO juio, pages 299 et iiiiTiUAtes.
lution d'une autre difficulté , qui était née de la confusion des temps. Nous l'avons indiquée déjà ; la voici :
M. l'abbé Gaume, forcé de reconnaître qu'au moyen âge les enfants étudiaient les poètes païens, se retranche sur la précaution qu'on prenait : « Jamais, dit-il, on ne mettait le texte même entre les mains des enfants; le maître se contentait de les lire en les expliquant.... Il faut venir en pleine Renaissance pour voir disparaître cet usage quinze fois séculaire (4). » Cet usage serait, en effet, fort significatif s'il était réel. Quelles en sont les preuves ?
Une première démonstration se tire du nom même du professeur, qui alors s'appelait lecteur, lector (2). Maison sait que ce nom se donnait ordinairement aux professeurs d'Ecriture sainte, de théologie, de philosophie et de droit, et rarement aux maîtres de grammaire (3). Au temps même de la Renaissance on fit cette distinction entre les lectores et les magislri.
Une seconde démonstration est tirée des règlements de l'université de Paris (4). Mais cette université ne date que de la fin du douzième siècle (5). Elle ne représente les études du moyen âge ni par sa durée ni par sa nature. Elle s'attacha à l'enseignement théologique et philosophique, beaucoup plus qu'à l'enseignement littéraire^ et ses nombreux écoliers étaientdes jeunes hommes plutôt que des enfants. (6)
Une troisième démonstration est tirée de la rareté des manuscrits. Elle était telle, dit M. l'abbé Gaume, qu'un
(i) Lettrée à Monseigneur Dupanloup, pages 146 et iàl,
(2) JbifLj page 83.
(3) Du Cange, Glossaire, aux mots lector, Uctura, Ugere^ {k) Lettres citées, page 83.
(5) Histoire littéraire de France, tom* IX, page 6&; Launoj, De Scho^ lis celebribus, page 482. (Hamboui^ 1717.)
(6) Hist, litt. de Fr., t. IX, p. 61-81 ; P. Daniel, Corresp,, 10 juin, p. 295 et 296; Grevier, Hist, de (^Université de Pariée U i, p. à79 (Paris, 1761.)
nemplaire de Virgile se vendait une maison de campagne, (i ) Les manuscrits de luxe étaient, à la vérité» rares et fort chers ; un seul demanda quelquefois de longues années de travail, la vie même d'un artiste. Mais les manuscrits communs étaient fort nombreux dans les abbayes, et les écoliers purent s'en procurer assez facilement tant que les écoles se tinrent dans les cloîtres . Il est aisé de s'en convaincre quand on songe au nombre des copistes. La France était couverte d'abbayes^ et chacune d'elles avait des moines exclusivement occupés à la transcription des livres, assez généralement douze. L'abbaye de Fleury (Saint-Benoit-sur-Loire) compta, dit-on, au dixième siècle et au onzième pour le moins cinq mille élèves-, et chacun d'eux devait, tous les ans, présenter deux volumes en manière d'honoraires. Ailleurs, chaque novice, dans le trousseau qu'il fournissait en entrant en religion, devait apporter deux écritoires garnies de plumes. Ailleurs encore, chaque moine, le jour de sa profession , donnait à la bibliothèque du monastère un volume de quelque prix. Les couvents de femmes avaient aussi des copistes. (2)
Les manuscrits, moins communs sans doute que nos livres imprimés, n'étaient donc pas rares au point de supposer qu'il fût impossible de les mettre entre les mains des élèves. Aux histoires d'Alcuin et de Guibert de Nogent, qui nous ont prouvé Ae contraire, nous pouvons ajouter un capitulaire de 789, qui recommande aux abbés de ne pas laisser les enfants, pueros, gâter les livres en les lisant, legendo. (3)
(1) Lettres citées, page 82.
(2) Des bibliothèques au moyen âge, par C. Âchery (Cli. Cahier S. J.) ; Annales de philosophie chrétienne, t. XVIII, p. 155-157, ?15et suivantes.
(8) « Pueros vestros non sinite eos (libres) vel tegendo, vel scribendo conrumpere. » Ibid., page 93, note i, A propos d'un catalogue de la Bibliothèque de Saiiit-Gall, rédigé au dixième siècle, Wiidmaii fait une remÊitpaê 4ai wnAm» rosiff de prêter des litres dans les obbayes du moyen
Dans les universités, où les professeurs , payés fort cber, furent moins charitables, où les élèves furent obligés d'acheter des livres aux stationarii, qui les vendaient à haut prix, il fut moins facile aux écoliers de s'en fournir. (1 )
Distinguons donc les époques : leur confusion serait une source éternelle de malentendus. Ce n'est pas par les écoles théologiques et philosophiques du treizième siècle qu'il faut juger les écoles littéraires des siècles précédents.
Passons à la Reni^issance.
Qu'est-ce que la Renaissance? « Pour tnainteniîp le débat ^ur son véritable terrain, dit M. l'abbé Gaume , j'entends ici par Renaissance l'enseignement classique des auteurs païens, tel qu'il se pratique généralement en Europe depuis -trois siècles. » (2) Retenons bien cette définition.
« Le point capital, dit-il ailleurs, est de savoir :
« 40 Quel a été l'esprit constant de l'Église relativement à l'étude des auteurs païens ',
« 20 Dans quel but elle permettait cette étude.
« A cette double question l'histoire entière formule la Téponse par les propositions suivantes :
âge. (t Cette petite collection, dit-il, de quatre cents ▼olumes à peu près, ne répondait pas aux exigences d^uo congrégation religieuse qui se dé\oualt aux belles-lettres et à renseignement (!e la jeunesse. Mais il faut remarquer que les abbés et les moines lettrés avaient des collections privées d^œuvres choisies, composées surtout de clatêiques grecs et latins, de philosophes et dMiistoriens, qu'ils se prêtaient entre eux et donnaient ensuite à la bibliothèque du monastère. C'est ainsi que Tabbé Grimaldns tira de sa belle collection trente- trois volumes pour Tusage des frères, » Histoire (en allemand) de la Bibliothèque de Saint-Galtj depuis sa fondation en S30 jusgu*en 48Â1, par le bibliothécaire Weidman, page 6. (Saini-Gall, 1841.)
(1) VHistolve littéraire de France parle de la cupidité des professeurs tie Tutiivèrsité de Paris au douzième siècle, tom. IX, page 25» (2) Lettres & Monseigneur Dupanloup, page i88«
— uo —
« L'esprit de l'Église a toujours été antipathique à l'étude des auteurs païens.
« Avant la Renaissance, on étudiait et on laissait étudier un peu le paganisme ; et cela au profit du Christianisme et au détriment du paganisme.
« Depuis la Renaissance, on a étudié et fait étudier beaucoup le paganisme ; et cela au profit du paganisme et au détriment du Christianisme. (<)
« Quelle a donc été la conduite de l'Église à l'égard de la Renaissance ? La voici en trois mots :
« 40 L'Église n'a jamais approuvé la Renaissance-,
c ^o l'Église n'a cessé de protester contre la Renaissance ;
« 30 l'Église a subi la Renaissance. » (â)
Chose singulière, et qui prouve combien il importe d'établir avant tout la question historique, base de la question pratique et morale qui doit la suivre. A nos yeux, l'histoire tout entière formule ainsi, et évidemment ainsi, ces six pro* positions réduites à cinq :
io L'esprit du Christianisme, toujours antipathique à l'esprit du paganisme, à son enseignement païen, ne l'a jamais été à l'étude chrétienne des auteurs païens 5
2<» Avant la Renaissance, comme après, on a étudié et fait étudier aux enfants eux-mêmes, dans les contrées catholiques, la littérature des païens non pas un peu, mais beaucoup*, et cela généralement, jusque vers la fin du dixhuitième siècle, au profit du Christianisme 5 (3)
30 L'Église adopta la Renaissance classique;
40 L'Église aida la Renaissance classique ;
(1) Ibid., page 142.
(2) /6tU, page 188.
(3) Quand je dis beaucoup, je ne prétends pas dire qu'un grand nombre d'enfants étudiaient au moyen âge les auteurs païens, puisque le nombre des lettrés était alors moindre qu'aujourd'bui ; j'affirme seulement que ceux qui faiMÎeot leurs coursée grammaire les étudiaient beaucoup.
5« L'Église a protesté non pas contre l^enseignemeut classique de la Renaissance , mais contre ses excès.
Enfin, comme on nous objecte de toutes paris que la réforme de Luther est fille de la Renaissance, ajoutons, Thistoire en main, que Tltalie catholique, que Rome ont été plus favorables à la renaissance des poètes et des orateurs païens que l'Allemagne, berceau du protestantisme.
Mes propositions établies, s'est écrié le vénérable écrivain que je viens de citer, le débat est vidé. Je tire la même conséquence des miennes; et c'est la gravité de cette conclusion qui seule a pu me résoudre à le contredire. L'un et l'autre nous partons ici de la même définition, et nous en appelons à l'histoire. Nos lecteurs jugeront entre nous, en se rappelant qu'unediscussion historique peut entraîner un dissentiment profond sans rien diminuer de l'estime et de la charité. Convaincu de la conscience de mon adversaire, je le prie de croire que mon zèle pour le Christianisme est sincère comme le sien-, et il le croira, j'en suis sûr, car il s'est montré l'ami de la Compagnie à laquelle je dois mes études littéraires et historiques.
Quand M. l'abbé Gaume ouvrit la guerre à l'enseignement classique pratiqué depuis la Renaissance, il établit sa thèse sur l'usage exclusif et quinze fois séculaire des auteurs chrétiens (1 ). Je ne reviendrai pas sur ce point historiques ; il nous est acquis doublement et par la modification que le consciencieux réformateur de nos études s'est vu forcé d'introduire dans sa polémique, en avouant qu'au moyen âge on étudia un peu les auteurs païens , et par les recherches de M. l'abbé Landriot et du P. Daniel, qui, mieux comprises, l'obligeront, je n'en doute pas, à changer d'adverbe de quantité. Car l'enseignement classique du moyen âge n'adopta pas un peu, mais beaucoup les auteurs d'Ath^
(1) Ver rongeur, po^ 35, 09 et iOO«
- lianes et de Rome.Qniconque étudiera l'histoire littéraire sans préoccupation s'étonnera qu'on ait pu y trouver le contraire.
Mais si quelqu'un eu doutait encore, je le prierais de parcourir les pages du Ver Rongeur et les Lettres à Ms" rEvéque d'Orléans, et d'y chercher un seul programme, un seul texte formel des grammairiens du moyen âge où le& classiques païens soient exclus , je dis plus , où les classiques chrétiens soient recommandés comme préférables. (4) Ce programme, ce texte, on le cherche encore (2). S'il se» rencontre, nous en aurons vingt autres à lui opposer; et ceux-là sont déjà trouvés. Je sais que quelques poètes chrétiens, comme Prudence, SeduUus, Juvencus et Fortunat furent alliés aux poètes de Rome dans les études classiQueâ de l'enfance, mais en nombre extrêmement inférieur* (3)
Avouons donc d'abord qu'à la Renaissance il n'y eut point de rupture dans l'enseignement classique par FintroduetioQ des auteurs païens, qui s'y trouvaient déjà.
Passons aux antipathies de l'EgUse. Est-il vrai qu'elle n"a jamais approuvé la R»kaissanee; qu'elle a subi la Renaissance et particulièrement dans l'enseignement ie la
(4) Le seul texte embarrassant qu'on ait cité est celui de S. Oaen, Ver rontj,, p. 69 et 70. Mais l*'ce t^est pas un programme, ce n*est qu^un' blâme oratoire; V ce blâme est lellenteut ex9géré qu'il faut l'adoucnr o« trouver S. Ouen en couLradicliou avec S. Augustin et les autres docteurs les plus célèbres de l'Eglise. M. Tabbé Laiulriot, Ilech. hislor,^ Observ, sur te Ver romj.y p. 233 et suiv.
(2) Indiquons un programme du neuvième siècle qui semble appuyer la tbèse historique contraire à bi nôtre, Smaragde, abbé de Suint-Micbel, au diocèse de Verdun, fut prié par ses moines de substituer dans la grammaire de Donat des citations de TEcriture sainte à celles de Virgile, de Cicéron et des autres auteurs païens ; et il le fit de façon à édifier son monastèra. Mais 1* celte méthode, exigée par la piété dea moines de cette abbaye, n'a pas prévalu dsins les éeoles du moyen ^e; 2** U n*y éUiit pas même question de la lillérature des saints Pères. — Mabillon, Veter. ÀnaUct., t 11, p. 420 (Paris, 1776) ; Hist. litt. deFr., loro. IV, p. 445.
(3) Correspondant t 10 juin, p. 300.
jeunesse (<)^ « J'arrive, dit Fautcnr de ces assertions, à la dernière, à la plus triste partie de cette discussion : notre mère, la mère des nations modernes, apparaît ici comme victime. C'est le seul rôle qu'elle joue dans la Renaissance (2). » Comment le prouve-t-il? Par l'esprit du paganisme que l'Eglise n'a pu approuver ; par les abus des lectures païennes que les saints Pères ont condamnés ; par deux décrets du cinquième concile de Latran, en 4513 et 4544, et du concile de Trente dans sa vingt-troisième session, tenue en 1563. (3)
Les deux premiers arguments ne prouvent rien; la question n'est pas sur l'approbation du paganisme et des abus de l'enseignement païen , mais sur l'usage des classiques païens pour l'étude de la grammaire. La difficulté tirée des conciles serait grave si sa force ne reposait pas sur une double inadvertance.
Qtons donc les deux décrets qu'on nous oppose, et, pour plus de simplicité, adoptons la traduction objectée.
« La premi^e de ces augustes assemblées tenue en pleine Renaissance, présidée par Léon X, animée par le cardinal Bembo , s'exprime en ces termes : Comme Thomme est porté au mal dès l'enfance, et qu'ainsi c'est une œuvre difficile et de la plus haute importance de le former de bonne heure àla vertu, nous décidons et réglons que les malta*es des écoles et les professeurs ne doivent pas s'en tenir à faire apprendre aux enfants et aux jeunes gens la grammaire et la rhétorique, ainsi que les autres choses du même genre, mais qu'ils sont obligés de leur enseigner ce qui regarde la Religion, comme les préceptes divim, les articles de foi, les hymnes sacrés, les psaumes et les vies dss Saints^ que
(1) Letiru à Monseigneur Dupanloup, évéque d'OiiéaM,p iSS «t SOI*
(3) Ibid., p. 201.
(3) Ibid., pages 190 el 195.
les jours de fête il ne leur est pas permis de leur enseigner autre chose que ce qui a rapport à la Religion et aux bonnes mœurs \ qu'ils doivent les instruire de toutes ces choses , les exhorter et les forcer à les apprendre, autant qu'il sera en leur pouvoir^ qu'ils doivent les conduire non seulement à la messe, mais encore à vêpres et aux divins oiîices de l'Eglise i les presser aussi d'entendre les prédications et les sermons \ enfin, qu'il leur est défendu de rien leur faire étudier qui soit capable de porter atteinte à leur innocence ou à leur foi, » (1)
« Le concile de Trente ne nous paraîtra pas moins formel, ajoute M. l'abbé Gaume. Ne semble-t-il pas qu'ayant à régler l'enseignement Tauguste assemblée aurait dû parler des auteurs païens, sinon pour les autoriser , du moins pour exiger qu'ils fussent expurgés avec soin? Eh bien! pas plus que le concile de Latran, le concile de Trente ne daigne les nommer.... Voici le programme tracé pour tous par le concile de Trente: Ils apprendront la grammaire, le chant, le comput ecclésiastique, ce qui regarde le^ autres bonnes études: ils étudieront l'Ecriture sainte, les livres ecclésiastiqueSj les homélies des saints Pères y la pratique du sacrement de pénitence, les rites et les cérémonies. D'auteurs païens, il n'en est pas question. Ce silence ne vous parait-il pas éloquent? » (2)
Quelle est donc la première inadvertance du traducteur, qui tire de ces deux textes la condamnation des classiques païens? Il a oublié, ici comme ailleurs, que Iql grammaire n'était ni au moyen âge ni à la Renaissance l'art simplement de parler et d'écrire avec correction, mais l'art de parler et d'écrire littérairement par la connaissance et l'imitation des auteurs. Le concile de Latran commence par supposer
(1) Ibid., p. 190; Labbe, ConciL, i. XIX, p. 881. (Venise, 1732.) (9) Ibid,, p. 193; Conc, Trid., Sesa. XXUI, C. 18. Nous reviendrons sur la tnduetion de ce décret du coadle de Trente.
l'étude de la grammaire; le Concile de Trente fait plus, il commence par l'ordonner 5 donc Tun et l'autre adoptent la grammaire telle qu'on l'entendait alors , c'est à dire l'étude des grands modèles de Tantiquité païenne. Cette définition de la grammaire dans les écoles, pendant dix-huit siècles, est par trop obvie, nous l'avons déjà remarqué, pour voir autre chose qu'un oubli dans cette exclamation : D'auteurs païens, il n'en est pas question!
Quelle est la seconde inadvertance de l'interprète de ces deux décrets ? C'est qu'il n'a pas remarqué que recommander l'enseignement du catéchisme, de l'Écriture sainte, des hymnes sacrés, des psaumes et des vies des Saints, des livres ecclésiastiques , des homélies des saints Pères n'était pas exclure l'enseignement des belles-lettres profanes. Il résulte de cette injonction que les élèves ne doivent pas ignorer la littérature ecclésiastique 5 et cela nous l'accordons de grand cœur. C'est écrit dans le programme que • j'adopte et que je prodairai.
De la défense passons àl'attaque, en montrant que l'Église non seulement ne désapprouva pas la Renaissance telle que M. Fabbé Gaume l'a définie pour maintenir le débat sur son véritable terrain , c'est à dire l'étude des auteurs classiques païens, mais qu'elle l'adopta, mais qu'elle Taida, tout en blâmant ses excès.
D'abord il faut s'entendre sur la date de la Renaissance, sous peine de confondre encore ici les textes et les argu- ^ ments. Je la fais remonter, avec le commun des historiens, au temps de Pétrarque et deBoccace, les premiers auteurs de l'enthousiasme littéraire qui réveilla l'antiquité ; à l'apparition des professeurs grecs Leontius Pilatus, Eraanuel Cbrysoloras» Théodore Gaza, George de Trébizonde, qui
firent refleurir là langue d'Athènes en Itcdie, dès le qualor-- ■ zième siècle; et cette affirmation ne rencontrera pas, je pense, de sérieux contradicteurs. (4)
M. Tabbé Gaume semble retar(Jler la Renaissance jusqu'au seizième siècle *, mais nous lui devons cette justice de penser qu'il ne Ta placée après la prise de Constantinople, ar* rivée en 1453, que pour l'attaquer dans son triomphe. Cependant, comme il s'agit de ses dangers et de ses tendances, autant et plus que de ses effets, qui pourraient être accidentels si de sa nature elle n'était pas mauvaise, il faut la reprendre à son berceau. Anticiper sa date, en suivant la chronologie adoptée généralement, ce n'est pas changer la thèse, c'est l'étendre et la préciser.
Si nous voulions adopter les données historiques du Ver rongeur, ce n'est pas même au quatorzième siècle qu'il faudrait remonter, c'est au douzième, qui s'enthousiasma de la. philosophie païenne d'Aristote ; c'est aux siècles plus reculés encore de Lanfranc, d'Alcuin, de Cassiodore, quiexcilèrent. en Europe des mouvements littéraires analogues à celui qui nous occupe ; ou plutôt il faudrait nier la Renaissance, si par ce mot on entendait une rupture dans l'enseignement, une substitution de classiques, un sommeil universel et complet de ranttquitê païenne suivi d'un réveil proprement dit. Car à n'y eut ni oubli, ni substitution, ni rupture. Prenons donc le mot de Renaissance classique dans le sens qu'on lui donne, ordinairement, et convenons qu'au quatorzième siècte oonn* mença ce mouvement extraordinaire qui ne ressuscita pas l'étude de la littérature antique, toujours cultivée avec plus ou moins d'ardeur et de succès, mais le sentiment du beau littéraire, cette mesure de la pensée, cette élégance dulan-
(1) Humphredus Hodius, De Grœcis illustribus linguœ grœcœ liiterarumque hMmaniorum instauratorihuSf lié. i, Ànte exeidium Congtantinopolis, (Londres, 174 J.)
gage généralement altérées depuis les grands âèdes de Rome et d'Athènes.
La date convenue, Targumentation sera simple. Nous cherchons Tesprit de FÉglise : où se trouTe-t-il plus qu*à Rome, centre de la vie catholique, plus que sur le siège même de S. Pierre, où les vicaires de Jésus-Christ sont chargés de renseignement chrétien? Or ce n'est pas un souverain pontife, ce sont tous les papes qui ont adopté la Renaissance classique, en réprimant ses excès; oui, tous depuis son berceau jusqu'à son triomphe. Si nous prouvons ce grand fait, le débat est fiai. Or, voyez avec quelle facilité il se démontre.
Tous les papes, depuis Innocent VI, qui monta sur le Saint- Siège en 1352, Jusqu'à Paul III, qui convoqua le concile de Trente en i 542, ont pris de préférence leurs secrétaires parmi les littérateurs les plus distingués de la Renaissance classique , leur ont confié la rédaction de leurs brefs et la latinité de leurs constitutions apostoliques adressées au monde chrétien ; donc ils ont adopté la Renaissance classique, son style, sa littérature.
La conséquence est claire, inévitable : tout dépend de la démonstration du fait-, et cette démonstration a été encouragée, reconnue par Benoit XIV, en 4753 , a été approuvée de nouveau par Clément XIV en 4770. Je renvoie donc tout simplement à rhistoire des Secrétaires des Papes y par BuonamicI, faite sous les auspices de ces deux pontifes : elle nous épargne les longueurs d'une dissertation (4). On y verra Urbain V proposant à Pétrarque lui-même la rédaction littéraire de ses bulles , et ses vingt-quatre successeurs
(1) Philippi Bonamicii De Clariê ponti/iciarum qsislolarum seripioribut. (Roms.) Le premKre éditiOB (i7f S) ftit dèdtét k Benoit XIV, la seeonde (4770) à GWaniit XIV : c'est cette dernier» ^ue je ell& Vojrez, en têle de Fonvrage, Ite épitres dèdlcatoiiw et lei approbatieae de# Maltrei du Sacré Pefais.
entourés d'hommes qu'on met au nombre de ceux dont TÉglise, dit-on, rejette la littérature formée sur la littérature des païens. On y retrouvera, parmi ces soixante-dix-huit écrivains que je ne puis nommer ici, bien des hommes doi^t on vient de flétrir l'enthousiasme littéraire et la latinité cicéronienne.
Dans cette liste de secrétaires et de protonotaires des papes figure Pogge Bracciolini, qui a retrouvé douze comédies de Plante, plusieurs discours de Cicéron, Asconius-Pedianus, Silius-Italicus, Valerius-Flaccus, Ammien-Marcellin et les trois grammairiens Caper, Eutychius et Probus 3 et ce restaurateur ardent des lettres païennes prêta sa plume latine au Saint-Siège sous Innocent VII, Grégoire XII, Alexandre V, Jean XXUI, Martin V, Eugène IV et Nicolas V. (1) Léonard Arétin fut secrétaire de trois papes; et cet émule de Pogge traduisit plusieurs Vies de Plutarque, quelques traités d'Aristote, les deux harangues d'Eschine et de Démosthène pro Corona (2). Callixte III , dans un bref de i 456, appelle Nicolas Perotti son cher fils, poète lauréat, son secrétaire et comte du palais de Latran \ or ce secrétaire du Saint-Siège donnait en même temps à Rome des leçons publiques de littérature latine; et les épigrammes de Martial étaient le sujet ordinaire de ses interprétations. (3)
Je pourrais couvrir plusieurs pages de détails semblables \ il me suffira de rappeler ici les noms de François Philelphe, de Laurent Valla, de George de Trébizonde, de Bembo, de Sadolet, et de prier mes lecteurs de confronter les réprobations dont la France vient de retentir avec les approbations que Rome, que le Vatican donnèrent à ces soixante-dix-huit restaurateurs des lettres grecques et latines.
(i) Ibid,, page 195; Biogr, univeu, L 35, page 199. \- (2) Buonamid, page 127; fito^r» univ., t. 6, page 121. G*est Léonard Ârétin, né en 1370, et non le fangeux Pierre Arétin, né en 1Â92.
(5) Buonumicl^ page 155 ; Biogr, univ,, U 23, pages 396 et 397*
. Ici se présente une objection qui nous oblige à porter plus loin la preuve. Soit, dira-t-on, les souverains Pontifes ont adopté le style de la Renwssance-, mais ils ne pouvaient s'en dispenser, quand l'Europe entière était éprise d'admiration pour le siècle d'Auguste. Non, ils n'ont pas approuvé la Renaissance des lettres latines; ils l'ont subie.
Prouvons donc que les vicaires de Jésus-Christ l'ont aidée, l'ont provoquée, l'ont popularisée. Ici les faits seuls, et de grands faits, vont encore parler. Ne rappelons point Léon X : c'est pour ce fils de la maison des Médicis chose accordée, et tellement convenue qu'on lui a reproché son enthousiasme pour le réveil de l'antiquité païenne. D'ailleurs il ne monta sur le trône pontifical qu'en 1513; Constantinople était tombée depuis plus d'un demi-siècle, et la Renaissance était accx)mplie. Attachons-nous à des faits plus frappants par leur date et par leur importance.
Nicolas y est justement compté parmi les plus grands papes. Il prit la tiare en 1447, six ans avant la chute de Constantinople, et mourut deux ans après, en 1 455, du chagrin que lui causa la ruine de l'empire d'Orient. Or ce Vicaire de Jésus-Christ, chargé par le Ciel de l'éducation chrétienne des peuples, n'attendit pas le triomphe des musulmans pour recueillir les trésors littéraires de Byzance, l'héritière d'Athènes et d'Alexandrie; il le prévint, et des vaisseaux partirent, bénits par lui, pour rapporter en Italie ces monuments littéraires du paganisme, qui aujourd'hui vous semblent la perte des nations. Il ne se contenta pas de soustraire à Mahomet II les richesses païennes de l'Orient, il envoya des savants dans toutes les contrées de l'Europe pour découvrir les écrits anciens cachés dans les abbayes.
Ce n'est pas assez : il popularise les auteurs païens en les faisant traduire. Par son ordre Pogge Bracciolini, son secrétaire, traduisit Xénophon et Diodorede Sicile; GeorgedeTrébizonde, son secrétaire aussi , traduisit Platon, De Legibm;
Laurent Yalla, son secrétaire encore, traduisit Hérodote, et reçut cinq cents écus pour sa version de Thucydide. Je passe les traductions de Strabon , de Dion, d'Appien d'Alexandrie, d'Aristote, de Théophraste, commandées aussi par ce pape, et faites encore par ses secrétaires ; j'arrive à VIliade et à VOdyssée. Nicolas V s'entoura de traducteurs d'Homère qui luttaient entre eux à qui rendrait mieux ses vers héroïques grecs en vers héroïques latins^ et lui-même jugeait leurs essais, récompensait leurs travaux. Un seul, dit iEneas Syivius, réussit au gré du pontife, dont le jugement était sévère, et ce fut son secrétaire Horace Romain. Nicolas V avait cette traduction tellement à cœur que pour engager François Philelphe à la tenter, il lui promit, s'il réussissait, un palais magnifique à Rome, de plus une riche métairie dans la campagne romaine, et en outre dix mille écus d'orquiluiseraientpayés dèsqueVIliade et V Odyssée %etaïehi mises dans la langue de Virgile. La somme , en attendant, devait être déposée chez le banquier que Philelphe aurait lui-même choisi (1). Ajoutons un dernier trait à ce tableau de la sollicitude d'un pape pour les belles-lettres et pour les hommes qui réveillaient l'amour de l'antiquité profane. La peste l'ayant forcé de quitter Rome en i 449 et 4 450, il emmena avec lui ses traducteurs, ses copistes et ses relieurs de livres, afin de les soustraire au fléau. (2)^
Ces faits établis, serait-il encore permis de dire : « Notre mère, la mère des nations modernes (l'Église) apparaît ici comme victime; c'est le seul râle qu'elle joue à la Renaissance? » Donner ce rôle à l'Église serait donner aux vicsaires de Jésus-Christ celui de prévaricateurs. Or, l'autour
(1) Buonamici, pages 157 et 16&.
(2) Voyez tous ces détails dans Novaes, Elemenii délia itoria de'Sommi Poniefici, t. 5, pages 167 et 168 (3'^ édiUon, Rome, 1821) ; dans Baronius, ad an. 1453, $ 23; dans Ciacouias, Vitœei resgesiœ Pontif. Roman,, 1 11, page 9$S E. (Rome, 1677.)