TROISIÈME PARTIE
ÔRlîÂlIfâATlCni DES ÉTUDES PROFESSioRN ELLES ET DBS ÉttDES èLÎÉStQfJES ; LEUR MtTVELLE DÉPERDARCR.
Puisque, d'un côté, dans réconomie de renseignement catholique, la prospérité des études classiques est d'une importance suprême-, puisque, d'un autre côté, ces études sont aujourd'hui plus faibles dans la plupart des contrées catholiques que dans les contrées protestantes^ il est d'abord manifeste que le zèle du Catholicisme devra se préoccuper avant tout de la restauration de ces études. Mais il est évi- Aerfl aussi qu'après avoir satisfait aux exigences littéraires du pays et de l'époque nous devrons songer activement à l'apostolat des sciences mathématiques et physiques , en ouvrant des écoles spéciales où la Religion sanctifiera le berceau des générations scientifiques qui, depuis un demisiècle, échappent presque partout à son influence.
Ces deux conclusions pratiques sont la conséquence immédiate des exigences du présent et des leçons du passé. Leur développement successif donnera lieu à d'utiles et nombreuses remarques : commençons par les études scientifiques et professionnelles.
Je crois avoir suffisamment démontré les exigences de notre époque, adonnée, plus qu'aucune autre, aux sciences
mathématiques et physiques. Il ne s'agit donc plus de déU*^ hérér im la nécessité où nous nous trouvons de prendre part, autant qu'il nous sera possible, à un enseignement indispensable, qui peuple nos armées, nos flottes, nos académies, nos amphithéâtres, nos laboratoires, nos ateliers et nos manufactures. Mais il faut calculer nos ressources actuelles pour voir si l'entreprise est possible ; puis prévoir le succès; en cherchant, les garanties de l'avenir dans rext>ériencè dtipaâsé-, et assigner enfin à notre zèle les limites ^'il ne pourrait dépasser sans nuire aux intérêts de l'Eglise et de la France.
La première question à résoudre est donc celte de la possibilité. Or, elle lîe peut dépendre que de deux choses : premièrement de la difficulté de l'entreprise, qui t)ourràit être au dessus de nos forces présentes; secondement, de sa con. venànce morale pour le clergé, qui, depuis cinquante ans, est à peu près étranger à l'enseignement scientifique et professionnel.
La difficulté de l'entreprise n'est pas grande , de quelque côté qu'on l'envisage. Car le degré du savoir nécessaire à un boii professeur de mathématiques et de physique, n'est pas au dessus d'une portée commune, et n'exige pas de longues années. Cherchons dans lès rangs du Catholicisme, et nous trouverons parmi les prêtres et les laïques religieux un nombre d'hommes suffisant à nos premiers essais que la prudence ordonne de circonscrire -, et si les hommes capables de cet enseignement manquaient aujourd'hui aux exigences de notre zèle, nous les aurions bientôt formés.
Pour faire un grand géomètre, il faut sans doute du génie, comme il en faut pour faire un grand orateur et un grand poète; mais pour un bon professeur de sciences exactes, il faut une somme de talents naturels et de connaissances acquises beaucoup moindre que pour un professeur dé belles-lettres. L'éloquence et la poésie exigent une
âme complète, de rintelligeiice, de la sensibilité, de rimàgination, et, en outre, des connaissances littéraires, historiques et philosophiques fort étendues. L'algèbre et la géométrie, dans leurs cours ordinaires, ne demandent que de la pénétration et de la justesse ; et leur science peut se borner à la connaissance des formules et des démonstrations usitées et renfermées dans quelques traités.
Non seulement renseignement des mathématiques ne réclame pas des hommes de génie, mais il est reconnu par l'expérience que, pour préparer des élèves aux examens qui ouvrent les écoles militaires, il faut par dessus tout des hommes méthodiques, et pour ainsi dire des répétiteurs de la science d'autrui, qui, strictement attachés aux démonstrations et aux formules adoptées, réussiront d'autant mieux qu'ils seront plus simples dans leurs expressions sues d'avance, plus invariables dans leurs preuves communes à tous les mathématiciens, plus circonscrits dans leurs thèses fixées par les programmes officiels. Cet enseignement, qu'on me pardonne le mot, est mécanique en quelque sorte; le talent y est dans la précision 5 et le zèle peut y exiger l'oubli de soi-même. J'ose prédire aux écoles catholiques qui tenteront ces cours préparatoires, qu'elles auront plus souvent à se repentir de n'avoir pas modéré l'ardeur des maîtres d'un talent supérieur à leurs classes que d'avoir trop encouragé les hommes positifs dont l'ambition est de tendre sûrement et incessamment au but par une marche simple, par une voie commune et presque routinière.
La possibilité de l'entreprise ne saurait donc être mise en doute. Nous trouverons dans la Religion le courage et les forces que des intérêts moins relevés donnent à tant d'autres. Le zèle groupera les hommes qui sont actuellement capables de cet apostolat du Christianisme par la science; le clergé demandera le concours des pieux laïques;
et si, dès le début, nous ne pouvons lutter contre des institutions où tout se trouve, excepté l'enseigriemenl chrétien i nous commencerons modestement , plus préoccupés de la valeur de nos écoles que de leur nombre. .
Le zèle du Catholicisme a inspiré et soutenu , dans ces dernières années, des efforts au dessus de ceux que la Religion demande dans les écoles scientifiques secondaires. L'Ecole des Carmes, sous le patronage de M^r rarchevôque de Paris, n'a-t-elle pas osé rivaliser avec l'Ecole Normale pour la licence et pour le doctorat ès-lettres, pour le baccalauréat ès-sciences mathématiques; et le succès ne couronne4-il pas la hardiesse d'une entreprise où la science littéraire et le dévouement religieux se sont unis pour donner un noble et puissant exemple? (1)
De la difficulté passons à la convenance. Il serait absurde sans doute de demander si l'enseignement des sciences mathématiques et physiques répugne à la dignité du sacerdoce, quand ces sciences demeurent isolées dans les hautes théories du savoir , ou lorsqu'elles éclairent les professions libérales : mais le clergé peut-il descendre avec elles à tous les degrés de l'enseignement professionnel, en ouvrant lui-même des cours pour les élèves qui se destinent au commerce, à l'agriculture, à l'industrie? Le socialisme nous a menacés de rendre la France industrielle, afin d'exclure
(1) En six années TEcoIe des Carmes a fait recevoir vingt-six licenciés ès-leUres, deux docteurs ès-lettres et quatre bacheliers ès-sciences matliéraatiquesket physiques. Sur quarante à quarante-cinq candidats qui se présentent, à chaque épreuve de licence, k la Faculté de Paris, cette école a obtenu^ une fois la première place, deux fois la seconde, et cinq fois la troisième. Dix-huit mois sont ordinairement consacrés à la préparation de cet examen : cependant cinq ecclésiastiques Tout subi après dix mois d'études. L'Ecole des Carmes est aussi destinée aux jeunes gensqui se préparent aux examens de TEcole Pclytechnique, de TEcole de Saint-Cy , de TEcok* Centrale, de FEcole de Marine, etc^D'autres élablissements ont fait des essais analogues, que le succès a couronnés.
les prêtres de se$^ écoles, attendu qu'ils ne sauraient ni lever un plan ni forger un clou. Mais le grand S. Paul sut coudre, et passa, au milieu des artisans de Jérusalem, d'Athènes et de Rome, une partie de ses journées apostoliques, se faisant tout à tous, fabriquant des tentes aux heures du travail, et prêchant dans les synagogues aux heures de l'instruction et de la prière.
Quand l'Eglise a-t-elle dédaigné l'apostolat de la science appliquée aux besoins des sociétés temporelles? Elle envoya ses apôtres en Chine, et ses apôtres mathématiciens s'y firent non seulement astronomes, mais aussi peintres, architectes et mécaniciens, amenant les peuples à l'EvangUe par les arts et par l'industrie. Elle envoya ses prêtres dans les forêts du Nouveay-Monde, et ils s'y firent agriculteurs et chefs d'ateliers pour y fonder des sociétés d'hommes et de chrétiens. Ses missionnaires aujourd'hui ne tentent-ils pas encore ce que firent leurs devanciers, apprenant aux sauvages à devenir laboureurs, maçons, tisserands ? Ne travaillent-ils pas à couvrir l'Algérie de colons chrétiens et laborieux, auxquels ils donnent pour devise : Cruce et aratro? {\ ) En France l'Eglise n'a-t-elle pas béni, encouragé ces nom-, bréuses écoles où les enfants du peuple apprennent à la fois le catéchisme et ces éléments de la science que réclament leurs destinées sociales ? Bénirait-elle moins le clergé s'il unissait ses efforts à ceux des laïques pieux et savants pour fpire dans les ateliers des beaux-arts, dans les laboratoires des sciences physiques , dans les écoles secondaires du commerce et de l'industrie, ce que les frères des Ecoles Chrétiennes font depuis longtemps 4ans les école§ primaires?
(1) Au moment même où j*écris ces lig^nes, au mob de juillet ib52, le P. Brumauld, qui, depuis dix ans, élève à Ben-Aknoun et à Bouffarik une colonie de jeunes agriculteurs , part pour Alger à la tkie de cent nouveaux enfants que le gouvernement et la ville de Paris lui ont confiés.
Le clergé ne pourra paa, ne devra pas tout faire : son zèle n'est pas exclusif. Il cherchera partout des collaborateurs qui, partageant sa pensée, travailleront avec lui ou à côté de lui; et la rivalité sera celle d^hommes s'encourageant au même but, avançant un intérêt commun par une communauté d'efforts et de bienveillance.
Il,
L'entreprise est possible ; prévoyons le succès.
La France catholique n'oubliera pas son passé : ce n'es( pas la première fois qu'elle essaiera ce genre 4'apo8tolat. Cherchons donc dans l'histoire des leçons et des espérances qui vont même dépasser le but que nous avons montré jusqu'ici. Car si le succès qui couronna les efforts de nos prédécesseurs récompensait un jour les nôtres, nous pourriops non seulement replacer la Religion dans les gymnases de la science , mais aussi la remettre en honneur dans les académies.
Examinons d'abord les anciennes écoles scientiOques et spéciales que les Ordres religieux présidèrent; et bornensnous à la France, qui seule nous occupe ici.
L'école militaire de Brienne était tenue par les Minlmds ; Napoléon Bonaparte y fut élevé, et Pichegru y fut son répétiteur. '
Le collège de Sorèze était une abbaye royale de bénédictins. Le programme des exercices de ce gymnase pour l'année iTli, parmi les nombreux élèves quil indique, en montre quatre-vingt-quatre instruits au manierne^t des arnm\ et douze d'entre eux ont le titre d'officiers. On y trouve un manège, une école d'escrime, des cours où l'on traite de la forlification, ^e V attaque et de la défense des places, de la fortification, attaque et défense des poffes , ie taqtique.
d'ordre de bataille, des retraites, des marches, du passage des défilés et des rivières, des évolutions, feux, ruses, quartiers d'hiver, de guerre défensive, de castramétation. Les élèves destinés à la carrière des armes avaient des maîtres d'italien, d'anglais et d'allemand. Joignons à cela des cours d'arithmétique, d'algèbre, de géométrie, de mécanique, de physique, d'histoire naturelle et même d'agriculture, où l'on parlait de la nature des terres et des engrais, de défrichements, de dessèchements, d'arrosements, du choix des semailles, des maladies des plantes, etc., et nous conviendrons que Sorèze, sous les Bénédictins, était tout ce que sont aujourd'hui nos écoles militaires et professionnelles; qu'on n'y pouvait regretter qu'une chose, à savoir la réunion de tous les enseignements dans une abbaye encyclopédique. (4)
Les Bénédictins avaient quatre autres écoles militaires à Tiron, à Rebais, à Pont-le-Voy, à Beaumont, où le célèbre Laplace fut élève et professeur. Les Oratoriens qui, après la suppression des Jésuites, eurent cinquantenleux collèges en France, dirigèrent aussi trois écoles militaires à Vendôme, à Efflat, à Tournon. Les chanoines réguliers du Sauveur tinrent celle de Pont-à -Mousson. (2) Manquant de détails sur la première origine et l'ancienne direction de
(1) Lettre (Cun professeur, Sur V éducation publique, au sujet des
esBercices de l'Abbaye royale de Sorèze, Troisième partie, pages 130-136 ; citée plus liant, page 16.
(2) Règlement du 28 mars 1776, et décL du 1*' février. « Les élèves jeunes gentilhommes seront répartis à l*avenir dans les dix maisons snivantes que sa majesté a honorées de son choix, savoir:
tes collèges de Sorèze, Tiron, Rebais, Beaiimont, Pont-le-Voy, tenus par les Bénédictins (dans les diocèses de Lavaur, Chartres, M eaux, Lisieux, Blois) ; le collège de Brifnne, tenu par les Minimes (dans le diocèse de Troyes) ; les collèges de Vendôme, Efiiat, Tournon, tenus par les Oratoriens (dans les diocèses de Blois, de Clerroont, de Valence); le collège de Pont- à - Mousson (diocèse de Toul), tenu par les chanoines réguliers du Sauveur. Recueil générai des anciennes lois françaises; Régne de I^ouis XVI, i505. (Paris, 1S26).
cescoUéges sanctionnés et organisés par édit royal en 4 776 , je passe à des établissements dont on me pardonnera d'avoir mieux étudié Thistoire.
En France, la Compagnie de Jésus, avant sa suppression, avait plusieurs écoles spéciales pour les carrières scientifiques. A Caen elle avait une école de mathématiques, fondée par Louis XIV. et qui, en 4667^ comptait plus de quatre cents élèves. A Brest et à Toulon, elle avait des écoles royales de marine, fondées par Louis XIV aussi-, là se formaient les aumôniers de marine, qui n'étaient pas jésuites, et les jeunes gens destinés à devenir officiers sur nos vaisseaux de guerre. La Rochelle, Nantes, Marseille avaient aussi des écoles de marine dirigées par les mêmes religieux; et toutes ces écoles étaient des écoles spéciales, telles que nous les entendons aujourd'hui, et non pas des collèges. (4 ) C'est à Marseille que le P. Esprit Pezenas,' né à Avignon en 4692, fut professeur royal d'hydrographie et de physique de 4728 à 4749, et composa, en 4733, ses Eléments du pilotage-^ en 4744, sa Pratique da pilotage \ en 4749, sa Théorie et pratique du jaugeage des tonneaux. Il s'adonna ensuite aux observations astronomiques, et il publia, en
(1) rai sous les yeux les anciens Catalogues^ des provinces es France et de Lyon de la Compagnie de Jésus, depub 1754 jusqu*à 1761 ; les gymna« ses littéraires où se faisaient les classes de grammaire, dliumanîtés, de riiéCorique, de philosophie, de mathémaUqueset de physique, gymnases qui correspondaient à nos lycées, y sont appelés collèges, eotlegium : les écoles de marine y sont nommées séminaires, suivant Tancienne acception de ce mot indiquée par son étymologie, Seminarium Brestense^ Seminarium regium Telonense, A Nantes et à Marseille œs écoles de marine étalent annexées aux maisons dites résidences. Je fats cette remarque poar montrer que les Jésuites avaient soin de ne pas réunir sous le même toit les études classiqui^ et les études professionnelles. Cette séparation c$t surtout frappante à Marseille, où ils avaient un collège avec un cours de physique, et une résidence avec un cours d*hydrographie, dont le P. Esprit Pezenas fut à la fois supérieur et professeur de 175^ à 1761. Trois professeurs de mathématiques lui étaient adjoints.
1766 $on ^^trcinamie ^s marins. Ce8t a Toulon que le p. 4ean-^acque$ du Chatellard pa^sa trente-trois ans dan$ une classe de marins, et publia pour eux son Becueil des traités mathématiques à tusage de Messieurs les Gardes de la marine. C'est à la même épole royale de Toulon que proles^a \e f. Paul l'Hoste, après avoir accompagné, pendant douze ans, dans leurs expéditions navales, les amiraux d'Esfrées et de Tourville et le duc de Mortemar. Il fonda par ses écjrits la tactique navale en France, où le dix-septième siècle étudia ^onJlecueilde mathématiques les pius nécessaires à pn officier, ses Traités de la construction des vaisseaux et des évolutions navales. Une traduction abrégée de ce djBfnier ouvrage fut longtemps le manuel des écoles dans les ports de la Grande -Bretagne; les marins rappelaient le livre du Jésuite. (1 ) Le P. Yves de Valois, professeur d'hycîrographie à La Rochelle, écrivit en 4735 un Traité du pilotage; en 1 747 des J^ntretiens sur les vérités fondamentales de la Beligion pour rinstruction des officiers et gens de mer] et en < 751 , des Entretiens sur les vérités pratiques, 4 Tusage des marins encore.
Ces boinmes voués à renseignement des sciences n'eu-
(i) La mémoire du P. THoste est encore célèbre ^an$ les annales de lu marine par son défi avec le maréchal de Tourville : ramiral et le ^omçtte firent construire chacun leur frégate de même longueur, même largeur et mC-me creux; mais la connaissance pratiaue du matin remporta si^r la théorie du professeur. André-François Boureau-pesjandfes, comuiissaire |g;énéral ^e la marine à Rqchefort et à Brest, qiii rapporte fort au long cette anecdote d'ans une lettre citée par le Journal de Trévoux ( mars 4747» ppge À22 et suivantes), ajoute , il est vrai, a que les meilleurs ouvriers, les meilleurs bois, les conseils donnés et reçus à propos furent le partage du maréchal, tandis que le géomètrej laissé à lui-même, souffrait des retardements et des contradictions inévitables. Outre' le P. THostè» ^\l le même écrivain, il y a encore eu à Toulon le P. Laval , excellent astronome et qui a beaucoup perfectionné la théorie des réfracUons du soleil. Pour le port de Brest, on y a yu successivement les PP. Toubeau, de La Maugeraye et Lebrun, yysi été Ué d*une étroite amitié av^ cç der* nier, et je puis dire de lui sans flatterie: Quando uHum invenient parem?»
blmen^ 9m qu^vant {911); i}$ étaient ppê^eti^ e( 9S^{fi^||* S'ils formaient des officiers de terre et de mer, c'était poi|f leur apprendre à adorer le Dieu de^ batailles et d^s ten^pétes. Condé qui, à Roproi , fléchit le gpnou pour re)i4i'ea)i Dieu des armées la gjoire qu'il liji envoyaif, avaJJ; été initié à la science des combats en apprenant le catéchisme. Qx^ raconte qu'un frère coadjutpur ^\x cojlége de Bourges, nommé Dubreul, lui enseigna }es premiers éléjpents de l'art 4es r^trancl^ements et des fortifications.
Pes gymnases allons aux académies. Nous y ret^ouyeropf te zè)e du Çhristianisij^e jusqiie dans les plifs l}8futes rpgipni^ jlîi savoir.
I)aiis toutes ces écpjes scientifiques secondaire^ qiie noufi[ avons citées, le professorat et l'étude avaient fo]rmé des \m^r mes du premier mérite. Parcourez }es annales de la science, et vous verre? partout le clergé et les ordres religieux ijaplés m^ grands tr^va^ à]x calpu) , ap^ découvertes de Castronpmie et de la physiipe. Le pli|s célèbre astronom^ qu'ait eu notre Académie des $(âences à soi^ origine, ep 4666, ét^i( un prêtre, JfeaP Piicar4 , priei^r de Rillé, en Anjou \ et c'esf ce prêtre qpi iRvep)4 m perfectionna plusieurs fies instruments qui ont servi à l'pbseryatoire de Paris, l) a pii« soq pon} à la tête des cinq premiers volumes de la Comamano^ des temps; il calcula le premier «ivec exactitude, ep {§^9 ^t 4670, la longueur d'un degré du iaiéri4iep terrestre (4). Montucla, dans son Mjstom des MQthémQUwes, poQua^ les Jésuites qui sévirent la science ^sjk^ Ipurs observée toires, à Lyon, & Avignon, à M^rseÙle, à Brest et ()ani plusieurs collèges de cette Société qu'il dit ^^i?<m^ ef crmllement traitée (S). Mersenne, qui, dans 90Q P^Yr|lg9 de YM^rmom univers^tk, soumit la musique m P«l»u}» ep
(i) Montuda, Bistoire de$ vu^tkémafique»^ tom« ^y p9fes 57i et ^72 ; Bîoffr» univerê, • . c . ;.
(S) md., toin. IV, pages 947 «948.
donnant la géométrie des sons, qui fit ou hâta la découverte de la cycloïde, était un religieux minime, condisciple de Descartes à La Flèche, et depuis rival et ami de tous les savants calculateurs de son époque. Il provoquait, par sa correspondance européenne, l'activité de tous les géomètres avec une ardeur qui fit de sa cellule le centre des investigations scientifiques. Il s'occupait en même temps d'Ecriture sainte, de théologie et de philosophie morale.
Un mathématicien, au siècle de Pascal et de Descartes, était un homme complet; nous le verrons bientôt avec plus d'étendue : j'en fais dès ce moment la remarque, parceque le sacerdoce, en portant les connaissances théologiques, philosophiques et littéraires dans l'étude des sciences mathématiques et physiques , força les géomètres et les physiciens à asseoir leur doctrine sur de plus larges bases ^ et je ne doute pas que le clergé, s'il se mêle encore à leurs travaux, ne les oblige une seconde fois à étendre leur savoir.
Il est inutile d'énumérer les ecclésiastiques et les religieux de tous les Ordres qui, dans les anciennes académies de la France, hâtèrent le progrès des sciences exactes. Il nous suffira de jeter un coup d!œil sur les fauteuils de rinstitut. L'Académie des sciences, fondée à Paris en 4666, fut renouvelée en 4699, et, dès cette première époque, trois ecclésiastiques sont assis parmi ses membres : l'astronome Jean Picard, que nous avons déjà nommé, Jean Gallois, géomètre, et Jean-Paul Bigoon, fondateur du Journal des Savants, <iui, de plus, fut reçu à l'Académie française, le i% janvier 4673, le même jour que Fléchier et Racine. De 4700 à 4774, la présidence, annuelle de l'Académie des sciences fut vingt-six fois déférée à des ecclésiastiques, éve* ques ou simples prêtres ou même religieux. Dans ce même intervalle, le clergé eut, en outre, vingt-deux fois l'honneur 'delà vice-présidence. Les membres correspondants de ce Corps célèbre furent souvent pris dans les écoles ecclésias-
tiques, dans les abbayes, dans les collèges tenus par des religieux, dans les missions : j'en reconnais cinquante-cinq, dont trente-trois étaient Français, et vingt-deux étrangers. (4) Rappelons-nous que notre siècle a vu un prêtre assis à l'Institut, Hauy, l'inventeur de la cristallographie 5 que, dès son début dans la science, ce modeste et pieux professeur vit Laplace, Lagrange, Lavoisier,. BerthoUet, Fourcroy, Guy ton de Môrveau assister aux leçons où il appliquait la géométrie à la structure des minéraux ; et qu'en 4783, lorsque l'Académie des sciences lui ouvrit ses portes, il voulut siéger en soutane au milieu de tant d'hommes qui ne la respectaient plus. (2)
Pourquoi donc le clergé de France ne reprendrait-il pas, dans les sciences exactes, une position que le malheur des temps lui a fait perdre ? La Religion gagnerait infailliblement à cet apostolat, qui lui soumettrait ces sul>]imes régions où l'orgueil du savoir oublie Dieu dans ses œuvres, ne voit plus la sagesse éternelle dans ses effets. Les maîtres de la science, devenus plus modestes, se hasarderaient moins souvent à contredire Moïse et les Apôtres.
La foi peut se passer des splendeurs de la science humaine^ les négations de la géométrie et de la physique ne sauraient l'obscurcir : mais n'avons-nous pas vu, depuis soixante ans, des croyances faibles s'alarmer des nuages passagers que les découvertes modernes jetaient sur les traditions antiques? Les sciences exactes proclament les
(1) Voyez le Tableau chronologique de l'ÀeadéfàU royale deê êcUneeê de Parié depuiê êon éiabli$$ement en idWJuêqu'eniTJk»
(2) A cekte époque de légèreté et d*irréli|^, quelqueft-am des anis du savant prêtre craignirent que soa costume ecclésiastique ne lui fit perdre les suffrages dus à son mérite : mais pour le résoudre à le quitter il fiillut qu'ils appuyassent leur conseil de Tavis d*un docteur de Sorbonne. Les anciens canons sont très respectables, lui dit ce doetenr; nais en ce monent ce qui importe, c'est que Toussoyeide TAcadéiiiie, Biogr. UnUrerêf^ ëupplémenU
te^feèS Ûé IH nattiré, et les slmi)ii(lehl pour arrive^ à tiné Mè'è iiiiiqùe, éfcsoltie : l'âihéiémè Serait fieiireui d'éxplîqiier pM ià lé indnde loiit entier, sans recourir a Fintelligence Snpfêtrie et libre qui l'a créé et qui, sans efi faire partie, le gouverne. N'est-il donc pas à désirer que l'Eglise fournisse atix investigations de la science humaine des hommes supérieurs qui rappellent à cette science orgueilleuse que le Dièù dé la foudre est lé Dieu du Sinaï, que le Seigneur des àâtres et des mondes est celui du Calvaire ? Commençons |)àr les gymnases de la science, et le professorat, comme autrefois, pourra nous mener plus haut.
té passé nous a légué trop d'encouragements, l'avenir qui s'ouvre à notre zèle nous sollicite par trop d'obligations et d'espérances, pour que le clergé, s'aidarit du concours deà laïques savants et chrétiens, ne se livre pas avec cœur au rétablissement du Christianisme dans les gymnases et lès académies. Si quelque chose est à craindre, ce n'est pas l'inertie. Né setàit-ce pas plutôt cet excès d'ardeur qui souvent précipité le début des grandes entreprises, et qui exagère leur importance? Prenons gardé de donner aiix études mathématiques et physiques une valeur outrée, à leurs applications industrielles un développement sans mesure, à leurs écoles un isoleçient prématuré ou une prépondérance dangereuse. Ce serait à la fois contrarier l'esprit du Christianisme , abaisser le génie de la Frmice , rétrécir te science elle-même, Sacrifier imprudemment le premier, le plus important objet de notre mission, la restauration des études classiques. Démoiitfons successivement ces quatre dangers.
CotMïïênçcmâ pat celui du matérialisme.
Les belles-lettres et les beaux-arts mènent à Tidéaî,
éclair de l'infini, vestibule des clartés célestes; les sfeielieêé inattiéinatiques et physiques, par leurs applications matérielles, tendent aux jouissances terrestres; et le Cbristia- Bisme n'est pas là. Il yeut que la science soit tine ascensioii de rame à Dieu ; il aime ces investigations qui nous élèvent aux spIeMeurs de l'idée , aux magnificences du vrai ; mais lorsque la science, au lieu de conduire au ciel, ramène à la terre, ne nous fait plus vivre de la vie de l'âme, se dévoue aux jouissances des sens, elle devient corruptrice, et la Heligioti du Dieu couché sur la paille et crucifié la redoute. Qiie la science pourvoie aux nécessités du corps , soulage l'exil d'ici-bas, perfectionne les instruments d'une existence laborieuse; elle sera bénie par le Verbe incarné qui voHa sa gloire dans l'atelier de Nazareth , et nous apprit à vivre du travail de nos mains. Son Evangile a des bénédictions pour la mortification des sens ; fl n'en a point pour leurs voluptés. Il a recommandé la pauvreté, condamné les excès de l'opulence : entre les exagérations du bien-être et sa doctrine, l'antagonisme est indubitable. Plus un peuple est iîhrétien, plus il est austère et contemplatif.
Le tieuple hébreu, que la loi du Sinaï n'avait pas encore soumis aux renoncements et aux privations de Bethléem, aux sacrifices du Calvaire , avait des bénédictions terrestres que nous n'avons plus. Voyez cependant avec quelle énergie la Sagesse éternelle le rappelait, par la bouche de ses prophètes, à la vie contemplative que l'avidité du lucre lui Haisait oublier dans ses métairies et ses ateliers. (4)
« La science du sage s'acquiert au temps du repos; et se soustraire à l'agitation des affaires, c'est ouvrir son âme à la sagesse.
« De quelle sagesse pourra se remplir l'homme qui, la main sur sa charrue, met sa gloire dans l'aiguillon et dand
<l) Bcckêiaitici XXXVIII, 25-90. Voyei Cornelinê a Lapide.
Tardeur quUl imprime à ses bœufs, qui n'a de pensées que pour leurs labeurs , d'entretiens que sur la manière d'élever ses jeunes taureaux? Tout ce qu'il a de cœur, il le mettra à retourner ses sillons, et ses veilles seront pour engraisser des génisses.
« Par là pèche aussi l'ouvrier qui, travaillant le bois, consacre à son œuvre la nuit comme le jour -, l'ouvrier qui , lorsqu'il grave, n'a de soins que pour varier ses ciselures. Tout ce qu'il a de cœur, il le mettra à reproduire son modèle, et ses veilles seront encore pour perfectionner son travail.
c Par là pèche aussi l'ouvrier en fer assis près de l'enclume, et considérant le métal qu'il met en œuvre. La vapeur du feu dessèche ses ciiairs^ il lutte avec la chaleur de sa fournaise. La voix cadencée du marteau frappe sans cesse son oreille^ et son œil est fixé sur le modèle de l'instrument qu'il façonne. Tout ce qu'il a de cœur, il le mettra dans l'achèvement de son ouvrage , et ses veilles seront encore pour l'embellir et le parfaire.
« Par là pèche encore le potier assis auprès de son argile et tournant sa roue avec ses pieds. Il est dans une sollicitude continuelle pour son vase, et tous ses mouvements sont calculés. Son bras façonnera la boue, et il inclinera vers ses pieds son buste vigoureux. Tout ce qu'il a de cœur, il le mettra à perfectionner son vernis, et ses veilles seront encore pour nettoyer son fourneau.
« Tous, ils ont mis leur espérance dans l'industrie de leurs mains, et chacun d'eux dans sou art a du savoir. Sans ces hommes, nulle cité ne serait bâtie... Mais ils n'entreront point dans les conseils publics; ils ne s'assiéront point sur les sièges des juges*, ils n'auront point l'intelligence des lois ; ils ne publieront point les règles de la morale et de la justice; on ne les trouvera point approfondissant les secrets des sages. Toute leur mission est de conserver les œuvres du temps-, et tous leurs vœux au Ciel sont pour la réussite de leurs industries. »
Si la Sage^e éternelle blâma Texcès des préoccupations industrielles et terrestres dans une nation où les récompenses de la terre étaient promises à la vertu, dans des ateliers où Ton priait encore, mais trop peu , dans une société où rétude des lois et des prophètes ouvrait seule la porte des conseils publics, des délibérations politiques et judiciaires, peut-elle sourire au développement d'une industrie sans mesure qui pousse un peuple chrétien aux voluptés de la vie; qui bannit la contemplation et la prière de ses manufactures sans repos ; qui souvent ouvre ses assemblées législatives et judiciaires à des hommes dont le cœur est dans le lucre, la sagesse politique dans Téconomle du bien-étref, le seul mérite dans les services rendus au perfectionnement de la matière?
Reconnaissons donc, en premier lieu, un antagonisme d'idées et d'intérêts entre l'esprit industriel qui bâtit la cité dif monde, cité voluptueuse, et le génie chrétien qui bâtit l'austère cité de Dieu. Aux limites de ces deux cités, c'est à dire dans la région circonscrite par les nécessités de la vie et par la tempérance des joies terrestres, il peut y avoir communauté d'efforts : au-delà, toute fusion est impossible^ et si le zèle chrétien pénètre dans les ateliers du bien-être qui n'est pas chrétien, ce ne peut être que pour y porter la modération de TÉvangile.
Reconnaissons, en second lieu, qu*un développement im^ modéré non plus seulement des applications de la science à l'industrie , mais des études scientiflques elles-mêmes et dans leurs investigations les plus pures, abaisserait le génie de la France. Je ne dirai donc pas simplement qu'une nation qui tombe des hauteurs de l'idéal et de la poésie des arts aux travaux mécaniques, aux spéculations mercantiles,
perd de sa dignité à mesure que sou industrie l'absorbe ; allons plus loin, et ne craignons pas d^affirmer que son génie s'abaissera s'il cherche sa principale grandeur dans le développement des sciences exactes, quelque vaste que soit leur domaine, quelque radieux qu'en soit le sommet.
L'éducation littéraire, nous Favons déjà remarqué, cultive toutes les acuités de l'âme^ les mathématiques en négligent deux , la sensibilité et l'imagination, qui font les orateurs et les poètes. L'intelligence elle-même acquiert moins d'ampleur à l'école des géomètres et des algébristes qu'à celle des littérateurs philosophes. Les premiers ne sont que logiciens étroits, parcequeleur méthode est étroite; ils n'ont, eu vertu de leur culture, ni métaphysique, ni morale, ni théologie, ni science historique -^ ce sont des âmes incomplètes ] et le peuple où ces esprits subtils, mais amaigris, viendraient à prévaloir par leur nombre et par leur influence serait un peuple sans poésie, sans éloquence, et rétréci même dans le domaine de la philosophie.
La France a passé par Tère des mathématiciens : quel mouvement poétiquç. lui ont-ils imprimé? Quelle philosophie lui ont- ils donnée? Us ont fait descendre le génie français dès hauteurs du beau aux exigences de l'utile, qui mesure aujourd'hui notre poésie. Us ont bâti des manufactures, tracé des chemins de fer, emprisonné la vapeur avec précision et économie. Us ont été jusqu'à calculer les beauxarts, et ils tendent à remplacer le génie de Thomme par d'ingénieuses machines qui brodent nos étoffes, qui dessinent nos portraits et nos paysages. Tout cela est merveilleux; mais ce n'est pas la poésie, fille de l'imagination, qui se joue dans les créations libres, qui aime le spontané, qui Fève les magnificences. Une nation poétique n'est pas peuplée de spéculateurs. La Hollande n'est pas la Grèce.
Si les beaux-arts ont repris quelque essor en France depuis le règne des algébristes et des géomètres, c'est' en
dehors de leur mécanisme. Mais leurs spéculations scientifiques ont- elles mieux servi notre philosophie? Parqués dans leurs calculs, ils n'ont vu au-delà que négation et doute. Le jour de leur flambeau ne va pas jusqu'au monde des esprits; il n'éclaire que celui des corps 5 et plutôt que d'avouer son insuffisance, là où ils cessaient de voir, ils ont souvent proclamé le néant. Je ne prétends pas dire que le matérialisme et l'athéisme sont la conséquence de leurs investigations ; j'affirme seulement que pour arriver à Dieu, à la connaissance des esprits, de leur essence et de leurs destinées, que proclament la foi et la raison, il faut chercher des lumières hors des sciences mathématiques et physiques, et que par conséquent ces sciences ont en philosophie une action extrêmement circonscrite.
Reconnaissons donc, en troisième lieu, que faire à ces sciences une existence à part, isoler leur enseignement de l'enseignement littéraire et philosophique, qui le complète, serait à leur désavantage. C'est, d'abord, la conclusion immédiate de nos réflexions sur leur culture insuffisante aux facultés de l'àme, et qui tend à l'exagération d*une logique rétrécie. Mais faisons un pas de plus en montrant que la géométrie eUe-méme perdrait à se concentrer dans ses propres études.
Toutes les sciences sont sœurs, et s'aident mutuellement: il y a même parenté d'origine et communauté de ressources entre les sciences et les beaux-arts, dont les belles-lettres font partie. Je ne prouverai pas un axiome; contentons-nous de l'appliquer à la thèse présente.
Qu'y a-t-il de plus intimement uni à la géométrie que la méthode géométrique, qui tire les conséquences d'un premier principe, les déduit les unes des autre», et les coor-
donne entre elles? Cette logique du géomètre est aussi celle du philosophe et de l'orateur lui-raêrae {i). Rappelonsnous qu'autrefois réloquence étudiait la géométrie. Mais si Démosthène et Bourdaloue, Aristote et Descartes eurent besoin de la méthode d'Euclide, Newton eut besoin des inspirations de Pindare : il n'eut pas créé sans cela. L'invention appartient à la poésie, elle a ses illuminations subites et son enthousiasme. La marche du géomètre créateur n'est pas par déductions calculées; il va par bonds, et sa science alors est de l'intuition toute spontanée. Il faut, en outre, que son œil plonge dans le monde des possibles; et c'est la métaphysique qui l'ouvre. Il faut aussi que pour ne pas heurter contre l'absurde, en se jetant au-delà eten dehors du vrai, il sache les bornes imposées à sa raison par les vérités révélées ; et c'est la théologie qui les enseigne. La géométrie a donc aussi besoin de la connaissaiice de Moïse. Athée et déiste, elle est incomplète, et par là même exposée à la fausseté.
Il fut un temps où cette parenté des sciences entre elles et des beaux-arts avec les sciences fut admirablement comprise -, ce fut le temps de Galilée, de Pascal, de Descartes, de Leibnitz, de Newton, de Laplace, d'Ampère , qui le termine. Voici comment un homme de cette époque, le biographe de Montucla, jugeait, en 4800, l'enseignement classique dans l'intérêt même des sciences exactes. « De nos jours,dit-il, on ne voit dans les anciennes études que le laborieux sacrifice des premières années de l'homme à l'acquisition exclusive du grec et du latin. Pourquoi ne pas ajouter qu'ea apprenant le latin on apprenait aussi l'histoire, la chronologie, la physique, les mathématiques ? Pourquoi ne pas apprécier aussi ce goût du travail, cette noble émulation, ce désff de ne pas se contenter de la surface du
(1) \oyez\Qs Pensées de Pascal sur l'esprit de finesse et (^esprit de géomé" frief pari, /", nri, X, et les rêflefriops sur la géométrie, parU V% art. 11.
savoir, cette application enFin qui ne tendait pas sans douie à faire des hommes universels, mais qui préparait souvent des hommes profonds et presque toujours des esprits justes (1)?» Le célèbre astronome Lalande a signé ce jugement, et se l'est approprié en ajoutant que les maitres, à la fois littérateurs et mathématiciens, qui formèrent Montucla, qui l'instruisirent lui-même, seront l'objet éternel de son admiration, de sa reconnaissance, de ses regrets. (2)
Nous avons changé de méthode, essayant tantôt des classes encyclopédiques pour former des hommes universels dès l'âge de dix-huit ans, tantôt des classes spéciales pour élever des enfants spéciaux , oubliant que l'étendue du sa- -voir et son caractère étaient le fruit des années 5 que dans l'édifice des sciences, comme dans les constructions physiques, pour tous les ordres d'architecture le fondement est le même; que leur spécialité, toute prédestinée qu'elle est, ne se montre qu'à mesure qu'ils s'élèvent.
Notre époque, qui calcule tout, qui hâte la vie et précipite la virilité dans la science comme dans la politique, tend à abâtardir les générations à force de les rendre précoces. Il faut qu'à quatorze ans une vocation scientifique soit déterminée, qu'à dix-huit ans un homme soit décidé, qu'à vingt-cinq ans , au plus tard, il jouisse de tout son savoir devenu son industrie.
Galilée, à dix-huit ans, était littérateur, musicien, peintre^ élève de médecine, et n'était pas encore mathématicien 5 mais dès lors son esprit généralisateur arrivait aux sciences exactes par la musique et le dessin, dont il entrevoyait la philosophie dans leurs rapports avec les nombres et l'espace. S'il eût été relève de notre siècle , à dix-huit ans il aurait été gco-
(J) Sur la vie et les ouvrages de Montucla^ l':x1rait de la iwtice historique d'Auguste-Savinien Le-Blond, avec des additions \idLV Jérôme ^ç Lalande, loni. IV ûeVUist, desmathém, de Montucla, piige 662.
(2) Idid,, puge 003.
mètre, et serait demeuré dans l'isolement d'un savoir spécial qui aurait rétréci sa pensée.
Nous n'aurions fait qu'un géomètre de Pascal, qui commença par de solides études classiques, et devina ensuite ta géométrie. Mathématicien à quatorze ans, il aurait pu faire sans doute également un Euclide ] mais il ne serait pas à la fois un grand philosophe et un grand littérateur. Descartes, dans une école spéciale, ne serait pas devenu philosophe. Le P. Mersenne, son condisciple sur les bancs latins de La Flèche, n'aurait pas été tout ensemble mathématien, musicien et théologien..
Leibnitz, qui s'est montré supérieur dans toutes les connaissances humaines, en histoire, en jurisprudence, en philosophie, aussi bien qu'en mathématiques, n'aurait eu qu'une spécialité dans nos écoles spéciales , ou qu'une superficie de savoir dans nos classes encyclopédiques. Les habitudes de son siècle ne hâtèrent ni ne limitèrent le développement de son génie. Il étudia tout, mais sans précipitation et sans mélange. A quatorze ans il faisait des vers latins, trois cents dans un jour ^ à dix-huit ans il était docteur en droit ] à vingt-cinq ans il débutait dans la carrière des sciences exactes et physiques , en publiant ses deux théories du mouvement abstrait et du mouvement concret. Mais cet homme, qui trouva ou du moins féconda l'idée du calcul différentiel, atteste lui-même que sa première inspiration géométrique date de sa seizième année lorsqu'il se passionnait pour Tite-Live et Virgile, pour Aristote et Platon. (1)
Terminons des études biographiques qui nous mèneraient jusqu'à l'inventeur de la théorie électro-dynamique. Le célèbre Ampère, dernièi'e gloire des anciennes méthodes , faisait encore des vers latins à ses derniers jours ; et l'on ne dira pas que l'enseignement classique ait compromis les destinées de son génie.
(1) Biographie Universelle»
En même temps que Tintérèt des sciences exactes nous oblige à ne pas isoler leur étude, l'intérêt des belles-lettres nous fait une loi de ne pas exposer leur culture à un contact qui compromettrait l'enseignement classique.
iGardons-nous de réunir sous le même toit l'enseignement qui mène aux carrières littéraires, aux études de théologie et de droit, et l'enseignement qui prépare les carrières scientifiques, qui conduit aux écoles de la guerre et de la marine, aux spéculations du commerce, aux exploitations de l'industrie. Ces djBux enseignements sont de nature trop opposée, ont des intérêts d'avenir trop différents pour ne pas se nuire quand ils seront en présence 5 et tout porte à croire que, dans ce conflit d'ardeurs stimulées par des espérances inégales, le désavantage sera pour les lettres. Or la restauration des belles-lettres, nous l'avons prouvé, doit nous préoccuper avant tout.
Consultons 1^ cœur d'un jeune homme et l'expérience du passé. N'est-il pas vrai que le travail des élève§ qui se préparent aux examens de la Marine, de Saint-Cyr et de l'Ecole Polytechnique a été jusqu'ici plus ardent, plus intense que le travail des aspirants à la froide épreuve du baccalauréat ès-lettres? La robe d'avocat brille moins aux yeux d'un jeune homme que l'épée et les épaulettes d'ofBcier; et les carrières libérales, où la dignité morale et littéraire est la principale espérance, échauffent et soutiennent moins l'ardeur que les carrières professionnelles, où la fortune brille dès rentrée. Il fut des siècles autrement faits que le nôtre ; mais aujourd'hui, plus l'avenir est lucratif et prompt, plus il détermine de dévouement et d'efforts. Je ne crois pas devoir développer davantage une thèse qui, pour être comprise, n'avait besoin que d'être énoncée.
VH.
Voilà donc quatre dangers à éviter et quatre intérêts à concilier dans l'organisation de nos collèges. Les sciences exactes ne peuvent se passer de l'enseignement classique, et l'enseignement classique demande à être isolé de celui des sciences exactes. La France exige des écoles préparatoires, des cours spéciaux qui puissent mener à ses grandes écoles de la guerre, de la marine, de l'industrie et des arts^ mais dépasser la mesure des vocations scientifiques, couvrir la France de géomètres, serait abaisser le génie national L'Église demande des écoles scientifiques et chrétiennes pourféducation des générations qui lui échappent, de hautes études mathématiques et physiques pour sa gloire et sa dignité dans les académies \ mais l'esprit du Christianisme s'oppose au développement immodéré de l'application des sciences à l'industrie, parceque sa bienveillance pour le bien-être temporel des peuples ne peut s'étendre jusqu'à leur matérialisme.
Il faut donc, avant tout, reconnaître que les collèges catholiques, d'institution libre et privée, n'ont reçu ni de l'Église ni de la Patrie la mission de seconder sans mesure le mouvement qui, depuis près d'un siècle, va multipliant les écoles professionnelles, dépeuplant les gymnases littéraires, abrégeant les études classiques par des vocations trop précoces, isolant les sciences et les amoindrissant par une culture de plus en plus exclusive.
Mais, dans ce conflit d'exigences opposées, où trouver rèquilibre qui les combinera toutes ?
La nouvelle organisation des éludes secondaires dans les lycées de l'État^ proclamée par le décret du 10 avril, a des avantages incontestables dont nous profiterons -, elle a des inconvénients relatifs qui nous forceront à modifier quel-
ques-unes de ses dispositions tracées pour un ordre de choses qui n'est pas le nôtre.
Quelques publicistes, en rendant hommage aux intentions du législateur qui nous a sauvés de l'anarchie, ont jugé sévèrement sa pensée. Mais n'ont-ils pas déplacé son point de vue et transporté sa prudence hors des limites de sa loi ? Cette loi est faite pour les lycées de l'État tenus par l'Université ] et , jugée dans leur enceinte , elle ne paraîtra manquer ni dé sagesse ni de bienveillance. Elle ne fonde pas , elle régularise^ et le Ministre de l'instruction publique, dont je répète ici la pensée, a montré des améliorations indispensables là où une première apparence avait fait craindre des innovations dangereuses, (i)
Plaçons-nous, pour un moment, dans les collèges de l'Université, et nous apprécierons la sagesse du décret qui organise leur enseignement.
Premièrement, l'Université, poussée par son ancien monopole, en était venue aux classes encyclopédiques. Le législateur, d,'un côté, l'obhge à simplifier son enseignement gonflé par toutes les exigences auxquelles elle avait voulu imprudemment répondre ; et, d'un autre côté, il lui donne le moyen de décharger ses bancs littéraires d'une foule d'élèves inutiles et embarrassants, sans cependant la forcer à les exclure de son sein. Il divise ce qu'elle avait confondu, et lui laisse tout ce qu'elle voulait avoir. La tirer de son malaise fatal au pays, n'est-ce pas sagesse et bienveillance ?
Secondement, il nous a paru tout naturel et plus avantageux de séparer totalement les écoles de la science et des lettres, qu'un même toit universitaire va couvrir , qu'un môme berceau va rassembler jusqu'à la classe de quatrième,
(i ) Circulaire aux recteurs relative à l'application du décret du 10 avril, l*aiis, 22 mai 1852, (Vo>-cz V Univers da 2(>0
qu'une même philosophie réunira après trois années de divergence intellectuelle. Mais constituer des gymnases scientiftques totalement séparés des gymnases littéraires, c'était logiquement les soustraire à l'Université, primitivement fondée pour l'enseignement classique plutôt que pour l'enseignement spécial. Quant aux dangers que cette coexistence nous a fait craindre, espérons, d'une part, que la surveillance du gouvernement y pourvoira; et songeons, d'une autre part, que la sollicitude des études classiques peut nous obliger à des précautions plus sévères. Le gouvernement a la mission de songer à tous les besoins de la France, scientifiques et littéraires, moraux et matériels: mais le z;èle catholique, qui détermine nos efforts, nous pousse avant tout à l'étude du latin, qui est la base de l'enseignement théologique.
Troisièmement, la division des études scientifiques et littéraires, décrétée à l'issue de la quatrième, a semblé prématurée, d'abord pour les sciences qu'elle devait isoler trop tôt de leur base classique, puis pour les vocations qu'elle détermine avant l'âge, pour la médecine enfin, qui ne pourrait, sans déchoir de son importance et de sa dignité, ignorer les langues de ses anciennes écoles, et borner sa philo-r Sophie à l'analyse des corps. Je renvoie à la Circulaire du ^2 mai, où le Ministre de l'instruction publique, expliquant le décret dans les circonstances qui l'ont inspiré, rappelle que cette division existait déjà dans les collèges, et d'une façon bien autrement fâcheuse. (4 )
(1) « La séparation qui va s^opérer après la classe de qualrième, en vertii éè rartide 3 da décret du 1 avril, a paru, si je m'en rapporte à quelques renseignements, offrir des difficultés. li est à remarquer d'abord que celte séparation se fait depuis longtemps par la seule force des choses , mais qu'elle se fait sans régularité, sans guide, au hasard. Depuis longtemps les jçMpeigens dédaignent une partie des études qvto nous leur offrons; mais ils trouvent incomplètement organisées celles, dont leur vocation leur fait sentir le besoin. Les uns abandonnent les études classiques après la cin-
M. Fortoui rassure en outre les esprits en promettant uq double programme tellement combiné que, dans les cours où la science dominera, la culture littéraire indispensable à réducation complète ne sera pas négligée*, que les élèves de médecine, dispensés du diplôme de bachelier ès-lettres, ne seront pas dispensés dé lire Celse et Galien dans leur langue originale. (1)
Ce double programme sera, sans doute, difficile à construire. S'il donne trop de littérature aux cours scientifiques, la division est inutile, et les classes encyclopédiques recommenceront -, s'il leur en donne trop peu, la division amène le àivorce qu'on redoute. L'équilibre n'est cependant pas impossible: espérons-le donc de la sagesse et du bon vouloir des hommes que le gouvernement consulte. Dans tous les cas, reridons justice à la prudence du législateur, qui, ne soumettant pas tous les collèges de France à la même épreuve, assure au pays ce concours de lumières qui nait
quième ; le plus grand nombre après la quatrième; d^autres encore après la troisième. Geox^i en essaient jusqu^at la seconde ; ceux-là assistent plutôt qu*ils ne parUcipent à la classe de rhétorique. Pour d'autres enfin, le divorce entre les sciences et les lettres existe dans toute la rigueur du mot ; ils se livrent aux études scientiGques, et avec une passion tellement exclusive que, de parti pris, Us demeurent étrangers & toute espèce de culture littéraire. Le décret dn 10 avril a pour olget de mettre fin à cette sorte d'anarchie.... »
(1) ft Loin de vouloir abaisser les esprits en les emprisonnant trop tdt dans les études spéciales, nous avons la prétention de leur donner un nouvel essor par d'utiles rapprochements.. •• Nous n^éleverons donc pas on DuiSr de séparation entre les sciences et les lettres ; nous les associerons dans une juste mesure ; et pour que les nouveaux programmes atteignent leur but> réxâmen du baccalauréat ès-sciences comprendra des épreuves littéraires, comme Texamen du baccalauréat ès-lettres comprend des éprenvei seteft* tifiques. Aunl, le baocalaurèàt ès-sclences a-t-il pu être imposé aux ét(h diants en médeeine comme unique préliminaire de leur première inscription. S'ils sont dispensés de produire le diplôme de bachelier ès-lettres, il9 ne sont pas dispensés des connaissances liuérflires quMl supposait péut^'étré' àk^t} illnesôntpasdispaisàide ilktCeKè UtOtifoiaia leur tanluè originale. »
toujours de la variété des expériences et de la rivalité des efforts.
Nous n'avons ni les antécédents de rUniversité, qui ont gêné et gêneront encore l'organisation de ses études , ni ses ressources personnelles actuelles, ni son budget, ni son reste de monopole, qui la soutiendront dans la nouvelle épreuve qu'elle s'est attirée et que maintenant peut-être elle redoute. Rendons-lui cet hommage que tout en cédant à ses convoitises d'enseignement universel, qui firent ses classes encyclopédiques , elle n'a jamais cessé d'avoir à cœur la prospérité des études littéraires, et que l'enseignement classique n'a souffert dans ses grands collèges qu'à cause du contresens auquel son ambition l'avait condamnée.
Placés dans un ordre de choses différent, nous sommes obligés comme elle, et plus qu'elle, au rétablissement des études classiques-, car si la gloire de la France le réclame impérieusement de notre zèle patriotique comme du sien, il est tout simple que l'intérêt de l'Eglise, qui le demande aussi, parle plus haut qu'ailleurs dans les collèges ecclésiastiques. Cherchons donc, de notre côté, le système d'enseignement qui, conciliant les diverses exigences de la littérature et des sciences, de la France et de l'EgUse, du Christianisme et de l'industrie, placera les études classiques avant tout, sans nous mettre cependant en dehors de notre siècle, sans violenter ses préjugés, ni contrarier d'impérieuses habitudes.
La principale difficulté dans ce problème naît du terme • imposé par les écoles du gouvernement à la fin des études classiques. 11 faut qu'un élève destiné à l'Ecole Polytechnique et à l'Ecole de Saint-Cyr puisse subir, au plus tard dans sa vingtième année, les examens qui les ouvrent. L'Ecole navale présente une difficulté plus. grande, puis-
qu'elle ne reçoit pas d'élèves âgés de plus de seize ans. La crainte de n'être pas en mesure à Tàge prescrit faisait déserter lescolléges avant la On des classes, quelquefois même à l'issue de la cinquième. Vainement l'expérience démcfntrait que deux aimées suffisaient à la préparation de ces examens^ qu'une intelligence mûrie et développée par les humanités et la philosophie pouvait faire en deux ans ce qu'une intelligence dénuée de celte préparation ne faisait pas en quatre ou cinq; la frayeur des élèves et de leurs parents n'écoutait ni raison ni expérience. Le mauvais succès d'un candidat parlait plus haut que le bon succès dé vingt autres. -
Avant de proposer une solution à ce problème, écoutons celle qu'on donnait, et qui, toute raisonnable qu'elle est, était rarement admise. En 4839, un géomètre disait dans ses Conseils aux aspirants à r Ecole polytechnique : « Un calcul bien simple peut mettre en état de se convaincre qu'il est très possible de suivre avec un succès égal les études littéraires et scientifiques. L'enfant qui commence à apprendre ses lettres à six ans au bout de deux ans peut commencer les études universitaires. En supposant qu'il n'entre au collège qu'en septième préparatoire, il lui faudra neuf ans pour achever toutes ses classes. Il pourra donc commencer à dixsept ans son cours de mathématiques élémentaires -, à dixneuf ans, il subira l'examen d'admission ; s'il échoue, ce qui n'est pas probable, il a encore un an de travail avant d'avoir atteint l'âge auquel il ne peut plus être admis au concours. En supposant qu'il ne soit pas jugé admissible à l'Ecole, il lui reste au moins une éducation assez complète sous beaucoup de rapports, et la possibilité de suivre utilement d'autres carrières. Nous avons adopté le calcul le plus large ; mais nous sommes persuadé qu'il est facile d'avoir complété l'éducation littéraire et mathématique des collèges et de subir un premier examen dès l'âge de dix-huit ans.
Quelles que soient les modifications que la méthode universitaire doive éprouver un jour, il n'est pas permis d'espérer que l'éducation puisse être terminée avant cet âge. Le temps est un élément nécessaire au développement complet de rintelligence; on ne pourra jamais faire que l'aptitude la plus rânarqufiftle pour quelque branche que ce soit des connaissances humaines tienne lieu de l'expérience et de la méditation. » (4)
Notre solution sera plus simple et plus rassurante. Abré- . geonsle temps des études classiques, et allongeons celui des études scientifiques, qui le suit. La méthode n'est pas nouvelle, elle a l'expérience des siècles; nous l'avons fatalement oubliée : pourquoi ne pas la reprendre ? Voyons sa possibilité et ses avantages.
Autrefois tes études classiques étaient tout ensemble idutôt commencées, plus courtes et plus fortes. Il est incontestable qu'on savait mieux le grec et le latin-, et cependant en dnq ans, en six ans au plus, les études grecques et latines étaient faites. Le cours littéraire se composait de trois classes de grammaire, d'une année d'humanités, qui correspondait à notre classe de seconde, et d'une année de rhétorique. Les trois classes de grammaire, appelées Vinférieure, la moyenne et la suprême, commençaient aux déclinaisons, pour mener, en trois ans ou tout au plus en quatre, à TinteUigence et a la pratique des langues anciennes que notre troisième suppose et n'a pas après cinq ou six années d'efforts indolents et éparpillés. Il nous a fallu une septième, une huitiàne, une neuvième parfois-, et nous avons moins su. Cest le résultat de nos divisions du temps scolaire qui, multipliant les années, a ralenti l'efTort de chacune; c'est par dessus tout le chef-d'œuvre de notre enseignement en-
(1) Manuel de$ aspirants a V Ecole Polytechnique, p&rU* GeoigesRUt, auteur des problèmes de géométrie, d^algébre et d!" application de Valgé» bte à la géométrie, page 20, ( Hachelle, 1839. )
cyclopédique , qui a dissipé sur dix objets différents l'attention autrefois concentrée principalement sur les langues.
A cette diminution des années de grammaire réduites à' trois, à quatre au plus quand on doublait la première, joi* gnons leur avancement , et nous comprendrons qu'au dixseptième siècle et jusqu'au milieu du dix-huitième la plupartdes élèves sortirent de rhétorique à quatorze ou quinze ans plus forts que les nôtres à dix-sept ans. Rappelons-nous Leibnitz capable à quatorze ans de faire trois cents vers latins dans une journée; Bossuet et Fénélon philosophes et prédicateurs à quinze ans, *, Tabbé de Rancé donnant à quatorze ans une édition d'Anacréon ; le P. Petau, une édition de Synésius à dix-huit ans ; Massillon commençant sa théologie à dix-huit ans, après deux ans de philosophie; Bourdaloue entrant à seize ans au noviciat des Jésuites; Condé, ses études achevées, officier à dix-sept ans et vainqueur à Rocroi à l'âge où nos jeunes gens sortent à peine de l'École Polytechnique. Il sufBra d'ouvrir les dictionnaires biographiques pour multiplier à l'infini ces exemples d'une instruction précoce. Mais on pourrait y voir des exceptions dues à la vivacité du talent^ plutôt qu'à la vertu des méthodes. Au lieu donc de citer des noms nécessairement pris dans les rangs du génie^ puisque l'histoire ne s'est occupiée que dès grands hommes, recourons^ des données générales.
D'une part, les cours de grammaire, de poésie et de rhétorique étaient achevés en cinq ou six ans *, les anciens programmes nous l'attestent : d'une autre part, ces cours commençaient à Tâge de sept ou huit ans, rarement k dix; ils pouvaient donc finir ordinairement à quatorze ans, quelquefois même à treize et à douze. (1)
(i) RuUin affinne même que les enfants entraient ordinairement au col* lége à. six ou- sept ans, bien que quelques personnes de mérite fussent d*avi9 contraire. Le «avant Al Le Fèvre, de Saumur, dit-il, ne parla à son fils ni de grec ni de latin avant qu*}l eût atteint dix ans : et cependant à ia fin de
Renouvelons cet usûge, et nos élèves seront en mesure de n'entrer dans les écoles spéciales qu'après avoir fait leur rhétorique, et même une année de philosophie. C'était chose impossible tant que TUniversité nous força aux classes encyclopédiques. Voilà ces classes jugées par l'opinion publique, condamnées par le décret du 40 avril, qui divise les classes supérieures des lycées en deux sections parallèles, afin de décharger leurs programmes fatalement mêlés.
La division des études littéraires et scientifiques pourrait donc être retardée, dans nos établissements, jusqu'à la fin des cours classiques ordinaires; elle se ferait non pas à l'issue de la quatrième, mais après la rhétorique, ou mieux encore après une première année de philosophie, qui pourrait être achevée à seize ans. Alors commenceraient les spécialités distribuées en deux enseignements supérieurs, dont l'un conduirait aux facultés de la théologie, des lettres et du droit, et l'autre aux facultés de médecine, aux écoles de la guerre et de l'industrie. L'enseignement scientifique et professionnel aurait devant lui quatre années pour mener à l'École Polytechnique et à l'École de Saint-Cyr-, et les jeunes gens qui le suivraient, étant initiés déjà aux éléments des mathématiques, ayant l'esprit ouvert et le jugement assis par de fortes études, arriveraient aux examens plus vile et mieux préparés. L'École de Marine, qui refuse les élèves âgés de plus de seize ans, exigerait seule des sacrilices qui seraient mesurés par les aptitudes plus ou moins grandes. L'enseignement philosophique et littéraire aurait aussi plusieurs années, comme autrefois, et finirait cepen-
sa quatorzième année, qui est le temps où il mourut, il avait lu et entendait parfaitemeut plusieurs auteurs tant grecs que latins. M. Le Fèvre luimême n'avait commencé Pélude de ces langues qu'à douce ans. Ces exem« pies, ajoute-t-il, sont rares; et ce n'est point sans de solides raisons que la coutume contraire a prévalu. De la manière d^enseigner et d'tludkr iet belleftettres. h. I, C. I. tom, T, pages h et 5. (Paris, 1740.)
dant à l'âge convenable, à dix-huit ou vingt ans, selon le développement que les familles voudraient donner à Tintelligence de leurs enfants. Le cours de philosophie serait donc distribué en deux ou trois années; et c'est là qu'on placerait les grands cours d'histoire, les cours de mathématiques supérieures, de physique, de chimie, d'histoire naturelle, indispensables à toute noble carrière.
Je ne vois que deux objections possibles, tirées, l'une du début des études littéraires trop avancé, l'autre de leur terme trop précipité. On pourra dire, en premier lieu, qu'un enfant qui commence le latin à huit ans ne sait paà suffisamment la grammaire française. J'avoue qu'il la sait fort peu*, mais il l'apprendra en apprenant la grammaire latine, comme cela se fait, comme cela se fit au dix-septième siècle et au dixhuitième. Au reste, nous avons parlé de l'entrée dans les collèges à huit ans; retardons-la jusqu'à neuf ou dix, et, formé par les méthodes anciennes, l'élève aura fini sa rhétorique à quatorze ans ou à quinze.
On pourra dire, en second lieu, qu'un rhétoricien de quatorze ans, qu'un philosophe de quinze ne sont pas mûrs pour les études de l'éloquence et de la philosophie. C'est encore vrai, s'il s'agit d'être orateur à quinze ans et métaphysicien à seize. Mais la philosophie aura deux ou trois ans pour développer le jugement : elle ne commencera pas plus tôt pour finir plus vite ; elle distribuera en plusieurs années tout ce que nous accumulions dans une , et ce changement ne peut être qu'à sou avantage. Quant à la rhétorique, d'abord distinguons-la de l'éloquence. Un rhétoricien de quatorze ans est possible ; un orateur de quatorze ans ne l'estpas, je l'avoue. Déplus, pourquoireprenant les méthodes anciennes, n'ouvririons-nous pas un cours de littérature supérieure, qui, les études philosophiques achevées, couronnerait notre enseignement? On le faisait jadis pour les esprits d'élite; l'Université nouvelle a voulu le faire dans
ses grands lycées, où nous avons vu la rhétorique dçs vétérans. Nous le ferions avec beaucoup plus d'avantage en mettant ce cours supplémentaire après la philosophie, quand rhistoire, les sciences et la logique ont mûri, développé, enrichi la pensée.
Diminuer le nombre des années consacrées à Tétude du grec et du latin pour augmenter celui des années données à Vétyde des sciences, telle est donc la méthode que je propose pour (X)ncilier les intérêts divers de la France et de l'Eglise 5 et tel fut le secret du grand siècle, qui , en apprenant le grec çt le latin plus vite et beaucoup mieux que le nôtre , trouva le moyen tout simple de sortir du problème qui nous fatigue.
Dans cette organisation des études, Bossuet n'entrait eu philosophie à quinze ans, après cinq ou six années d'études classiques, que pour avoir le temps de suivre pendant dix ahs les grands cours de la Sorbonne^ et le plan d'éducation qui forma Bossuet fut le même pour tous les hommes d'alors. (1)
Çondé, après sept années de combats et de victoires, savait encore assez de latin et de philosophie pour comprendre Bossuet soutenant, en 16/i8, sa thèse de bachelier, et vouloir argumenter au milieu des docteurs de la Sorbonne. Seize ans auparavant, en 1632, Gustave- Adolphe, roi et général depuis vingt ans, avait fait aussi d'assez fortes études pour aller trouver le recteur du collège des Jésuites de Munich, lorsqu'il prit cette ville, et disputer en latin avec lui. Un jeune Français, alors colonel au service de Suède et depuis maréchal de France, Jean de Gassion, âgé de vingt- Ci) Bossuet, né le 27 septembre i 627, Tint ft Paris, sa. rhétorique achevée au collège des Jésuites de Dijon, au mois de septembre 1642 ; il soutint sa première thèse de philosophie en 1643, et reçut le bonnet de docteur le 18 mai 1652. {Hiitoire de Bossuet, par le cardinal de Bausset, tom. 1, Ut. 1, Versailles, 1819.)
trois ans, l'accompagnait, et soutint vaillamment son général sans être embarrassé par la langue qu'il avait apprise au collège. (4)
A cette époque (ionc, Tafficier et le prêtre, le géomètre et le philosophe étaient condisciples sur les bancs de la grammaire, de la rhétorique et de la logique, comme Descartes et ie P. Mersenne, minime, le furent à La Flèche. La différence des carrières différenciait le couronnement des études, et non leur base, toujours la même jusqu'à l'âge où les vocations se dessinent. Aujourd'hui nous passons neuf ans au collège, pour ne faire qu'une année de rhétorique au lieu de deux, qu'une année de philosophie au lieu dc^ trois, que trois années de théologie au lieu de quatre et de sept ^ c'est à dire que nous allongeons les études de l'enfance pour abréger celles qui font l'homme. Après cinquante ans d'oubli, ayops la modestie de redemander à nos ancêtres le secret de leurs programmes élaborés par trois siècles d'expérience, sanctionnés par tant de gloire scientifique et littéraire.
(1) Ibid,^ pages 26 et 27, note.