SI
des assertions historiques que nous réfutons reculera devant cette conséquence avec une horreur égale à la nôtre.
Disons plutôt avec le plus énergique des publicistes défenseurs du Catholicisme, M. Louis Veuillot : « L'Église romaine ,est la grande figure, la grande puissance, riutelligence et la vertu du moyen âge, l'esprit planant sur le chaos pour ie débrouiller et l'ordonner parfaitement. C'est elle qui fonde, qui commande, qui enseigne, qui corrige, qui gouverne. Toutes les âmes fortes, tous les grands cœurs, tous les bons esprits sont siens ^ elle les a enfantés, elle les a élevés, elle les inspire; ils lui obéissent et l'aiment; et ils entreprennent et accompUssent, pour l'amour d'elle, l'œuvre sublime dont elle a seule Tinstinct suprême et persévérant. » (4)
Ces paroles, chaudes de foi, éclatantes de vérité, seront la conclusion d'un débat historique auquel bien des catholiques se sont laissé prendre par leur amour même pour l'Eglise romaine, leur mère, leur maîtresse, leur oracle. Un livre les a trompés sur l'instinct suprême et persévérant des successeurs de S. Pierre. Je bénirais le Ciel si, lisant mes recherches avec la confiance qu'ils ont donnée à celles qui ont surpris leur conscience, qui ont surpris la conscience de leur propre auteur , ils venaient à conclure que laRenaissance classique, adoptée, aidée par vingt-quatre papes, ne peut être blâmée, dans son ensemble, comme un malheur pour l'Eglise. Je dirais à tous ces catholiques épouvantés du tableau général qu'on leur a fait de laRenaissance: Vous croyez qu'elle a causé des désastres dans les mœurs et dans les croyances, et moi aussi; qu'il faut se garder de ses dangers, je le crois avec vous. Nous pourrons différer d'opinion dans la mesure de ces désastres et de ces dangers ; mais accordez-moi celte thèse historique, et j'espère qu'ensuite, sur l'argument moral, nous pourrons peut-être nous entendre.
(i) £/ii{vm»i" juillet 1852.
11 serait inutile de pousser plus loin la démonstration si un nouveau fait, d'une conséquence bien grave, ne devait nous conduire à l'examen des dangers de la Renaissance littéraire et des précautions à prendre dans renseignement classique des auteurs païens. Ce fait est curieux; on n'aurait pas dû l'oublier dans le cours de ce débat.
Le Ver rongeur, nous signalant les périls que les poètes et les orateurs du paganisme faisaient courir à la Religion, aux bonnes mœurs, à la foi, assure que le protestantisme est fils de la Renaissance, telle qu'il l'a définie, c'est à dire de renseignement classique des auteurs païens réveillés au seizième siècle.
Or, la même thèse sur les dangers des poètes, des orateurs et des historiens de l'antiquité païenne fut soutenue à l'époque même de la Renaissance , et réfutée d'abord en 1450, trois ans avant la chute de Constantinople, puis en \ 453 , quelques mois après la catastrophe qui jeta les Grecs et leur littérature en Occident.
Tous les arguments qu'on apporte aujourd'hui contre l'enseignement desauteurs deRomeet d'Athènes furentalors apportés, un seul excepté, celui qui regarde le moyen âge. Car, au quinzième siècle , il ne pouvait venir à l'esprit de personne que le moyen âge eût exclu Homère, Cicéron, Virgile, Horace et Ovide de ses écoles : c'eût été nier le jour en plein midi. Toutes les réponses données aujourd'hui furent alors données. Qui fit les objections? L'Allemagne, où la Renaissance classique devait, dit-on, enfanter le protestantisme. Qui fit les réponses? L'Italie, qui demeura fidèle à l'Église, tout en adoptant cette Renaissance.
Comme ce fait change tous les rôles et la face du débat, en mettant les ennemis de la Renaissance littéraire là où le
Ver rangeur mettait ses amis, et ses patrons là où il avait montré ses adversaires, il importe de bien définir la nature de la polémique et le caractère des deux partis.
-Sneas Sylvius, qui fut depuis pape sous le nom de Pie II, ayant été fait évêque de Trieste par Nicolas V, rédigea en i 450 un livre sur Y Éducation des enfants, et l'adressa à Ladislas Y, roi de Hongrie et de Bohême, alors âgé de onze ans (1). Un chapitre de ce long traité de Grammaire est ainsi intitulé : , Que personne n'acquiert Vhabileié du langage sans avoir lu attentivement les poètes, les historiens et les orateurs; et c'est par Homère et par Virgile que les précepteurs du jeune prince doivent l'initier aux secrels du style (2). Suit un chapitre dont voici le titre et le début :
« Comment les provinces de la Germanie méprisent les poètes, et cultivent la théologie. — Devant vous parler des poètes et vous conseiller leur lecture, je vais m'exposer aux insultes de cette foule de docteurs qui recherchent plus l'apparence de théologiens que la réalité. Pourquoi, disentils, nous amener d'Italie les poètes, et corrompre par leur licence, qui énerve, les saintes mœurs de la Germanie? »(3)
Voilà bien la thèse posée par les réformateurs actuels de l'enseignement classique. Que répond l'évêque patron des poètes païens? Vous rejetez l'étude de la poésie à cause de ses dangers-, rejetez donc aussi Tétude de la théologie, a Quelle est l'erreur, en matière de foi, qui ne soit pas venue des théologiens? Qui introduisit la folie d'Arius? Qui a séparé les Grecs de l'Église ? Qui a séduit la Bohême,
(1) De liberomm edueaiione; Oper. pages 965 et 992, (Bâle, 1571). On a dit que cette édition, faite par des docteurs de la Réforme, avait été altérée. C^est une raison pour nous de croire h la fidélité des jugements qu*i£neas Sylvius porte sur Tinstinct littéraire des Allemands au temps de la Renaissance. Ses éditeurs les auraient vraisemblablement mitigés s'ils leur avaient déplu»
(2) Ibid. page 981.
(3) Ibid.
ftihoh ïei tbiéologiens? Lés Romains d'autrefois chassèrenf tous les médecins de leur ville, parcèqu'ils avaient découvert de nombreux méfaits dans Texercice de la médecine. Que dire des orateurs? Cicéron n'affirme-t-il pas que bien des cités ont été détruites par l'éloquerice de mauvais citoyens? Mais de même que ni les orateurs, ni les médecins, ni les théologiens, ni les philosophes ne doivent être rejetés en masse à cause de quelques méchants, de même il ne faut pas dvoir tous les poètes en horreur à cause des vices de quelques-uns. »
Viennent ensuite deux chapitres où les poètes sont distingués entre eux. (1)
«Nous ne voulons pas, dit-il, que tous soietit liis saiïs discrétion •, que les esprits des enfants soient tout entiers plongés dans leur étude. Car, la plupart] de leurs écrits étant passionnés et vicieux, il ne faut pas prêter son cœiir à tout ce qu'ils disent 5 de même qu'il ne faLit pas prêter l'oreille à tous les théologiens nia tous les philosophes.... Écoutez Basile, si recommandable par sa sainteté et son expérience. Nous louons, dit-il, les poètes-, mais ce n'est pas lorsqu'ils rapportent des querelles, lorsqu'ils peignent les bouffonneries ou les amours ou l'ivresse ou la causticité, lorsqu'ils mettent le bonheur dans les jouissances de là table et des chants obscènes ; c'est moins encore lorsqu'ils parlent des dieux, surtout lorsqu'ils nous les représentent nombreux et sans accord. Dans la lecture des poètes et des autres écrivains, poursuit S. Basile, il faut imiter les abeilles. Les fleurs ne servent aux autres qu'à contenter l'odorat et la vue-, les abeilles savent, de plus, en tirer le mieU Ainsi ceux qui ne cherchent que le charme du style ne retirent aucun profit de la lecture; mais ceux qui lisent avec attention trouvent dans les poètes non seulement du plaisir,
mais aussi du fruit (1). De plus, les abeilles ne s'attachent pas également à toutes les fleurs, et quand elles se reposent sur quelqu'une elles ne Tépuisent pas tout entière^ mais, après y avoir pris ce qui est nécessaire à leur œuvre, elles abandonnent le reste. Nous aussi, sobres et sages comme elles, prenons dans les poètes tout ce qui est de notre domaine, tout ce qui appartient à la vérité, et laissons le reste. » (â)
iÉneas Sylvius examine donc, dans le chapitre suivant^ quels poètes iin enfant peut lire, il permet Virgile, Lucaln et Slacê. b'Ovide, pàrtoiil; mélancolique et doux, mais la plupart du temps trop lascif, il n'admet que les Métamorphoses. Il veut qu'on passe plusieurs vers dans Horace et dans Juvpnai. Martial, dit-il, est pernicieux, tout fleuri, tout orné qu'il est; les roses chez lui sont tellement garnies d'épines qu'on ne peut les cueillir sans se blesser. Tibulie,Pro-. perce^ Catulle et Sapho, qu'on venait de traduire, lui sem-, blent trop énervants pour qu'on les interprète. Qu'on les écarte ou qu'on les réserve à un âge plus ferme. Un maître peut expliquer Plante et Térence à son élève, mais avec précaution et de manière à ne pas lui persuader le vice. (3)
Ainsi l'Italie, à la Renaissance, ne se jeta pas comme une folle sur les auteurs païens^ elle les mit avec prudence en-
(1) Nous ajoutons ici une phrase de S. Basile, omise par Mneas Sylvius : elle parait indispensable au sens du contexte. S. Basilii De tegendis libri» gentUîumy ad adolescentes; Oper. t. 1; page Â94. (Paris, iiS38.)
• (2) Cette dernière phrase de S. Basile a été aussi omise. L'auteur que nous abrégeons cite ensuite S. Jérôme, qui explique comment il fdut s'approprier ces richesses de TEgypte, sans se souiller par leur contact. Le Seigneur, dans le Deutéronome, dit quil ne faut épouser une esclave qu*après lui avoir rasé les cheveux et les sourcils, et lui avoir coupé les ongles. Voilà comment il faut purifier la liuérature du paganisme, en lui enlevant tout ce qu'elle a d'idolâtrie, de volupté, d'erreur, de passion. Dans la
lecture de ses poètes cueillez les roses en évitant les épines. Ibid., page 983, Voyez le P. Daniel, Corref;?oniianMOjuiDy pages dOi et 302» (3)/6ii<.,page9S4«
tre les mains de ses enfants, qui demeurèrent catholiques; et r Allemagne, qui dès lors se remuait contre l'Église romaine, qui jetait déjà ses générations dans le moule de Thérésie, l'Allemagne, mère et maîtresse de la Réforme, bannissait par scrupule les poètes païens, pour livrer ses libres penseurs et ses écoles à cette étude de la théologie et à cet examen des saintes Écritures qui l'ont perdue.
Quelles étaient donc les objections faites à l'enseignement des classiques païens par ces Allemands précurseurs de Luther? Disaient-ils, comme aujourd'hui : Vous rompez la chaîne des traditions chrétiennes? Ouï, mais avec une distinction qui rendait leur thèse historique moins invraisemblable que celle du Ver rongeur. Trop voisins du moyen âge pour nier ses études , ils recouraient seulement aux premiers siècles de l'Église, et prétendaient que les saints Pères avaient anathématisé les auteurs du paganisme. A cet argument tiré de la tradition ils joignaient l'argument moral tiré des dangers de la poésie, de l'éloquence et de l'histoire chargées de l'impure mythologie des anciens.
Quelques mois après la chute de Constantinople, ^neas Sylvius, devenu, en 1451, évêque de Sienne, écrivit une longue lettre, ou plutôt un traité sur cette question, à l'évéque de Cracovie, cardinal de l'Eglise romaine (1). Il y passe en revue tout ce qu'il avait ouï dire en Allemagne contre l'étude des auteurs de Rome et d'Athènes (2). Prenez cette lettre, qui ferait une brochure de quarante pages in-8» ; comparez-la aux brochures et aux articles de journaux qui
(1] L*édition de Bàle, que nous suivons, met ceUe lettre en 1^63 ; c'est une faute de typographie : à cette époque iEneas était pape depuis cinq ans. Dans l'édition de ses lettres, faite à Lyon en i5ib, cette lettre, qui est la quatre cent seizième, est datée de 1453.'
(2) Il connaissait bien l'Allemagne, où il passa plusieurs années : Nicolas V Tavait nommé nonce apostolique en Autriche, en Bohême, en Moravie et en Silésie. Esêai sur JEne&s Sylvius Piccolomini, par G. H, Verdière, licencié èi'lettrtSj agrégé d'histoire, (Paris, Jouhert» dS4S.)
ont paru depuis un an sur le même sujet, et vous croirez que la France vient d'emprunter ses objections à l'Allemagne du quinzième siècle, ses réponses à l'Italie.
« J'ai souvent écrit, dit-il, souvent disputé sur cette matière 5 je vais récapituler brièvement l'attaque et la défense (1 )... S. Jérôme, flambeau de l'Eglise, dit qu'il fut châtié par un ange, parcequ'il semblait être plus cicéronien que chrétien. Que fût-il arrivé si l'ange l'avait trouvé virgilien ou ami de Térence? Ce Père blâme quelques évêques qui mettaient de côté les livres évangéliques pour s'amuser à la lecture des poètes. Comment, en outre, nous attacher à des écrivains qui racontent les infamies et les adultères non seulement des hommes, mais des dieux, qui parlent aux adolescents de banquets, d'amour et de mauvais lieux? Quel plus beau modèle qu'un Dieu? Qui reprendra l'homme disant : J'agis à l'exemple d'un- Dieu? Chœreas, dans Térence, se vante d'avoir séduit une vierge; Jupiter lui avait appris à le faire. Le maître des dieux l'a fait, je ne le ferais pas ! — Bannissons donc les poètes qui nous racontent des dieux ce qui ferait rougir des libertins. Après les avoir lus, que ne fera pas un imberbe? Son cœur est une cire flexible aux impressions du vice; c'est une loi de la nature. » (2)
« Voilà les objections qui me furent souvent faites en Allemagne; voici les réponses que j'y faisais :
« S. Jérôme est plein de souvenirs poétiques ; et vous ne me citerez pas un traité, une épître de lui qui ne sente le style de Cicéron. Il en faut dire autant des autres docteurs de l'Église : l'étude des poètes a formé leur éloquence, qui, sans ce secours, aurait été muette. S. Jérôme se dit battu par un ange, après s'être rempli de la littérature profane, après s'être imbu de tous les arts de la gentilité : je veux
(1) Oper.,pagc 937, C.
(3) Ibid,f page 938. Noos abrégeons Tobjection chargée des témoignages de PlatOD, de Cicéron, de Caton et de Boèce.
bien, moi aussi, que tous renoncent à l'élude des lettres profanes après avoir vu, lu, appris tous les poètes (1) ; je ne m'y oppose pas, et je ne suis pas homme à louer des êvêques qui laisseraient les Évangiles pour chanter Tityre, tu patulœ, ou bien Arma virumque cano. Chaque âge et chaque dignité ont leurs études. De môme que je veux qu'un évéque ail appris la grammaire et la dialectique, et non qu'il les apprenne, ainsi je désire qu'il ait connu les poètes, mais je ne lui conseille pas de les étudier. » (2)
La réponse dMlneas Sylvius à l'objection tirée du danger des poèmes, où les crimes des dieux sont racontés, est trop longue pour être traduite ici tout entière. Citons-en seulement quelques phrases.
« En rapportant les infamies de leurs dieux, les poètes nous montrent avec évidence que la divinité n'était pas dans leur Olympe, et que les adorateurs de ces dieux étaient dans le délire (3). Mais s'il faut éviter les poètes à cause des crimes qu'ils racontent, je crains que l'accusation ne retombe sur l^Iistoire sainte. En fait de dangers, vous ne trouverez rien à interdire dans les poèmes qui n'ait son pendant dans nos pages sacrées. Le commencement du monde y est souiUé par un. fratricide ^ la prévarication des enfants de Dieu attire le déluge^ les plus honteuses passions renversent Sodome et Gomorrhe^ Loth endormi monlre livresse et l'inceste qui la suit^ Isaac est trompé par sa femme, Esaii supplanté par son frère; Jacob, pendant deux fois sept ans, recherche Rachel, et la force de son amour lui fait trouver les journées courtes^ Joseph est vendu par ses frères^ Juda eut des fils de sa bru ^ §amson dort dans les bras d'une courti-
(1) Dans la mesure pourtant et avec les précautions qu'il avait tracées quelques années auparavant dans son traité de V Education des enfanti. Voyez ci-dessus pages 154 et 155.
(3) Page 939.
(8) Page 989, C.
sane, Jephté sacrifie sa fille; Atlialie verse un sang innocent. Passez l'histoire des juges , ouvrez celle des rois : David, trouvé selon le cœur de Dieu, se rend coupage de trahison, d'adultère, d'homicide; Amnon viole sa sœur, et son frère le fait assassiner, Absalon chasse son père du trône et abuse de ses femmes 5 Salomon se perd au miheu de ses épouses et de ses concubines 5 Jézabel fait criminellement lapider Naboth. Je ne puis renfermer dans une lettre tout ce que l'Histoire sainte nous montre de crimes. Nous la lisons pourtant, et nous tirons du fruit de tout cela, parceque nous y voyons la mauvaise vie ayant mauvaise fin, et Jes bons finissant bien : la même chose arrive dans les autres histoires des peuples et dans les narrations des poètes. » (0
L'évêque de Sienne ne conclut pas de là qu'il {aut remettre tous les poèmes et toutes les histoires profanes entre les mains des enfants; il a dit le contraire : tout ce qu'il préten4 prouver c'est que la lecture des J^ivres saints a ses dangers aussi. La comparaison n'est pas complète, nous l'avouons; les crimes dans les poèmes et les histoires du paganisme ne sont pas blâmés comme ils le sont dans la j^iWe* Leur lecture demande donc beaucoup plus de précaution? et de réserve : qui dans la polémique actuelle n'a pas pensé ce)aî
pauteur passe ensuite aux témoignages des saints pères. S. Paul, dit-il, a cité les poètes grecs. Que dirons-ijoui^ de Tertullien, de Cyprien, (}e Laclance, d'Ambroise, 4'-^^gustin, de Grégoire et de Jérôme, dont nous avons déjà parlé? Vous ne lirez pas un seul de leurs opuscules qui ne sente les poètes. iEneas cite ensuite les témojgnages de S. Augustin, et revient à S. Jéçome pour expliquer sa censure delà poésie; il énumère les sages sentences qu'on trouve dans les poèmes latins et grecs , et finit par rappeler le discours que S. Basile adressa aux jeunes gens pour leur
(l)Paîçe9/iO, A.cl R
tracer les règles à suivre dans la lecture des poésies païennes?. (4)
Les citations et les raisonnements de l'évêque de Sienne auraient besoin de commentaires; son argumentation n'est pas toujours complète, et ne conclurait pas partout rigoureusement aujourd'hui. Les lacunes et les défauts qu'on remarquera dans sa critique tiennent à deux causes; premièrement, à la brièveté qui lui était imposée par les limites d'une lettre; secondement, à l'état de la question, qui n'était pas alors tout à fait le même qu'aujourd'hui. Les Allemands rejetaient les poètes du paganisme, mais ils admettaient ses philosophes ; M. l'abbé Gaume condamne à la fois l'étude d'Homère et de Socrate, de Virgile et de Sénèque.
N'adoptons donc pas toute la discussion littéraire de ce témoin des mœurs classiques de l'Italie et de l'Allemagne au quinzième siècle; il nous suffit d'avoir constaté un fait bien grave, à savoir que les écoles germaniques, d'où sortit le protestantisme, excluaient l'étude des poètes et des historiens de l'antiquité, comme fatale aux saintes moeurs de la Germanie.
Ce témoignage est sans réplique : il est d'un contemporain. Fortifiôns-le par les remarques des historiens allemands modernes écrivant sur leur pays. Schœll, dans son Cours â^ Histoire des Etats européens, a fait un chapitre sur la Littérature allemande du seizième siècle. Voici ce qu'on y lit (2) : « La Renaissance des belles-lettres en Italie commençait à exercer une influence bienfaisante sur la littérature allemande lorsque la Réforme religieuse vint en arrêter les progrès. La Religion catholique était favorable à toute culture intellectuelle.... La Réformation ne favorisait que l'é-
(1) Pages 942-9AA. Tous ces textes ont été discutés par M. Fabbé Landriot et le P. Daniel.
(2) Livre VI, 9€cfioi\ 18; t. 15, pages 267 et 268. (Paris, 1831.)
tude des sciences qui étaient en rapport immédiat avec celle des textes originaux de la Bible. Ses adhérents s'appliquaient à la littérature ancienne, mais uniquement parcequ'elle pouvait servir à l'exégèse sacrée; sous tout autre rapport elle leur était indifférente.... Le seizième siècle, pendant lequel les littératures des peuples méridionaux de l'Europe prirent un élan si remarquable, a été, pour la littérature allemande, un siècle de fer. L'Allemagne avait des savants , mais ces savants méprisaient les belleslettres. »
Ranke, dans son Histoire de la Papauté, est du mêm^ avis (I). « Je trouve, dit-il, extraordinairement remarquable la part que l'Allemagne a prise au mouvement intellectuel du seizième siècle.... En Italie, on étudia les ouvrages de l'antiquité pour y apprendre les sciences; en Allemagne, pour fonder des écoles philosophiques. Là on chercha à résoudre les plus grands problèmes de l'esprit humain, non pas encore avec une complète indépendance , mais sous l'inspiration des anciens; ici on s'occupa de composer les livres les plus utiles pour l'instruction de la jeunesse.
« En Italie on était surtout saisi par la beauté de la forme, et on débuta par imiter celle de l'antiquité; comme nous l'avons rapporté, on parvint à créer une littérature nationale. En Allemagne ces études prirent une direction religieuse. On connaît la célébrité de Reuchlin et d'Erasme. Si Ton recherche en quoi consiste le principal mérite de Reuchlin, c'est qu'il composa la première grammaire hébraïque, un monument qui sera, espère-t-il, plus durable que l'airain. Ce travail facilita l'étude de l'Ancien Testament. Erasme s'occupa du Nouveau Testament-, il le fit d'abord imprimer en grec; sa paraphrase, ses annotations
(i) Histoire de la Papauté pendant les xti* et xvii< siècles, livre I, chap. Il, S & ; t« i, pages 112 et ll'u (Paris, 1838.)
produisirent un effet qui dépassa de beaucoup le but qu'il s'était' proposé. »
Récapitulons. les faits et leurs conséquences : ■ L'Allemagne, au quinzième siècle, rejeta les poètes et les historiens du paganisme -, ce n'est donc pas dans leur étude qu'il faut chercher l'origine du protestantisme, né au commencement du siècle suivant.
L'Allemagne, berceau du luthéranisme, débuta par une grammaire hébraïque pour faciliter l'étude de l'Ancien Testament^ ce ne serait donc pas sauver le Catholicisme que de vouloir, avec l'honorable M. Rendu, substituer dans les basses classes la grammaire hébraïque à celle de la langue d'Auguste. (1)
L'Allemagne fut disciple d'Erasme avant d'écouler Luther : or, Erasme la lança dans l'étude et l'examen du Nouveau Testament, et produisit par sa paraphrase et ses annotations un effet qui dépassa de beaucoup le^ but quHl s'était proposé. Voilà l'œuf pondu par Erasme et couvé par Luther, dont on a fait tant de bruit. (2)
L'Allemagne devint indépendante par ses études ecclésiastiques et ses travaux de théologie. II y a donc aiissi des dangers à habituer les enfants à l'examen des saintes Ecritures. En faire des classiques, ce n'est pas tourner le dos au protestantisme.
(i) Letlre au Journal des Débati, du 21 juin ^852 ; voyez VVnîvers du 26 juin, qui cite celle lettre sans adliérer à celte inspiration venue dû Rhin.
(2) Ego peperi ovum, Luiherus exclusif, (Eras., Epist,^ libr. XX, Sa») Nous poui rions remarquer loi que ces paroles, attribuées à Erasme par M. l^iibbé Gaume, ne sont pas dé lui ; qu'Erasme, ù qui on les prétait, les rejeta comme une calomnie^ C'est chose évidente : voyez sa lettre indiquée (édition de M. Flesher et R. Youog, Londres, 16A2. col. 989 el 990). Mais si ce prédécesseur de Luther ne fut pas Fauteur de celte formule , il était digne de l'être. l\ est douteux cependant qu'il ait voulu feiré tout le mal qu'il a fliit par sessaUres du clergé et surtout par la liberté de cette exégèse rationaliste dont 11 est le père.
D'un autre côté, Pltalie, qui n'est pas devenue protestante, au lieu de s'attacher exclusivement comme l'Allemagne à la philosophie des Grecs, à la théologie dominée par la raison, s'adonna à l'étude des formes littéraires, cultiva les poètes, les orateurs et les historiens du paganisme. Donc cette étude de la poésie et de l'éloquence païennes ne conduisait pas, comme on l'a dit, au protestantisme.
I^a Renaissance fut-elle doncinnocente de tous les excès et de toutes les criminelles séductions dont on l'accuse ? L'affirmer seraitcontredireLéon X et le cinquième concile deLatran, qui vont réprimer ses écarts philosophiques ; le concile de Trente et les conciles provinciaux de France et d'Allemagne, qui vont réformer ses écoles; le Saint-Siège^ qui, tout en prenant à la Renaissance l'atticisme de son langage, va protester contre ses productions immorales et impies.
Qu'avons-nous donc prétendu jusqu'ici? Maintenir le débat sur son véritable terrain. Nous avons adopté la définition de M. l'abbé Gaume, qui avait dit : Tentends par Renaissance renseignement classique des auteurs païens; et, répondant à ses arguments, nous avons prouvé que cet enseignement n'était ni nouveau dans l'Eglise, ni antipathique à l'Eglise, ni sympathique au Protestantisme,^ui est né de l'indocile examen des saintes Ecritures, et non de l'étude des poètes, des historiens et des orateurs du paganisme.
Rayons donc de la polémique toutes les. pages qui ont affirmé le contraire, puisqu'elles sont démenties par l'histoire j et commençons une réconciliation entre des hommes qui ne combat(en( point pour la victoire, mais pour la vérité {i ). En entrant dans l'argument moral, c'est à dire dans
(1) Lettres à Monseigneur Cévéque iVOrUans; lettre du 2S mai, p. 19.
Tappréciation des dangers de la Renaissance et des précautions prises ou à prendre pour les éviter, je m'estime heureux des concessions que je vais faire. Il en coûte d'être en désaccord quand, de part et d'autre, on lutte pour le bien.
Venons donc aux aveux.
L'Allemagne, nous venons de le voir, eut peur des poètes et des historiens du paganisme, et devint protestante. L'Italie les reçut avec enthousiasme, et rejeta Luther. Mais si la Renaissance littéraire ne rendit pas l'Italie hérétique, elle y fit des écrivains légers, moqueurs, sceptiques, incrédules (4), et c'est par là qu'Erasme lui donna la main dans ses Colloques et dans son Eloge de la folie, A Boccace, àLaurent Valla commence cette famille de railleurs qui, après nous avoir donné en France Rabelais, Clément Marot, Bonaventure Despériers, Molière, ridiculisant la dévotion véritable en ayant l'air de flageller la fausse dévotion, Lafontaine, disciple impur de Boccace, Boileau, l'auteur du Lutrin, législateur à la fois païen et janséniste du Parnasse, Pascal, que MM. Lerminier et Sainte-Beuve ont mis aussi parmi les satiriques ennemis de TEglise (2), finit par enfanter Voltaire.
(i) t En Italie, dit Ranke, le scepUcisme, qui ne peut jamais être entièrement réprimé, avait pénétré dans la littérature, et enfanta une incrédulité décidée... Et c'est ainsi qu'en deçà et an-delà des Alpes la marche des idées du siècle conduisait à se mettre en latte atec TEglise. De l'autre côté des Alpes, celte marche était liée avec la science et la littérature ; de ce côté, elle sortait des études ecclésiastiques mêmes et des travaux d'une théologie plus profonde. De l'autre côté, elle était négative et incrédule ; de ce côté, elle était positive et croyante. En Italie elle détruisait le fondement de TEglise; en Allemagne elle le rétablissait de nouveau. Là elle était moqueuse, satirique, et se soumettait au pouvoir ; ici elle était pleine de zèle et de colère, et s'éleva à l'attaque la plus hardie que l'on ait jamais tentée contre l'Eglise romaine. Histoire de la papauté pendant les seizième et dix-septième siècles; Tome 1, pages iià et 115. fParis iS3S.)
(3) « Pascal, dit M. Lerminier, écrivit les Provinciales, et le démon de l'ironie fiit déchaîné contre les choses saintes. Les Jésuites reçoivent en apparence tous les coups; mais la Religion est frappée avec eux. Pascal a
Le seizième siècle eut deux faces, l'une protestante, l'autre déjà vol tairienne; l'une religieuse, l'autre littéraire; et nous avons à nous défendre de toutes les deux , de la première dans l'étude des livres sacrés, de la seconde dans l'étude des livres profanes.
Ainsi le seizième siècle fut fatal à l'Eglise, et l'Europe est encore malade de ses révoltes et de ses satires. Y eut-il donc à celte époque une résurrection du paganisme? Oui, si par ce mot on entend un simple réveil-, non, si par résurrection et renaissance on entend la fin d'un oubli complet. Le moyen âge n'avait pas oublié l'antiquité païenne : nous l'avons prouvé. Le siècle de S. Louis avait déjà ses railleurs, témoin Rutebeuf et ces autres trouvères qui ont traité les enfants de S. Benoit, de S. François d'Assise et de S. Dominique avec autant d'indécence qu'Erasme au siècle de Léon X. Que fut donc la Renaissance ? Un mouvement d'enthousiasme littéraire, une crise intellectuelle et morale à l'adolescence de l'Europe moderne, une surexcitation de sensualisme et d'esprit d'indépendance, une recrudescence de mauvais vouloir. 11 faut définir ses effets.
Distinguons plusieurs choses dans le paganisme ; d'une part, ses croyances et sa philosophie et, de l'autre, ses mœurs et ses beaux-arts, qui furent l'expression de sa civilisation religieuse, philosophique et morale. C'est distinguer l'expression d,e la pensée. Leur liaison est intime, mais leur différence est réelle 5 personne ne le niera. Autrement il faudrait confondre la langue d'un peuple et ses idées qui
préparé les voies ; Voltaire peut yenir. » Revue des deux mondes du 15 mai 1842. M. Sainle-Beuve dit, dans son Histoire de Port-Royal^ tome II, page 5^1 : « Le premier du dedans, Pascal a ouvert la porte à la raillerie, c'est à dire qu'il a introduit Tenneml dans la place, d'où il ne sortira plus. » J'emprunte ces citaUons à M. l'abbé Maynard, qui développe cette idée avec beaucoup de science. Les Provinciales et leur réfutation. Introduction générale, tome I» pages 62 et suir, (Paris, F* IMdot, 18510
peuvent être rendues dans plusieurs idibrties, bien qu'il âoit vrai de dire que son idiome national peut seul les énoncer parfaitement. Voyons maintenant ce que réveilla laRenaissatlce.
Ce ne fut pas la croyance païenne ; le seizième siècle n'adora ni Jupiter, ni Vénus, ni les Muses.
Il est vrai que la Renaissance invoqua Apollon et les neuf sœurs, adopta souvent le vocabulaire mythologique dans ses compositions littéraires, mais par forme poétique, comme Dante et le moyen âge l'avaient fait. Cet abus des mots fut indécent, ridicule : condamnons-le.
Il est vrai aussi que l'enthousiasme pour les formes antiques poussa quelques têtes folles du seizième siècle à reproduire les pompes du paganisme. Personne ne se chargera d'excuser ces simulacres. Nos fêtes révolutionnaires les ont renouvelés; que s'ensuit-il? Que l'admiration de l'antiquité peut mener à l'oubli de nos dogmes ? Oui, quand cette admiration ne sera pas dominée par l'enseignement chrétien, qui réduit à leur valeur les formes antiques.
Il est encore vrai que si la Renaissance ne rendit pas le ciel aux dieux elle les replaça sur le Parnasse, et leur donna une existence idéale, en peuplant son imagination de leurs formes. Ce jeu puéril, ce contresens fantastique a coûté cher aux beaux-arts, qui, en perdant leur vérité, ont perdu leur mission divine et leur inspiration elle-même.
L'art est la révélation du vrai devenu sensible et attrayant par l'expression de sa beauté; et l'art consacra ses efforts à révéler des chimères. C'était ravir son éloquence populaire à la prédication de l'Evangile.
L'art tire sa vie et sa puissance de Finspiration qui l'éveille, qui l'échauffé et le soutient; et Fart sans foi fut sans conviction. La verve des poètes chrétiens a donc faibli. Pouvaient-ils s'inspirer des mensonges, chanter avec âme ^t vérité ce qu'ils ne croyaient pas? Us se mirent dans le
faux, et leur poésie fut doublement fausse, fausse pour eux, fausse pour leurs lecteurs. De là vient que de tous ces chantres fantastiques des dieux et des hapts faits du paganisme il n'est sorti que des versificateurs. Que me dit Jean- Baptiste Rousseau, par exemple, quand il célèbre Circé, Bacchus et la descente d'Orphée aux enfers? L'harmonie de ses strophes saisit mon oreille, et je souris de leur forme creuse comme on sourit d'un gracieux enfantillage. Comptez nos poètes lyriques depuis Malherbe, qui ne fut poète qu'en célébrant le vrai national, moral ou religieux, jusqu'àLamartine, qui a pleuré poétiquement sur le crucifix, et dites-moi si vous trouvez d'autres poésies lyriques véritables, c'est à dire d'autres chants qui vous inspirent, que les chœurs d'Esthereld'Athalie?
L'idéal poétique de Dante avait apparu dans sa splendeur chrétienne : c'était l'aurore d'une grande littérature qui se levait sur les nations modernes. L'Europe y renonça^ la gloire littéraire du Christianisme y a perdu; c'est incontestable. Notre époque commence à comprendre cette déviation fatale aux arts, qui devaient être créateurs d'une poésie inconnue aux siècles antiques, et qui devinrent les imitateurs de l'antiquité sans avoir son inspiration, heureusement impossible aujourd'hui. Secondons de tout notre pouvoir cette renaissance de l'idéal évangélique-, c'est par là que la France peut espérer un second siècle poétique aussi brillant et plus vrai que œlui de Louis XIV.. Mais renoncer à l'idéal païen, ce n'est pas renoncer à l'enseignement classique des écrivains du paganisme. Dante, pour chanter le ciel des chrétiens, étudia Virgile.
Passons à la philosophie des Grecs. La Renaissance l'at-elle tirée de l'oubli?
Il faut reconnaître qu'au seizième siècle le culte d'Aristote et de Platon fut poussé à l'excès. Marcile Ficin vit presque dans Socrate un type de Jésus-Christ ^ et Platon, à ses yeux.
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étincelait de christianisme. Mais en adorant les leçons de Socrate et de son éloquent disciple il n'adorait que l'Evangile, dont il trouvait le prélude dans leur philosophie. Cette exagération était la renaissance non pas du paganisnie, mais de l'école chrétienne d'Alexandrie, qui avait donné dans de pareils excès. Le culte d'Aristote fut aussi poussé trop loin, et ce désordre date du douzième siècle et du treizième. A côté de S. Thomas, qui, au temps de S. Louis, étudia et commenta chrétiennement ce sage de la Grèce, père de la dialectique, se trouvèrent des enthousiastes qui jurèrent en tout par la parole de ce maître, et tombèrent dans l'erreur. Encore faut-il dire que ces philosophes rationalistes furent moins les disciples d'Aristote que ceux de son commentateur arabe Averrhoès, qui avait rempli TEurope de sa doctrine.
Ouvrons les lettres de Pétrarque, et nous verrons que, dès le quatorzième siècle, le rationalisme avait commencé ses ravages. En 1364, ce père de la Renaissance classique écrivait à Boccace le récit suivant d'une conversation qu'il venait d'avoiravecun philosophe. « Je causais, dit-il, avec lui dans ma bibliothèque, et je m'avisai, je ne sais à propos de quoi, de citer quelques passages des Livres saints. Il me dit en écumant de rage et fronçant le sourcil : Gardez pour vous vos docteurs de l'Eglise ^ pour moi, je sais qui je dois suivre. Vous parlées, lui dis-je, comme l'Apôtre S. Paul ; H serait à souhaiter que vous pensassiez comme lui. Votre S.* Paul, me répondit-il, est un fou et un semeur de paroles. Il est vrai, repris-je, que la semence qu'il a jetée a bien réussi. Cultivée par ses successeurs, arrosée du sang des martyrs, elle a produit une moisson abondante. Alors, il me dit avec un rire moqueur et un air de pitié : Soyez bon chrétien tant qu'il vous plaira-, pour moi, je ne crois rien de tout cela. Votre Paul, votre Augustin et tous lei^ autres que vous vantez n'étaient que des bavards. Ah! si vous pouviez lire
Averrhoès ! Vous verriez combien il est supérieur à tous ces gens-là. (4)
Ce rationalisme impie alla croissant. Dans sa bulle du 19 décembre 4513, bulle qui fait partie des actes du cinquième concile de Latran, Léon X constate les abus de la philosophie, et y apporte remède. Il faut traduire cette pièce à peu près en entier, au moins tout ce qui regarde de loin ou de près la question présente. On verra sur quel fondement repose tout ce qu'on a dit, à propos d'elle, des prétendus anathèmes lancés par Léon X contre la philosophie d'Âristote et de Platon. (2)
« De nos jours, dit le Pontife, et nous le rapportons avec douleur, le semeur de zizanie, le vieil ennemi du genre humain a osé semer et augmenter dans le champ du Père de famiUe quelcpies erreurs très pernicieuses, toujours rejetées par les fidèles, erreurs qui regardent surtout la nature de l'âme raisonnable, qu'on a dit être mortelle ou unique dans le genre humain; et quelques hommes, philosophes téméraires, ont prononcé que c'était vrai, du moins philosophiquement.
« Voulant apporter à cette peste des remèdes opportuns, avec l'approbation de ce sacré Concile, nous condamnons et réprouvons tous ceux qui affirment que l'âme intelligente est mortelle ou unique dans tous les hommes, ou qui en font matière de doute... Comme la vérité ne peut en rien contre^ dire la vérité, nous définissons que toute assertion opposée à la vérité révélée de la foi est tout à fait fausse, et nous défendons strictement de dogmatiser en sens contraire...
a De plus, nous commandons par ordre formel à tous et à chacun des philosophes professant en public, dans les universités des études générales et ailleurs, qu'en lisant ou expliquant à leurs auditeurs les principes ou conclusions des
(i) Mémoire» pour la Vie de François Pétrarque (par Tabbé de Sade)# tome III, pages 659 et 660.
(3) Labbe, ConciL, tome XIX, pages 8Â2 et %SS,
tiWK«H»*ya#» ^psfttdb mmlk «ft^ee^idkffioai^ihe&mt dévié de la vraie foi, comme sont les erreurs sur ta moptalité an VwUé 4e Vân^e, suç r^teji>ité du n^nd^ et autres semblablesk^ ils ^ie^^ \fm^ àe taire tous leur» efforts pour rendre évidente à leurs auditeurs^ la yèrité de la Religiop chrétienne, de V^n^igner en la persuadant de tout leur pouvoir, d'eniployeir toqt leur 9èle et toutes^ leurs foroesi à bsinnir et à résoudre les argument^ de ces pbiIoaopbe%, puisqu'il^ peuvent tous être résolus.
a Mm& comme il ne snfflt point quelquelùs de eouper tes racines de ces chardons, si on ne les arrache pas jus^u^aii fond poiir les en^péCsher de v^f^raitre, si on n'éearte pas leurs aemences et les causes de le^r origine qui rendieni leur renaissance £acUe \ eomme surtout des études trop prolongées de cette philosophie que Dieu, par la bouche de TApôtre, a rejelée et déclarée Mle^ quand elles se font sans Tiassaisonnement de la divine sagesse, sans la lumière de la vérité révélée, mènent quelquefois à l'erreur plutôt qu'à l'explication de la vérité, voulant enlever toute ocça&ieri d'errer dans ce$ matières , nous ordonnons ici et décrétons qu'à Tjivepbr aucun ecclésiastique promu aux ordjres saoré&, qu'il soit séculier on régulier,... suivant les eoAirs publics,... me s*adonn^ plus de cinq ans aux études de philosophie et de poésie après la ^rammatre et la dialectique, sans quelque éjtude de théologie ou de droit pontifical.
« Mais ces cinq années révolues, s'il veut se Uvrer {mmdare) k ces études, il 1q pourra, pourvu cependant qu'eu nj^éme temps ou à part il étudie on la théologie ou ^a sacrés canons, afin que, dans ces prqfessiona saintes ei uUlea, les prêtres du Seigneur trouvent de quoi pouvoir puriSer et rendre saines les sources empoisonnéea de la phiJk>sopbie et de la poésie. > (4 )
(i) JnMHiant unde infecta* philosophiœ et ffoesU vtutieeà jntxgoÊm et êtman vatamt» Dn Ferricr a eu de sî^fpilières disttar^on». «n ir«
Ce sionumeDt, que nous avons traduit presque tout entier , prouve que les écoles philosophiques de la Renaissance avaient besoin de réforme 5 que l'étude de la poésie antique avait des abus et des dangers pour le clergé surtout qui s'y livrait avec trop d'ardeur; que l'Eglise voulut dès lors y remédier. Qu'ordonna-t-elle? De renoncer à la philosophie des païens? Non, mais de la corriger par des interprétations et des réfutations chrétien-
dnisant cette bulle et ces dernières paroles surtout. « Le concile de Latran, dit-il, sous Jules II et Léon X, charge les évèques d'empêcher la lecture des poètes et des fables^ et infectas pkUo$ophwB et ppeseoâ riuUcu purgare; il les oblige à purger les études de cette lufectiom » — Purgom yeut-il dire empêcher? M. Roux-La vergne, qui a adopté cette tn^uctUui par mègarde, a tiré d'énergiques conséquences de ces sa^es pr^€ription$ . de V Eglise^ qui étaient celles du traducteur. Il ajoute avee I>u Ferrier a « Dans sa bulle du 19 décembre 1513, Léou X recommandait au élève» du. Collée romain de s'adoniier désormais aux études sérieuses et de r9r • noncèr à cette philosophie mensongère nommée le platonisme et ^ oeUe folle poésie qui n'étaient propres qu'à gâter l'âme. En appelant auprte de lui tant de savants distingués, il leur disait « qu'il en faisait des pro« fesseurs de vertu et de bonnes mœurs plus encore que de beUes-lettresi» et qu'il leur remettait la^ charge d'enseigner et de défendre la vérité» c'est |k dire la Religion du Christ, les libertés de TEglise» Tautorité du Saiot-SiéiBCb » {Univers, 17 mai 1852.) Assurément Léon X a pu recommander aux professeurs d'enseigner la vertu et la foi avant tout, et cette wjooclloii aora du goût de tous les professeurs catholiques; mais assurément auisî il ae l'a pas dit dans la bulle citée, pas plus qu'U n'y parle du pUttçnUme ai du Collège romain, qui ne date que de 1550. Remarquons, eu «utre, que Léon X n'ordonne pas de renoncer à la philosophie et à la poésie, puisqn'tt permet de s'y adonner pendant cinq ans, et mâme au-delà pourvu que leur étude soit accompagnée de celle de la théologie ou du droit caBOib Enfin, comment a-t-ou pu transporter aux cours classiques des enfinits un règlement fait pour les cours supérieurs et pour des eecléaiastiqncB proipus aux ordres sacrés ? Voilà bien des distractions dans une polémiqiie aussi grave, aussi chaudement | menée. Mais Texcuse est daas sa dbalrar même, qui a précipité les citations et les conséquences^ CertaineBMBt qw M. Roux-Lavergne, en adoptant la version et le comiaentaire de Du Ferrier pour citer la pensée d'un concile, n'a pas soiigé que cft auten rétait mort calviniste , et avait fourni à Fra-Paoto d«ft adjV powr li Mktfim é rhistoirè hétérodoxe du concile de Trente»
nés (1). De renoncer à l'étude de la poésie? Non encore, mais de purilier, purgare, les sources empoisonnées de la poésie. Elle, permettait aux ecclésiastiques eux-mêmes de suivre , pendant cinq ans et au-delà, les cours publics où l'on interprétait Platon et Aristote, Homère et Virgile, mais à condition que cet enseignement serait accompagné, corrigé par l'enseignement de la théologie. C'est plus qu'on n'en demanderait aujourd'hui.
De ce réveil de la philosophie du paganisme passons au réveil de sa morale. Voici le jugement qu'en a porté l'illus-
(i) M. Tabbé Gaume , trompé par son zèle, a confondu la condamnation des erreurs philosophiques et celle de la philosophie elle-même, n s'est écrié en parlant de cette bulle : « Providence de mon Dieu 1 C'est Léon X, pape, chef de TEglise uniirerselle, qui sera chargé de briser de ses mains les deux idoles que Léon X, fils des Médicis et disciple des premiers apdtres de la Renaissance, avait encensées dès son berceau. Oui^ toute ctitepoésie païenne^ toute cette philosophie platonicienne, dont Florence était devenue le sanctuaire, que Léon avait tant admirée, tant aimée, va recevoir de Léon lui-même une sévère, mais trop juste condamnation. Bans la huile Âpostolici regiminis, du 17 (du 19) décembre 1513, Léon X commence par signaler les ravages de la philosophie, qu'il appelle une peste» — NonnuUi temere philosophantes, secundum saltem philosophtam..» contra hujusmodi postent opportuna remédia adhibere cupientes. — Puis il condamne dans les termes les plus énergiques et cette philosophie qui , dès la Renaissance, ébranlait les bases mêmes du christianisme, etc.» — {Lettre XXIe à Uv Tévêque d'Orléans, p. 196-198.) Conlentons-nous de rétablir le texte de la phrase citée à moitié : « Quum diebus nostris (quod dolenter referimus) zizaniae seminator, antiquus humani generis hostis, nonnullos perniciosissitnos errores a fidelibus semper exploses in agro Domini superseminare et augere sit ausus, de natura prœsertim animœ rationalis, quod videiicet mortalis sit, aut unica in cunciis hominibus^ et DonnuUi temere philosophantes, secundum saltem philosophiam verum id esse asseverent ; contra hujusmodi pestem opportuna remédia adhibere cupientes, hoc sacro approbante Concilie, damnamus et reprobamus omnes asterentes animam inlellectivam mortalem esse^ aut unicam in cumtis hominilmst et haec indubium verlentes. » (Labbe, ConciL, t. XIX, p. 842.) A quel mot se rapporte hujusmodi pestem ? A id ; et qu'exprime ce pronom ? iVonnv(/o« pemidosissimos errores. Et quelles sont ces erreurs ? Quod anima videiicet mortalis sit, aut unica in cunctis hominibus. Que pondamne donc Léon X ? /«t asseretites, et hœc in dubium vertentçs.
tre évêque d'Arras ; je le prie de me permettre d'emprunter l'expression de sa pensée pour rendre la mienne :
« J'ai dit que les païens sacrifiaient tout au culte de la forme, et qu'ainsi ils faisaient prédominer la chair sur l'esprit; que le sensualisme le plus effréné régnait dans tous leurs arts 5 que notre Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, était venu sur la terre pour vaincre le monde, c'est à dire pour dompter la chair, ce que l'Apôtre exprimait par ces paroles : Pour nous, nous n'avons pas reçu Fesprit du monde, mais t esprit qui vient de Dieu ; et qu'enfin la Renaissance dans ce grand combat, dont il est dit : Caro enim concupiscit adversus spiritum, spiritus adversus carnem; hœc enim sibi invicem adversantur, avait répudié dans les arts et dans les lettres le genre spiritualiste que le moyen âge lui avait légué et que le Christianisme seul avait produit, pour reprendre le genre sensualiste avec toutes ses folles erreurs et toute sa mythologie éhontée. Et j'en ai conclu qu'il y avait eu là un véritable dépérissement dans les idées de la foi et im^ danger sérieux pour les mœurs chrétiennes. » (4)
Ce jugement d'un grave prélat sur le triomphe de la chair au quinziènte siècle et au seizième est conforme à l'histoire, et le nier serait une injure au Concile de Trente, qui s'assembla non seulement pour défendre les dogmes attaqués par Luther, mais aussi pour réformer les mœurs. Il faut bien que l'Eglise ait alors senti profondément le mauvais état où le sensualisme avait fait tomber le monde chrétien, puisque les Pères du Concile délibérèrent longtemps s'ils débuteraient par les questions dogmatiques ou par celles qui regardaient le rétablissement de la morale et de la discipline. (2)
(i) Lettre au Rédacteur en chef de r Univers, ArrM, 2 juillet 1832; voyez V Univers du 3 juillet.
(2) PalIaTlcini, Hist» Coneilp Trid,, tom. VJ, c 7.
Mais serait-il \i*ai de dire que l'enseignement classique des auteurs païens fut la cause unique ou principale de ce réveil du sensualisme païen dans les mœurs et dans les arts? Ce serait supposer, premièrement, que le moyen âge ignorait les classiques païens , et cette supposition n'est pas soutenable; secondement, que le moyen âge était pur de sensualisme païen, et son histoire nous crie le contraire. Le onzième siècle, avant Grégoire Vil, fut-il moins corrompu que le seizième avant le concile de Trente? Au onzième siècle encore l'architecture romane est-elle sans traces de représentations obscènes? Les fabliaux et les romans du treizième siècle sont-ils exempts de ces immoralités qu'on trouve dans nos contes et nos romans d^aujourd'hui? Non, l'immoralité dans les lettres et dans les arts fut et sera de tous les temps.
Depuis la chute d'Adam, qui a mis la concupiscence dans le sang de ses fils, la cité voluptueuse des enfants du monde s'est élevée en fece de la sainte cité des enfants de Dieu ; et tant que durera le monde son sensualisme païen fera la guerre à la mortification évangélique. Cependant il est toujours vrai de dire que la Renaissance , en excitant l'admiration des peuples chrétiens pour la civilisation païenne, redoubla les luttes de la chair contre l'esprit.
De ces aveux sur les dangers et sur les abus de la Renaissance il résulte évidemment que nous avons voulu seulement parler de la renaissance du bon goût et de l'atticisme littéraires, quand nous avons dit que l'Eglise l'avait adoptée, aidée, popularisée. Nous ne pouvons trop le répéter : inal compris, nous serions en contradiction avec l'histoire, avec nous-même.
Le tèie ûm Mrenme$ de la Reûtfssànoe a dcme pé irai-
sonnablement s'enflammer lorsqu'il a signalé ses dangers-, et peut-être M. l'abbé Landriot, en répondanl aux accusations du vénérable \1oaire générsd de I^evers, aurait-il plus avancé la question s'il l'avait mieux distinguée dès le début. Lorsqu'on s'en tient aux généralités, le seizi^e siède est plus facile à accuser qu'à défendre.
Ne parlons donc que de la renaissance des beDes-lettres antiques ; c'est la seule cpii regarde directement la question, la seule qu'il faut sauver de l'anathème.
Avant de passer à l'examen des écoles qui adoptèrent les classiques païens du moyen âge et du seizième siècle, résumons brièvement les obligations' qui leur forent imposées par la prudence du Saint-Siège et des conciles.
1 o Les papes adoptèrent la latinité cicéronienne de la Renaissance, mais dans la mesure que demandait la dignité de leurs lettres apostoliques. Innocent VI ouvre la marche à suivre. En 1351, il fait proposer à Pétrarque la {daee de secrétaire des brefs, mais à condition qu'il abaissera l'orgueil profane de son style; la modestie de l'Eglise ne pouvait s'y prêter : c'était le seul obstade (1 ). On fit un essai qui blessa Tamour-propre du poète lauréat ', il prétendit qu'on méconnaissait la véritable éloquence, et ne voulut pas se soumettre franchement à l'épreuve. « Quoique œ ne fOt pas un ouvrage d'imagination et de poésie, écrivit-il luimême à l'un de ses amis, le 9 août de cette année, Apollon et les Muses me servirent bien -, la plus grande partte des cardinaux qui lurent ma composition dirent qu'on n'y pouvait rien comprendre. » Le pape et le sacré collège laissèrent donc là Pétrarque et ses Muses. Il s'en vengea par une pitoyable satire, où il montrait que Cicéron, dans sa rhétorique, n'avait pas parlé du genre d'éloquence qu'on exigeait
(1) UniiiB obstare dicebatur, quod mihi aUior stylas quam romatiie Ecclesûe humiiitas pustulabat » Famil,, t. XIII, ep. 5.
de lui (1). 11 est très vrai que le langage apostolique a des nuances d'expression que Cicéron et Quintilien n'ont pu connaître^ leur rhétorique doit être modifiée par celle des saints Pères. L'Eglise et ses Pontifes ont fait depuis la Renaissance ce qu'ils avaient fait aux premiers siècles. Ils ont considéré les richesses littéraires du paganisme comme des dépouilles que Jésus-Christ, vainqueur du monde, leur avait livrées, et dans ces trésors, où tout ne convient pas à l'Evangile, ils choisissent en maîtres. Telle fut la méthode de S. Jérôme, qu'on voit figurer en tête des secrétaires du Saint-Siège, sous Damase I*' . (2)
20 Les papes recueillirent les belles-lettres chassées de rOrient; ils sauvèrent de l'oubli les chefs-d'œuvre classiques de Rome et d'Athènes^ ils les popularisèrent même par des copies et par des traductions. Mais ils ordonnèrent de réfuter leurs erreurs philosophiques, et de retrancher leurs pages licencieuses quand on les expliquerait dans les classes. Reprenons ces injonctions, en suivant l'ordre des dates.
No(US avons vu Léon X et le cinquième concile de Latran, en 1513, défendre aux professeurs de philosophie d'expliquer les erreurs philosophiques sans les combattre, et leur recommander non seulement d'enseigner la doctrine chrétienne, qui leur est opposée, mais de la persuader {permadendo) avec tout ce qu'ils auraient de force et de zèle. (3)
Le même pape et le même concile veulent que les sources empoisonnées de la philosophie et de la poésie soient puri-
(i) Mémoires pour la vie de François Pétrarque (par Tabbé de Sade), tom. m, p. 247-250. (Amsterdam, i767.)
(2) Voyez Buonamici , De Claris pontificiarum cpist scriptnribus, pages 319 et 113. On a reproché à Bembo, secrétaire de Léon X, quelques expressions mythologiques ; il est à remarquer que ces jeux d'esprit inconvenants se trouvent dans ses lettres familières, et non daPR les bulles.^
(3) Ci-dessus, p. 170.
fiées. Nous avons aussi rapporté cette injonction, et nous l'avons expliquée.
Le concile de Trente, un demi-siècle plus tard, voyant les ravages que les mauvais livres faisaient de plus en plus, traça les dix règles de V Index imprimées par son ordre. La septième, après avoir proscrit absolument les ouvrages qui traitent ex professa, racontent ou enseignent des choses lascives ou obscènes, avec danger non seulement pour la foi, mais aussi pour les mœurs, fait pour la littérature de Rome et d'Athènes cette exception remarquable : « Quant à ceux qui ont été écrits par les païens, qu'on les permette à cause de l'élégance et de la propriété de leur expression , mais que pour aucun motif ils ne soient expliqués aux enfants. » (1)
Deux choses ressortent évidemment de cet anathème et de sa double clause : 1** que l'Eglise adopte la littérature profane des anciens tout en condamnant son immoralité, puisc^u'elle permet aux littérateurs d'y chercher des modèles de style, malgré le danger de leur élude quand ils sont obscènes; 2® que l'Église rejette de l'enseignement classique les livres de l'antiquité qui seraient pour les enfants des leçons de libertinage.
Mais le saint concile , en bannissant de la littérature classique les livres païens dont la substance même est un poison, et qui par conséquent ne peuvent être expurgés, comme sont le Satyricon de Pétrone et VArt d'aimer
(1) « Libri qui res laidras, seu obscenas, ex professo tractant, narrant, autdocent, quum non flolnm fidei^ sed et morum, qui hujusmodi librorum lectione facile corrumpi soient^ ratio habenda sit, omnino probibentur; et qui eos habuerint severe ab Episcopis puniantur. Antiqui vero ab Ethnicis conscripti , propter sermonis elegantiam et proprietalem , permittuntur : milla tamen ralione pueris prxiegcndi erunt. » On a cru voir dans cette prohibilion, qui ne regarde que les livres dangereux aux enfants, la défense générale d*eipliquer dans les classes les écrivains du puganisme. C'était faire violence au sens du texte, et, de plus, mettre TÉgiise en contradiction avec elIe-mCme, puisque, depuis le concile de Trente, elle a t)ermis Tusage des classiques païens dans les collèges.
d'Ovide, a-t-il enveloppé dans la même condamnation les ouvrages où l'immoralité n'était qu'accidentelle et par traits faciles à retrancher? Il ne pouvait le faire sans exclure de l'enseignement presque tous les auteurs païens ; car tous à peu près ont quelques passages dangereux pour l'enfance. Et cependant il a fait le contraire, puisqu'il a autorisé, prescrit même l'étude de 1^ grammaire ou de la littérature clas • sîque telle qu'elle s'enseignait de son temps, sans clause d'exclusion pour les écrivains du paganisme. Au reste, sa pensée a été clairement expliquée par le Saint-Siège, inter prête permanent des conciles.
Depuis trois siècles, les collèges catholiques ont remis entre les mains des enfants les orateurs, les historiens et les poètes de Rome et d'Athènes corrigés; et les papes, témoins de cet usage, non seulement l'ont toléré, mais ils l'ont permis et même encouragé. Nous en avons la preuve dans les éditions des classiques faites à Rome, avec l'autorisation des Maîtres du Sacré-Palais. Ajoutons que nous devons à Clément XI l'édition corrigée Aes Métamorphoses d'Ovide, faite et imprimée à Rome en 1704, par le P. Jouvency, qui l'a dédiée à Charles Albani, neveu du Pontife et élève alors du collège Romain , où Clément XI avait aussi fait ses classes, en expliquant Virgile, Horace et Cicéron. L'auteur disait au jeune Albani , dans son épître dédicatoire : « Ce n'est pas pour nous un médiocre avantage que de pouvoir être utile à vos études et de nous rendre aux vœux très justes d'un si grand PoiUife, auquel nous savons certainement ne pouvoir donner uan preuve plus agréable de notre dévouement.» (1)
3® Le cinquième concile de Latran et celui de Trente ont
(IJ Celle édition, qui parut à Rome chez Antoine de Rubeis, fut réimprimée à Rouen Tannée suivante. « Le P^ Jouvency, dit le journal de Trévoux, se trouvait à Rome. Térence, Juvénal, Perse, Horace et Martial, purgés et éclaircis par ses soins, ne laissèrent point balancer le Saint- Père sur lt> choix d'un nouveau commentateur des Métamorphoses, m (AvrU 1705, p. 835. )
ordonné de joindre l'étude de la littérature ecclésiastique à celle de la littérature profane. Nous avons déjà rapporté ces deux décrets^ mais il importe d'en rappeler la substance en citant de nouveau les termes principaux.
Le concile de Latran, parlant de toutes les écoles en général, s'exprime ainsi : « Nous décidons et réglons que les maîtres des écoles et les professeurs ne doivent pas s'en tenir à faire apprendre aux enfants et aux jeunes gens la grammaire et la rhétoriqtœ, ainsi que les autres choses du même genre, mais qu'ils sont obligés de leur enseigner ce qui regarde la Beligion, comme les préceptes divins, les articles de foi, les hymnes sacrés, les psaumes et les vies des Saints. » (1) On ne peut rien inférer pour l'étude des saints Pères de ce règlement, qui ne les a même pas nommés.
Le concile de Trente va plus loin ^ mais il parle des élèves destinés au sacerdoce, qui, dès l'âge de douze ans, doivent recevoir la tonsure : « Ils apprendront, dit-il, \di grammaire, le chant, le comput ecclésiastique, ce qui regarde les autres bonnes études ; ils étudieront l'Écriture sainte, les livres ecclésiastiques, les homélies des saints Pères, la forme de l'administration des sacrements, celle surtout qui regarde les confessions^ ils apprendront les rites et les cérémonies. » (2)
Il est d'abord évident qu'on ne peut rien conclure pour les collèges ordinaires de cette ordonnance du concile de
(1) Ci-dessus, p. 143 et 144.
(3) « Tonsura sUCitn atque babitu dericeli semper utentur^ g^ammatices, cantas, compati ecclesiastici aliarumque bonarnm artium -disci|lliiiam discent; S. Scripturam, libros ecclesiasticos, homilias Sanctorum, atque sàcramentorum tradendorum^ maxime quae spectant ad confessiones, rituum Bt caeremoniarum formas edbcent.» (S^ss.XXIIT, c. 18.) M. I*abbé Gaume a traduit forma» sacrameniomm tradendorum, maxime qUœ spectant ad eonfeêsiones , par la prati{fUe du sacrement de pénitence, qu'il paraît entendre de la manière de sé confesser. (Lettres à Mgr Dupanloup, paf;e i98,) U y dans le teiie tradendorum, et boa pas reeipiendcrttm.
Tpente,pmsqtfellefuttracée,comme son titre mêmerindique, pour les séminaires et les petits séminaires alors réunis (1). Ajoutons que le sens même de la phrase attribue l'étude de l'Ecriture sainte et des livres ecclésiastiques aux élèves qui sont instruits sur r administration des sacrements, sur les rites et les cérémonies, c'est à dire aux élèves de théologie. Deux autres conciles de cette époque vont nous expliquer plus clairement la pensée des Pères de Trente.
Pendant les sessions du concile de Trente, commencées en 1545 et tenues à de longs intervalles, les évoques, revenus dans leurs diocèses, y célébrèrent des conciles provinciaux. Celui de Narbonne, en 1551 , s'exprime ainsi :
« Que personne ne soit préposé à l'administration des écoles, s'il n'a été examiné d'avance par l'évêque^ qu'il lui soit enjoint de conduire ses jeunes élèves à l'église tous les jours de dimanches et de fêtes ^ de leur apprendre l'Oraison dominicale, la Salutation angélique, le Symbole des apôtres y la Confession, le Salve Regina, V office de la Bienheureuse Marie, les sept Psaumes avec les litanies et les prières pour les défunts ; de ne pas permettre ni qu'on se serve de livres profanes dans les édifices sacrés, ni qu'on les y porte; enfin, que les maîtres d'école et régents des classes n'aient pas la hardiesse d'expliquer les livres de la sainte Ecriture ou en public ou en particulier. » (2)
Le concile de Cologne, tenu en 1549, entre la dixième et la onzième session du concile général de Trente, avait fait la même défense. Voici son décret auquel nous reviendrons ailleurs :
(1) Datur forma erigendi seminarium clericorum pnecipue tenuiorum» etc. Jbid,
(2) tt Magistris et Scholaram rectoribus prohibetur ne sacr» Pagine libros publiée velprivatim interpretariau(leant»Labbeet Gossart, CondL, T. XX^ p. 1275 (Venise» i733 ); Barth. Carraoza^ Summa Conciliorum , t. IV, p. i7S ( édition de Schram, Augabourg, i778 ].
« Nous avons pensé qu*il fallait prescrire à l'enseigne^ ment littéraire les bornes dans lesquelles il doit se tenir-, et nous ordonnons que dans renseignement classique on explique seulement la grammaire, la poétique, la rhétorique^ la dialectique, V arithmétique ^i les autres arts classiques et libéraux. Mais, les dimanches et les jours de fêtes, qu'on fasse l'exposition littérale des Evangiles et des Epîtres, des hymnes , des Psaumes, des paraboles de Salomon et des autres livres saints, en l'accommodant à l'intelligence des élèves. » (1)
Ces deux décrets bien formels nous apprennent pourquoi les collèges se sont abstenus jusqu'ici de l'explication du texte de l'Ecriture sainte dans les classes, et l'ont réservée aux instructions des dimanches et des fêtes. Le libre examen des luthériens effraya les évêques catholiques du seizième siècle. Que faut-il faire aujourd'hui? C'est une question à laquelle nous répondrons dans le chapitre treizième.
Reste donc seulement le décret du concile de Latran, qui prescrit l'enseignement , 1 » des préceptes divins ou des Commandements de Dieu; 2® des articles de Foi ou du catéchisme ;3o âes hymnes sacrés, des Psaumes et des vies des Saints, sans rien dire de l'étude classique des saints Pères et de l'Écriture sainte. Remarquons en outre que ce concile, eu ordonnant de donner aux enfants la connaissance des hymnes, des Psaumes et des vies des Saints , ne dit pas qu'on doive en faire la matière de l'enseignement littéraire ou classique.
(1) a Triviis modum esse dandam censuîmus, intra quem se continéant ; statuimusque ut in trivialibus nonnisi grammatica , poetica, rhetorica, dialectica, arithmetica, et quœ hujus generis sunl triviales et libérales artes : Dominicis vero et festis diebus litteralis Evangeliorum et Epistolarum, hymnorum, Psalmorum, parabolarom Salomonis et ejusmodi SS. librorum expositio, pro xtatis capto, tradatur. » Concilia Germaniœ, U VI, p. 537 (Cologne, i765]; Carrantay Summa CaneiUt U III, p. 7A4« -
Des injonctions de TEgUse, au seizième siècle, rdativement à renseignement classique et chrétien, passons à Fexamen des collèges qui s'y conformèrent, et demandonsnous deux choses : premièrement, si leurs programmes Utraires furent assez chrétiens, et $'ils pourraient encore nous suffire -, secondement, si nous pouvons nous dire héritiers de leurs méthodes. Toute la question pratique de nos débats actuels est évidemment là.
Le dix-septième siècle va d'abord nous occuper : rappelons les limites que nous lui avons assignées, dès le début, dans la division des époques (1). Le concile de Trente, par ses décrets qui réformèrent les écoles catholiques, en 4546 et 1563, a partagé le seizième siècle en deux : la première moitié appartient à la Renaissance classique dans sa fougue ; la seconde nous montrera la Renaissance classique modérée par l'Eglise. Cette cinquième époque doit donc s'étendre depuis la réformation de l'enseignement classique jusqu'à sa décadence, c'est à dire depuis 4546 jusqu'à 4760 à peu près : voilà ce que nous appelons le dix-septième siècle des écoles chrétiennes. A l'une des deux extrémités de cette période littéraire se trouvent les règlements du concile de Trente^ à l'autre, ceux de TEncyclopédie, signés par d'Alembert.
L'époque limitée, déterminons les programmes que nous allons étudier et la nature de l'examen auquel la question présente nous oblige.
De quoi s'^agit-il? De savoir s'il faut renoncer à l'enseignement classique du siècle qui a immédiatement suivi le c(»kcâe de Trente. Mais cet enseignement a nécessairement
(iJ^€l-ikiMw».p9feâf9b
Varié ayec les corporations enseigiiantes. La France avait autant d'universités laïques, indépendantes les unes des autres, que de provinces, et, de plus, des collèges de la Doctrine chrétienne, de l'Oratoire, de Chanoines réguliers du Sauveur^ de Bénédictins et de Jésuites.
Je ne parlerai que des derniers, et parcequ'ils doivent m'être plus connus^ et parceque l'examen de leurs programmes peut abondamment suffire à la solution de la difficulté qui nous préoccupe.
J'avoue donc d'abord que les données historiques me manquent pour apprécier également tous les programmes de ces corporations différentes. D'autres travailleurs, plus heureux et plus instruits, compléteront ce tableau historique. Il était plus prudent de me taire sur des méthodes que je ne connaissais qu'imparfaitement.
L'étude d'un seul programme serait insuffisante s'il fallait justifier l'enseignement du dix-septième siècle tout entier^ mais la question principale, la question pratique n'est pas dans l'apologie de toutes ses écoles. On demande si, en suivant les méthodes classiques du dix-septième siècle, nous pourrons enseigner chrétiennement les chefs-d'œuvre du paganisme, fair^ étudier suffisamment la liltéralure du cbristiaiûsme. Or, pour répondre à cette double question, n'est-ce pas assez que d'examiner celui des programmes classiques de cette époque qui est le plus ancien, qui fut le plus répandu, qui, dicté par un saint dont personne ne conteste le zèle et la sagesse, fut développé par trois siècles d'expérience et d'apostolat, fut enfin recotnmandé par l'Eglise? Si celui-là répondit aux exigences du passé, s'il répond encore à celles d'aujourd'hui, nous pourrons l'admettre en attendant que d'autres études historiques nous en révèlent de meilleurs, ou qu'une nouvelle expérience en ait élaboré de préféraUes.
Le programme classique de S. Ignace est te phis ancien
que nous connaissions depuis les décrets du concile de Trente qui réformèrent renseignement catholique. Ces décrets sont de 1 546 et de 1 563, et ce programme fut imprimé dès 4558, deux siècles avant celui de TUniversité de Paris, rédigé par RoUin sous le titre de Traité des Etudes; un siècle et demi avant le Traité des Etudes monastiques de Mabillon, à l'usage des Bénédictins, et de la Méthode d'enseigner et d^ étudier chrétiennement les lettres humaines par rapport aux lettres divines et aux Ecritures, que Thomassin écrivit pour les Collèges des Oratoriens. (1)
De tous les programmes littéraires du dix-septième siècle, celui de la Compagnie de Jésus fut aussi le plus répandu. Jugeons-en par le nombre de ses collèges : elle en eut six cent soixante-neuf à la fois dans toutes les contrées du monde 5 en France elle en dirigea quatre-vingt-huit. L'Université de Paris, la plus considérable des universités du royaume, n'en comptait qu'une cinquantaine, dont dix seulement étaient de plein exercice ^ les Oratoriens n'en eurent que cinquante-quatre avant la suppression des Jésuites; les Chanoines réguliers du Sauveur n'en dirigèrent que trente,
(1) Le Traité de Rollin parut en 17^0 ; celui de Mabillon, en 1691 ; la Méthode de Thomassin, en 1672. Le projçramme des études de la Compagnie de Jésus a deux époques difiërentes, qu'il faut distinguer. Sa substance parut en 1558 dans la quatrième partie des Constitutions, où S. Ignace traite des collèges. Cette base de renseignement littéraire et chrétien fut le fondement du Ratio studiorum, qui, rédigé de 1584 à 1593, sous le généralal du P. Claude Aquaviva, fut révisé et sanctionné par les décrets de la cinquième et de la sixième Congrégation générale de l'Ordre, qui se tinrent en 1593 et 1608. Il ne faut pas confondre ces règlements, qui font partie de V Institut même de la Compagnie de Jésus, avec les méthodes d'enseignement qui les interprétèrent. Ainsi, le Ratio discendi et docendi du P. Jouvency, le Parœnesis ad magistros scholarum inferiorum da P. Sacchini, les Réflexions sur l'enseignement des belles-lettres du P. Judde, V Instruction pour les régents du P. Toumemine ne font pas partie de V Institut^ dont ils développent les règles et TespriL Voyez r//i«toire de la Compagnie de Jésus, par M. Crétineau-Joly, tome IV, ch. Sy De l'Education des Jésuites (édition de i95i)*
et les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, la plus célèbre de leur Ordre, en avaient ouvert seulement dix. Il faut donc convenir que Tinfluence du programme de la Compagnie de Jésus demande une étude particulière de son économie classique et morale.
La sanction de ce programme au^dix-septième siècle et sa réprobation au dix-huitième réclament encore plus cet examen. Rappelons-nous qu'il ne fut pas au goût des jansénistes et des philosophes, qui le déchirèrent-, qif approuvé par le Saint-Siège, avec l'ïnstitut où il se trouve, il fut de nouveau reconnu chrétien par la bulle de Pie VII, qui, en 1814, rendit l'enseignement à la Compagnie de Jésus, sans rien changer à ses méthodes. Ajoutons enfin qu'après le concile de Trente la congrégation des cardinaux, qui fut chargée de l'interprétation des décrets de cette auguste et sainte assemblée, , recommanda l'enseignement que nous allons étudier, preuve évidente qu'elle le trouvait conforme aux injonctions de l'Eglise. (1)
La question proposée dès le début est de savoir si cet enseignement fut assez chrétien, et s'il pourrait encore nous suffire. On a répondu négativement-, et tout ce qu'une bienveillance sincère a pu trouver pour excuser une société d'apôtres a été de dire, l» qu'elle a subi cet enseignement malgré elle et en protestant contre lui; 2<> qu'en expurgeant les auteurs païens avec plus de zèle que les autres elle a rendu m peu moins nuisible à la jeunesse cette pâture des
(1) Ces cardinaux, interrogés sur le décret relatif aux études des séminaires et des petits séminaires, firent une réponse qu^il faut bien répéter ici, puisqu'elle sanctionne le programme que nous examinons. La Toici : « Ante omnia in seminariis conducendus est grammaticus et musicus, qui pueros instruant, et si reperiantur JesuiCx, cxteris anteponendi sunt. » Sacrot, ConcUium tridentinum^ addUis déclarât ionibus cardinalium, ex ultitna reeognitione Joa. Gallemart, etc., page àili* (Paris, 1676.) Donc évidemment la méthode de ces religieux était d'accord avec Tesprit du coodle> dont ces cardinaux étaient les interprètes.
démons, comme rappelle S. Jérôme \ 3® que dans celte cruelle nécessité, subie par l'Église elle-même,elle a dédom'^ mage V Église en allant lui conquérir dans les Indes et dans te Nouveau-Monde des milliers d'enfants, à la place de ceux que le paganisme ressuscité lui enlevait en Europe. (1)
Nous répondrons à ces trois assertions que S. Ignace, en adoptant Tusage des classiques païens, n'adopta pas leur enseignement païen ^ que dans cette adoption il fut libre; qu'en ordonnant de les expurger il ne prétendit pas les rendre un peu moins nuisibles, mais complètement inoffensifs. Cette thèse générale servira de préambule à l'étude pratique et détaillée de son programme.
Il est un principe éternel de morale, vrai au temps de S. Ignace comme au nôtre : on ne peut faire le mal pour procurer le bien. Si donc enseigner les auteurs païens avait été enseigner même un peu de paganisme, croyons que S. Ignace et l'Église n'auraient pas subi, cette nécessité. Or, ce saint fondateur de six cent soixante-neuf collèges, se. conformant aux conciles de Latran, de Trente, de Cologne et de Narbonne, tenus de son temps, adopta l'étude de la grammaire ou des belles-lettres fondée sur la littérature des païens ; donc l'usage des classiques païens et l'enseignement du paganisme étaient deux choses distinctes dans son appréciation comme dans celle de l'Église. Cessons donc de confondre, comme on l'a fait depuis un an, l'enseignement du paganismeavec celui delalittèrature païenne. L'Église a cru à leur différence depuis trois siècles, que dis-je! depuis dixhuit siècles, puisqu'elle n'a pas cessé de permettre les classiques païens expurgés, interprétés par des maîtres chrétien»; noBS pouvons donc y croire encore aujourd'hui. La nature des choses n'a point varié : si celle des maîtres et des écoles a changé, réformons Tesprit des maîtres et des éeoles.
(i) Leitres à MoDsdgoeur Dupanloup^ p. i8», 207-209.
Mais qu'a-t-on pu alléguer pour nous prouver que l'Église et les saints avaient subi, malgré eux, l'usage des classiques païens expurgés? Des textes des saints Pères, et les protestations énergiques du P. Possevin, à la fin du seizième siècle, du P. Grou, à la fin du dix-huitième.
Nous ne devrions plus parler des saints Pères : ils ont blâmé les abus de la lecture des païens, et non pas l'étude prudente de leurs chefs-d'œuvre : on l'a démontré jusqu'à l'évidence (1) ^ et un nouveau travail de M. l'abbé Leblanc vient de jeter plus de jour encore sur eette question (2). Cependant, malgré tous les éclaircissements donnés, on persiste à objecter les réclamations des premiers Pères de l'Église, et en particulier celle de S. Jérôme, qui appelle la poésie, l'éloquence et la philosophie des païens la nourriture des démons. Il n'y a qu'un moyen d'en finir; c'est de rapporter ce passage en entier. Trop long pour trouver place ici, il figure parmi nos pièces justificatives. Sa lecture prouvera que le saint docteur, loin de rejeter l'étude prudente des classiques païens. Fa proclamée nécessaire à l'enfance^ tout en s'indignant de voir des prêtres abandonner la sainte Ecriture pour se jeter avec passion dans des lectures profanes et licencieuses. (3)
Qu'a donc dit le célèbre P. Possevin, dont le nom vient d'acquérir tant d'autorité dans cette polémique? Il foudroya^ dit-on, l'usage des classiques païens dans un discours
(1) Cî-dessus, p. 114 et suiv.
(2) Eisai historique et critique sur f étude et 1^ enseignement des lettres profanes dans les premiers siécleê de l'Eglise, (Paris, PériÉSe, iS52.) D'accord avec M. Landriot et le P. Daniel, Tauteur, qui est uo des membres érudits de Técole des Carmes, fait ressortir une nuance remarquable dans rhistoire de renseignement classique, en montrant Tezistenoe d'une hostilité qui s'est longtemps maintenue, et a fini |»ar céder à Taotorilé générale des saints Pères. Cette thèse est conforme aux étadtf de MabiUon sur le même sujet Traité de» éfudeê mûnaMtigueM, partie II» ch. XI, p. 268et suiv. (Paris, iIWi.)
(3) Pièces juiiifieaihfeM^td,
adressé aux magistrats deLucques. En vérité, cette objection ne vaut pas la peine d'être réfutée, tant l'anathème prétendu de l'orateur est en désaccord avec sa doctrine longuement, savamment expliquée dans le plus célèbre de ses ouvrages, intitulé : Bibliothèque choisie bu Traité des études pour r avancement des sciences et pour la sanctification des peuples. Un mouvement oratoire ne tiendra jamais contre un traité, et, de plus, cette harangue n'a pas et ne peut pas avoir le sens qu'on lui donne. Mais elle a tellement retenti, et à tant de reprises différentes, qu'il a bien fallu l'expliquer. Cependant l'importance de cette difficulté nous parait trop secondaire pour la résoudr e ici. En la rejetant dans nos notes justificatives , nous pourrons, d'ailleurs, nous étendre davantage sur le commentaire que le P. Possevinnous a laissé des règles de S. Ignace. Il les adopte, il les explique, et parle fort au long du choix et de l'expurgation des poésies du paganisme. (1)
Quant au passage du P. Grou, qui, dans sa Morale tirée dss Confessions de S. Augustin, affirme que notre éducation est toute païenne, remarquons, en premier lieu, que ses pages furent imprimées en 4786, plus de vingt ans après la suppression du programme de sa Compagnie ; en second lieu, que le spectacle des désordres d'une société dont Voltaire et ses disciples étaient devenus les maîtres a pu lui arracher des exagérations historiques^ qu'enfin il ne conclut pas au bannissement des auteurs païens, mais à la réforme des collèges et des professeurs, et surtout à celle de la philosophie et de la théologie, où le philosophisme et le jansénisme avaient pénétré. (2)
. (i) Piéce9 ju8tifica1ive9f no 2.
(1) « Mais quoi : me dira-t-OD, voulez-vous arracher des mains des enfants les, auteurs profanes; et que mettrez-vous à leur place? Ce n'est pas ma pensée. Je sais qu'on ue peut leur en substituer d'autres aussi utiles à la fin qu'on a en vue. Cela étant, poursuivra-t-on, quel remède
Ici nous arrive une objection grosse de colères contre le paganisme classique qui forma le dix-huitième siècle. Cette malheureuse époque fut profondément païenne^ donc elle avait été jetée par la précédente dans le moule du paganisme. Cette difficulté ne peut être déclinée ; mais ce n'est pas ici sa place. Réservons-la pour les pages où, traitant de l'éducation du dix-huitième siècle et du nôtre, nous devrons aussi parler de leurs origines.
Actuellement ce qui nous occupe, c'est de savoir si S. Ignace fut libre dans le choix des classiques païens, ou s'il fut obligé de céder à l'enthousiasme littéraire de la Renaissance^ si, en adoptant ces classiques, il les rendit tout à fait inoffensifs ou seulement moins nuisibles \ s'il sépara l'enseignement dogmatique et moral du paganisme de Y enseignement littéraire des auteurs païens. Or, sa sainteté, qui ne peut être en contradiction avec les principes de la morale, son programme lui-même, qui met la gloire de Dieu, le salut des âmes et la pureté du cœur avant tout, tout nous oblige à penser qu'il n'a pas pu vouloir autoriser sa Compagnie à faire le mal pour en tirer du bien, à se livrer à l'en-
suggérez-Tous aux inconvénients de Téducation présente? Il serait trop long de Tindiquer. Si j'avais à le faire, je ne me bornerais pas à la première institution des enfants; mais je Youdrais étendre la réforme aux écoles de philosophie et de théologie... Et à qui proposerai-je ce plan général de réforme ? Ce ne pourrait être qu'à un corps chargé par état de Tinstruction publique, capable d'entrer dans mes vues et plein de zùle pour les remplir ; à un corps pénétré de l'esprit de religion, agissant pur des principes de conscience, avec des vues pures, nobles, désintéressées , composé de sujets choisis pour les talents, et présentant dans sa constitution tout ce qui contribue à les cultiver ; à un corps dont la police intérieure serait dirigée vers le grand objet de l'éducation, dont les membres, bien élevésSeux-mêmes, s'y consacreraient par le motif de leur salut éternel et de leur perfection, renonceraient au monde et à toutes ses prétentions, pour s'en mieux acquitter, s'y dévoueraient par les engagements les plus saints, et seraient soumis à l'inspection de supérieurs sages, éclairés, vigilants, etc. » Morale tirée den Confessions de S. Auffustin, t. 1, p. 105 £t 106.
fteignement du paganisme amoindri, c'est à dire à faire boire elle-même aux enfants moins de poison dans ses classes pour les détourner d'en boire ailleurs davantage. Autre chose est de tolérer chez les autres le mal qu'on ne peut empêcher; autre chose est d'y coopérer soi-même pour en arrêter les excès. L'un peut être quelquefois permis, l'autre jamais.
Ignace envoyait une partie de ses fils au martyre parmi les idolâtres du nouveau monde •, assurément il ne prescrivit pas à l'autre de se prêter un peu au paganisme de l'ancien. C'est en vérité faire de lui et de son Ordre un singulier éloge que de les montrer dédommageant l'Église dans les Indes et dans l'Amérique de la perte des générations à laquelle ils contribuaient en Europe par la résurrection du paganisme.
Dira-t-on qu'on argumente par les faits, et non par les intentions? Quignace et sa Compagnie se sont innocemment trompés (1) ? Chez eux, en effet, cette erreur innocente n'était pas impossible. Mais l'Église, gardienne des mœurs et des croyances de l'Europe, aurait-elle pu se tromper dans une affaire aussi grave? Aurait-elle, pendant trois siècles, fermé les yeux sur un système d'enseignement; destructeur du Chfistjanisme -, aurait-elle canonisé le plus célèbre organisateur d'un paganisme mitigé, que dis-je! aurait-elle pu prononcer sans restriction aucune, dans la bulle qui le mit sur les autels et le donna pour modèle au mondei chrétien, que Dieu l'avait suscité pour l'opposer, avec son Ordre, aux pestes de son temps ; aurait-elle mis
(1) ir Nos devanciers des trois derniers siècles ont-ils enseigné les auteurs profanes assez chrétiennement ? Oui, si Ton s^arréte aux intentions, et si Ton tient compte des précautions prises ; non, en ce sens qu'ils liront pas préparé leurs jeunes élèves à Tétude des auteurs païens par des études cfarétieqnes assez larges et assez solides. » M. Tabbé Antoine Bensa, Lettre au rédacteur en chef de C Univers, 3® partie, 14 août 1852.
au nombre des services qu'il rendit au Catholicisme ses collèges, ses classes de grammaire et de belles-lettres? (1) Non, si le programme des six cents collèges d'Ignace était un peu païen, quoique moins païen que les autres, l'Église ne l'aurait pas conseillé par les cardinaux quî interprétèrent, en son nom, le décret du concile de Trente concernant la ré forme des collèges (2) 5 elle n'aurait pas confirmé, à tant de reprises différentes, les constitutions où ce programme était écrit ; Pie VII, après la révolution française, après trois siècles d'expérience, n'aurait pas, en ressuscitant ce programme, réparé un moule de Christianisme païen. Concluons donc de cette thèse générale que le système d'instruction littéraire suivi, au dix-septième siècle, dans les collèges du corps enseignant le plus nombreux, ne fut ni païen ni commandé par l'enthousiasme de la Renaissance. Nous allons voir cette proposition confirmée par l'étude détaillée que réclame la partie pratique du débat. Car il nous reste à montrer ce que S. Ignace ordonna pour rendre les classiques païens non pas un peu moins nuisibles, mais complètement inoffensifs.
La littérature païenne a deux dangers, l'un pour )es mœurs, l'autre pour la foi.
S. Ignace a consacré le quatrième livre de ses Constitutions à l'enseignement des collèges : c'est donc là qu'il faut chercher sa pensée,
Il définit d'abord le but des études auxquelles se livreront les jeunes religieux destinés à Tapostolat des sciences et des belles-lettres : ce but unique est la gloire de Dieu et le
(J) Bulla canonhationii 5. Igntitii; Jnêiit» Soc. Jesu, U 1, p. ii9 et