‹ Des études classiques et des études professionnellesChapitre 4 sur 18 · I.'KlKPÉBlRIiCE DU V/kHmé · texte numérisé non relu

I.'KlKPÉBlRIiCE DU V/kHmé

La question des études professionnelles n'est pas neuve. Voilà plus de quatre-vingts ans qu'elle s'agite 5 et nous ne waignons pas d'affirmer que jusqu'ici les ennemis du Catholicisme l'ont beaucoup mieux comprise que ses amis. L'histoire va le montrer. Nous verrons le philosophisme du dix-huitième siècle, dans son plan d'attaque contre le Catholicisme, frapper d'une main les études classiques, et de l'autre protéger le développement des études mathématiques et professionnelles ; bannir le latin des séminaires après l'avoir banni des collèges -, méditer la régénération de la France par l'oubli des langues anciennes, puis par l'oubli de l'ancienne langue française elle-même, parceque pour révolutionner Fesprit de la nation il fallait révolutionner le langage de ses traditions religieuses.

Ce tableau de la guerre faite au Catholicisme par l'anéantissement des études classiques et par le développement simultané des éludes professionnelles ne démontrera pas sans doute que ses ennemis eurent, dès le principe, l'intelligence complète du pouvoir de leur manœuvre. Il suffira de

trouver dans les premiers plans l'instinct des derniers; dans

le zèle de d'Alemberl, qui commencera l'attaque, le mauvais vouloir de Michel Lepellelier, qui l'achèvera.

Le premier avait compris que faire la guerre au latin était la faire à la théologie-, que la géométrie était la meilleure des logiques pour mener à l'incrédulité-, qu'appliquer la France aux études industrielles était préparer le règne du matérialisme. Mais il faudra trente années d'expérience et de succès pour que Henri Bancal puisse dire à la Convention délibérant sur l'éducation nationale : « Les grandes villes ont été les asiles des sciences et des arts. C'est dans leur sein que la philosophie a forgé les foudres qui ont renversé les trônes de la tyrannie et de la superstition (1). Citoyens législateurs, le système d'éducation que vous voulez établir est une véritable déclaration de guerre à l'imposture et à la superstition, qui gouvernent encore le monde... Il est bon que les dépôts des arts et des sciences soient conservés dans les chefs-lieux de département, comme d'éternels arsenaux où se forgeront des armes contre le mensonge ^ mais c'est dans les campagnes que vous devez voir le jeu et l'effet de vos canons (2); » et ces canons seront des instituteurs élémentaires, dignes de la nature et de la liberté, chargés de faire pénétrer les arts utiles et les arts agréables jusque dans les hameaux et les lieux les plus déserts, de ramener la France à la nature et à la raison, de remplacer les curés, malgré tout le bien que peut faire aux hommes simples de nos campagnes un bon curé philosophe. (3)

Dans cette histoire de la guerre faite au Catholicisme par l'exagération des études professionnelles, par la substitution des écoles spéciales aux gymnases littéraires, je prie

(1) Discoure et projet de décret sur Véducaiion nationale, le 24 décembre 1792, par Henri Bancal , page 6. (Paris, imp. nationale, 1792.)

(2) Ibid.^ pages 21 et 22.

(S) Ibid,, pages 17, 18-22.

mes lecteurs de ne pas se méprendre sur ma pensée. Je ne veux déprécier ni les sciences exactes ni leurs applications aux arts et à l'industrie : ce serait méconnaître leur gloire et leurs services, qui sont incontestables. Mon but est simplement de montrer comment marchèrent de front et de concert la haine de FÉglise et le matérialisme né du développement immodéré de Tindustrie; comment les ennemis du Catholicisme et de la civilisation voulurent et méditèrent la ruine de la Religion et de la société. Nous n'aurons pas besoin d'exagérer leurs prévisions pour apprécier la valeur de leurs coups. Que leur portée ait été plus ou moins ccdculée d'avance, l'expérience du passé sera toujours menaçante, et nous ne verrons pas sans préoccupation partir du môme camp ce premier mot d'ordre,i»oi»w de latin^ donné en \ 76B, et ce second prononcé en 4703, répété par le socialisme de \SiS, plus de latin, pour décatholiciser le rayanme.

Le premier coup porté aux études classiques date des afrets qui, à la Qu du siècle dernier, fermèrent tout à coup en Europe plus de la moitié des collèges catholiques; et l'on sait assez si la philosophie qui les dicta rêvait le triomphe du Catholicisme. Mais il ne faut pas toujours interpréter les intentions par les faits : à l'histoire des faits joignons donc, dès le début, celle des intentions, et prenons-la dans les écrits des premiers réformateurs de l'enseignement classique au profit de l'enseignement professionnel. La tactique de 4793 est en germe dans celle de 476^.

Laissons de côté le procès fait à l'Institut des Jésuites par les parlements -, notre thèse est indépendante de cette cause. Il n'en est pas de même du procès fait par les géomètres à renseignement classique de la Compagnie de JéMis

et de l'Université d'alors. Que reprocha-t-on aux collèges supprimés en 4762? D'avoir trop cultivé le latin ; et ce reproche trouva tant de sympathie dans une nation qui marchait à la décadence des lettres, qu'il retentit encore aujourd'hui. Tant il est vrai que le dix-neuvième siècle est l'héritier du dix -huitième, et non du grand siècle qui ne trouva pas que Corneille et Bossuet avaient appris trop de latin aux collèges des Jésuites; que Port-Royal avait nui à la langue de Racine en lui faisant lire et méditer les tragiques de la Grèce dans leur langue. Quand les préjugés tiennent à une passion, ils ne s'éteignent qu'avec elle. Un des hérauts d'alors, chargé de faire Topinion publique en proclamant celle de la Philosophie, D'Alembert fut le premier à essayer l'effet de cet anathème qui frappait l'enseignement classique pour attaquer l'enseignement catholique ; « Pourquoi, disait-il, passer six ans à apprendre tant bien que mal une langue morte ? Je suis bien éloigné de désapprouver l'étude d'une langue dans laquelle les Horace et les Tacite ont écrit : cette étude est absolument nécessaire pour connaître leurs admirables ouvrages ; mais je crois qu'on devrait se borner à les entendre, et que le temps qu'on emploie à composer en latin est un temps perdu. Ce temps serait beaucoup mieux employé à apprendre par principes i»a propre langue, qu'on ignore toujours au sortir du collège, et qu'on ignore au point de parler très mal. Une bonne grammaire française serait tout à la fois une excellente logique et une excellente métaphysique, et vaudrait bien les rapsodies ({u'on lui substitue.... Quelque estime que j'aie pour quelques-uns de nos humanistes modernes, je les plains d'être forcés de se donner tant de peine pour parler fort élégamment une autre langue que la leur... Pourquoi, comme l'a remarqué un auteur moderne (et cet auteur était d'Alembert lui-même), pourquoi tel corps qui a produit une nuée de versificateurs latins n'a-t-il pas produit un seul

poète français qu'on puisse lire (<)? Concluons de ces réflexions que les compositions latines sont sujettes à de grands inconvénients, et qu'on ferait beaucoup mieux d'y substituer des compositions françaises.... J'ai entendu quelquefois , ajoutait-il, regretter les thèses qu'on soiy;enaii autrefois en grec-, j'ai bien plus de regret qu'on ne les soutienne pas en français : on serait obligé de parler raison ou de se taire... » (2)

D'Alembert ne voulait donc plus de thèmes latins, de vers latins, de thèses grecques ni latines. Et pourquoi cette guerre au latin, abritée derrière des raisons que nous ne discuterons pas ici, parcequ'elles n'étaient pas ses raisons principales ? C'est que le latin était la langue de l'Église et des traditions antiques, et qu'attaquer le latin et ses maîtres était attaquer ]a théologie scolastique, écrite et parlée en latin.

En effet, dans son discours sur la destruction des Jésuites en France, publié en 1765, il avait dit : « Il faut avouer que

(4) Voyez SabaUer de Castres rapportant les reflétions de d^Alembert sur l'éducation publique , dans son Dictionnaire de tittérature, article Education liitéraire,

(2) D'Alembert répond lui-môme, ailleurs, à celte objection qu'il s'est faite, et qu'on a si souvent répétée après lui. « La poésie fîrançaise, dit-il, demande une finesse de tact et de goût qui ne peut s'acquérir qu'en fréquentant le monde beaucoup plus qu'un religieux ne doit se le permettre. » Celte raison suffirait à la juslificatioii des professeurs accusés d'avoir fait trop devers latins et trop peu de vers français. D'Alembert en donne une seconde, qui de la cause des Jésuites fait celle de toutes les universités. « Qoând on demandera, dit-il, pourquoi les Jésuites n'ont point eu de poètes français» il faudra demander pourquoi les universités n'en ont pas eu davantage.» Ce pbilosophe aurait dû ajouter que les universités et lii Compagnie de Jésus avaient autre chose à faire que des vers français ; que leurs professeurs, tout entiers à l'enseignement classique, base du goût, ne se croyaient obligés qu'à former le goût de leurs élèves ; que Racine et Voltaire, en sortant de la rhétorique de Port-Royal et de Louis-le-Graud, avaient appris à faire des vers français en lisant et imitant Euripide, Virgile et Horace. [Destruction de$ Jéêuites en France, pages kk et 4$* 17<}5. }

parmi les sciences et les arts (qui leur eut donné des Pétau et des Bourdaloue) deux genres ont été faibles chez eux, la poésie française et la philosophie.... J'entends la philosophie véritable -, car la scolastique n'en est que la lie et le rebut. Lorsqpi'on parcourt, dans la vaste bibliothèque du roi, la première salle, immense par son étendue, et qu'on la trouve destinée, dans sa plus grande partie, à la collection sans nombre des commentateurs visionnaires de l'Ecriture, des écrivains polémiques sur les questions les plus vides de sens, de théologiens scolastiques de toute espèce, enfin de tant d'ouvragés d'où il n'y a pas à tirer une seule page de vérité, peut-on s'empêcher de s'écrier avec douleur : Ut quidperditiohœc{i)1... Comment est-il possible que la même espèce û' êtres qui a inventé l'art d'écrire, l'arithmétique, l'astronomie, l'algèbre, la chimie, l'horlogerie, la fabrique des étoffes, tant de choses enfin dignes d'admiration dans les arts mécaniques et libéraux, ait inventé la philosophieet la théologie scolastiques! » (2)

Pour cet ennemi de la théologie et du latin, la Somme latine de S. Thomas, les Controverses latines de Bellarmin , les commentaires latins de Cornélius à Lapide étaient des bagtUelles sacrées, des objets frivoles et absurdes (3). Que voulait-il mettre à la place ? On le verra dans la conclusion de son plan d'études : « On bornerait, dit-il, la logique à quelques lignes 5 la métaphysique à un abrégé de Locke ; la morale purement philosophique aux ouvrages de Sénèque et d'Epictète -, la morale chrétienne aux Commandements de Dieu, au sernion de Jésus-Christ sur la montagne. » (4)

Ainsi , moins de latin, moins de logique, moins de caté-

(l)i!e sont les paroles de Judas que d'Alemberc s'approprie; a-t-il pense à n-propos de la citation 9 ( S. Matth., XXVI, 8; S. Jean, XII, 4.) (2) Pages &&, 66, 9i et 92.

(4) Diet. de Sabatier, déjà cité.

chisme : était-ce pour décharger les études et Jes abrégw ? Non, il voulait, au contraire, qu'elles fussent plus longues et plus chargées, mais chargées de géométrie, qui, de toules les logiques, à son avis, est la meilleure-^ mm chargées de beaux-arts et de musique, étude si propre pour adoucir les mosurs. Ce plan d'études, disait-il en finissant, irait, je l'avoue, à multiplier les maîtres et le temp&de l'éducation^, mais les enfants sont plus capables d'application et d'intelligence qu'on ne le croit communément.... Si, par exemple, on leur apprenait de bonne heure la géométrie, je ne doute point que les prodiges et les talents précoces en ce genr« ne fussent plus fréquents. (1 )

Telle fut l'origine de ces études encyclopédiques où l'on devait tout apprendre et ne rien savoir que superficiellement, charlatanisme que la France subit jusqu'à Napoléon restaurateur des anciennes études-, qu'elle vient d'essayer une seconde fois sous le règne de Louis-Philippe^ qu'un nouveau législateur a compris, et nous invite à combattre.

Chose bien remarquable et qu'on nous semble ne pas avoir assez considérée, le système d'enseignement secondaire, dont notre baccalauréat-ès-lettres, petite encyclopédie des connaissances humaines, était le couronnement, portait au, front la date, le nom, le caractère de l'Encyclopédie et de ses auteurs. D'Alembert a fait la préface de l'un comme de l'autre. Le Dictionnaire encyclopédique, en trente-cinq volumes in-folio, est résumé dans le Manuel des aspirants au baccalauréat, qui, dans un in-dix-huit de sept cents pages, contenait toute l'histoire des peuples anciens et modernes, la géographie de toutes les contrées du globe, la philosophie et l'histoire de la pensée de tous les philosophes, l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie et les sciences physiques. Il y a cinquante ans qu'on a reconnu que toutes les têtes réunies

(1) DicU de Sabatier, déjà cité.

— Iodes philosophes auteurs de la collection pyramidale uV valent abouti qu'à un avortement^ et nous commençons à peine à bien comprendre qu'une petite tête de seize à dixhuit ans est trop étroite pour enfermer cette pyramide qui, chaque année, augmente! Les auteurs de l'Encyclopédie menèrent la France à 4793, et les auteurs de nos classes encyclopédiques l'ont menée à 1848. Toute tête gonflée outre mesure, ne fut-ce que de vent, est une tête aventureuse. Qu'est-ce qu'une tête qu'on a gonflée d'erreurs, de rêves philosophiques, de doutes, de mépris des vérités et des traditions anciennes, sans y laisser de place ni pour la logique ni pour le catéchisme?

Le programme de d'Alembert fut adopté peu à peu. Les professeurs de l'abbaye royale de Sorcze furent des premiers à l'essayer; et dans leur collège encyclopédique commencèrent les classes sans latin. « Quoi! s'écriait, en 4777, un professeur de l'Université de Paris, quoi, des écoliers dans un collège pour y apprendre tout autre chose que du latin! et dans un collège de Bénédictins! Eux qui se sont toujours distingués par l'étude des langues savantes! La langue latine est la langue de la Religion (4)! » Dieu nous garde d'outrager par ce souvenir la gloire httéraire d'un Ordre voué aux travaux des antiquités ecclésiastiques, et qui se réveille à Solesmes avec ses grandes traditions oubliées à Sorèze. Il fallait que la guerre au latin fût bien avancée, en 4777, pour avoir essayé la conquête d'une abbaye de Bénédictins : c'est tout ce que nous voulions dire.

Il résulte clairement de ce que nous avons rapporté que le plan de d'Alembert et de son école anti-chrétienne fut de diminuer l'étude du latin pour augmenter l'étude des ma-

li) Lettre d'un professeur émérite de l'Université de Paris,,, sur Nducation publique , au sujet des exercices de Cabbaye royale de Sorèze, (BruxeUes, 1777.) Ce carieux in-8«, de 342 pages, est plein de souvenirs classiques de son époque*

•thématiques ; de diminuer l'étude de la logique et du catéchisme, de diminuer le nombre des théologiens scolastiques, c'est à dire catholiques , pour couvrir la France d'algébristes, dç géomètres, de mécaniciens, d'horlogers et de tisserands. La seconde phase de la guerre faite aux études classiques va nous révéler plus clairement l'intention des réformateurs : l'expérience éclairera leur tactique, enhardira leurs aveux.

Le premier coup porté au latin date de la suppression des ordres religieux -, le second datera de la suppression du clergé. On avait ridiculisé les vers latins, et les églises ne retentiront plus d'hymnes latines. On avait attaqué le latin des collèges, on va le bannir des séminaires. On avait trouvé que la grammaire latine nuisait à la gramhiaire française, et la grammaire française sera fermée après la grammaire latine. La chute littéraire de la France suivra de près celle dû Catholicisme. Mais comme on pourrait supposer, et comme on a dit en effet que la Patrie et l'Eglise furent entraînées à cet abîme par la fatalité des événements, et non par l'intention des réformateurs, il faut que l'histoire des intentions précède ici l'histoire des événements.

Pourquoi d'Alembert et l'Encyclopédie avaient-ils fait la guerre au latin? Us avaient à peine osé le dire : Condorcet le déclarera, vingt années plus tard, avec cette franchise que donne la joie d'un triomphe assuré. Dans son projet de réforme littéraire des 20 et 21 avril 1792, il s'exprimait ainsi : « On pourra trouver la langue latine négligée... Puisqu'il faut tout dire, puisque tous les préjugés doivent aujourd'hui disparaître, l'étude longue, approfondie des langues des anciens, étude qui nécessiterait la lecture des livres qu'ils nous ont laissés, serait peut-^tre plus nuisibicf

qu'utile. Nous cherchons dans l'éducation à faire connaître des vérités, et ces livres sont remplis d'erreurs : nous cherchons à former la raison, et ces livres peuvent l'égarer.» (i)

Ainsi, dans la pensée de ce philosophe législateur et de la commission dont il était l'organe, il fallait rompre avec le latin pour rompre avec les traditions anciennes 5 et dans la bouche de ce disciple de Voltaire on sait ce que cela signifie.

Henri Bancal, dans son discours du 24 décembre de la même année, discours que nous avons déjà cité, parla plus ouvertement. Il avait une telle terreur des langues an ciennes que le mot de lycée le choquait: « Ce mot est grec, disait-il, et je préférerais celui A'écoles centrales. » Il vou lait moins de latin encore que Condorcet, ou plutôt il ne voulait plus d'études classiques, afin de détruire renseigne ment religieux, qui mêle les idées du ciel avec celles de . la terre, et qui empoisonne la raison humaine et universelle par de funestes superstitions. « Citoyens législateurs , s'écria-t-il, le système d'éducation que vous voulez établir est une véritable déclaration de guerre à l'imposture et à la superstition, qui gouvernent encore le monde. . . Je propose le projet de décret suivant : 11 ne sera enseigné dans les écoles aucune des connaissances ayant trait à une autre vie (2). » Ainsi, dans l'enseignement classique, il avait peur même de l'enfer de Virgile.

De conséquence en conséquence, ces réformateurs, après avoir proscrit les anciennes matières de l'enseignement, furent amenés à proscrire l'enseignement lui-même^ car instruire, disaient-ils, c'est donner des connaissances anciennes^ c'est mettre l'élève dans la dangereuse nécessité de

(1) Rapport et projet de décret sur Inorganisation générale de l'instruction publique^ etCf pages 18 et 19. (Paris i792.)

(2) Discours et projet de décret sur l'éducation nationale, etc., pages 5 et a, 21 et 26, (Paris, 17920

recevoir et de prendre les croyances et la philosophie de leurs pères. Ce fut la pensée de Daunou et surtout d'Alexan dre Deleyre, qui voulait que chaque enfant inventât sa morale , afin d'en faire une nouvelle à la France.

Voyons maintenant avec quelle rapidité disparurent les études classiques, que Ton anéantissait par la peur des connaissances traditionnelles, des idées anciennes et des superstitions religieuses.

Un premier projet fut rédigé, je crois, par Desrenaudes et présenté, en 1791 , au nom du comité de constitution par un évêque apostat, M. de Talleyrand. Le latin fut banni, dans les collèges, des cours de rhétorique et de logique réunis, et, dans les séminaires, de renseignement de la théologie , réduit à deux années. C'était, dans la religieuse philosophie de l'ancien évêque d'Autun, pour rendre aux éludes sacerdotales leur onction évangélique, qui disparaissait sous la sécheresse des discussions, pour rendre indulgents les élèves du sacerdoce en leur ôlant d'anciennes et vicicnses méthodes, où ils apprenaient longuement à devenir de vains et dangereux dlsputeurs ; c'était pour leur laisser le temps d'étudier les règles de l'arpentage et du toisé, les connaissances des simples et quelques principes d'hygiène. (1)

Dans le plan de Condorcet, qui parut l'année suivante, 1792, la langue latine reçut un nouvel échec, et plus rude.

Il y aura, disait-il, cinq degrés d'instruction, des écoles primaires, des écoles secondaires, des instituts, des lycées, et une société nationale des sciences et des arts, appartenant à tout l'empire, dont elle dirigera l'enseignement. L'étude du latin commençait au troisième degré; et dans les institututs, sur quinze professeurs, il n'y en avait qu'un pour la langue latine. Au quatrième degré, dans les neuf lycées

(t) Rapport sur Cinstruetion publique, pagwSS-AO; Projet de décret, écoles de district, art 8, école» de département, art 2.

ouverts dans neufvilles privilégiées, on ne comptait qu'un professeur de latin pour trente-huit s'occupant de sciences et d'arts ^ et dans la société nationale, composée de trois cent quatre-vingt-huit membres, quarante-huit seulement devaient donner leurs soins à la grammaire, à la critique, aux langues, à l'éloquence et à la poésie. (1 )

Huit mois après, Henri Bancal trouvait le plan d'études de Condorcet trop haut de trois degrés : il n'en voulait que deux, des écoles élémentaires, et des écoles centrales pour les mathématiques, l'agriculture, l'histoire naturelle, la chimie et la chirurgie. Il avait horreur des études classiques.

« Plus on a cultivé dans une ville, disait-il, les connaissances humaines, plus aussi les prêtres ont fait des efforts en faveur de la superstition. Je montrerais de nos jours, en Angleterre, Cambridge, dont la population n'est guère que dix mille âmes, ayant quatorze collèges et un aussi grand nombre d'églises. (2)

Daunou, en 93, ne parle plus du latin, qu'on n'enseignait plus : il veut un petit nombre d'écoles publiques, «1® de l'art de conserver et de rétablir la santé ; 2® de l'art social ; 3« de l'art militaire ^ 4» des arts mécaniques-, S® des beauxarts^ 6® enfin de l'art d'enseigner, où l'on s'attacherait surtout à l'analyse des sensations, des idées et des signes^ et chaque établissepient de ce sixième genre aura pour dépendance une école de soufds-muets afin d'étudier les opérations de râpie j^t de prendre la pâture sur le fait. » Cependant, homme instruit lui-même, dans ce remaniement des connaissances, il admettait, comme étude auxiliaire, les langues et le3 antiquités (3). La même année, 2 juillet, Lequinio disait : « Quant à la littérature, il me semble absolument inutilede s'en occuper. Au reste, ajoutait-il, je ne m'oppose pas

(1) Projets de décret, Utres IV, V et VI.

(9) Diâcours déjà dté, pages 5 et 8.

(3) Essai sur l'instruction pubiiquef pages 40 et4if (Paris, 1793.)

à ce que des professeurs particuliers s'établissent et vendent leurs connaissances à ceux qui voudront les acheter.» (4) Ne nous étonnons point de cette indulgence, de cette modération de langage: il n'y a plus rien à détruire. Le latin a été écrasé sous les ruines des collèges ; mais que de choses ensevelies en trois ans avec lui !

Barrère et l'abbé Grégoire ont demandé qu'on régénérât la langue française elle-même, qu'on la révolutionnât, et voilà que Barrère s'effraie : « il y a quatre ans, dit-il, que les législateurs tourmentent leur génie pour fonder une école nationale, pour ouvrir des écoles primaires... Qu'ontils obtenu? Qu'ont-ils établi? Rien encore. Les collèges... sont heureusement fermés, mais aucun établissement ne les a remplacés.» Voilà aussi que Fourcroy, mêlapt rironieà la douleur, s'écrie du haut de la tribune : « Faut-il vous dire que, même à la porte de vos séances, on met partout des fauteà d'orthographe. On n'apprend plus a lire et à écrire» (2) Lakanal avait fait fermer les collèges où Condorcet avait eu la faiblesse de laisser apprendre encore un peu de latin: et voici que Lakanal s'écrie de son siège : « Je demande que Grégoire ait la parole sur les dégradations des monuments des arts. Vous apprendrez avec indignation qu'on est allé jusqu'à mettreles scellés siîr des ménageries. » La parole est donc à l'abbé Grégoire, qui, après avoir péroré pendant plusieurs heures, obtient un décret qui recommande ces monuments des arts à la surveillance des bons citoyens. (3)

Mais les études professionnelles, les établissements de mathémathiques,de physique, de chimie, pour lesquels tant de sacrifices avaient été généreusement faits, où en sont-ils?

L'enseignement de Condorcet était à cinq degrés en 1 792,

(1) Plan proposé à V Assemblée Nationale, pages 6 et 7.

[2) Le génie de la révolution considéré dans L'éducation, par Fîibri, lome I, pages 80, 90, 116 et 117 (Paris, 1817.)

13) /^irf., page 118. -

au mois d'avril; celui de Bancal fut à deux degréâ, au mois de décembre de la même année, en recommandant toutefois de donner presque tout aux écoles élémentaires qui devaient ramener l'homme à la simplicité de la nature. En 93 , Mi* chel Lepelletier, dans son plan divin, rêvant la sainte égalité, pour les intelligences comme pour les fortunes, réduisit renseignement à un degré où il jetait pêle-mêle les enfants des deux sexes, dès Page de cinq ans. A la place de la science, il mille travail des mains. Là les jeunes filles, suivant le vœu de Lakanal, «étaient surtout instruites à coudre et à tricoter. Les garçons de préférence devaient être exercés à travailler la terre, employés dans les manufactures» ou bien conduits sur les grands chemins pour y ramasser des cailloux. » (< )

Il faut citer quelques fragments de ce décret qui couronna les efforts de ces démolisseurs de collèges et d'églises : (2)

« Durant le cours de Téducation nationale, le temps des enfants sera partagé entre l'étude, le travail des mains et les exercices de la gymnastique.

« Les garçons apprendront à lire, écrire, compter, et il leur sera donné les premières notions du mesurage et de Tarpentage.

a Leur mémoire sera cultivée et développée; on leur fera apprendre par cœur quelques chants civiques et le récit des traits les plus frappants de Tliistoire des peuples libres et de celle de la révolution française.

« Ils recevront aussi des notions de la constitution de leur pays, de la morale universelle et de Téconomie rurale et domestique.

« Les filles apprendront à lire, à écrire, à compter.

(1) Le génie de la révolution considéré dans Véducalion^ tome I, pages A8-54.

(2)P/aft d^éducation nationale de Michel Lepelletier, présenté à la Convention par Maximilien Robespierre, au nom de la commission d'instruction publique, imprimé par ordre de la Convention nationale (arf. 10-14); pages hh et 45, art. 40, 44, 42 et 43.

' « Leur mémoire sera cultivée par l'étude des chants civiques et de quelques traits de l'histoire propres à développer les vertus de leur sexe.

« Elles recevront aussi des notions de morale et d'économie domestique et rurale.

« La principale partie de la journée sera employée par les enfants de l'un et de l'autre sexe au travail des mains.

« Les garçons seront employés à des travaux analogues à leur âge, soit à ramasser, à répandre des matériaux sur les routes (1), soit dans les ateliers des manufactures qui se trouveraient à portée des maisons d'éducation nationale, soit à des ouvrages qui pourraient s'exécuter dans l'intérieur de la maison : tous seront exercés à travailler la terre.

« Les filles apprendront à filer, à coudre et à blanchir^ «Biles pourront être employées dans les ateliers des manufactures qui seront voisines ou à des ouvrages qui pourront être exécutés dans l'intérieur de la maison d'éducation. »

Je n'aurais pas rempli ma tâche si je ne montrais ici comment les patrons des études mathématiques et professionnelles, de programme en programme, arrivèrent à celui de Lepelletier.

Le plan de d'Alembert, qui ouvrit la marche, fut: moins de latin dans les collèges, beaucoup de géométrie.

Le plan de Bancal fut, vingt ans après : plus d'études classiques, plus de lycées, c'est un mot grec^ tout pour les études mathématiques et industrielles.

Le plan de Talleyrand fut : plus de latin, même en théologie^ les élèves du sacerdoce étudieront l'arpentage, la botanique et quelques principes d'hygiène pour le bien-être de leurs futurs paroissiens.

Le plan de Michel Lepelletier fut la dernière consé-

(1) Robespierre, gai modifia le plan de Lepelletier, refrancba cette mention du travail sur les chemins^ dans son projet de àécret »ur l'hisruction publique, lu à la Convention, le 89 juillet 4793.

quence : tout aux arts mécaniques et à l'industrie^ les collèges seront dans les manufactures.

Robespierre, qui commenta et fit valoir avec enthousiasme ce dernier programme, que le génie de l'humanité , dit-il , semble avoir tracé , laissa échapper une sentence qui formule admirablement la tendance des études industrielles au matérialisme d'une nation. Après avoir parlé des avantages d'une éducation faite dans les ateliers et dans les champs, il s'écria: « Quiconque a vu des lieux où fleurit l'industrie sait qu'on connaît l'art d'employer fort utilement des enfants de huit ans et au dessus ? Tout con siste à établir un ordre sage et à bien monter la machine. » (1 )

Ainsi, la France littéraire, devenue successivement géomètre , physicienne , chimiste , industrielle , finit par être exploitée, organisée comme une vaste manufacture travaillant au bien-être physique commun, et, pour assurer son bonheur et sa gloire, il ne s'agit plus que de mo7iter celle machine.

Dans cette guerre faite à rintelligence humaine, (lui chaque année, chaque mois, emporta quelqu'une de ses connaissances, qui remplaça d'abord les études classiques et littéraires par les études scientifiques, puis les études scientifiques par leurs applications industrielles, nous n'avons prétendu montrer qu'une tendance du compas à la charrue, des mathématiques à Tindu strie, des sciences aux corps qu'elles calculent et mesurent. La poésie et Téloqucnce élèvent au ciel ^ l'industrie incline vers la terre, et c'est l'industrie qui fait les trois quarts des vocations aux éludes scientifiques et professionnelles. Comme sciences abstraites, la géométrie et Talgèbre font oublier l'Evangile et la morale, la révélation et l'histoire ^ comme sciences appliquées , elles ne font penser qu'à la matière.

(1) Projet de Oécret cité, page 28.

11 faut cependant reconnaître autre chose que le triomphe des études professionnelles sur les études classiques, pour expliquer la rapidité du mouvement qui précipita la France du programme de d'Alembert à celui, de Michel Lepelletier. La haine des belles-lettres et du latin n'y aurait certainement pas suffi*, la haine de la religion y contribua, et dans cette grande œuvre de démolition on vit que ces deux haines étaient sœurs. .

Page 1