III
Revenons donc sur les causes et sur les intentions antichrétiennes qui amenèrent si rapidement la disparition successive de l'enseignement classique, de l'enseignement religieux et de l'enseignement scientifique lui-même^ ou plutôt laissons un homme du temps, un des génies scientifiques de l'époque, résumer les plans et les succès de toutes ces législations ruineuses, depuis l'arrêt des Parlements qui, en 1762, ferma les collèges que d'Alembert trouvait trop latins , jusqu'au projet de Talleyrand qui , en 1791 , chassa la théologie latine des séminaires, jusqu'à l'oubli du français proclamé par l'abbé Grégoire en 1793, jusqu à la dévastation des musées, qui fit gémir Lakanal lui-même.
Chaptal, après le 18 brumaire, appelé au Conseil d'Etat par le Premier Consul, y fut chargé de faire un rapport sur les mesures à prendre pour rétablir les études. C'est à la préface de son mémoire, imprimé en 1799, que nous empruntons l'aperçu historique qu'on va lire sur la guerre faite aux études classiques et sur le triomphe, longuement projeté, des études scientifiques et professionnelles, qui substitua la raison à la foi, les lumières du dix-huitième siècle aux traditions antiques. Il y a dans ces aveux tant de leçons pour la France que nous n'avons pas redouté leur longueur.
Nous tfy retrancherons que les réflexions étrangères à notre but. (1)
« Les premiers temps de la monarchie, dit Chaptal, né présentent aucune trace d'éducation nationale. Le clergé, seul dépositaire d'un petit nombre de connaissances, ne les transmettait qu'à ceux qu'il initiait dans ses mystères... « Ce n'est qu'au onzième siècle qu'on commença à cultiver les arts libéraux ^ mais leur étude fut exclusivement réservée à la noblesse et au clergé...
« Alors furent jetés les premiers fondements de cette fameuse Université qu'on a vue tour à tour protectrice ou tyran des arts, selon ses craintes, son ambition ou ses intérêts. Ce ne fut, jusqu'au quatorzième siècle, qu'un corps de maîtres ambulants, dévoués aux volontés du grand pontife, et toujours prêts à lui sacrifier leurs opinions et leur patrie.
« La théologie, le droit civil et la médecine furent longtemps les seuls objets des études publiques. Cependant les collèges s'établissaient peu à peu \ et quoiqu'ils ne formassent, dans le principe, que quelques séminaires où l'on élevait les jeunes gens destinés au service des autels, Thabitude de la réflexion, le résultat de la discussion, laissaient pénétrer dans ces écoles le doute et l'incertitude, et préparaient la chute de tous ces monuments élevés par l'ignorance à la superstition .
« Les premiers germes de la vérité, jetés dans ces écoles, devaient bientôt s'y développer : quelques traits de lumière, sortis par intervalles du sein des ténèbres, éclairaient depuis longtemps sur des erreurs grossières...
« Ces légers progrès de l'esprit humain, ces premières conquêtes de la raison sur les préjugés, préparaient peu à peu les éléments d'un véritable système d'éducation...
(i) itappàrt €t projet de loi mr Vin$truction publique, (Fans, Crapelet, an IX.)
t Cest m seméme siècle qu'on vit s'établir en Fraies cette corporation religienae toujours turbulente, toujouri eonàpiratriee, mais instruite, amie des arts, avide de gloire^ et assez fortement organisée dans son intérieur pour suivre une marche uniforme dans ses plans d'enseignement comme dans ses projets d'ambition. L'établissement de cette société donna aux sciences et aux lettres un appui dont ellea avaient manqué jusqu'alors -, les méthodes d'enseignement se perfectionnaient par les leçons d'une expérience journa^ lière *, les collèges que cette société multiplia sur tous les points de la France présentaient partout des moyens faciles à tous ceux qui voulaient s'instruire-, et de tous ces foyars d'étude et de lumière on vit sortir cette étonnante génération d'hommes éclairés qui a mérité à son siècle le nom (to siècle des talents et des lumières.... L'ambition démesurée des Jésuites préparait de loin une chute qui ne fut retardée que par le sentiment qu'on avait encore de leur utilité rédle et par l'influence qu'ils exerçaient sur l'opinion pubUque. Néanmoins leur destruction devenait de jour en jour moins dangereuse pour l'éducation, par tapport à la concurrence que venaient d'établir d'autres corps ensdgnants \ et elle arriva en 1761. (1)
« Cet événement n'amaia pas de grands changements dans le système de l'instruction publique, paroeque d^ le sort des lumières était décidé -, outre l'existence de plusieurs sociétés savantes, vouées par état à l'enseignement, il s'était établi de nombreuses écoles particulières qui rivalisaient avec les établissements publics, et les académies, forméea de toutes parts, propageaient les connaissances et publiaient les découvertes. L'esprit philosophique, étranger dans les écoles publiques, se développait avec courage dans cas réunions d'hommes libres-, de manière que les prêtres et le
(1) Lîseï 176Î.
gouvernement n'avaient plus que la ressource des persécutions pour étouffer les vérités terribles qui menaçaient d'une ruine prochaine le vieil édifice de la superstition et de la monarchie.
a Pendant un demi-siècle, on a donc vu la philosophie aux prises avec la superstition, la raison avec les préjugés, la vérité avec Terreur : le résultat de cette lutte mémorable a été la révolution , cette crise politique qui a renversé le tréne^ démasqué le fanatisme et rétabli le peuple dans tous ses droits*
« L'instruction publique, qui jusque là avait été confiée à des corporations religieuses , n'a pu que se ressentir de ce mouvement général : les corporations ont cessé d'exister-, la liberté des cultes n'a pas pu se conciUer avec l'enseignement et la pratique exclusive du culte catholique : le gouvernement, fondé sur les principes de la raison, n'a plus eu d'intérêt à écarter les vérités philosophiques qui l'avaient établi. Il a donc fallu régénérer l'instruction publique. » (1)
Après ce tableau de l'anéantissement des congrégations religieuses et de leurs collèges renversés par le besoin de régénérer la France, c'est à dire de la faire rationaliste et incrédule, Chaptal trace l'histoire des efforts que l'Assemblée Constituante, l'Assemblée Législative, la Convention Nationale et le conseil des Cinq-Cents firent inutilement pour fonder leurs nouvelles écoles, où rien ne manqua, sinon les ^èves. Il demande comment il se fait que, malgré tant de lois «t de projets admirables, presque partout les écoles centrales sont désertes, tandis que les collèges d'autrefois étaient pleins (S). La réponse est trop avantageuse aux établissements que la haine du Christianisme avait fermés; elle prouve. trop bien les services que leurs méthodes clas-
(i) Rapport et projet de loi sur l'instruction publique, par J, A. Chaptal, pages i-7. (Paris, an IX.} (3) md.f page 12»
siques avaient rendus à la foi et aux lettres pour ne pas la rapporter textuellement :
« Il me suffira peut-être, dit-il, de rapprocher renseignement ancien du nouveau.
« L'enseignement, sous l'ancien régime, était confié à des corporations; ces corporations présentaient quelques avantages qui n'appsirtiennent qu'à elles.
« 10 La manière d'enseigner était la première étude de ceux qui se vouaient à renseignement ; et personne n'a pu réfléchir sur les difficultés que présente l'art de transmettre ses idées avec ordre, clarté, méthode, précision, sans sentir la nécessité de s^instruire de la méthode d'enseignement avant de s'y livrer.
a 2o II existait, dans les corporations, un système d'organisation intérieure qui, marquant à chacun ses devoirs, établissait partout l'ordre et l'harmonie, et assurait une en tière exécution dans toiis les détails.
« 30 L'enseignement y était gradué de telle manière que le professeur acquérait de nouveaux moyens à mesure que les facultés de l'élève se développaient.
c 4« Ce système était tout économique, en ce que la réunion de tous les professeurs à une même table et sous le même toit formait de tous une famille. » (4)
Ce solennel aveu des avantages de l'ancien enseignement nous suffirait si notre but était de comparer les méthodes chrétiennes et les méthodes révolutionnâmes ; mais nous ne voulons ici que montrer l'intention des réformateurs de. l'instruction pubfique au profit de la philosophie ou de rincrédulité, à Tépoque où ces deux mots étaient synonymes. Quels furent donc les motifs qui forcèrent les chefs du mouvement anti-chrétien à sacrifier tant d'avan-
Cl) Rajfport et projet de loi sur IHndtrtfgfion puHiquCf par J. A. Cbnp^ tal, pagts 12 etlt"^. (Paris, un IX.]
tages que Chaptal appelle incontestables (i)f C'est qu'y fallait faire la guerre aux vieilles traditions de la France catholique; c'est qu'il fallait apprendre aux jeunes gens à douter, et les débarrasser d'un assujettissement tyrannique aux lois de l'Église; c'est que les anciens professeurs, tout habiles qu'ils étaient, n'avaient ni l'art ni la hardiesse d'invention que demandaient l'hérésie et l'incrédulité. Il faut entendre le rapporteur appréciant les vices de l'instruction confiée aux corporations religieuses.
« Le premier, dit-H, c'est que si ces corporations poss^ daient l'art de transmettre les connaissMices acquises, rarement elles s'élevaient au mérite de Finvention. Les corporations conservent, mais elles ne perfectionnent ni n'inventei^|.
« Le second vice qu'on peut reprocher aux corporations, c'est celui d'enseigner, comme vérités, les opinions conférées par une longue tradition dans l'école..
c Le troisième, et peut- être le plus grand de tous, c'e^t celui de commander despotiquementà la croyance des élèves dans les sciences comme dans la morale \ de ne jamais proposer le doute, qui seul excite et développe les facultés de l'entândemeAt. Ce système de contrainte et de tyrannie dérivait naturellement de l'usage consacré par plusieurs siècles, qui avait &it de l'enseignement l'ap^age exclusif des prêtres. Ainsi, au lieu de laisser à Fenteadem^t hunpain cette extension de liberté qui le parte sans cesse vers le perfectionnement et le rend capable des plus grands efforts, les instituteurs éteignaient avec soin ou condamnaient avec humeur les élans de l'imagination, les inquiétudes du génie, qui cherchent l'appui des vérités jusque dans le vague des préjugés ou des erreurs...
> « On peut donc poser comme base fondamentale que ,
(1) Rapport et projet de tâ^sur l'instruction puàiiquef par h. A« Chaptal, page 13. (Paris, an IX.j
dans les temps qui ont précédé la révolution, la nature de Finstruction publique exigeait quelques réformes; mais on ne peut pas nier que la méthode d'enseignement ne fut admirable.
« Les vices de l'ancienne instruction n'ont pas tardé à être sentis, et on a ôherché à les corriger. Ne pouvant plus conserver de corporations, incompatibles, par leurs principes, avec la forme et l'esprit du gouvernement, il a fallu les supprimer, de façon que l'instruction , en changeant d'objet, a dû changer de main.
« Des hommes Instruits ont été réunis pour donner une éducation publique : les plus grands talents se sont consacrés aux pénibles fonctions du professorat. Jamais plus de lumières, on peut le dire, n'ont été appliquées à renseignement. Cependant l'éducation publique est presque nulle partout; la génération qui vient de toucher à sa vingtième année est irrévocablement sacrifiée à l'ignorance, et nos tribunaux, nos magistratures ne nous offrent que des élèves de nos anciennes universités. » (1 )
Ce mémoire de Chaptal, appréciation non suspecte de la tactique des réformateurs anti-chrétiens, fut inspiré tout entier par le besoin d'éterniser leur triomphe. En gémissant sur la nécessité où la philosophie s'était trouvée de sacrifier à l'ignorance une génération tout entière, afin d'effacer les traditions anciennes, le rapporteur s'occupe à peine de la restauration des études grecques et latines. Il admet bien quelque enseignement des langues anciennes, mais à condition d'y puisfer F esprit de la philosophie, (Ty faire germer dans rame des élèves les principes du plus pur républicanisme (2). Sa préoccupation principale est pour les études scientifiques et industrielles , pour les mathématiques , la
(1) Rapport et projet de loi sur l'imtruetion publique, par h A. Chaptal, pages 13-16. (Paris, an IX.)
(2) Ibid,, page 70.
physique, la chiaiie et les arts mécaniques. Ces études-là n'exposaient pas au réveil des traditions antiques et des croyances religieuses. On y fait abstraction de Thistoire, abstraction de Dieu, abstraction de Fàme et de ses destinées effrayantes. On y mesure la matière, on y analyse les corps^ on y travaille au bien-être de la vie présente, au triomphe de rinduslrie qui fait triompher le matérialisme. Voilà le secret de la préférence donnée alors à l'enseignement des sciences abstraites et industrielles sur l'enseignement classique, où Virgile lui-même rappelle le ciel et l'enfer.
La Convention Nationale avait fait un catéchisme, et> dans ce résumé populaire de ses doctrines, le dernier chapitre était sur l'instruction publique. C'est donc là que nous chercherons la définition la plus authentique de l'enseignement qu'elle fit prévaloir et de la pensée qui dicta son programme. Après avoir dit que le but de l'instruction est de faire disparaître le despotisme, le fanatisme et Vanarchie, on demande quelle doit être la matière de cet enseignement destiné au triomphe de la raison sur la foi, et la réponse, embrassant toutes les études scientifiques et industrielles, n'exclut, dans le savoir de la France, que le grec, le latin et le catéchisme de l'Eglise. Il faut citer la formule :
« D. Sur quoi doit s'étendre l'instruction?
R. 1« Sur toutes les choses qui sont d'un usage commun, telles que la lecture, l'écriture, les mathématiques, l'arpentage et la botanique ^
2<> Sur les devoirs et les droits de l'homme ;
3« La découverte de la vérité ;
4<» L'amour de la patrie ;
5<> Sur tous les arts et métiers utiles et nécessaires aux hommes. »