IV
Heureusement la gloire et la science militaires restaient à la France -, elle n'avait plus ses poétiques et riantes muses : le génie de la guerre lui demeura pour dernier maître, et les mères lui envoyèrent en pleurant leurs fils. Là, du moins, la victoire se chargeait de les instruire. C'est alors que l'auteur du Génie du Christianisme alla rêver sous la hutte des sauvages le retour simultané des études classiques et delà Religion dans sa patrie vide de chaires et d'autels, prosternée aux pieds d'une déesse Raison, ou chantant à l'Être suprême des hymnes sans foi.
Le Premier Consul comprit autrement que la Convention, autrement que Chaptal, que son Conseil d'Etat, le bonheur et la gloire de la France ^ et si dans son plan de restauration des études classiques se trouvé la cause du troisième coup qui leur sera porté, quinze années après lui, il faut reconnaître que son intention fut grande et réparatrice. Qu'on songe aux luttes qu'eut à soutenir sa pensée au milieu de tous ces démolisseurs qu'il forçait à rebâtir, et on lui pardonnera plus facilement les défauts dé sa construction nonvelle. Il prit Fourcroy pour décréter, le 10 mai 1806, la restauration de l'enseignement public, et promettre un plan d'Université dont l'organisation, problématique encore, allait être longuement discutée^ mais pour organiser ce corps enseignant etsun'eiller son berceau, il substitua Fontanes, homme religieux, ami des études classiques, à Fourcroy, le représentant des études scientifiques et spéciales, qui, en i 793, avait applaudi aux vues sages et profondes du plan d'éducation de Michel Lepelletier. (1 )
(1) Opinion de Fourcroy, député du département de Paris, sur le projet d'éducation nationale de Michel Lepelletier> prononcé dans la séance da 30 juillet 17^3, imprimé par ordre de la Convention Nationale.
La philosophie des encyclopédistes avait fermé les collèges latins, les séminaires latins, .les églises latines et catholiques -, le restaurateur de la France, en rouvrant les classes latines, mit la théologie en tète des facultés, et voulut qu'elle soutint des^ thèses latines. C'était un retour aux traditions antiques, c'était la conséquence immédiate de cette sentence du titre V de la loi promulguée le 17 mars 1808 : « Toutes les écoles de TUniversité impériale prendront pour base de leur enseignement, l» les préceptes de la Religion catholique. »
Toytes les grandes pensées, toutes les gloires sont sœurs; c'est parmi les lauriers de nos batailles qu'avait commencé à refleurir l'amour des sciences et des lettres.
Dès le 4 i octobre 1 797, la commission chargée de reconstituer les écoles avait dit : « Il est temps de ng plus exister seulement sur des victoires et sur des prodiges. »
En 1803, dans un discours solennel pour la distribution générale des prix , Ârnault s'écria : « Le siècle de Léon X a commencé avec celui d'Alexandre. »
En 4804, à l'ouverture du lycée d'Orléans, un professeur disait : «Venez, et transportez-vous avec moi dans les camps ^ il3 çont devenus, le temple des Muses. » Il montrait ensuite nos ofQciers consacrant à l'étude le lendemain des batailles, dans l'électorat de Hanovre, où ils suivaient des cours publics; en Italie, où les beaux-arts et les antiquités éveillèrent l'ardeur de Paul-Louis Courier et de ses compagnons d'armes; en Egypte, où notre merveilleuse campagne ne fut utile qu'à la science. (4 )
La. même année, à l'occasion des fêtes du couronnement jd§ . r^mpereur^ on délibéra sur la langue qui devait être adoptée pour les inscriptions de là salle du banquet à l'HOtei-
^ (I) i>i$cours sur les principes de l'éducation lycéenne, ete»^ par P. J. Chaassard, pa|;es 36-39. (OrléanS| chez Jacob» aa XUL)
06- Villa de Paris ^ et la préférence qui fut donnée au latin sur le français atteste le retour de l'esprit public aux traditions littéraires de la France. Le latin, disait le rapport pré sente au conseiller d'Etat, préfet du département de la Seine, le latin est une langue perfectionnée et invariable, comme langue morte, classique chez tous les' peuples de l'Europe, et par dessus tout dépositaire du plus grand nombre des connaissances anciennes et contemporaines (4). Les Fastes de Napoléon furent donc écrits dans la langue inaltérable des monuments antiques; et parmi les vingt-cinq inscriptions qui rappelaient les triomphes du nouveau César, là suivante était la treizième :
RUBICONE
TRANSGRBSSO
ABSTINET. ROMA
^ VI. KAL. VART.
CODICBS. TABULAB
SIGNA. PAGTA.
« Le Rubicon passé, il marchait sur Rome; il la respecte, XXÎV Février.
« Le même jour, on stipule la remise des manuscrits, des tableaux, des statues. »
L'inscription précédente portait : Il prend Mantoue, protège Andes en mémoire de Virgile.
«ANTVAII. CAPIT
AKDBS. YIRGIUO
8BRVAT.
Le retour en France des belles-lettres et de renseignement classique date dn retour aiix id^ chrdtiennès, tant il y a de parenté entre le vrai et le beati. II fui mééité sous
(1) Ce rapport et lés Imeripdoiii q«i le Mh eat tont dé PtMié L. PecH-
nos tentes, quand la victoire seule, rappelant le génie de la France, nous sauvait du mépris des nations^ et les premiers essais d'une langue condamnée au silence depuis quinze ans furent des fastes triomphaux dignes du siècle d'Auguste.
Cette ardeur universelle pour tous les genres de gloire dans une nation qui se sentait renaître, et devenue , par l'enthousiasme, capable de tout, prouve que si la France, en s'élevant par les armeà, est demeurée par les études classiques au dessous des. contrées qu'elle a vaincues , au dessous d'elle-même, son élan dut être mal dirigé.
L'Université, fille de Napoléon, eut, à ses premières années, quelque chose de cette verve que l'ardeur des conquêtes et le réveil des nobles instincts donnaient à la France. Mais le grand capitaine oublia, en la créant, les conditions de sa propre grandeur, qui était due à ses luttes. Sans rivaux à combattre, il n'aurait point développé toutes ces grandes qualités qui l'ont fait immortel : et, pour la fille de sa pensée, pour la régénératrice de nos études, chargée de faire par les lettres ce qu'il faisait par les armes, par les lois et par l'administration, il ne songea pas aux avantages! de la rivalité. Il la dota du monopole, voulant la faire souveraine pacifique : il en fit une souveraine languissante.
En même temps que le monopole endormait la fille de Napoléon dans la sécurité d'un empire sans luttes extérieures, il la travaillait par la convoitise d'un agrandissement sans mesure. Reine de nos études, et reine sans efforts, elle énerva notre enseignement classique : mais ce fut au profit de l'enseignement professionnel; car. elle se crut la mère de tous les enfants de la patrie, et pour les réunir tous à la fois dans son giron materael il lui Mut plus tard tout enseigner, les sciences aussi bien que les lettres^ il lui fallut tout avok, le monopole des études spéciales et professionneUeSy austi bien que celui <|es études
classiques, pour lesquelles ses collèges 'avaient été fondés. Ce fut le règne de Louis-Philippe qui tira cette conséquence, et quarante-huit termina ce règne.
Laissons l'Université confesser elle-même ses fatales et irréparables aberrations qui,ont menacé de perdre la France avec elle. Pendant sept années, de 1833 à 1840, elle avait entassé , dans ses cours encyclopédiques , les éléments de toutes les connaissances humaines , langues anciennes et modernes, histoire, mathématiques, chimie, anatomie, cosmographie^ et, au bout de ces sept années, M. Cousin, devenu ministre de l'instruction publique, déclara que cette méthode avait été funeste aux élèves. Ecoutons-le, dans une circulaire du 27 août 1840. Je n'analyse pas ^ je cite:
« Dans les collèges de Paris, l'histoire tiaturelïe est placée en sixième et en cinquième; dans les coliéges de déparpartements, en troisième. L'arithmétique est enseignée à Paris en quatrième, et en troisième dans les départements; la géométrie en troisième et en seconde à Paris, en seconde seulement dans les départements ; la chimie en seconde, à Paris seulement; la cosmographie en rhétorique dans tous les coliéges .. Or, il est évident, même en théorie, que cette combiiiaison des études scientifiques et des études clas^ques est entièrement défectueuse. »
Le Journal de f Instruction publique, organe de l'Université, s'exprima sans détour sur cette déplorable expérience. « On s'était plaint, dit-il, que notre enseignement universitaire n'était pas assez complet, assez varié ; et, sans désarmer la critique, on s'est jeté dans un excès contraire. On a ajouté à l'enseignement normal du ccrilége une foule de notions diverses, trop nombreuses pour que l'esprit des jeunes gens puisse les embrasser toutes ; et on a ainsi affaibli les études classiques, celles qui développent le mieux l'esprit et l'intelligence, celles qui s'adressent aux plus belles facultés de l'âme, qui rendent l'homme meilleur,
-- kmitmiores UUerœ — sans donner beaucoup pius de force et d'éclat aux études des sciences... Il n^en pouvait être autrement : des leçons d'arithmétique , de géométrie, d'aU gèbre, de cosniogrq>hie, données de loin en loin, sans aucune connexité , par des professeurs différents et dans des classes diverses, ne pouvaient produire aucun bon résultat.» (4)
Quelcpies jours après, l'Université fit une seconde confession plus explicite et plus franche, en s'approprient un article du Journal des Débats , dans lequel on lisait : c Des cours d'histoire naturelle en sixième n'instruisent pas la jeunesse; souvent ils aident involonta^ement à la corrompre... L'ér tude de l'homme sur le cadavre ne convient pas aux en^ Oints... Sous prétexte de répondre aux besoins du siècle, qui, en tout, s'inquiète plus de la quantité que de la qua«lité, nos classes étaient devenues des cours encyclopédiques. Que n'enseignait-on pas aux jeunes gens?... Les esprits s'amincissaient à force de se répandre^ ils perdaient en profondeur ce qu'ils gagnaient en Surface... C'était gâter les sci^ces... que de les distribuer ainsi par petites doses et à de longs intervalles... Tout semblait combiné pour morceler l'attention. Au lieu de tout Caire pour donner aux esprits cette unité et cette concentration qui font la force, on feisait tout pour leur donner Thabitude du morcellement et de la distraction. Ils devenaient ainsi incapables de longs eflr(N*ts, et ils commençaient, dès le coUége, à travaillera bfttons rompus. » {%)
Cet enseignement qui faisait des perroquets^ suivant une ^pression que j'emprunte au même journal de l'Université, ce long avortement intellectuel dura donc sept années^ c'est à dire que dans les collèges de l'Etat il gâta une génération
(1) 28 août 18&0.
(}) JonrtMl générai éel^insfruetiomjmHitiwe, (f septembre I6A0»}
el qu'il en compromit deux autres. Il gftta les. études elassiqùes commencées en 1833 et finies en 4840 ^ il compnHnit en même temps la fin ou le début de celles qui furent terminées ou commencées dans cette période de dépérissement littéraire.
Toutes ces méprises de TUniversité venaient donc, c'est chose visible, de P^ntagonisme des études classiques et des études professionnelles, qui mit la mère de tous les enfants du royaume dans un état continuel de tiraillements et de contradictions intestines. En vertu de son monopole elle convoita <tout, et, pour tout avoir, il fallut tout concilier. L'ensergnement professionnel exige des mathématiques, de la physique, de la chimie, de Thistoire naturelle ; elle eut donc des classes encyclopédiques pour toutes les vocations possibles. Sept années perdues lui démontrèrent qu'on n'apprend rien en voulant tout apprendre à la fois : elle essaya dé concentrer de nouveau son enseignement dans les études classiques, en fondant des écoles spéciales, qui furent nommées Ecoles primaires supérieures. C'était plus sage^ Mais le monopole universitaire eut bientôt peur que ces établissements distincts de ses collèges ne vinssent à lui échapper, et voilà qu'après sept autres années d'essais , il voulut ramener les études professionnelles au sein de ses collèges « non plus dans les mêmes classes, ce qui était par trop absurde, mais sous le même toit. L'Université eut donc dle-môme l'idée de ce qui doit s'exécuter dans ses Lycées à partir du premier octobre prochain.
Terminons notre histoire du développement des études professionnelles dans les cottéges, depuis 4777 jusqu'à4848, par le rapprocheaient des projets de l'Université en 1847 et du décret du 40 avril.
Dans un règlement ébauché, le 5 mars 4847, par M. de Salvandy*, ministre de l'instruction publique, renouvelé et développé par M. Vaulabelle, le 7 octobre 4848, il était dit :
« A partir de Tannée scolaire 4847 - 48&8, il sera établi successivement dans les collèges royaux et communaux un enseignement spécial, distinct de renseignement littéraire, et parallèle à cet enseignement, où les élèves, sqr le vœu de leurs familles, seront admis après la quatrième. Cet enseignement comprendra trois années. L'enseignement embrassera, selon les trois années qui doivent le composer, les objets d'étude suivants : première année, mathématiques, physique et chimie, géographie-physique, dessin linéaire et d'ornement, histoire et géographie, latin, langues vivantes. (1)
Que dit le décret du 10 avril ?
Art. 1*'. « Les lycées comprennent nécessairement deux divisions : la division de grammaire , commune à tous les élèves, et la division supérieure, où les lettres et les sciences forment la base de deux enseignements distincts.
Art. 2. « A l'issue de la quatrième, les élèves subissent un examen, appelé examen de grammaire , dont le résultat est constaté par un certificat spécial, indispensable pour passer dans la division supérieure.
Art. 3. « La division supérieure est partagée en deux sections:
« L'enseignement de la première section a pour objet la culture littéraire, et ouvre l'accès des Facultés des lettres et des Facultés de droit.
« L'enseignement de la seconde section prépare aux professions commerciales et industrielles, aux écoles spéciales, aux Facultés des sciences et de médecine. »
Quelle différence y a-t-il donc entre le décret du prince- Président et le règlement de MM. de Salvandy et Vaulabelle? Au fond, c'est la même chose. La seule différence notable
(1) Programmée officiels de l'enseignement spécial dans les lycées et Us collèges de V Université^ publiés conformément à l'arrêté du 7 octobre 18^8, page 2 ( Matatfi).
est dans l'étendue de rapplication du décret qui n'oblige que les lycées de l'État, tandis que le règlement de 4847 s'étendait aux collèges communaux , et englobait ainsi tout notre enseignement secondaire, dont l'Université avait alors le haut domaine. Laissons-la donc se tirer d'une épreuve qui, inspirée par son ancien monopole, peut chagriner aujourd'hui quelques-uns de ses chefs amis des belles-lettres et de leur salutaire influence -, et nous, que le Catholicisme inspire, délibérons sur ce que nous devons faire.