‹ Des études classiques et des études professionnellesChapitre 7 sur 18 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

OKii KYICtKNCKii nu PMéiiBIVT.

D'un côté, les écoles spéciales renfermeront le tiers, la moitié peut-être, des enfants de la Patrie et de l'Eglise ; les intérêts de l'Eglise et de la Patrie nous invitent donp à les accepter.

D'un autre côté, les intérêts de la France catholique nous poussent à rétablir les études classiques ruinées par la guerre faite à l'Eglise , plutôt qu'à favoriser le développement des études professionnelles, qui tous les jours augmente, et pourrait finir par étouffer une seconde fois les études littéraires. Voilà deux exigences de nature différente. Examinons d'abord séparément leur gravité; nous verrons ensuite s'il est possible de les concilier et laquelle des deux, dans les sacrifices à faire, devra nous préoccuper davantage.

La nécessité actuelle des écoles spéciales ne peut-être mise en question. La délibération ne peut tomber que sur le nombre de ces écoles et sur leur mode d'enseignement.

Depuis le milieu dU siècle dernier leà science^ mathématicfues et physiques ont fait un pas immense, ont tellement multiplié leurs applications que la moitié des caf riètes intellectuelles relèvent de leurs écoles \ et ces écoles ont été, pour la plupart, présidées par l'athéisme, le matérialisme et le scepticisme, ou du moins par l'indifférence religieuse. C'est un fait qui n'a besoin d'être ni démontré ni développé^ il parle de lui-même, et malheureusement si haut qu'en l'afTirmant nous sommes assuré de ne pas trouver de contradicteurs sérieux. Il serait donc urgent d'apporter remède à ce mal , que la Religion déplore. Qui de nous n'a pas entendu des pères chrétiens, de pieuses taèlres demander dé quelle école préparatoire leurs fils pourraient sortit sans avoir perdu la pureté des mœurs ou la fol? Et combien de fois avons-nous pu les rassurer en leur indiquant des institutions où la science qui ouvre les carrières militaires et iharitimes, pouvait s'acquérir sans danger?

L'esprit apostolique nous pousse donc à renseignement mathématique et professionnel , sous peine de voir en France un grand nombre d'élèves échapper à l'enseignement chrétien; la nature même des sciences abstraites, qui en font la base, nous le demande aussi.

La culture des belles-lettres a ses dangers; la culture de l'algèbre et de la géométrie a les siens, et qui ne sont pas moindres. La première exalte l'imagination; la seconde l'éteint. L'une peut amollir le cœur à l'âge où l'âme s'ouvre aux aspirations poétiques et voluptueuses; elle peut même fasciner la raison par le charme du bel esprit: mais l'autre peut dessécher l'âme , enorgueillir l'intelligence et rétrécir le jugement.

La logique de l'algébriste et du géomètre est droite, mais rigide et mécanique , et par là même exposée à être fausse, à force d'être droite et inflexible, dès qu'elle sort des matières pour lesquelles Dieu l'a faite. Accoututnée aux abstrac-

lions où rien ne la gêne, aux déductions absolues où elle va d'un point à un autre par une ligne unique, elle raisonne avec une admirable droiture quand il ne faut marcher que par une seule voie, ne partir que de ses principes. Mais dans les considérations où se mêlent des données d'ordre différent, où la philosophie morale l'oblige à combiner dans ses calculs l'action des forces morales et libres avec l'action des forces matérielles, elle oublie la moitié des principes nécessaires à sa marche, et court à la conclusion avec la folle assurance d'un conducteur de quadrige, qui lancerait d^ns l'arène son char tiré de côté par un seul cheval, et prétendrait aller droit au but, comme son émule dont les quatre coursiers, attelés de front, équilibrent la vitesse. Et cependant rien n'égalé la sécurité des afQrmations d'un algébriste jeté hors de sa ligne, parcequ'il a l'habitude des afQrmations absolues.

De toutes les manières de concevoir données à l'esprit humain, l'algébriste et le géomètre n'en ont qu'une; et comme ce genre de conception a des lumières plus vives par cela même que sa clarté, non combinée, est plus simple, ils n'aiment que celui-là -, ils voudraient le retrouver partout, et dans sa splendeur complète. Or, il est des objets que ce jour ne peut sufQsamment éclairer, qui, pour être vus (dans toute leur vérité, demandent d'autres lumières. De là deux dangers pour le mathématicien ; celui d'un orgueil qui méprise la vérité que n'éclaire point une évidence impérieuse comme la sienne, et celui d'une habitude intellectuelle qui tend à concentrer ses convictions dans le champ trop étroit de ses méthodes. Il faut donc donner aux jeunes élèves de mathématiques des maîtres qui préviendront l'orgueil de la science et le scepticisme, en modérant une confiance périlleuse par la modestie du bon sens et par l'humilité de la foi; qui leur diront avec M. Augustin Cauchy : « Ce serait une erreur grave de penser qu'on ne trouve la certitude que dans les

démonstrations géométriques, ou dans le témoignage des sens... Soyons persuadés qu'il existe des vérités autres que les vérités de l'algèbre, des réalités autres que les objets sensibles. Cultivons avec ardeur les sciences mathématiques sans vouloir les étendre au-delà de leur domaine ; et n'allons pas nous imaginer qu'on puisse attaquer l'histoire avec des formules, ni donner pour sanction à la morale des théorèmes d'algèbre ou de calcul intégral. » (1 )

Ce que nous avons dit des dangers inhérents à la culture des sciences abstraites n'est pas nouveau. Il serait facile de reproduire ici ce qu'en ont pensé les esprits les plus graves (2). Leurs témoignages ont été plus d'une fois recueillis (3). De toutes les citations que nous pourrions faire, la plus concluante à nos yeux est l'aveu de d'Alembert, qui, en poussant la France au développement exagéré des études géométriques, avait la conscience du mal qu'il pré • parait « Il semble, dit-il, que les grands géomètres devraient être excellents métaphysiciens , au moins sur les objets dont ils s'occupent ; cependant il s'en faut bien qu'ils le soient toujours. La logique de quelques-uns d'entre eux est renfermée dans leurs formules, et ne s'étend point audelà. On peut la comparer à un homme qui aurait le sens de la vue contraire à celui du toucher, ou dans lequel le second de ces sens ne se perfectionnerait qu'aux dépens de l'autre. Ces mauvais métaphysiciens dans une science où

(1) Cours d'analyse de l'Ecole royale polytechnique, !'• parlie, Iittro^ <<ttc<toti, pages 6 et7. (1824..} (

(2) Monseigneur TEvC'que d'Orléans a traité cette thèse & son point de vue morale dans le einquiome livre de son ouvrage sur VEducation^ où Téloquence de r<ycrlvain a fait valoir la longue expérience du maître. '

(3} Voir YUnivers^oix M. Roux-La vergne, analysant un travail de M. William Hamilton sur le sujet qui nous occupe ici, a publié trois articles qui déoiontrcnt fortement le danger des études mathématiques. (25, février, 2 et 10 mars 1S52. }

il est si facile de qe pas Tètre le seront à flm forte raison infailliblement, conune Texpérience le prouve, sur les matières où ils n'auront point le calcul pour guide. »

Rappelons-nous que le même d'Alembert, en traçant le plan d'études qui devait remplacer celui des anciens collèges, avait dit : De toutes les logiques la géométrie est la meilleurey sous-entendez , pour le but qu'il se proposait. Le triomphe de sa philosophie sur les croyances antiques recommandées par le bon sens demandait des logiciens et des métaphysiciens d'une nouvelle espèce-, et la France, en multipliant ses géomètres, s'est couverte, suivant l'expression même de d'Alembert, de mauvais métaphysiciens, de logiciens incomplets et faux , qui avaient le sens de la vue contraire d celui du toucher, qui, renfermés dans leurs formules et raisonnant par le calcul dans les matières où le calcul ne pouvait plus servir de guide, ont raisonné sur l'histoire, sur la philosophie, sur la politique, sur la foi, comme des aveugles jugeraient de la lumière et de toutes les nuances des couleurs par les doigts.

Lès ennemis du Catholicisme avaient donc pu compter sur le déveloippement des études mathématiques, et si l'on doute de l'étendue de leurs prévisions mauvaises dès le début de leur n^anœuvre, on accordera du moins qu'ils ont profité de son succès, ilstont, déplus, compté sur notre incurie, espérant bjen que, renfermés dans no^ collèges latins, nous leur laisserions le monopole de l'enseignement professionnel. Dévoilons cette seconde partie de leur tactique : leurs prévisions et leurs calculs éclaireront les nôtres.

Un économiste avait dit, en 1843 : « Il faut convenir qu'on fait la part très belle au clergé en laissant la latinité servir de base jà l'enseignement. Le clergé sait le latin aussi bien que l'Université : c'est sa langue à lui. Son enseignement d'ailleurs est à meilleur marché \ donc il est impossible qu'il n'attire pas à lui une grande partie de la jeunesse dians ses

petits séminaires et ses institutions de plein exercice. » (4 ) Un des chefs du socialisme, reprenant l'argument en sousœuvre, ajouta, trois ans après : « La conclusion vient toute seule : changez la matière de renseignement, et vousjdëca* tholiciserez le royaume. »

Voici son raisonnement : « Comme le clergé ne sait que le latin et la Bible ; qu'il ne compte dans son sein ni maîtres ès-arts, ni agriculteurs, ni comptables; que parmi ses quarante mille prêtres il n'en est peut-être pas vingt en état de lever un plan ou de forger un clou, on verra bientôt à qui les pères de famille donneront la préférence de l'industrie ou du bréviaire-, et s'ils n'estiment pas que le travail est la plus belle des langues pour prier Dieu. » (2)

J'admets en partie la conséquence, mais j'étends les prémisses. Oui, cédez au vœu des socialistes, changez la matière de renseignement, c'est à dire anéantissez l'étude du latin, et vous décatholiciserez la France,

Je le crois parcequeM. Prôudhon Ta dit; car ce démolisseur eut l'instinct de la destruction, et passa pour un grand homme, aux jours, heureusement abrégés, où ia haine de Dieu fut du génie, et le blasphème une contrefaçon du sublime.

Je le crois un peu par la raison qu'il en donne : car je crains que le clergé et les catholiques ne prévoient pas assez tôt les réformes à adopter dans les écoles chrétiennes pour en maintenir la popularité, en présence des enseignements spéciaux et professionnels.

Mais je le redoute avant tout pour une raison que les ennemis du Catholicisme sous-entendent aujourd'hui, amsi qu'ils l'avaient sous-entendue à la- fin du siècle dernier, et qui jaillira comme un éclair aux yeux de qui sondera l'abime

(1) M. Chevalier» Journal di9 éeommUieê ( i|fril ia^A). (3) M. Prôudhon, Système des contradictionê é€onomiqMe$f tome 1, page 113. (Paris, 1846.)

et les fumées de leur système ; et cette raison c'est que porter. atteinte au latin, c'est porter atteinte à la langue liturgique et dogmatique de l'Église.

Passons donc à l'importance des études classiques où le latin s'enseigne, et nous verrons dans la nécessité de les maintenir ou plutôt de les rétablir la seconde exigence du présent, exigence plus impérieuse encore que la première.

Posons nettement la question, afin qu'on saisisse dès le début la force et la portée de nos arguments.

S'il est vrai, en premier lieu, que la prospérité des études classiques importe souverainement à la prospérité du Catholicisme ^ s'il est incontestable,^ en second lieu, que depuis quatre-vingts ans, depuis 1830 surtout, ces études ont singulièrement baissé en France et dans toutes les autres contrées catholiques de l'Europe; que les universités proiestantes savent mieux aujourd'hui le grec et le latin que la plupart des universités catholiques; il sera également vrai, également incontestable qu'il est pour nous d'une suprême importance de relever avant tout ces études. Exipinons donc successivement leur influence sur la prospérité du Cathohcisme, leur dépérissement actuel ; et la nécessité de les relever ne sera plus qu'une conséquence de leur importance et de leur faiblesse.

Commençons par les définir.

La langue latine et la langue grecque sont les deux bases principales des études classiques -, et, dans Tordre d'importance comme dans la pratique, le latin passe avant le ffec.

Ilàlons-nous de dire que les lettres grecques et latines sont, à nos yeux, plus que les trésors littéraires d'Athènes et de Rome, de la Grèce et de l'Italie païennes : c'est l'im-

mensé héritage de l'Orient et de l'Occident civilisés, depuis le chantre de la guerre de Troie jusqu'aux historiens de Byzance et de sa chute , depuis les hymnes des Arvales au berceau de Rome jusqu'au dernier concile, jusqu'à la dernière encyclique de Pie IX, successeur de près de trois cents pontifes, qui, à partir du second siècle, n'ont pas cessé de faire entendre à l'Eglise la langue du Capitole, et dont les successeurs, tout porte à le croire,, la parleront encore. Cette remarque préliminaire était essentielle : elle définit la nature et l'importance de notre thèse , et, de plus, elle donne, dès le début, une juste satisfaction aux réformateurs des études classiques. Leur zèle se serait moins ému depuis quelques mois si tous les collèges de la France avaient ainsi entendu, défini les lettres grecques et latines. Nous reviendrons sur cette question dans ]a quatrième partie de ce travail.

Puisque les anciennes langues de la Grèce et de l'Italie nous sont parvenues chargées de tous les souvenirs histo> riques de l'antiquité profane et sacrée, pendant deux mille ans; de tous les chefs^d'œuvre de l'éloquence et de la poésie, aux trois grandes époques de Périclès, d'Auguste et des Pères de l'Eglise^ de toute la philosophie humaine , depuis Socrate, Platon, Aristote, jusqu'à S. Thomas, jusqu'à Leibnitz et Newton, qui furent latinistes -, de toutes les traditions, de toutes les croyances, de toutes les théologies du Christianisme, il faut convenh* qu'à elles seules elles sont plus riches que toutes les autres ensemble. A moins donc de cultiver à la fois tous les idiomes anciens et modernes, il fallait, pour base de la culture littéraire et chrétienne, choisir ces deux-là.

L'étude du latin devait aussi l'emporter sur l'étude du grec. La préférence purement littéraire pourrait être contestée-, car la Grèce, eïi fait d'éloquence et de poésie, ne le cède certes pas à l'Italie, dont elle fut la maîtresse. Mais à

son point de vue national, philosophique et religieux, la question n'admettait pas de doute.

Nos langues modernes sont Olles du latin ^ nos pères ont entendu le latin jusqu'au quinzième siècle.

Notre législation moderne a sa base dans la législation romaine-, notre caractère est plus romain que grec.

Nos archives historiques du moyen âge sont latines.

Notre religion a dans les bibliothèques latines ses monuments les plus nombreux et les plus sûrs. La Vulgate est latine ^ et c'est le seul texte des divines Écritures qui soit canonique. Dès le temps de S. Jérôme , l'Église avait donné cette préférence au latin sur le grec, bien que le Nouveau Testament eût été primitivement écrit en grec et eu hébreu. Par une mystérieuse préférence elle n'a sanctionné que la traduction latine. Peut-être la Providence, prévoyant les disputes et l'hétérodoxie de l'Orient, voulut-elle confier ce dépôt sacré à la langue de l'Occident, plus calme et plus soumis.

Les Pères de l'Église latine, en fait de tradition, sont en général plus précieux que les Pères de l'Église grecque.

Toutes nos grandes écoles théologiques ont parlé latin au moyen âge, à la renaissance et depuis.

C'est la langue liturgique adoptée par l'Église catholique presque partout ; c'est depuis longtemps la langue dogmatique des conciles et des vicaires de Jésus-Christ.

Le latin est donc par excellence la langue-mère, la langue de l'histoire, la langue du oulte et delà science catholiques.

Si la France littéraire oublie le latin , la langue française y perdra. Née du latin, elle a besoin de se retremper dans sa source. Voilà une thèse mille fois énoncée et prouvée : nous l'admettons 5 mais ce n'est pas la nôtre.

Si l'Europe savante renonce au latin comme moyen de communication intellectuelle, la science européenne y per-

dra. Pour recevoir des lumières de tous les points à la fois, il faudra savoir toutes les langues, et par conséquent donner à l'étude des grammaires Iç temps que nos devanciers donnaient à l'histoire, à la philosophie, aux sciences. Cette méthode a commencé; mais le succès ne la justifie guère. Pour se tenir au courant de la science au temps de du Gange, il suffisait de savoir trois langues : aujourd'hui il en faut au moins une demi-douzaine et des traductions du reste. Passer sa vie à devenir une polyglotte peut être une merveilleuse chose. Je donnerais la connaissance des quarante et quelques idiomes du cardinal Mezzofanti , qui n'a rien laissé, pour la science du cardinal Mai, qui, se contentant d'un savoir linguistique plus modeste, tire tous les jours du Vatican des trésors. Mais ce n'est pas encore là notre thèse. Si l'Église catholique néglige les études classiques du grec et du latin surtout, le Catholicisme y perdra. Arrêtonsnous à cette troisième pensée.

C'est peu de chose en apparence dans lé maintien des doctrines et des traditions du Catholicisme que la conservation du latin. L'Église confiée aux successeurs de Pierre est assise sur un roc inébranlable ^ et ce roc n'est assurément ni le Capitole ni sa langue. Non, sa solidité ne dépend pas d'un idiome, mais sa prospérité peut en dépendre, et de deux manières : premièrement parceque cet idiome est, comme langue morte, la base principale de nos langues modernes façonnées par le Catholicisme; secondement parceque, comme langue vivante encore et parlée, elle est demeurée la langue de l'enseignement catholique. Considérons-la donc sous ce double aspect, c'est à dire dans ses rapports avec les idées et la langue du peuplé français, et dans ses rapports avec les études dogmatiques du clergé.

Si le latin, encyclopédie des idées catholiques, dépositaire et gardien avoué des définitions actuelles des souverains pontifes et des conciles, idiome façonné depuis bientôt deux mille ans par l'usage qu'en a fait l'Eglise, venait à disparaître de l'intelligence d^une nation, immanquablement cette nation perdrait quelque chose de l'héritage de ses traditions catholiques , de son lien d'unité et de son commerce d'idées avec Rome, oracle suprême de nos croyances. (1)

Le raisonnement est facile. « Le langage, en effet, est pour chaque peuple la collection de ses idées natives, l'encyclopédie que lui révèle d'abord la Providence. (2).» C'est à M. Proudhon que l'emprunte cette définition fort juste; et j'en fais la base de mon premier argument. Car si la langue d'un peuple est l'encyclopédie de ses idées, entre les destinées de sa langue et les destinées de son savoir les relations sont intimes. On ne touchera pas à l'une sans porter atteinte à l'autre. L'appauvrissement de la langue française, par exemple, supposerait l'appauvrissement intellectuel de la France-, de même que le développement de notre langage provient du développement de notre intelligence. Nos connaissances physiques ont crû , notre vocabulaire s'est augmenté ; nos mœurs ont changé , nos expressions se sont nuancées avec elles. Notre langage, notre littérature ne sont plus la littérature et le langage de nos pères, parceque nous n'avons plus leurs idées, leurs habitudes religieuses, morales, politiques; et si nos neveux abandonnent nos façons de parler, oubUent quelques-unes de nos paroles, c'est que la France d'alors aura désappris quelque chose de nos mœurs et de nos connaissances.

Appliquons ce principe au latin, qui est devenu la langue

(1) Personne n'a mieux parlé que le comte de Maistre de rezcellence et de la nécessité du latin. Du Pape, tome 1, chapitre xx.

(2) M. Proudhon, Système des contradicfions économiques^ tome 1^ pages 103 et 104. ^

de la science catholique ; et, pour préciser davantage , distinguons la latinité religieuse de la latinité littéraire, qui en est la base et dont nous nous occuperons ailleurs. En même temps ont crû les trésors des définitions catholiques et de leur langage ^ et ce langage ne pourrait disparaître de la mémoire d'un peuple, sans que ce peuple y perdit. L'Allemagne, qui n'a plus de latinité religieuse, est là pour Pat- , tester^ et dans l'instinct qui poussa Luther à bannir le latin des liturgies se trouve le secret des anathèmes que le socialisme, né du rationalisme, lui lance aujourd'hui.

De toutes les langues, la langue latine est la plus catholique-, et toute langue catholique est un embarras, un obstacle pour les apôtres de l'erreur. M. Proudhon avoue qu'une de ses raisons pour ne pas nier Dieru c'est « qu'il a besoin de l'hypothèse de Dieu pour justifier son style. » Il voudrait pouvoir parler un autre langage que celui des croyants : mais il n'en existe pas d'autre.

« Nous sommes, dit-il à ce sujet, nous sommes pleins de la divinité, Jovis omniaplena; nos monuments, nos traditions, nos lois, nos idées, nos langues etuos sciences, tout est infecté de cette indélébile superstition, hors de laquelle il ne nous est pas donné de parler et d'agir, et sans laquelle nous ne pensons seulement pas. » (i )

C'est donc cette heureuse impossibilité déparier ou d'agir et mêmede penser sans que nos actes, nos parolesetnospensées portent quelque empreinte des croyances et des traditions catholiques que l'on voudrait insensiblement détruire. On sent que pour bannir Dieu et sa religion des intelligences il faut commencer par les bannir du langage*, et comme de toutes les langues la latine est la fois la plus sacrée et la plus facile à perdre, c'est par elle que commencera l'œuvre des démolitions socialistes.

(1) /6iU, Prologue^ page 32. . , y^

Remarquez que déjà ce système de destruction et [d'oubli travaille notre langue materneiie et populaire; que M. Proudhon et toute la vaste école des écrivains déistes et athées, ne pouvant nous créer tout à coup un autre langage, cherchent à transformer insensiblement ce langage français qui les gêne, parceque nos pères l'ont tout imprégné de Dieu et de catholicisme. Rappelez-vous que chaque jour quelqu'un des termes les plus incommunicables de nos liturgies, par etemple les mots de communion, de transsubstantiation, de baptême, passent du sanctuaire dans les banquets, des rituels sacrés aux romains.

C'est ainsi que les démolisseurs de quatre-vingt-treize crurent nécessaire de révolutionner la langue française. Leur œuvre a continué, et d'une façon d'autant plus dangereuse que la transformation ne s'opère plus au nom de la terreur, mais au nom de la poésie. Un nouveau dictionnaire français effraiera si c'est Robespierre et Michel Lepelletier qui le signent ; il aura cours s'il est paraphé par Victor Hugo, Lamartine, Georges Sand, Eugène Sue, Alexandre Dumas, s'il sort des ateliers du romantisme ou du phalanstère.

Mais qu'importe à la nation française la conservation du latin ? Modifier la langue vivante des peuples est sans doute modifier leurs idées : mais une langue morte peut-elle avoir une sérieuse influence sur le catholicisme des nalions ? Oui, quand cette langue est, d'une part, celle du Catholicisme, et, de l'autre, la langue mère des idiomes modernes 5 car alors ces idiomes ne perdront pas leurs étymologies latines sans perdre quelque empreinte du Catholicisme. L'athéisme, le déisme et rimmoraiité, ne voulant plus de la religion de nos pères, veulent anéantir la langue religieuse que nos pères nous ont laissée^ et pour la perdre ils attaquent ses sources. On ira chercher ses étymologies ailleurs. N'est-il pas vrai que le français du dix-néuvième sièlce n'est plus le français

du dix-septième ? Mais n'est-ii pas également vrai que les idées^ de notre époque ne sont plus celles du grand siècle, dont la langue s'est altérée, s'est chargée d'expressions et de tournures inconnues à nos pères . Notre littérature se fait allemande et anglaise, parceque nous prenons à l'Allemagne et à l'Angleterre leurs idées romantiques, philosophiques, politiques et religieuses^ et la France y a perdu sa littérature, sa philosophie, sa paix sociale, sa morale et sa foi. Si Bossuet nous revenait, il serait obligé d'apprendre l'allemand et l'anglais pour se rendre compte de nos expressions nouvelles.

Le tort immense que l'oubli du latin parmi le clergé ferait au Catholicisme est plus facile à comprendre.

Figurez-vous ses prêtres oubliant la langue de ses définitions, de ses liturgies, de ses traditions, de ses grandes écoles ! Ne supposons pas une ignorance universelle du latin; c'est chose moralement impossible. Admettons simplement que le clergé continuant à le négliger, comme de fatales circonstances le lui ont fait négliger depuis cinquante ans, le nombre des latinistes aille diminuant pendant un siècle; que pour la masse des prêtres il faille traduire en français la théologie dogmatique et morale, les définitions du saint Siège et des conciles; que nos prédicateurs ne puissent plus lire les saints Pères dans leurs langues; que les ateliers calhoUques manquant aux éditions des monuments chrétiens, on les abandonne aux ateliers du Nord protestant, comme cela commence ; que , .pour comprendre l'Ecriture sainte , les gardiens de la foi ne puissent plus ouvrir ses pages primitives, ses pages latines seules canoniques, ses commentaires tous rédigés en latin.

Dira-t-on que c'est encore supposer l'absurde ? Je répondrai que tout nous pousse à cet oubli; qu'ayant commence parmi nous, il s'étendra si nous n'y prenons garde. Ce danger, s'a existe, est grave, souverainement grave; prou-

vons donc sa réalité, en passant de Piraportance des études classiques , qui est incontestable , à leur dépérissement gradué dans les écoles littéraires et théologiques de la France et des autres contrées catholiques. Commençons par nous.

La prospérité des études classiques, en France, avant la révolution qui termina le siècle dernier est tellement reconnue qu'il est inutile de perdre le temps à la démontrer. Rappelons-nous le reproche fait aux anciens collèges d'avoir donné trop de soins à l'enseignement du latin, comme si l'étude de cette langue avait retarde le développement de la nôtre. Jamais la latinité littéraire ne Fut plus florissante chez nous que dans le dix-septième siècle et le dix-huitième, qui furent en même temps les plus beaux siècles de notre littérature nationale; en sorte que, par une secrète harmonie dont la raison est facile à deviner, la science des langues anciennes allait se perfectionnant dans les pays catholiques, en même temps que se perfectionnaient les idiomes nés de la langue des Romains. C'est une observation fort importante, qui répond à bien des objections contre Tétude du latin ; et on l'a faite avant moi.

« Je vais avancer, écrivait le P. Andrès en 1785, une proposition que bien des gens trouveront paradoxale. Comparant les écrits lalins de notre siècle avec ceux des siècles précédents, je pense que la postérité regardera notre époque comme le beau temps du latin moderne (1). » 11 cite les noms des Cordara, des Ceva, des Noceti, des Polignac, des Stay, des Zanotti, des Cunich, des Zamagna, des Bonamici, des Lagomarsini, des Morcelli et de quelques

{i) D'ogni LetteraUira, lome 1, page 475. (Parme, 1785.)

autres latinistes distingués auxquels il eût pu joindre Boscowich ; et il conclut que si on écrivit moins au dix-huitième siècle dans la langue de Cicéron, d'Horace et de Virgile, on écrivit mieux.

Ce qu'affirme pour l'Italie ce critique espagnol, réfugié dans le royaume de Naples^ je l'affirme pour la France, en me rappelant, à la fin du dix-septième siècle et dans le courant du dix-huitième , Sautel, R^pin, Santeul, Commhre, Sanadon, Jouvency , de La Rue, Vanière, Coffia, de La Santé, Desbillons, Lebeau latiniste dont la réputation pourtant dépasse beaucoup le véritable mérite , et le Cardinal de Polignac, qui nous appartient.

Serait-il nécessaire maintenant de prouver que nos études classiques ne sont plus que l'ombre de ce qu'elles furent au grand siècle littéraire de la France ? Tout le proclame, et nous ne pensons pas qu'il s'élève une seule voix pour crier le contraire. Notre ère classique est devenue celle des tra- ' ductions , des mot à mot, des versions interlinéaires 5 et l'effort de nos collèges a été dans l'enfantement de leurs bacheliers ès-lettres, dont les trois quarts au n\oins étaient incapables de traduire, à livre ouvert et sans préparation , l'auteur latin le plus facile.

Quant aux professeurs, quels sont les textes savants, les laborieux et riches commentaires qu'ils ont édités? Seraitce la collection des classiques de Lemaire? Elle nous a fait peu d'honneur à l'étranger, où elle est jugée comme une compilation sans originalité, à quelques volumes près, comme une reproduction des éditions anciennes. Ce fut d'ailleurs par prudence, sans doute, qu'on ne s'attaqua pas aux classiques grecs, mais seulement aux latins. Serait-ce les beaux textes de M. Firmin Didot ? Ce sont des Allemands qui en dirigent l'exécution, a On les imprime à Paris, disait en 4844 M. Lenormant; mais les épreuves courent incessamment la route dé Leipsick. Nous avons à Paris ^

ajottlaiMl, boft notfibte de philologues allemands qui vivent hwrtffablement de Tinaction volontaire ou forcée de l'érudîtlôn française; et cela dans un pays où l'Etat rétribue plusieurs milliers de professeurs pour ne s'occuper que de grec ètdelatih.ft(i)

Efl revanche, M. Cousin a édité Platon en français pour faire connaître ses dialogues à la France du dix>neuviètne siècle, qui, sans cela, ne les aurait presque plus lus ; M. Vie tor Lèctetô, doyen de la Faculté des lettres, a édité Cicéron traduit pour en faciliter l'explication et l'intelligence ; M. Panckoucke a édité sa Bibliothèque latine- française, collection qui nous atteste l'abaissement des études latines depuis le règne de- Louis XVIII. Lemaire, il y'a trente ans, trouvait encore des souscripteurs pour ses cent cinipiante volumes latins; e'eist que la génération des latinistes formés 'avant 4789 vivait encore. Depuis qu'elle s'est éteinte, pour vendre des collections d'auteurs latins il a fallu les traduire. Je n'accuse ici ni M. Cousin, ni M. Victor Leclerc, ni tous ces autres traducteurs dont la valeur littéraire est incontestable : j'atteste seulement les habitudes classiques de l'époque pour laquelle ils ont travaillé (2). Oui, dans les deux siècles précédents qui multiplièrent les textes latins , on traduisit beaucoup moins souvent et moins bien ; c'est qtf alors les versions françaises étaient moins iiécessaires : c'est là tout ce que j'avais besoin de dire.

Mais dans les petits séminaires , Tétude du latin a-t-elle été cultivée -avec ce zèle et cette sollicitude que demandait la Idfigue de la théologie et de l'Eglise? Les classes ency-

(i) Correspondant, tome tiii, page 73.

(2) « Lorsqu'il ne s'est peut-être pas vendu, en France, disait encore M. Lenorttiatit, trente exemplaires des Anecdoia grœca de M. Boisaonade, on du Léon diaere à^ M. Hase, ou du Strabon de Goray, la BièHoikéque de Pandioucke, composée d'auteurs latins avec la traduction ihinçaise, s'est écoulée dans les mains des professeurs t des milliers d'exemplaires* » Il4dp

elopédiqués, commandées par lé baccalauréat, dictées par Tesprit général de Tépoque, Poiit amoindrie datiâles peills sémitiaires comme dans les lycées (i). Au siècle dertiief oîi fiiisait, dit-on, des vers latins outre mesure; au tettit)s de l'Empire et sous la Restauration pendant dit aimées, Hà fiirent encore en honneur-, V Hermès romatm est là pour nous l'assurer; depuis "1830 oii a graduellemeût cessé de les honorer et presque d'en faire. En revanche, les écoliêA ont fait beéucotip de térs français. Dans les exercices littéraire» et publies dé la plupart des collèges ecclésiastiques la faveur n*a-t-^elle pas été pour les discoiirs français et les riari*âtionè françaises? De même , au concolits géftéral dés collèges de Paris, lé prht de éom^iositlott latine , ptH dû talent laborieux, n'a-t-il pas cessé d'être le ptix d*lionneur ï

Nous taxera-t>on de calomnie si nous terminons ce rapide aperçu sur un dépérissement classique dont persohne 6è doiite, en affirmant que ce dégoût gradué du latin dans les petits séminaires eux-mêmes; gardiens naturels des études latines, tend à rabaissement de nos écoles (héologlques?

La Sorbonne a parlé latin au temps de sa gloire ; aujourd'hui elle est obligée de parler français. Autrefois dans tous nos grandà séminaires on enseignait en latin-, les élèves discutaient toujours entre eux en latin, et aussi facilement que dans leur langue maternelle: de nos jours, au sortir de ces collèges où la philosophie s'est enseignée en français, on

(1) Me permettr«-t-tfn d*app6rler à Toppui de cesftHl géttéram «neôbseï»- TaUon personnelle, qui, toute limitée qu'elle est, peut cependant tirer une certaine valeur de la position où, pendant pliisieurs année*, la Providence m'a mis? Chargé, de 1888 à 18A7, d*un cours de HttiratuiS! dassiqné, oA je devais préparer à l'enseignement du latin et du gt^ de fbltirs rëgenti, qui se succédaient et m'arrivaient de toupies coins de la France, f al vii » d'année en année, liaisser la science et le goût du laiiA. Ge Ait le bekn temps des classes encyclopédiqnes. Les profiBSiettn qui m'ont remplacé dans cette chaire ont confirmé ma remarque*

vient &ur les bancs de la théologie balbutier avec peine et répugnance dans la langue de Suarez. Pendant six siècles nos théologiens ont lu S. Thomas dans son texte latin, ont cherché dans ses conimeptaires latins Téclaircissement de ses sentences^ et la Somme théologique était alors entre les mains de tous nos théologiens, de tous nos philosophes, de tous nos prédicateurs sérieux ; et voilà que pour rendre la popularité à TAnge de Técole il faut le traduire!

Si son texte latin est un livre clos, sa version française sera de même un livre clos^ du moins à moitié. Ses termes scolastiques n'ont pas d'équivalent dans une langue que son école n'a pas pariée. U faudrait en raviver d'anciens, en fabriquer de nouveaux, dont la compréhension exigerait l'intelligence du latin de ce grand maître et de son siècle.

Théologiens! prenez le dictionnaire de son idiome, ou renoncez à comprendre toute sa pensée. Encore rintelli> gence grammaticale de ses formules ne pourrait-elle vous suffire-, il faudra en chercher souvent l'intelligence philosophique dans ses commentateurs nombreux et savants, qui certes ne sont pas toujours d'accord sur le sens de ses propositions *, et ces commentateurs sont latins. Si donc une traduction française de S. Thomas devait rendre un grand service au clergé de France, comme on l'annonce, l'urgence et l'ampleur de ce secours théoJogique proclameraient plus que l'oubli du latin; elles nous forceraient à gémir sur quelque oubli de la théologie même. « J'aimerais mieux, disait uti de nos phis graves évêques, que S. Thomas fût étudié dans sa langue, qui est celle de la théologie. » (i)

(i) Cette pensée de Mgr Févéque du Mans ne Ta pas empêché de féliciter le traducteur de ce grand théologien et de reconnaître Tutilité d'one version pour ceux à qui la lecture de S. Thomas dans son texte latin tiersM pénible et fatigante, qui aéraient rebutés par la terminologie par-fois un peu étrange de ce.saitit docteur^ et qui^ pour ces raisons ou pour d*autres, resteraient sans connaître de la Somme autre chose que le nom. {Univers dvL 46 avril 1852, aux Annonces,) Neseralt-il pas déplorable

S'il est vrai de dire, avec le P. Annai, avec le traducteur actuel de la Somme, cque,par toute la terre, les théologiens daus les écoles, les prédicateurs dans les chaires, les direc^ teurs de conscience dans les tribunaux, les religieux de presque tous les ordres dans leurs cloîtres, les ecclésiastiques de tous les rangs, toutes les congrégations, tous les collèges, toutes les Facultés de théologie, tout le monde, en un mot, combattait (autrefois) sous les étendards du docteur angélique (i), » il n'est pas moins vrai d'ajouter que tous ces disciples du grand maître Tétudiaient dans sa langue, en France comme ailleurs-, et que, tout en rendant hommage au zèle et au talent de son traducteur, il faudrait plaindre un pays catholique où beaucoup de théologiens auraient besoin d'une traduction pour connaître S. Thomas et le méditer.

Passons aux autres contrées catholiques , car toutes ces contrées sont sœurs ^ et, dans une cause qui regarde la prospérité du Catholicisme, leur langueur et leur activité ont un résultat commun. Si l'Espagne et le Portugal s'endorment aussi, c'est pour nous une raison de plus de nous réveiller.

Les études classiques de la presqu'île ibérienne ont eu, comme les nôtres, deux époques bien distinctes et bien différentes. La première s'écoula depuis la renaissance des lettres jusqu'à la ruine des collèges abattus par Carvalho en i759, et par Charles III en i 767, la seconde dure depuis cette révolution littéraire. Cette seconde ère classique est

que le nombre de cet Uiéologlens fftt grand parmi nons? Je conçois aussi que ceue induction sera utile; je gémirais qu'elle fât nécessaire.

(1) Voyei Vintroduetion de la Somme théoiogique de S. Thomas, lome 1, page 17 ( Paris, 1851 )»

kl 80uto Q9i nm& regarde; eeipienâant Je pairterai «uaai 4e la pjr0mi^98 pour apprécier le contrasta , et parcequ'il ma sendde qu'ai) France nous connaissons peu Tétat des études latines au-delà des Pyrénées.

En remontant rbintoire littéraire de TËspagne jusqu'au toeiziéme siècle, je suis frappé de voir que chee elle le premier ^nemi des lettres latines fut Alphonse X, surnommé le philosophe, esprit fort, qui osa dire, à ce qu'on prétend, que, ai Dieu l'avait appelé à son conseil, le monde aurait été plus Aiinple et mieux ordonné. Parole digne de Voltaire et de l'éeole qui, cinq ùèoles après, porta de si rudes coups à la languedel'BgUse. (4)

Le mouvement littéraire du qjaiHxième siècle et du ^ei-^ ûôBifi BéveiUt TE^A^e aussi. Dès 4 4&4 le patriarche des études latines et grecques à la vieille université de Salaman-^ que, Antoine Lebrija, faisait imprimer à plus de mille exemplaires, chose prodigieuse daAa ces conuneocements de l'art typographique, sa nouvelle méthode, sous le titre à'Intro- 4uçti9^ Mii^; çt, malgré le ^vv^ excessif de chaqye exemfï^^t V^^^Vv 4es étudiants la Qt réimprimer jusqu'à $ix fpia e^ s^ finis. \4m\% Vives, né à Valence en i49S, émule d'Eraapi^ et df 9ud^, fit partie avec eux du triu9ivirat qui, f^^ fieîJûéipe siècle , fut l'oracle des humanistes. Le plus grand homme de l'Espagne, le cardinal ministre }Uméiie&, amhi^onnait alors le titre Ae grammairien , c'est à dire de philologue, preuve de la gloire qui environnait de son temp* les étvdes classiques; et Ton sait qu'il conçut l'idée de la premifàrç ^ polyglottes^ qui parut sous son nom de 4^14 à I &4 7, qu'il en surveilla l'e^éou^n, qu'il y travailla lui-même,

(i) Ce mônarqae fit aussi tradaire la Bible en langue vulgaire. Je ne Taccuse point de s^n zèle pour hâter la formation de lidiome national ; mais son ardeur-le poussa trop loin, et brouilla tout. Car il supprima violemment le hitin dans les actes publics avant (jue l'espagnol fût assez fonné pour suffire aux notaires et aux juges.

Ce fut ungrammamea d'Estramadure, François Sancbtt, connu sous le nom de Sanctius, qui, par sa Mimrvêy détrOM dans les écoles du seizième siècle les élégames de la lang»tt latine du Romain Laurent Yalla. (i )

Cependant, il faut Tavouer, la . catholique Espagne, ai grande au seizième siècle et au dix-septième par aea écoles de théologie, la première nation du monde par sasciejoce dogmatique et canonique, pratiqua plus le latin de S. Tbo* mas que celui de Qcèron et de Virgile; mais «on éloquence et ses études poétiques latines ne furent pas. sans quelque gloire.

Tandis,qu'elle prêtait à la capitale du monde littéraire et chrétien ses Suarea, ses Vasques, ses Lugo, elle envoyait en France Perpinien, qui fut vanté par Muret c^t par Mwuoii alors les arbitres du goût ; et ses harangues latines, dit d^ Tbou, attirèrent un immense concours aux coUégea de la Trinité à Lyon et de Qerpiont à Paris. Les savants commentaires de Lacerda, professeqr en Espagne pendaqt plus d'un demi-siècle, lui acquirent une telle réputation que Urbain VIII, ne pouvant rattirer à Rome, voulut avoir au moins son piNrirait dans sa chambre^ et de nos joura etamte on n'étudie point, on n'imprime point Virgile sans recourir à ce savant commentateur. MelcUior Cano écrivit la théologie avec élégance; et Thistorien Mariana est de Técole de Tîte-Live. . ,

En 1 834, l'Espagne savait encore le latin pratique des traités et ies discussions de théologie» et le parlait aisément dans ses gymnases : mais elle savait peu la latinité d^

(1) n fui appelé par Juale-Lipie rHeimès et TApoUon da la patria: Sciappius,Periioniu8,.EverardSclMUloot coauneaU sa néthcida laUoa; Portnoyal s'en cat senri pour eompeiaff la «enna t ritalk et la Fraoea la mivirent ; rAlleroagne «t ia Hollasde é'aiigoiMni'luit Télii^iaal i ic la tnmic, sans gnnàù Kclierelie, réimplimte ^ UUpaohl eji 47»^t * 4TOHrda«>g 1800^ à Leipzick en 180^.

orateurs et des poètes effacée, gradqellemeiU de sa mémoire depuis le violent exil de ses professeurs, signé par Charles III, à la fin du siècle dernier, (i)

Aujourd'hui il serait difficile de préciser ce que l'Espagne sait, enseigne et étudie dans ses classes latines. Le monde classique ne s'occupe plus d'elle : l'on chercherait vainement dans les catalogues de la librairie ses productions philologiques modernes. Ses collèges actuels sont rares, et, les Écoles jPi>* exceptées, presque tous faiblement organisés. (2)

On eut dit la patrie de Ximénes endormie dans sa gloire scolastique et chevaleresque , rêvant, après trois siècles d'une grandeur catholique, un plus noble réveil dans l'ère du rationalisme, et c'eût été à désespérer de son avenir religieux et littéraire si des voix fortes et majestueuses, comme celle de Balmes, pleuré par l'Eglise -catholique tout entière; comme celle de Donoso Certes, devenu européen par sa poétique éloquence, ne s'étaient élevées pour rap-

(1) Ecartés par la politique de l^enseignement public, ces ex-jésuistes allèrent, dit Chardon de La Rodiette, porter ailleurs Tamoar du savoir et le besoin de le propager, ayant à leur tête les Andres, les Arteaga, les Columez, les Conca, les Lampillas» les Requeno ; et ce philologue célèbre, pariant des anciennes études classiques d^Espagne, terminait, en 1812, son compte-rendu de^ l'Eloge tt Antoine 4e Lebrija par ce témoignage d*admi» ration et de sympathie : « Salât, trois fois salut à ces savants el studieux Espagnols, régnicoles et colons. » {Mélanges de critique et de philologie^ tome 2. ) '

(2) Avant 1884« on n> faisait que trois années de latinité, sans étndes poétiques et oratoires, pour passer 'd*une classe de grammaire, oorrespoodaote à notre troisième, aux cours de philosophie, de théologie et de droit» i|ui, se Élisant en latin, perfectionnaient au moins la latinité scolastique. Quelques établissements luttaient encore pour maintenir les humanités et la rhétorique : ces établissements ont été fermés comme en 1767 ; en sorte que depuis dix-huit ans TEspagne est presque sans latin, et par contre-coup

' presque sans théologie. Nos classes encyclopédiques ont passé les Pyrénées. Vom^dles s*y maintenùr, quand^ revenus d'une triste méprise, nous n'eu Toolompla»?

peler au monde que le sang chrétien de Pelage n'est pas épuisé dans les veines de ses petits*fils.

Le Portugal, en fait de latinité littéraire, monta peutêtre plus haut que TEspagne; il est, sans contredit, tombé plus bas qu'elle. Car l'Espagne classique a du moins le bon esprit de se taire; et Lisbonne, à ma connaissance, a fait rire par deux fois la critique, en publiant deux nouveaux essais de poésie latine, une épopée en 4800, la Guerre de Tripoli, de François Cardoso, et une élégie sur la mort de Monseigneur Capaccini, citée en 4845 par le journal de la Société catholique. (4 )

Ses collèges languissent aujourd'hui comme ses séminaires.

J'ai dit que le Portugal est tombé de plus haut que l'Espagne. D fut un temps, en effet, où les universités de Lisbonne et de Coimbre, si pauvres aujourd'hui, rivales de celles de Salamanque, d'Alcala, de Sévilte, pour les hautes études de théologie et de droit, leur furent supérieures pour la culture de la langue de Stace. (2)

(1) M. de Laliwr, anden curé de Saint •TlMNnas d'A<iiiio, a traduit le premier de ces peèmes et analysé le second. Je renvoie à la préface de cet élégant tradnctenr de SUoe, de Qandien, de Vida» de Geva, de Sannaiar: elle est pidne d*aperçns carieox sur les moses latines da Ta^e. Guerre de T)ripoU. ( Paris, Auguste Vaton. iUB. )

(9) C*est à dessein que j*ai nommé Stace, et non pas Virgile; caria fcctnre laborieuse des Tcrsdn Portugal ne rappelle pas la poésie fecUeet naturelle de l'Enéide. Dans le chœur des premiers ehantrcs latins iKMtugais, imprimés au nombre dednquante-neuf, en sept Tolumes in-A* {Carptu iUuêtritm poetarum /mif Afinmm.— Llsb.« â7&5) , Mendei Vasconcellos a de la grtee ; mais Diego Payra de Andrada, dans sa Ckmdéide^ marche sans aisance; et dire que ses compatriotes Tout nommé leur Virgile, c'est donner la mesure de leur goût.

La grammaire laUiie d*Emmaouei Aivarei, si célèbre peudaut |rois siècles, suppose de fortes études classiques; et l*hommage rendu par l'Europe aux méthodes latines du Portugal et de ilEspagne n'est pas un mince honneur pour les anciennes écoles de ces deux couirées. Les Portugais durent donc sa? oir le latin ; la prodigieuse fiwilité de leurs poètes împro-

Coïmbre et Lisbonne n'ont plus ni apôtres, ni théologien^, ni latinistes. L'étude de la théologie et de la langue du saint Siège peut-elle préoccuper unmalheuyeux pays qui, pendant plusieurs années, a chancelé dans son catholicisme, et relevé de Londres un peu plus que de Rome? Ce serviteur des Anglais oommandait autrefois à la moitié du Nouveau- Monde. Aux bords du Tage, comme ailleurs, rabaissement des études classiques a été la conséquence et la mesure de rabaissement de la nation. Sans enthousiasme et sans dignité , la vie litléraire est-^Ue possible ?

Pour compléter ce tableau de l'affaiblissement des étudee^ latines dans les contrées où la tempête du dix-huitième siècle a passé, il faudrait parler ici desiîolléges de l'Italie et

visaleurs TaUeste. Nul peuple moderne ne s^esl plus distingué par ces successeurs d'Ovide, qui ne purent ouvrir la bouche sans énoncer un vers latin. On en raconte des miracles.

Le jurisconsulte Antoine FSgueira Buram, m«rt à nog-einq ans et poète épique arant seize, soutenant à Coïmbre saihèsepourle doctorat, improvisa, devant SCS examinateurs, Le temple de l*Eierniié; et François de Macedo, élève aussi des muses de Coïmbre, après avoir disputé pendant trois jours à Venise, vers 1657, De omni re scibili, répondit en vers latins aux dernières questions qui lui furent faites sur rhistelre des Ironie ppeaiers papes ; et il ne laissa reposer son auditoire qu'apiès une tir«de tle mUle vcfs au moins, et que la Biographie universeiie perte jusqu^à deux mitte. Sa tète, lorsqu*elle s'échaufRirt, devenait un volcan ; il attesta lui-même la violence de sa verve par le titre qu'il donna à buit autres journées éetliftses et d^spiration ; car il les appela Lei rUgisêementi titicpainfeté» Litfn de Saint-Mare, Il dit lui-mime, dans son TMfraêkeeium mofHd», qu^ avait prononcé en public 53 panégyHques, 60 discours, SS otalsons ftinèbres; qu'il avait ftiit 123 élégies, 115 épitaphes, flf épttres dédicatafcras, 700 lettres famittères, 9,600 peènes épiques, 110 odes, 3,00#épigraMmes, à comédies latines, et qu'il avait Improvisé de vive voix ou partait 150,000 vers. Ce bizarre phénomène fet doue pour le latl» ce que tai pour Tespagnol Lope de Vega, auteur de 1,800 drames, et dont les vers imprimés sont au nombre de 21,300,000.

C*est à Coïmbre aussi qu'étudia le jésuite brésilien Ànhléta, qui, devenu Tapôtre de sa patrie, fit vœu ft la Vierge d^écrire sa vie es vers latins, si elle . l'aidait & convertir ses sauvages : U en traça près de 5,000 sur le sable, et les garda dans sa mémoire*

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