GRISELIDIS
Sa bonté, sa douceur, sa sagesse profonde.
Afin que de ses dons si grands , si précieux , La terre se voyant parée , En soit de respect pénétrée , Et, par reconnaissance, en rende grâce aux
cieux.
11 déclare en public que , manquant de lignée, En qui l'état un jour retrouye son seigneur.
Que la fille qu'il eut de son fol hyménée Etant morte aussitôt que née , H doit ailleurs chercher plus de bonheur ^ Que réponse qù^il jprend est d'illustré naissance Qu'en Un coûyeht on Ta jusqu'à ce jour Fait élever dans Tinnocence , Et qu'il va ^ar l'hymen couronner son amour.
On peut juger a quel point fut cruelle Aux deux jeunes amans cette. afEireuse nouvelle; Ensmfe sans marquer ni chagrin ni douleur, n avertit son épouse fidelle.
Qùllfaût qu'il se sépare d'elle , Pour éviter un extrême malheur ; Qdé lé peuple indigné de sa basse naissance , Xe force à prendre ailleurs une digne alliance. H faut, dit-il, vous retirer Sous votre toit de chaume et de fougère.
Après avoir repris vos habits de berigère , Que je vous ai fait préparer.
a68 GBISELIDIS.
Avec uoe tranquille et muette constance , La Princesse entenidit prononcer sa sentence: Sous les dehors d^un visage serein Elle dévorait son chagrin ; Et sans que la douleur diminuât sescharmes, - De ses beaux yeux tombaient de grosses larmes. Ainsi que quelquefois au retour du printemps.
Il fait soleil et pleut en même temps. .
Vous êtes mon ëpoux, mon seigneur et monmaitre, (Dit-elle , en soupirant, prête à s'^ëyanouir.) Etquelqu'aSreux que soit ce que jeviensd^ouïr.
Je saurai tous faire connaître Que rien ne m^est si cher que de tous obéir.
Dans sa chambre aussitôt seule elle se retire^ Et là , se dépouillant de ses riches habits , Elle reprend, paisible et sans rien dii-e ,
Pendant que son cœur en soupire , Ceux qu^elle ayait en gardant ses brebis« En cet humble et simple équipage Elle aborde le Prince , et lui tient ce langage: Je ne puis m^éloigner de tous Sans le pardon d^avoi r su vous déplaire j Je puis souffrir le poids de ma misère , Mais je ne puis , seigneur , souffrir votre cour-'
roux:
Accordes cette grâce à mon regret sincère ,
GHISELIDIS. 269
Et je vivrai contente en mon triste séjour ,
Sans que jamais le temps altère Ni mon humble respect, ni mon fidèle amour.
Tant de soumission et tant de grandeur d'*amc,
Sous un si vil habillement , Qui dans le cœur du Prince , en ce même moment.
Réveilla tous les traits de sa première flamme ^ Allaient casser Farrét de son bannissement.
Emu par de si puissans charmes ^
Et prêt à répandre des larmes ,
H commençait à s^avancer Pour Tembrasser, Quand tout à coup Fimpérieuse gloire
D''étre ferme en son sentiment, , Sur son amour remporta la victoire , Et le fit en ces mots répondre durement :
De tout le temps passé j^ai perdu la mémoire y ^ Je suis content de votre repentir j
Allez ^ il est temps de partir, lillle part aussitôt , et regardant son père, Qu'on avait revêtu de son rustique habit , 'Et qui , le cœur percé dWe douleur amère , Pleurait un changement si prompt et si subit« Retournons , lui dit-elle , en nos sombres bocages, JUtoumons habiter nos demeures sauvages^
^70 CRiSELIBll
Kt quittons bans regret la pompe des palais i !No9 cabanes n^ont pas tant dé magnificence i
Mais on y trouve avec plus d'innocence ^ tJn plus ferme repos , une plus douce pai±« Dans son désert à grand' peine arrivée , ïllle reprend et quenouille et fuseaux ^ Et va filer au bord des mêmes eaux 0& le Prince Pavait trouvée.
Là son cœur tranquille et sans fiel , Cent fols le jour demande au ciel Qu'il comble son époux de gloire et de richessesy Et qu'à tous ses désirs il ne refuse rien :
' Un amour nourri de caresses . IVest pas plus ardent que le sien.
Ce cher époux qu'elle regrette , Voulant encore l'éprouver, Lui fait dire dans sa rétraite , Qu'elle ait à le venir trouver.
Griselidis , dit-il , dès qu'elle se présenté , n faut que la Princesse , à qui je dois demain Dans le temple donner la main , De vous et de moi soit contente.
Je vous demande ici tons vos soins , et je veux Que TOUS m'aidiez à plaire à l'objet de meSL
vœux.
Vous savei de quel air il faut que l'on me serve i Point d'épargnes , point de réserve ;
GRISE 1.11)1 s, ^71
Qdë tout sente le prince, et le prince amoùreus » Em]^loyéz toute Totre adressé.
A paret sô& àppàiteïneht; Que IVbondaik'ce et la H'chesse , Là ^roj^tété , l'a jpôlitèssè , )Siy fassent Voiic égàleinènt ; Enfin , songez încessàtninent> Que c'est une jèùn'e princesse
Que jVitne tei^drènieht.
Four vous faire ëntretr davantage Daiis les soiiis a'e votre devoir, Je veux ici voufe faire voir Celle qu'à bien servir inop ordre vous engage. Telle ^u^àùx l>Ortes dû Lievaàt Se môiitre la naissante Aurore , ' Telle parût éh àrrîvàùt , La Princesse pîùis belle eïkbôre.
<iîriséïidis , à soà àborà , Dans le fond de son cœur sentit un doux transport De la tendresse maternelle ; Dii temps passé, de ses. jours oienneûrèù& , Le souveùir en son cœur se Rappelle.
Hélas t iua fille , en soi-même dit-elle , Si le ciel favorable eût écouté mes vœux , Serait pres<(ue aussi grande et peutrétre aussi beUe!
*7* GB.ISELIDIS.
Pour ]a jeune Princesse, en ce même momçiit^ ^ £Ue prit un amour si rif , si véhément, Qu^aussitôt qu^elle fut absente , En cette sorte au Prince elle parla , , Suivant, sans le savoir, Tinstinct cpii s^en mêla. Souffrez, seigneur, que je vous repiésento Que cette princesse charmante Dont vous aUez être Fépoux , Dans raise,dans Péclat^dans la pourpre nourrie. Ne pourra supporter ,. sans en perdre la vie , Les mêmes traitemens que j'ai reçus de vous.
Le besoin , ma naissance obscure IVTavaient endurcie aux travaux , Et je pouvais souffrir toutes sortes de maux
Sans peine et même sans murmure ; Mais elle qui jamais n'a connu la douleur, '
Elle mourra dès la moindre rigueur , Dé» la moindre parole un peu sèche, un "pevk dure.
Hélas ! Seigneur , je vous conjure De la traiter avec douceur.
Songez, lui dit le Prince, avec un ton sévère, A me servir selon votre pouvoir ; ' n ne faut pas qu'une simple bergère Fasse des leçons , et s'ingère De m'avertir de mon devoir.
Griselidis , à ces mots^ sans rien dirr.
6&ISELIDI1 %^Z.
Baisse les yeux et se retire.
Cependant.pour Thymen les seigneurs inTités
ArriTérent de tous côtés ,
Dans une magnifique salle
0& le Prince les assembla.
Ayant que d^allumer la torche nUptiale f
En cette sorte il leur parla :
Kien au monde, après Fespérance,
N^est plus trompeur que Fapparance \ Ici' Ton en peut roir un exemple éclatant :
Qui ne croirait que ma jeune maîtresse.
Que rhymen Ta rendre princesse.
Ne soit heureuse et n'ait le cœur content?
Il n^en est rien pourtant.
Qui pourrait s'empêcher de croire Que ce jeune guerrier , amoureux de la gloire, Pi^aime à Toir cet hymen, lui qui, dans les tournois, Va sur tous ses riraux remporter la Tictoire ?
Gela nVst pas yrai toutefois.
Qui ne croirait encor qu^en sa juste colère Griselidis ne pleure et ne se désespère ?
Elle ne se plaint point, elle consent à tout. Et rien n^a pu pousser sa patience à hout.
Qui ne oroirait enfin que de ma destinée Rien ne peut égaler la course fortunée , En Toyant les appas de Tobje^ de mes yosux ?
^74 6EISXLIDI8*
Cependant si Thymen me liait de bes ticBUds^ ■ J^en concerrais aiie douleur profonde ^
Et de tous les Princes du monde
Je serais le plus malheureux.
L*énigme vous paratt difficile à comprendre;
Peux mots yontTous la faire entendre , Et ces deux mots ferdnt ^ranouir Tous les malheurs que tous yenee d'ouïr, j^achei, poursuivit-il, que Faimable personne Que TOUS croyez m'ayoir blessé le casit^
Est ma fille , et que je la donne ^
Pour femme à ce jeune Seignetif
Qui Faime d'un amour extrême^
Et dont il est aimé de même.
Sachez encor que touché TiTemenl
De la patience et du zélé
De l'épouse sage et fidèle
Que j'ai chassée indignement , Je la reprends , afin que je répare y Par tout ce que l'amour peut aToir de plus doui^
Le traitement dur et barbare Qu'elle a reçu de mon esprit jaloux*
Plus grande sera mon étude
A prérenir tous ses désirs , Qu'elle ne fut dans mon inquiétude
A l'accabler de déplaisir ; Eltsi dans tous les temps doitTÎTre la mémoire
Dej5 ennuis clont son cœi|r ne iiil point abattu « Je veux que plus enqor cm parle de la gloire Dont j'aurai e<M»o|iB^ sa sufNpémo vertu*
Gomme quand un ëpais nuage A Id jour obscaroi , £t que le eiel , de tout^ part noirci ,
Menace d^un affreux orage ; Si de ee voile obseur, par le^ yents écarté |
Un brillant rayon de darté ^
Se répand sur le paysage^ ^ Tout rit et rq^rend sa beauté ; Telle dans tous les yeux où r^nait la tristesse^ Eclate tout à coup une vive allégresse.
P4V ee proq»pt éclaircissement ,
La jeune Piineesse ravie t>*9|>IweBdre que dU Prinee elle a reçu la vie, Se jette à ses genoux qu^elle embrasse ardemment.
Son père » qu^attendrit une ÀUe si chéro^ Ija têlà««, la baise et la mène à sa mére^ A qui trop de plaisir en un même moment
Otait presque tout sentiment.
Son cœur , qui tant de fois en proie
Aux plus cuisans traits du malheur «
Supporta si bien la douleur ,
Succombe au doux poids de la joie:
A peine de ses bras pouyait-elle serrer
tj6 6RI8ELIOIS«
, L'aimable enfant que le ciel loi renVoIe }
Elle ne pouvait que pleurer.
Assez, dans d'autres temps , tous pouivez satif* . faire.
Lui dit le Prince , aux tendresses du sang :
iReprenez les habits qu'exige Totte rang , i
Nous ayons des noces à faire.
Au temple l'on conduit nos deux jeunes aman Oà la mutuelle promesse De se chérir avec tendresse Affermit pour jamais leurs doux engagemens.
Ce ne sont que plaisirs, que tournois magnifi ques , Que jeux , que danses , que musiques , Et que festins dâicteux , Où sur Griselidis se tournent tous les yeux, Oà sa patience éprouyée Jusques au ciel est âçyée Par mille éloges glorieux.
Des peuples réjouis la complaisance est teQe,
Pour leur prince capricieux, - Qu^ils vont jusqu'à louer son éprenye crueQe ,
A qui d'une yert& si belle , Si séante au beau sexe , etsi rare en tous lieux , On doit un ai parfait modèle.,