ACCIDENTS CONSÉCUTIFS
Nepple, dans son Traité des fièvres intermittentes, nous a laissé une description de la Bresse et de la constitution de ses habitants c|ue nous avons cru devoir reproduire ici.
« Le défaut d’inclinaison g*énérale du sol, l’imperméabilité de son arg-ile, dont une croûte compacte enveloppe le terrain à une grande profondeur, les bassins naturels que forme sa surface, auraient réduit pour toujours cette portion de la Bresse, comprenant quinze lieues carrées, à n’être qu’un vaste marais inhabitable, si la main industrieuse et puissante de l’homme n’y eût créé des étang-s en concentrant dans les parties les plus déclives les eaux trop disséminées.
Ces lacs artificiels destinés à fertiliser une terre ing-rate en même temps qu’à élever des poissons, sont les seules ressources de la richesse de ce pays; et si leur existence est un fléau pour la santé de ceux qui peuplent leurs bords, c’est un mal nécessaire, puisque leur suppression rendrait la Bombe aux eaux marécag-euses improductive ; car telle est la nature de ce sol que pour produire de manière à payer les peines du cultivateur, il a besoin d’un eng-rais qu’il ne peut lui-même fournir qu’au moyen d’inondations.
« Le Dombiste se reconnaît au premier aspect à son
(1) Nepple. Loco citato.
Fleury. 4
teint blême, à ses traits allong’és, à ses chairs flasques, à sa démarche lente, à un certain moelleux dans tous ses mouvements, et à son gros ventre. On croirait qu’Hippocrate avait devant les yeux l’être détérioré dont nous esquissons le hideux portrait lorsqu il dit, en parlant du peuple qui habite les bords fangeux du Phas, que leurs chairs semblent se fondre pour se porter à la rate. La taille du Bressen est très-variable ; beaucoup d’individus, semblables aux plantes qui poussent dans un terrain humide, ou à 1 abri de la chaleur vivifiante du soleil, prennent un grand accroissement en longueur seulement ; d’autres au contraire, et c est le plus grand nombre, arrêtés dans leur croissance, restent rabougris, presque sans barbe et avec des cheveux ras et plats. Déjà ils ont atteint l’âge de vingt ans qu’ils en montrent quinze ; tandis que parvenus à celui de quarante-cinq ils offrent toute l’apparence d’une vieillesse prématurée. Bien peu d’ailleurs arrivent à cet âge dans un pays où la vie moyenne ne s’étend pas au delà de vingt et un ans. Fiévreux durant une partie de son existence, le malheureux habitant de ce pays maudit voit encore fondre sur lui les conséquences inévitables de l’intoxication miasmatique : des engorgements des organes qui entravent la circulation et déterminent des hydropisies et des œdèmes, des lésions pulmonaires, des dysentéries, des ulcères, etc... »
Si maintenant nous établissons une comparaison entre les marais de la Bresse et ceux de la Vendée, nous sommes frappé des points de rapprochement qu’ils présentent : l’un et l’autre, en effet, ravis aux eaux par la main de l’homme, ne peuvent être fécondés que par des inondations périodiques, et dans l'un et
i’autre nous trouvons le même air charg-é des vapeurs humides qui s’élèvent des canaux, entraînant avec elles les émanations putrides des plantes, des insectes et des reptiles qui périssent et se décomposent dans la multitude des fossés dont les marais sont coupés. Mais si nous poursuivons cette comparaison entre les constitutions physiques des deux populations, nous sommes ég-alement frappé des différences qui existent entre les habitants du marais que nous décrivons et cet être détérioré dont Nepple nous a esquissé le hideux portrait.
a Avec l’apparence de la plus saine et de la plus robuste constitution, dit Gavoleau (1), une haute stature, des épaules larg-es et des muscles bien prononcés, l’habitant du marais n’est en g-énéral ni aussi fort, ni aussi vig-oureux que celui du bocag-e. Il faut cependant convenir qu’exposé comme il l’est au foyer de toutes les maladies, son tempérament doit être bien fort pour ne pas y succomber. »
Au portrait tracé il y a bien des années, déjà, nous pouvons reconnaître de nos jours l’habitant des marais; c est bien le meme homme, à la taille élévée, aux larg’es épaules, aux formes arrondies par une épaisse couche de tissu cellulaire, à la démarche lente et nonchalante qu’il tient de son tempérament lymphatique, qui lui refuse une énerg*ie proportionnée à sa force musculaire. Mais, si l’on sent que l’intoxication palustre l’a marqué d’un cachet indélébile, qu’il y a loin des traces qu’elle a imprimées à son économie à celles que l’on
(i) Statistique du département de la Vendée par Gavoleau, ancien secrétaire général de la Préfecture, membre associé de la Société royale, etc., 1818.
rencontre chez les habitants dont Montfalcon (1) nous a dit : « A peine ont-ils quitté la mamelle qu’ils lang-uissent et maig'rissent ; une couleur jaune teint leur peau et leurs yeux, leurs viscères s’eng’org-entiils meurentsouvent avant d’avoir atteint leur septième année. »
Si nous consullons, en effet, une statistique du département, dont la date remonte à 1824 (2), nous y trouvons que l’auteur, dans le but de vérifier par la comparaison du nombre des décès et des naissances, si l’influence du climat des marais était aussi meurtrière que la théorie le ferait naturelle nent supposer, s’était livré à des recherches les plus étendues. Et, à son grand étonnement, il arriva à cette conclusion que le nombre des naissances l’emportait sur celui des décès, et que la population avait notablement aug-menté depuis quelques années, bien que la situation physique et morale de la contrée fût en apparence absolument la même qu’en 1788, époque à laquelle on était arrivé à des résultats opposés.
Nous nous sommes de notre côté livré à des recherches analog’ues, que nous n’avons pu faire porter sur toute l’étendue du marais. Nous avons dû nous borner à une seule commune, qui, par sa situation, nous a permis de supposer que nous pouvions conclure de la partie au tout. La commune dCjChaillés-les-Marais, qui renferme une population d’environ 2,500 habitants, a inscrist sur ses reg’istres d’état civil, dans une période de sept années (1860-1866), 339 naissances et seule-
(1) Montfalcon. Histoire des marais.
(-2) Gavoleau. Revue par De la Pontenelle de Vandoré, conseiller à la cour royale de Poitiers, membre correspondant de l’Institut de France, etc., t844.
ment 305 décès, ce qui donne une différence de 34 en faveur des naissances; et si nous prenons maintenant la moyenne vitale, nous trouvons que dans le même laps de temps elle s’est élevée au chiffre de 43 ans; chiffre énorme, si on le compare à celui du reste de la France, moins étonnant, il est vrai, si on l’oppose à celui des campag*nes en g-énéral ; mais qui vient néanmoins former un heureux contraste avec cette moyenne de 21 ans que Nepple a trouvée dans les marais de la Bresse. Ne connaissant pas la moyenne vitale des autres communes, nous ne pouvons étendre nos résultats au reste des marais; mais nous nous croyons fondé à les regarder comme donnant une idée exacte du mouvement vital en général.
L’intoxication chronique, la cachexie que l’on a décrite sous des couleurs si sombres, comme le résultat inévitable des influences paludéennes, les habitants de ce marais n’ont donc pas trop à s’en plaindre, et, malgré le nombre considérable des fièvres qui forment à elles seules les deux tiers des affections du pays, leur constitution ne semble pas avoir éprouvé d’altérations bien profondes. Ils portent, nous devons le reconnaître, l’empreinte de la cachexie, ils sont généralement anémiques, les femmes surtout; mais devons-nous pour cela nous apitoyer beaucoup sur le sort d’une population qui, sur 305 décès, présente 30 personnes ayant atteint au moins 80 ans, comme nous avons pu le vérifier nous-même?
Mais pourquoi ce marais, qui semble si bien offrir toutes les conditions favorables au développement de l’intoxication palustre dans ses formes les plus redoutables, ne montre-t-il sa funeste puissance que par le
nombre et non par la gravité de ses attaques ? Nous chercherons plus loin à soulever un coin du voile qui nous dérobe la solution de cette importance question ; mais nous nous contentons pour le moment de nous appesantir sur ce fait : c’est que les habitants, malg'ré de fréquentes rechutes, conservent néanmoins un tempérament assez vig’oureux pour résister au milieu de ce foyer d’infection ; et que c’est assurément dans cette intég-rité de leur constitution que nous devons chercher l’explication de cette rareté de fièvres pernicieuses. Car les acclimatés qui présentent des fièvres pernicieuses, dit M. Colin (1), ne sont, le plus souvent, que des g’cns affaiblis par des maladies antérieures.
Les marais n’eng-endrent pas seulement la fièvre et la cachexie paludéenne, ils sont encore pour les malheui’pux habitants la source d’une foule d’affections consécutives. Mais, d’un autre côté, on a reg'ardé le miasme palustre comme un puissant antag'oniste de deux redoutables maladies : la phthisie et la fièvre typhoïde. Il nous reste donc à passer rapidement en revue des questions d’antagonisme et d’accidents consécutifs.
a Les affections typhoïdes et pulmonaires, « dit Boudin (2) dans une étude sur les fièvres de l’Algérie, «que le médecin d’armée est habitué à rencontrer en France, dans toutes les grandes places de guerre où des troupes nombreuses se trouvent concentrées, étaient remplacées dans les marais par des fièvres et par des maladies du
(1) Colin. Lococitato.
(2) Boudin. De l’influence des localités marécageuses sur la fréquence et la marche de la phthisie pulmonaire et de la üèvre typhoïde, Annales d’hygiène, tome XXXIII, 1845.
gros intestin. » Cette doctrine, vu l’autorité du nom qui s y rattachait, finit, après une vive opposition, par s’implanter peu à peu dans la science, et l’on admit l’antag'onisme. Aujourd’hui on commence à revenir un peu de cette manière de voir, et l’on ne croit plus aussi volontiers qu’un homme, après avoir séjourné dans un pays marécag’eux, conserve contre la fièvre typhoïde une immunité dont le degré et la durée sont en raison directe de la durée de son séjour et de l’intensité de la fièvre dans le pays qu’il a habité; ni que le dessèchement d’un marais puisse accroître d’une façon notable le nombre des phthisiques. Nous n’avons pas, il est vrai, de statistiques que nous puissions opposer à celles de Boudin, et nous en aurions, d’ailleurs, que nous n’en conclurions pas qu’il a mal observé; mais nous pensons qu’il a eu le tort d’étendre à tous les marais en g-énéral|des résultats obtenus dans certaines contrées, hù un ensemble de circonstances pouvaient peut-être concourir à favoriser sa manière de voir. Nous avons pu constater, en effet, que dans le marais que nous étudions, le nombre des phthisiques, s’il n’est pas plus considérable que dans les autres campag-nes, l’est au moins autant, et que la fièvre typhoïde y est plus commune ; il devait en être ainsi dans une contrée où les alternatives de chaud et de froid sont brusques et fréquentes, où, après avoir éprouvé une chaleur brûlante de dix heures du matin à trois heures de l’après-midi, la température du soir est souvent assez fraîche pour faire désirer des vêtements plus épais, précaution que les habitants nég'lig’ent le plus souvent de prendre, et qui les exposent fréquemment à des inflammations pulmonaires. Nous n’avons point l’intention de combattre
de point en point l’antagonisme, mais nous croyons, avec Griesinger, que l’on doit trouver, dans l’humidité des marais et les émanations qui s’échappent de leurs eaux croupissantes, des conditions favorables au développement de la lièvre typhoïde. En un mot, nous sommes convaincu que l’on a exagéré l’action bienfaisante du miasme paludéen, comme l’on a exagéré son influence nocive en mettant sur son compte bon nombre d’atfections dont il nous reste à parler.
L’hydropisie a été regardée, par quelques auteurs, comme un des accidents consécutifs que l’on rencontre le plus communément. Les uns l’ont attribuée à l’appauvrissement du sang, d’autres, avec Duchassaing (2), à l’arrêt de la circulation déterminé par l’engorgement des organes. Nous croyons que l’on doit concilier les deux opinions pour les contrées où la fièvre présente un caractère de gravité suffisante pour engendrer une semblable cachexie; car nous n’avons pas été à même de nous livrer à des recherches sur ce sujet, cette affection consécutive étant fort rare dans le marais dont nous parlons. Nous voyons, en effet, dans notre observation, que la rate percutée n’a pas donné une matité notablement plus considérable ; et bien que nos recherches sur cette question ne soient pas encore suffisamment complètes, nous pouvons affirmer, néanmoins, que la rate n’éprouve pas, sous l’inûuence des fievres, des changelïients comme ceux que lui attribue M. Piorry; jamais, en effet, ou presque jamais, du moins, on a constaté ce gâteau splénique dont cet auteur a fait le signe pathognomonique de la fièvre intermittente palustre; et dans
(1) Griesinger. Traité des maladies infectieuses.
(2) Duchassaing. Etude sur la maladie paludéenne.
les quelques cas fort rares où l’on a eu, sous les yeux, des hydropisies déterminées par des eng'org'ements, soit du foie, soit de la rate, nous ne voyons pas pourquoi l’on doit plutôt incriminer l’élément paludéen, puisque ces affections ne se rencontrent pas dans des proportions plus considérables que dans les contrées voisines. Nous en dirons autant de la maladie de Brig-ht, que M. Jaccoud prétend être fréquente dans les marais ; car M. le D'' Fleury nous a dit n’en avoir trouvé qù’un nombre de cas fort restreint daus sa clientèle. Pourquoi ne verrions-nous pas là une simple coïncidence, ou, mieux encore, ne pourrions-nous pas en trouver plutôt les causes dans l’humidité de l’atmosphère et les variations de la température, qui exposent les habitants à de brusques refroidissements?
Nous nous trouvons en quelque sorte confirmé dans notre manière de voir, par la fréquence d une affection qu’il serait bien plus difficile encore de rattacher à la fièvre intermittente : nous voulons parler de la sciatique. Gomment expliquer, en effet, les rapports qui unissent ces deux maladies? Tout au plus pourrait-on les admettre sans les expliquer, si le sulfate de quinine avait, dans ces cas, une action sur la sciatique. Mais, comme il n’en est point ainsi, nous croyons plus rationel de nous ranger à l’opinion de Valleix, qui, par une série d’observations, est arrivé à ce résultat : que la sciatique est presque toujours produite par le froid et par le froid humide, soit que celui-ci ait agi sur tout le corps, soit qu’il ait porté son action sur la cuisse, comme lorsque l’on est couché sur l’herbe. Ces causes, auxquelles s’exposent malheureusement si souvent les habitants, nous semblent être les seules capables d’engendrer les Fleury. ^
névralg-ies et les maladies de Bright dans les contrées marécag-euses.
Mais ces aflections ne sont pas les seules que l’on ait voulu attribuer à l’élément paludéen. La peste, dont nous n’avons pas à nous occuper ici puisque cette afFection a disparu à peu près de notre patholog-ie, à été classée par Desg’enettes parmi les maladies propres aux marais ; et Pettenhofer(l)avoulu|trouver un lien de parenté entre le choléra et les fièvres intermittentes, mais il a dû reconnaître qu’un g-rand nombre de faits semblent contraires à son hypothèse. Nous aurions pu nous-mêrae lui en procurer un, car le marais n’a payé qu’un assez faible tribut au choléra dans les différentes épidémies.
En résumé, nous refusons le titre d’accidents consécutifs, aux hydropisies, aux névralgies,aux affections en un mot qui ne font que se développer concurremment avec les fièvres intermittentes, parce qu’elles trouvent dans les marais des causes susceptibles de les faire naître sans qu’il soit besoin pour expliquer leur origine d’avoir recours à une intoxication miasmatique primitive. Nous n’accordons à cette intoxication que le pouvoir d’engendrer la chloro-anémie et comme conséquence cette apathie générale qui caractérise l’habitant du marais.
Nos opinions, il est évident que nous les appliquons exclusivement au marais de la Vendée; car nous n’avons jamais eu l’intention de faire des généralités.
(1) Griesinger. Loco citato.