Chapitre V. Nature du typhus
SECTION I". Opinions des auteurs sur la nature du typhus.
Quelques auteurs anciens appelaient typhus toute maladie aiguë avec stupeur (^u'cpoç), et accompagnée de quelque danger.
Suivant d'autres , tels que Galien , les médecins arabes , Aétius , P. Forestus 9 le typhus était une fièvre bilieuse avec érysipèle du foie, ou bien une fièvre bilioso-muqueuse grave, causée par la surabondance de la bile renfermée dans la vésicule ou répandue en quantité variable dans le canal intestinal , d'où elle passe en partie dans le système circulatoire , et cause ainsi les accidens typhoïdes ; sur cette théorie était basée la méthode de traitement par les évacuans.
Chirac attribue la maladie de Rochefort à la présence d'un sang épais , caillé ou grumelé dans les réseaux artériels dont, suivant lui, l'obstruction produisait les engorgemens et la gangrène des viscères.
Pringle faisait consister la maladie dans la pulréfaètion du sang , due à un ferment putride composé des émanations des substances putrides, d'où résultait l'inflammation du cerveau, qui entretient la fièvre; tout en donnant cette opinion comme une simple conjecture , Pringle cherche cependant à lui donner quelque valeur en faisant remarquer que les sudorifiqu.es conviennent au début , et les cordiaux à la fin.
Poissonnier-Desperrières rapporte le typhus des marins français à la diminution ou à la suppression de l'insensible transpiration et à la dépravation de l'humeur dont la sortie avait été empêchée.
On a encore fait consister le typhus dans un défaut d'excitation (Brown) , dans une diminution àesfvrces vitales (W. Hufeland), dans une désoxydation de la peau (P.-J. Hartmann.)
Hildenbrand regarde le typhus comme une fièvre essentielle, contagieuse, exanthématique, tantôt inflammatoire, tantôt nerveuse ou putride , pouvant prendre à fci fois tous ces caractères, accompagnée d'un symptôme constant (la stupeur) , de délire ou de typhomanie , avec altération remarquable du foie ; ailleurs , Hildenbrand attribue ia maladie à la dcbililè du système animal avec diminution de là force musculaire et de la faculté de sentir.
Pinel attribue le typhus qui a régné en 1814, à Paris, à l'adynamie ; aussi le range- t-il entre les fièvres adynamiques et ataxiques.
Suivant M. Broussais , on peut considérer le typhus miasmatique comme une paralysie, une sjdcration du système nerveux, en un mot, comme un empoisonnement gazeux.
D'après Boisseau (1), le typhus est tantôt une gastro-céphalite
(1) Pj-réthologie physiologique. Paris, 1 831 , in-8.
ou pneumo-céphalite, avec ou sans hépatite; tantôt une encéphalite primitive avec ou sans reaction inflammatoire de l'estomac, du poumon ou du foie.
M. Bouillaud admet que, dans le typhus, il y a autre chose que la gastro-entérite , puisqu'il est beaucoup plus grave que la fièvre adynamique dans laquelle cependant les altérations intestinales sont plus prononcées.
Pour M. Roche (1), le typhus consiste dans l'infectiondu sang par un miasme qui a de l'analogie avec les poisons narcotico-âcres : ce serait doue un empoisonnement par l'absorption de miasmes provenant de matières animales en putréfaction, de corps sains ou malades mais entassés dans un petit espace ; nous disons que ces miasmes proviennent de matières animales ; car on sait que les émanations végétales donnent plutôt lieu aux fièvres intermittentes (M. Brachet, de Lyon) , et qu'il existe un rapport constant entre la nature des foyers miasmatiques et les formes symptomatiques des affections qui leur doivent leur origine , ainsi que l'ont prouvé depuis long-temps MM. Audouard , Pariset et autres.
Mais dans quelles conditions se produisent ces miasmes? quelle est leur nature? comment se transmettent-ils? en quoi consiste leur première impression sur l'économie animale? par quel moyen le typhus , une fois développé , peut-il être transmis d'un individu malade à un sujet sain?
D'après Hildenbrand, le typhus primitif dépend des changemens survenus dans la composition de l'atmosphère; la matière contagieuse primitive s'attache à l'air qui environne les malades et aux corps qui en sont les meilleurs conducteurs. Le même auteur admet que le typhus communiqué est dû à un virus contapieux, siégeant particulièrement dans le pus, la pituite, la lymphe, qui paraît avoir un mode d'action analogue à celui des poisons narcotiques, et dont la propriété contagieuse se développe vraisemblablement au moment de l'apparition de l'exanthème.
(1 Nouveaux élémens de pathologie médicale, 3 e édit. Paris, 1833, t. V, p. 722 et SU1V.
L'altération de l'atmosphère qui constitue le miasme peut provenir des émanations d'individus sains et entassés, des émanations de corps morts et en putréfaction , des émanations de produits animaux en putréfaction, et c'est alors que l'on a constaté une matière odorante due à une matière animale entraînée par la vapeur d'eau ou des gaz humides (Guntz).
Quant à la nature même du miasme qu'on a voulu rapporter à une fermentation sepligue , on sait que la chimie et Volta luimême n'ont rien découvert de remarquable : disons cependant que Guyton-Morveau a pu recueilir un peu d'acide carbonique dans les vases où il avait fait putréfier de la viande crue ; que dans une foule de foyers miasmatiques on a constaté la présence de l'acide hydro-suif urique à cause de son odeur particulière ; que l'on a reconnu par l'affaiblissement des lumières l'acide carbonique dans la cale et le faux-pont des navires.
Le miasme producteur du typhus est donc ou un gaz, ou une vapeur, provenant des émanations d'hommes sains ou malades entassés , ou de matières animales en putréfaction : or si l'on se rappelle les expériences de M. Magendie sur X imbibition et la perméabilité aux gaz et aux vapeurs de toute membrane vivante (1), ne sera-t-on pas porté à faire consister le typhus dans un empoisonnement par un miasme qui a de l'analogie avec les poisons narcotico-âcres( Hildenbrand et M. Roche) , et qui , en agissant surtout sur la muqueuse respiratoire, produit dans le sang et le centre nerveux des altérations dont nous chercherons bientôt à déterminer la valeur ?
SECTION II. De la valeur des altérations dans le typhus.
Article I er . Valeur des altérations du conduit digestif (parties contenantes et parties
contenues),
§ I". Langue , bouche. Les altérations et les enduits divers
(t) Ltço ns sur les phénomènes physiques de la vie. Paris, 1836.
de la langue, des lèvres et des dents , n'apparaissant , dans le typhus, qu'a une période avancée (dans la période nerveuse), ces altérations nous semblent devoir être considérées comme secondaires , c'est-à-dire liées à la lésion du sang ou des centres nerveux.
§ II. Pharynx, œsophage, estomac, duodénum. Ces altérations ne sont ni constantes ni caractéristiques : elle nous semblent donc secondaires, owconcomitantes, ou accidentelles, et attestent l'impression profonde imprimée à tous les tissus organiques, et surtout membraneux, par la lésion du sang.
§ III. Intestin grêle. Cette partie du canal intestinal est-elle constamment affectée? ses altérations portent-elles sur la muqueuse ou sur ses follicules isolément , ou bien sur les deux à la fois? constituent-elles une lésion spéciale, anatomique et caractéristique? existent-elles dès le début de la maladie? subissentelles des transformations en rapport avec ses diverses phases ? telles sont plusieurs questions importantes à l'égard desquelles l'insuffisance des recherches d'anatomie pathologique commande le doute : rappelons toutefois qu'il est aujourd'hui vraisemblable que l'altération des plaques de Peyer manque dans le typhus (Fleury, Pellicot, Kéraudren, Gasc, Rochoux). Aussi n'hésitonsnous pas à regarder les lésions de l'intestin grêle comme secondaires et le trouble primitif du tube digestif comme sympathique
de l'action du miasme sur les centres nerveux.
§ IV- Gros intestin. Bien que Pringle signale la corruption des gros intestins dans un cas, nous avouerons que leurs altérations ne nous sont pas assez exactement connues pour que nous puissions déterminer leur valeur : il nous semble toutefois que, comme celles du grêle intestin , elles ne sont peut-être que secondaires.
S V. Matières contenues dans le tube digestif. Les matières
ai
noirâtres, fétides , cadavéreuses , observées dans les dernières périodes du typhus et surtout lorsque la terminaison doit être funeste, nous semblent des altérations secondaires et liées à la lésion du sang et des autres liquides : mais cette diarrhée nous paraît véritablement devoir être regardée comme critique lorsqu'elle coïncide avec une terminaison heureuse, de même que cela a été observé sur les animaux dans les veines desquels des liquides sanieux avaient été injectés.
Article IL Valeur des altérations des organes de la respiration
La rougeur des bronches, l'engorgement de la partie postérieure des poumons, l'inflammation et , dans quelques cas , la suppuration de ces organes , sont des altérations qui ne paraissent ni constantes ni caractéristiques ; nous les regardons en conséquence comme secondaires ou concomitantes.
Article III. Valeur des altérations des organes de la circulation et du sang.
Rappelons ici que le typhus a été attribué à un sang épais , grumelé et caillé, dont la présence dans les réseaux artériels produirait l'engorgement et la gangrène des viscères (Chirac), à la surabondance de la bile, à la putréfaction du sang (Pringle), à la dépravation de la transpiration insensible retenue ( Poissonnier- Desperrières), à un empoisonnement gazeux (Broussais), à l'empoisonnement et l'infection du sang par un miasme analogue dans son action aux poisons narcotico-âcres (Hildenbrand, Roche); d'un autre côté, n'oublions pas que des symptômes typhiques ont été observés sur les animaux dans les veines desquels on a injecté des substances putrides (Baglivi, Fourcroy, Gaspard, Leuret et Hamont, Magendie, Gendrin, Bouillaud, Cruveilhier ) , que l'on a exposés dans des lieux sombres et humides aux miasmes de leurs alimens poiuris et de leurs propres excrétions (Scoutetten), ou bien en les soumettant dans un grillage aux émanations de matières en putréfaction contenues dans un tonneau (Magendie); ne
semble-t-il pas résulter de là que l'altération du sang dans le typhus doit être considérée comme primitive ? ne voit-on pas dans le typhus, comme dans les empoisonnemens des animaux par injection putride, les symptômes marquer plusieurs phases dans l'action du miasme ou du poison, et caractériser les périodes dites d' intoxication, de réaction, d 'inflammations secondaires et à' élimination.
On pourrait peut-être penser que l'action du miasme , dans le typhus, porte d'abord sur le système nerveux, en sorte que l'altération de ce système précéderait celle du sang qui ne serait alors que secondaire : on pourrait même s'appuyer au besoin , pour donner plus de poids à cette proposition , de l'expérience pratiquée à Alfort par M. Dupuy qui produisit une affection gangreneuse sur un cheval auparavant sain et dans la veine jugulaire duquel il avait injecté du sang dissous provenant d'un autre cheval dont les deux nerfs pneumo-gastriques avaient été liés. Mais j'avoue que, dans l'infection miasmatique du typhus , il est difficile de distinguer l'action du miasme en tant qu'elle aurait heu sur les centres nerveux et le sang séparément : aussi regardons-nous , dans cette maladie , la lésion du système nerveux et du sang comme également primitives.
Quant à l'altération du cœur lui-même , elle est intimement liée à celle du sang et nous semble en conséquence avoir la même valeur.
Article IV. Valeur des altérations des organes de l'innervation et du liquide
céphalo-spinal.
On ne peut certes qu'accorder une valeur fort importante aux altérations du système nerveux dans le typhus en se rappelant les opinions des auteurs qui l'ont attribué au défaut d'excitation (Brown), à la diminution des forces vitales (W. Hufeland), à la débilité du système animal avec diminution de la force musculaire et de la faculté de sentir (Hildenbrand), à la sidération du système nerveux (Broussais).
Jg4 ANALOGIES ET DIFFÉRENCES
Pringle, il est vrai, faisait résulter l'inflammation du cerveau qui entretient la fièvre de la putréfaction du sang: ce qui tendrait à faire regarder l'altération du système nerveux comme secondaire; mais si l'on remarque que les premiers phénomènes qui s'observent dans le typhus annoncent que le système nerveux est affecté (intoxication) ; si l'on prend en outre en considération la constance et la gravité des altérations des centres nerveux dans le typhus, on sera amené à conclure que ces altérations sont primitives comme celles du sang, le sang et le système nerveux recevant simultanément et des premiers l'action du miasme producteur de la maladie.
Nous accordons la même valeur aux altérations du liquide céphalo-spinal qui sont intimement liées à celles de l'encéphale.
Article V. Valeur des altérations des organes de locomotion , d'absorption , de sécrétion et d'excrétion , de la bile, de l'urine et de la sueur.
5 I er . Muscles. Ces organes n'ayant offert que dans quelques cas seulement des traces d'altérations et encore fort incertaines (M. Fleury à Toulon) , ces altérations nous semblent tout-à-fait secondaires ou accidentelles.
S H. Gangliojis mèsenlériques. On n'a pas constamment trouvé leur engorgement. Les faits, d'un autre côté, manquent pour pouvoir établir les véritables rapports qui peuvent exister entre cet engorgement et l'état correspondant des intestins.
§ III. Rate. L'augmentation de volume et le ramollissement de la rate constituent une altération de nutrition liée à celle du sang et secondaire.
§ IV. Foie et bile. On sait que, suivant quelques auteurs anciens (Galien, Aétius, P. Forestus), toute affection dans laquelle il existait un èrysipele du foie, représentait le typhus ou la fièvre typhode. Iïildenbrandplace de même X altération remarquable
du foie au nombre des caractères de la maladie. On a également fait jouer un grand rôle à la surabondance de la bile ; aussi, tout en les regardant comme secondaires, accordons-nous une certaine valeur aux altérations du foie et de la bile, et cela à cause de l'action première du miasme sur les voies digestives.
$V. Reins et urine. On manque de faits qui constatent la nature et la valeur des altérations des reins. Les altérations représentées par l'urine sont secondaires et souvent critiques lorsqu'elles coïncident avec la guérison.
§ VI. Peau et sueur. Les abcès cutanés, les parotides, les gangrènes locales, la couleur livide et le ramollissement de la peau, sont des altérations liées à celle du sang et par conséquent secondaires; nous en dirons autant des diverses éruptions cutanées dont les unes sont accidentelles et n'appartiennent point en propre au typhus (pétéchies , ecchymoses , sudamina), tandis qu'une autre est constante, constitue l'un des caractères fondamentaux du typhus et a été appelée à cause de cela éruption typhoïde. Nous regardons également comme secondaire l'altération de la sueur, qui nous offre quelquefois un phénomène vraiment critique à l'état de diaphorèse.
RÉSUMÉ
1° Tous les organes et tous les fluides sont altérés, le sang et le système nerveux particulièrement.
2° Les altérations des organes de l'innervation et du liquide céphalo-spinal, du sang et du cœur, sont primitives.
3° Nous regardons comme secondaires, concomitantes ou accidentelles les altérations de la langue, de la bouche, du pharynx, de l'œsophage, de l'estomac et du duodénum, des matières intestinales, de la rate, du foie et de la bile, des muscles, de l'urine, de la peau et de la sueur, et des organes de la respiration. 4° Au nombre des altérations de valeur indéterminée nous rangeons , vuj'insuffisance actuelle de l'anatomie pathologique
du typhus, celles des ganglions mésentériques, des intestins grêles et gros, des reins ;
5° Le typhus européen nous semble consister essentiellement en une lésion primitive des centres nerveux et du sang, sous l'influence d'un miasme analogue dans son action aux poisons narcotico-âcres; c'est donc un empoisonnement miasmatique.
6° L'altération prédominante du sang semble produire les symptômes adynamiques ou de prostration du typhus.
7° Les symtômes ataxiques ou d'excitation du typhus nous paraissent dépendre de la lésion prédominante du système nerveux.
8° Les symptômes ataxiques et adynamiques du typhus qui sont le plus souvent réunis , et qui alternent quelquefois , dépendent en même temps de l'altération du sang et des centres nerveux.