V(3UX
D'un but d'activité considéré comme source d'un grand nombre de phénomènes d'impressionnabilitc et d'innervntioii.
Un but d'activité, honorable et sérieux, préserve l'homme de l'oisiveté et de l'ennui, source de désordres affectifs et intellectuels ; il en résulte des habitudes qui, excluant les désirs coupables ou frivoles, préviennent les déceptions, la satiété et l'insatiabilité. Sans un but constant d'activité, l'homme est livré corps et âme aux influences extérieures et aux capricieux appels de son organisme nerveux.
Plus le but d'activité est élevé, moral, plus l'action qu'il exerce sur l'organisme est étendue. Que le but d'activité d'un homme soit d'offrir son concours à la réalisation de la fraternité chrétienne ; la charité, les
(I) L'élément fondamental d'un enseignement consiste dans un commandement, dans un précepte. L'histoire de l'humanité, celle des nations et celle des individus en offrent la preuve. A cet élément correspond dans l'homme la faculté d'agir ou de s'abstenir, qui se manifeste la première chez l'enfant, dès l'âge le plus tendre. Or un commandement, un précepte, que sont-ils, sinon la proclamation d'un but d'activité destiné à correspondre à celte faculté ?. . .
émotions sympathiques qu'elle fait naître seront le mobile puissant de toutes ses pensées terrestres et de toutes ses espérances célestes. Que le but d'activité soit un triomphe sur les ennemis de la patrie : il en résultera un guerrier, avec l'audace et la vigueur qui distinguent un soldat, avec la sagacité et l'énergie qui distinguent un capitaine. Que le but d'activité soit une découverte scientihque utile à la société : toutes les aptitudes sensoriales et intellectuelles qui doivent concourir à la réalisation de ce but seront particulièrement sollicitées, et se développeront de manière à fonctionner avec une énergie et une facilité croissantes. Que le but d'activité soit de produire une famille dans le monde, de l'orner de toutes les quahtés qui la feront prospérer dans les voies de la vertu et du travail : les soins de l'éducation et l'exercice d'une profession partageront la solhcitude des époux. Qu'au lieu de cela, le but d'activité d'un homme ou d'une femme soit un succès de salon, un concours d'hommages flatteurs, une réputation d'esprit ou de beauté : il en résultera nue existence dont les causes les plus futiles et toujours inévitables feront le malheur et le désespoir. Combien les femmes ont à souffrir, à cet égard, de l'éducation qu'elles reçoivent dans les classes aisées de la société ! Qui ne connaît tous les désordres nerveux auxquels les exposent les caprices ou les désirs frivoles qui tiennent heu, dans leur esprit, des sentiments nécessaires à l'harmonie des fonctions autant qu'à la moralité ? Qui ne connaît les chagrins qui les accablent lorsque ces désirs leur apparaissent impuissants ; lorstju'ellessonl
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convainoucs de la slérilito des cflbrLs qu'elles font pour paraître encore jeunes et belles ; lorsque, arrêtées au milieu de leurs illusions d'un jour, elles voient les hommages qu'elles recherchent s'éloigner pour jamais? Combien qui, dans leurs supplices inexprimables, n'ont trouvé quelque soulagement qu'en embrassant leurs enfants avec une tendresse fiévreuse et convulsive, en se livrant avec une ardeur inaccoutumée aux devoirs si apaisants de l'éducati^on maternelle ! Combien qui, ne pouvant se donner ce nouveau but d'activité, en recherchent un autre en se jetant tout à coup dans les pratiques bienfaisantes du culte, dans les émotions de la charité ou dans les embrasements paisibles du mysticisme ! Heureuses celles qui, s'attachant ainsi à une planche de salut, ne font pas naufrage dans do nouvelles aberrations ! Combien d'hommes placés dans les conditions les plus heureuses, auxquels il ne manque, pour échapper à des tourments nombreux, que le désir d'atteindre un but honorable difiicile et éloigné ! Combien de jeunes gens que les commotions sociales ont arrachés à la destinée que l'éducation leur avait préparée, et qui, jetés tout à coup dans les orages de l'ambition politique, dans les illusions des triomphes littéraires, n'ont trouvé que dans des maisons d'aliénés les grandeurs qu'ils avaient si imprudemment rêvées ! Combien qui n'ont espéré et cherché le repos que dans le suicide?
Qu'on ne s'imagine pas qu'un but d'activité ne soit propre à agir que sur les sentiments, les pensées et les actes des individus ! Les destinées des nations en dé-
Dans sls RAin'oivrs Aviic i/éducatio-N. 109 peiidciiL; car cest dans un bul commun d'aclivilc qu'elles prennent naissance et qu'elles trouvent la source de leurs i^randeurs, de leurs vicissitudes, qu'elles trouvent la raison de leurs mœurs, de leurs caractères i^énéraux. C'est en imposant un but connnun à ses Hébreux indociles, que le génie puissant de Moïse jeta les fondements de la nationalité juive, au milieu du désert, avant même qu'ils eussent conquis le sol sur lequel elle devait déployer ses merveilleuses dertinées. C'est en se ralliant à un but commun qu'une poignée d'bommes, étrangers les uns aux autres, s'étant réunis sur une colline du Latium, au milieu d'un pays insalubre, stérile, jetèrent les fondements delà nationalité l'omaine, avant même qu'ils pussent disposer de la plaine qui l'entourait. C'est en dirigeant les éléments divers de la société gauloise vers un but commun que les évéques jetèrent les fondements de la nationalité IVanraisc, destinée à recevoir sous une bannière nouvelle les Gaulois, les Romains et les Francs. C'est le but commun, créateur des nationalités, (pii respire dans l'histoire religieuse, politique et économique des peul)les. Un but commun vivifie tout, il dirige tout, il se révèle partout ; nnl n'est soustrait à l'empire qu'il exerce. C'est un but commun d'activité qui impose à la société l'obligation d'intervenir dans l'éducation ])rivée, de la diriger, ou au moins de la contrôler. Dans une nation, d'ailleurs, qui a accepté et qui maintient avec fermeté son but d'activité, le milieu social qui en résulte et qu'elle a dù en quelque sorte façonner conformément à ce but, devient, pour chaque citoyen, un
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milieu éducateur propre à engendrer des conditions organiques spéciales. Qu'une société déclare que la conquête est son but d'activité, toutes les institutions seront réglées d'après ce but. Hiérarchisée militairement, elle ressemblera à une armée disciplinée et sans cesse préparée au combat. La vigueur, le courage, l'adresse, seront les qualités réclamées des citoyens ; la mollesse, la volupté, la faiblesse, seront condamnées, flétries comme des vices honteux : témoin la Germanie, Rome, Sparte, etc. Qu'une société déclare que son but d'activité est l'extinction de l'idolâtrie et de l'hérésie, le triomphe de l'orthodoxie, il en résultera une armée de guerriers conduits par les prêtres ; témoin l'origine et le développement de la nationalité juive, témoin l'origine et le développement de la nationalité française. Chez les peuples à la fois religieux et guerriers, les beaux-arts exprimeront le courage, le triomphe, la gloire ; le culte, dans ses prières publiques, dans ses imposantes cérémonies, prodiguera des encouragements, de solennelles exhortations ; il décernera les palmes du ciel aux soldats de la nation. Que l'exploitation industrielle ou commerciale du besoin des autres peuples soit le but d'activité d'une société, toutes les institutions convergeront vers la réalisation de ce but, et l'or du monde entier sera convoité par des hommes calmes, hardis, infatigables, ingénieux, persévérants, par des hommes qui se montreront les plus habiles à transformer en instruments utiles la matière physique du globe. La puissance des arts d'expression sera méconnue ; car quelle œuvre d'art est appropriée à expri-
DANS SES RAPPORTS AVEC l'ÉDL'CATION. 111
mer les émotions d'une association industrielle et commerciale, à exprimer l'amour des richesses, à peindre les immenses besoins d'exportation? Pour ces peuples, l'art est représenté par les récits des succès lointains, par le spectacle des prodiL;es de la mécanique appliquée, par les essais de navigation sur des mers inconnues, par la vue des richesses accumulées, par les moyens de rapide conununicalion. Voyez Carthage, la r*hénicie ; voyez l'Angleterre, la Hollande, l'Amérique du Nord : chez ces peuples, comme chez les Chinois, les sollicitudes de la cupidité et les calmes préoccupations du bien-être matériel excluent de la masse des populations les nobles et généreuses émotions qui constituent, quoi qu'on en dise, la véritable grandeur d'un peuple. Ce qui est utile est préféré à ce qui charme et entraîne : les navires les plus propres à fendre les mers, les constructions destinées à recevoir les produits dos pays étrangers et à déposer les produits de l'industrie intérieure, sont préférés aux monuments les plus admirables de l'architecture religieuse ou nationale. Qu'on consulte l'histoire des entreprises réalisées par les divers ])cuples du monde ; que l'on consulte aussi les annales des vicissitudes sociales ; que l'on consulte enfin les annales moins brillantes des vicissitudes des frtmilles et des individus, on verra quel poids le but d'activité d'une nation jette dans la ])alance des forces physiologiques de l'homme. L'abandon d'un but d'activité met en péril l'existence des nations les plus célèbres, comme il perd, dans les pénibles agitations de l'ennui, un grand nombre de personnes placées, d'ail-
112 ni- l'excitation nerveuse
leurs, dans les coiulilions les plus heureuses. L'anLagonisnie des volontés individuelles, qu'aucun but ne rallie, expose l'État à tous les troubles civils, comme Tantagonisme des impulsions changeantes et contradictoires d'un organisme livré à ses propres excitations, expose l'individu à tous les désordres de l'impressionnabihté et de l'innervation.
Aux yeux du moraliste, l'enseignement d'un but d'activité est l'expression la plus générale de l'éducation spirituelle ; il est, aux yeux du médecin, un des moyens les plus efficaces de l'hygiène, et une des ressources les plus précieuses de la thérapeutique. Quelle est la raison de celte inlluence d'un but d'activité, qui est un lait de l'ordre moral, sur les phénomènes physiologiques et pathologiques du système nerveux?... Pour répondre à cette question, il est indispensable d'entrer dans quelques développements. Nous devons considérer les diverses impressions qui résultent d'un but d'activité dans leurs rapports avec quatre ordres de phénomènes d'innervation, avec les phénomènes d'innervation cérébro-musculaire, cérébro-ganglionnaire, intra-cérébrale et cérébro-sensoriale. En d'autres termes, nous devons apprécier successivement les impressions psycho-cérébrales qui résultent d'un but d'activité dans leurs rapports avec les mouvements, les émotions, les raisonnements et les sensations.
Lorsque l'homme veut agir, quel que soit l'acte qu*il veut accomplir, quelle que soit la cause de sa détermination, un phénomème d'innervation prend naissance, qui correspond logiquement à l'impression psycho-
DANS SES RAPPORTS AVi;C L'ÉDUCATION. M3
cérébrale produite dans l'appareil encéphalique, c'està-dire au désir et à la notion du but à atteindre. Or, cette innervation tend nécessairement à produire son effet dans les organes auxquels elle se propage. Elle y tend avec une telle force que, souvent, lors même que la volonté vient à s'y opposer en provoquant une mnervation antagoniste ou contradictoire, si elle intervient trop tard, l'opération nerveuse qui correspond à la première impression sera impérieusement réclamée et inévitablement produite. Si, au moment où elle doit se produire, cette opération ne peut avoir lieu, si elle rencontre un obsîacle insurmontable, une grande souffrance se fera sentir. Cette souffrance, expression fidèle d'une accumulation de névrosité qui demandait à être dépensée, sera d'autant plus vive que l'acte désiré aura été plus prés de se produire ; elle sera extrême, s'il vient à être interrompu au moment même où on l'accomplit. Celte donnée générale doit être méditée. Nous tâcherons de la rendre intelligible, au moyen de quelques exemples. Nous choisirons d'abord ceux qui représentent les faits les plus simples et les mieux connus, c'est-à-dire les faits d'innervation cérébromusculaire.
Qu'un homme pratique une ligature sur un doigt, de manière à en fléchir la phalangelte et la i)halangine sur la phalange ; qu'il maintienne eette ligature pendant quelques instants, jusqu'au momeiK où elle cessera d'être aussi incommode qu'elle l'était au commencement de l'expérience, jusqu'au moment où elle ne lixera plus son attention, l'uis, lorscpie ce moment
CERISE
114 DE l'excitaïtion nerveuse
sera arrivé, que l'expérimentateur se détermine, dans sa pensée, à étendre le doigt et à lui rendre sa position naturelle. Cette détermination étant prise, lorsqu'il se trouvera aux prises avec l'obstacle occasionné par la ligalure, qu'il essaye de prévenir, par un acte contradictoire de la volonté, la contraction musculaire qui résulte de cette détermination. Il sera alors témom intéressé d'un étrange phénomène. Il sera en proie à un malaise inexprimable ; en vain la volonté interviendra pour prévenir le résultat de l'innervation déterminée, ce résultat tendra impérieusement à se produire ; les tentatives d'extension persisteront toujours, elles persisteront malgré l'effort de la volonté qui s'évertue à les faire cesser. Ces tentatives, d'une part, rendues impuissantes par le maintien de la ligature, et, de l'autre, vainement combattues par l'innervation contradictoire, seront accompagnées d'une douleur particulière, très-vive, et vraiment intolérable (1). Si de cette petite expérience nous nous élevons à des expériences analogues sur les membres pectoraux ou
(1) Tout le monde peut faire cette petite expérience et d'autres anaogues, celle, par exemple, de vouloir diriger ses regards sur un objet et de vouloir immédiatement après s'en abstenir, celle de vouloir faire un mouvement violent, un eflort, et s'arrêter tout à coup, etc. Nous ferons remarquer que les phénomènes dépendants de ces expériences se produisent avec d'autant plus d'énergie, que la prévision de ce qui doit avoir lieu a moins modifié les conditions primitives de l'innervation. Nous avons observé, quant à nous, que la prévision des résultais que nous venons de mentionner, rend ces expériences toujours moins satisfaisantes. Il impôt le néanmoins de les connaître, afin que l'observateur puisse en faire son profit toutes les fois que l'occasion lui en sera offerte par les circonstances.
abdominaux, en les maintenant fléchis à l'aide d'appareils appropriés, nous serons témoins d'un résultat tout à fait semblable. Ces phénomènes se reproduisent, d'ailleurs, spontanément toutes les Ibis qu'un eflbrt commencé se trouve tout à coup arrêté dans son résultat, n'importe par quelle cause. Voyez ce qui arrive lorsqu'un homme s'élance, lorsqu'il prend, comme on dit, son élan, pour atteindre un but, à l'aide de violents et énergiques mouvements ; si cet élan est arrêté brusquement dans son efl"et, il en résultera non-seulement une vive souffrance, mais même un grave danger. Ces exemples suffisent pour éclairer la route que nous allons rapidement parcourir dans ce paragraphe. Ils permettent à nos lecteurs d'apprécier, dans leur manifestation la plus évidente, non-seulement la force d'innervation et l'accumulation de névrosité qu'engendrent les désirs et la volonté, mais encore les émotions occasionnées par les circonstances diverses qui troublent ou qui favorisent l'accomplissement de l'acte désiré, ou la dépense de la névrosité accumulée.
Élevons-nous, en effet, de l'examen des phénomènes propres à l'innervation cérébro-musculaire, présentés dans toute leur simplicité, à l'examen plus difficile des phénomènes propres à l'innervation cérébro-ganghonnaire. Nous découvrirons la raison des phe^nomènes affectifs dont les relations étroites avec l'enseignement d'un but d'activité rendent l'étude très-importante Nous découvrirons la raison de ces émotions qui exercent une action si étendue, si profonde, quelquefois heureuse et souvent funeste, sur l'organisme et
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qui s'expriment extérieurement par un si grand nombre de manifestations. Nous verrons que les émotions douloureuses sont le résultat de désirs qui, après avoir déterminé des faits d'innervation correspondant à leur nature et à leur intensité, se trouvent troublés dans leurs effets physiologiques, par des faits d'innervation antagoniste. Nous verrons que les émotions agréables sont le résultat de désirs qui, après avoir déterminé des faits correspondants d'innervation, se trouvent favorisés par des faits d'innervation synergique. Expliquons-nous.
Les désirs sont soumis, dans les phénomènes affectifs, aux mêmes lois que dans les phénomènes de contraction musculaire. Dans les uns et dans les autres, ce sont des impressions psycho-cérébrales qui développent, dans l'appareil encéphahque, une force d'innervation destinée à produire une suite d'efforts, ou, eu d'autres termes, une accumulation de névrosité destinée à être dépensée. Lorsque cette innervation reste frappée de stérilité, d'impuissance, soit par un obs^ tacle invincible, en quelque sorte matériel, soit par l'action d'une innervation contradictoire résultant de la vue d'un danger, ou de l'intervention d'un désir opposé, il en résulte toujours une souffrance qui reçoit des noms divers, selon les circonstances. Cette souflrance varie de nature et d'intensité, d'une part, avec la nature et l'intensité de l'impression à laquelle l'innervation correspond, et de l'autre, avec les conditions anatomo-physiologiques qui constituent la prédisposition des individus qui l'éprouvent. Rélléchissons, en
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clïet, Il ce qui se passe dans les agilalions violentes et souvent convulsives auxquelles se livrent par instants, aux premiers moments de leur réclusion, des prisonniers qui se voient enfermés entre les nuu's d'un cachot ou retenus par une chaîne. Par intervalles, au moment où ils semblent le i)his calmes, le désir de la hberté, que l'habitude rend plus vif et plus impérieux, se réveille soudain ; ils veulent franchir les limites de leur prison, déployer librement leurs facultés enchaînées ; ils tentent de violents et incroyables efforts ; ils se livrent à des mouvements de fureur et de rage ; et l'empire de l'innervation qui les agite est tel, qu'on peut comparer cet état à un véritable accès de délire maniaque. Puis tout à coup, lorsque l'esprit est frappé de l'impuissance de tant d'eiïbrts, de la stérilité de tant d'agitations, ils tombent comme foudroyés dans un état qui exprime la stupeur et les angoisses du désespoir. Piéfléchissons à toutes les circonstances de cette anxiété inexprimable que plusieurs personnes éprouvent à la seule pensée d'être enterrées vivantes, image fidèle de la torture des malheureux dont la sensibilité se réveille dans une tombe. Réfléchissons aux douloureuses vicissitudes qui ont lieu lorsque des désirs longtemps conservés et ranimés par l'espérance, sont tout à coup transformés en amères déceptions, en émotions de crainte et de désespoir. Réiïéchissons, par exemple, aux douleurs de l'amour-propre humilié qui suivent les désirs scientiliques longtemps caressés sous forme d'hypothèses, lorsque la vérification, regardée comme fissurée^ vient tout à coup à faillir en présence de faitç
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contradictoires, positifs et certains. Réfléchissons aux diverses impressions aflectives, désignées sous le nom de remords, qui viennent attester une opposition entre deux faits d'innervation, dont l'un résulte du désir d'accomplir un devoir, et l'autre du désir d'accorder une satisfaction à l'égoïsme. Réfléchissons, en un mot, à tout ce qui a Ueu dans les émotions difl"érentes qui résultent des désirs impuissants, émotions dont l'expression extérieure, la physionomie, le regard, l'attitude, etc. , trahissent aux yeux de l'observateur la nature et l'intensité. C'est dans les troubles profonds, occasionnés par des faits opposés d'innervation, que se trouve la raison physiologique de ces mouvements d'égarement désignés sous le nom de colère, d'impatience ; de toutes ces émotions appelées, suivant les circonstances, envie, jalousie, regrets, crainte, déceptions, découragement, remords, honte, désespoir, etc. (J), Ces troubles nombreux et divers ont lieu, non-seulement sous l'empire d'influences individuelles, mais encore sous l'empire d'influences sociales, lorsque de grands efforts, commandés par un sentiment religieux ou national, sont arrêtés dans leurs résultats par de grands revers, par de grands et subits changements, par de grandes infortunes. L'application de ces données physiologiques à l'histoire des désordres
(1) C'est ainsi que nous comprenons les a/tr/gues de nerfs produites par des contrariclés, souvent frivoles, à l'aide desquelles quelques personnes parviennent à alarmer et à dominer celles qui veulent bion se regarder comme les ayant occasionnées par leurs refus, par leurs paroles, par leurs actes, et qui, dans leur naïve sensibilité, veulent bien s'avouer coupables en se faisant pardonner,
DANS SES RAPPORTS AVEC r,'ÊDUCATION. 119
intellectuels et atïectifs qui succèdent aux grandes commotions sociales, nous semble digne de 'attention du médecin autant que du pliilosophe.
Nous n'avons parlé que des émotions tristes ou oppressives. Il en est d'autres que nous devons mentionner. Lorsqu'un fait d'innervation succède à un autre, et qu'au lieu d'opposer à celui qui le précède des effets opposés, il favorise la production des résultats primitivement réclamés ; au lieu d'être antagoniste, il est synergique, et il en résulte une émotion agréable, ou, comme on dit, une émotion expansive. Telle est l'émotion, connue sous le nom d'espérance, qui a lieu, par exemple, lorsqu'une promesse, ou la présence d'une circonstance heureuse, viennent à l'appui d'un désir préexistant.
Il est des velléités d'un jour, des caprices d'un instant, des passions dont la destinée est d'être passagère, des désirs dont la raison est forcée de reconnaître, tôt ou tard, l'impuissance ou le danger, qui troublent l'organisme nerveux, au point de produire de violentes et dangereuses émotions, au point de produire quelquefois de véritables accès de fièvre et de délire, des congestions foudroyantes et la mort. Il est fiicile de concevoir, en présence de ces faits, quels doivent être les résultats affectifs d'un but d'activité ; il suffit de le signaler comme étant une source de désirs et de déterminations, fournie par l'enseignement dès l'âge le plus tendre, sans cesse ravivée par tous les moyens dont l'éducation morale dispose, toujours féconde, toujours abondante, enrichie même de toutes
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les ressources d'une éducation physique appropriée.
S'il s'agit d'examiner l'influence d'un but d'activité sur les faits d'innervation intra-cérébrale qui ont lieu dans les opérations diverses de l'entendement, il suffit de remarquer les travaux intellectuels qui résultent d'une volonté persévérante et forte, d'un désir ardent, d'un sentiment énergique et passionné. Ces travaux, dans plusieurs circonstances où on ne les eût jamais espérés, étonnent par le nombre et l'étendue des raisonnements dont ils sont le résultat. Des hommes dont on n'avait jamais remarqué le talent, dont les aptitudes intellectuelles paraissaient médiocres, qu'on croyait incapables de grandes et fécondes conceptions, qui étaient regardés comme des hommes d'une intelligence fort ordinaire, se sont élevés, sous l'influence d'un vif sentiment, sous l'influence d'un désir ardent, à de grandes et magnifiques créations qui révèlent le génie. Qui ne sait que toutes les aptitudes intellectuelles d'un homme étant mises au service d'un but toujours présent à reprit, elles manifestent une fécondité inconnue à ceux dont les travaux n'ont pas un but constant ni nettement déterminé ? La connaissance du but et le désir d'atteindre sont un aiguillon puissant pour l'intelligence (1). Ce qui prouve, d'ailleurs, toute la puis-
(i) Le proverbe qui appelle la nécessité mère de l'industrie eît l'expression vulgaire de celte influence d'un but d'activité sur les opérations de l'enlendement. Ce proverbe, qui a son origine dans le sens commun, renferme une donnée que l'observation des pliysiologistes ne fait que confirmer, en l'appliquant à un ordre plus général de faits, soit affectifs, soit intellectuels. Ce qui a lieu poui' le malheureux que le désir (^'ur)ç condition meilleure qiguillonne et conduit m se créer )es regspurces
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sance d'innervation intra-cérébralc qui résulte d'un sentiment énergique, c'est surtout la grandeur des résultats obtenus avec de faibles moyens, précisément par les hommes qui sont placés dans les conditions sociales les moins heureuses, au sein des préoccupations de la misère, entourés d'obstacles de toute sorte.
Il est surtout un ordre de faits dans lequel l'empire des sentiments résultant d'un but d'activité se manifeste d'une manière bien évidente. On sait combien nos idées, nos jugements, nos raisonnements sont influencés par notre état affectif, combien nos désirs, nos passions, nos émotions tendent à dominer, à subjuguer notre pensée. C'est l'écueil, signalé par tous les moralistes, contre lequel vient souvent se briser notre raison. La sagesse consiste à l'éviter sans toutefois tomber dans les orgueilleuses aberrations du stoïcisme. Combien de fois, dans le même jour, dans la môme heure, l'homme se surprend subitement modifié dans les convictions qu'il croyait les mieux établies, et cela, tout naturellement, de bonne foi, et presqu'à son insu ! La même œuvre qui, hier, sous l'influence d'une émotion agréable, lui paraissait facile, bien coordon-
(loiil il sent vivement le besoin, est analogue à ce qui a lieu chez l'homme qu'un vif désir de résoudre un problème déterminé, sollicite et conduit au choix des moyens appropriés à la solution recherchée. Chez les animaux eux-mêmes, les impulsions instinctives sont la source de ces phénomènes d'innervation intra-cérébrale, qui simulent merveilleusement, aux yeux du moins de l'observateur superriciel, les opérations intellectuelles de l'homme, phénomènes automatiques auxquels il manque, pour être susceptibles de ce rapprochement, l'intervention de l'activité spirituelle qui nous disfin^uo, c\. celle des impressions psycliQ-cérébralç? p!] Pfisijitent,
122 DE l'excitation nerveuse
née, admirable, sublime, aujourd'hui, sous l'influence d'une émotion triste, il la trouve hérissée de difficultés, confuse, détestable, vulgaire. Cette contradiction, qui nous choque dans plusieurs circonstances oii nous devrions peut-être nous montrer plus indulgents, a sa raison dans l'empire exercé par les impressions affectives qui intéressent si profondément la vie viscérale et ganglionnaire, sur les phénomènes de l'innervation intra-cérébrale. Aussi sommes-nous sans cesse obligés, dans l'intérêt de la vérité, dans l'intérêt de notre hberté, de lutter contre cette influence, souvent occulte, toujours puissante, de notre état affectif. Nous savons tous qu'il importe d'assurer le triomphe des principes sur les suggestions des sentiments dont l'instabilité et le danger nous sont connus. On voit par ces faits, qu'un but d'activité exerce un double empire sur nos pensées et sur nos jugements, puisqu'il est à la fois la source d'un grand nombre de désirs qui déterminent des raisonnements appropriés, et la source d'un grand nombre de notions et de principes d'actions qui nous dirigent dans la lutte que nous avons à soutenir contre nos propres impressions.
Ce n'est pas tout. L'imagination, qui réclame un si grand nombre d'opérations cérébrales, est particulièrement sous le joug des phénomènes affectifs. Les créations idéales qu'elle fait surgir dans notre pensée, sont appelées par les sentiments, par les désirs, à réaliser la satisfaction qu'ils réclament. On n'est puissant par l'imagination qu'à la condition d'être puissant par la sensibilité. Ces créations qui témoignent à la fois la
grandeur et la misère de l'homme, se manilestent tantôt comme l'œuvre du génie, tantôt comme le résultat de la folie. Combien d'hallucinations, combien d'illusions auxquelles d'ardents désii's finissent par donner naissance, chez les hommes qu'une Iblie heureuse rend possesseurs imaginaires des objets qu'ils ont vivement recherchés? Combien de visions terribles, désespérantes, sont [)roduites chez les hommes qu'une folie malheureuse rend victimes imaginaires des obstacles qu'ils ont le plus vivement redoutés? C'est surtout dans Tétude de l'histoire et dans celle des aliénations mentales que nous devons trouver la démonstration de rinthience des sentiments sur les phénomènes d'innervation intra-cérébrale résultant de l'enseignement d'un but d'activité.
Quant aux faits d'innervation cérébro-sensoriale, il suffit de résumer ce que nous avons dit dans le chapitre précédent, en parlant de l'action de l'enseignement, par le langage, sur les sensations. Le désir de bien sentir une impression agrandit le domaine de la sensation ; 1" parce que ce désir suppose la connaissance préalable de l'existence et des attributs généraux de l'objet qui nous impressionne, la prévision de quelques attributs nouveaux ou de quelques parties que les sens ne nous ont pas encore montrés, prévision qui accroît l'intensité et l'étendue de la sensation ; 2" parce qu'il commande l'attention et la réflexion, qui sont un précieux auxiliaire de la sensation. Quelquefois l'innervation, dans les phénomènes sensoriaux, va si loin sous l'influence du désir, que l'on croit voir, toucher, etc.,
\2U DE l'excitation nerveuse
des objets qui n'existent pas. Un vif désir sulTit pour en faire naître l'image et en faire affirmer la réalité matérielle. Sans parler des hallucinations à la fois intellectuelles et sensoriales qui sont déterminées par les troubles affectifs, et qui figurent dans la nosologie des maladies mentales, nous pouvons nous contenter de citer l'exemple des observateurs dont l'esprit accepte le joug d'une théorie, ou, comme on le dit, d'un système conçu à priori. On sait combien ils sont malheureux lorsque les faits destinés à en fournir la vérification, se montrent rebelles, et refusent de se présenter à leur appel ; il en est chez lesquels le désir de les voir s'associer docilement à leurs ambitieuses hypothèses est assez puissant pour les faire apparaître à leurs yeux, tels qu'ils les veulent, et non point tels qu'ils sont réellement.
C'est ainsi qu'un but d'activité, considéré, d'une part, comme l'expression la plus générale des enseianements, et de l'autre, comme la source d'un grand nombre d'impressions psycho-cérébrales, est appelé à agir sur les phénomènes d'innervation cérébro-musculaire, cérébro-ganglionnaire, intra-cérébrale, et cérébro-sensoriale. On peut comprendre comment, embrassant tous les enseignements, il s'adresse, à la fois, à la volonté et aux actions, aux idées et aux sentiments ; comment, résumé fidèle des notions et des préceptes donnés par l'éducation, il dirige en même temps les manifestations de l'activité morale et intellectuelle et les opérations physiologiques de l'organisme nerveux. Il nous reste toutefois à indic|uer avec quelque précision
DA^S SES RAPPORTS AVliC L'ÉDUCATION, 125
les diverses Ibnnes que peut revêtir, dans réducalioii sociale et privée, l'enseignement du but d'activité le plus général, du but qui comprend et domine tous les autres, qui est commun aux hommes de tous les temps et de tous les pays, qui renferme, en un mot, la solution du grand problème de la destinée de l'homme sur la terre.
Nous avons mentionné rapidement, en commençant ce paragraphe, quelques-uns des aspects individuels et sociaux sous lesquels se présente nn but d'activité considéré dans ses rapports avec les phénomènes d'irnpressionnabilité et d'innervation. Pour mieux saisir l'étendue de ces rapports et les effets qui en résultent dans les manifestations intellectuelles et affectives de l'homme, il faut s'élever à l'examen des doctrines religieuses et philosophiques qui l'enferment les éléments les plus généraux de l'éducation spirituehe.
Entre tous les éléments généraux de l'éducation spirituelle, il en est un qui exerce la plus grande inlluence sur les déterminations volontaires et sur les sentiments, et que nous devons nous hâter de signaler ici. C'est renseignement de ce but d'activité que les moralistes proclament comme étant commun à tous les hommes, quelles que soient les circonstances individuelles ou sociales dans lesquelles ils se trouvent placés, et qu'on appelle en phil(^sophie et en religion la fin de r homme. L'enseignement qui se fait à cet égard, nous semble déplorable. Tous les philosophes, tous les moralistes, qu'ils soient païens ou chrétiens, s'accordent à placer le but lînal dans le bonheur. Rien de mieux. Mais ce
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n'est pas tout ; il f^iut bien qu'ils nous disent en quoi consiste ce bonheur dont ils nous parlent sans cesse. On ne peut pas nous proposer comme but de notre activité une conquête idéale, imaginaire, vague, insaisissable, protéiforme, sur laquelle chacun resterait maître d'avoir son opinion personnelle. Ce serait d'ailleurs, pour l'imagination qui est avide de tout ce qui se présente avec les charmes de l'inconnu et de l'infini, dans de lointaines et invisibles régions, un attrait plein de dangers, fécond en espérances chimériques et en déceptions positives. Que font les morahstes? Ils s'évertuent, dans de volumineux écrits, à donner du bonheur des définitions qui s'excluent les unes les autres ; si prompts à s'accorder quand il s'agit de le proposer comme la fin de l'homme, ils ne s'entendent plus quand il s'agit de nous dire en quoi il consiste ; à ce qu'il nous in^iportait le plus de savoir, ils répondent par la controverse, mère du doute. Il en résulte que, comme le mot bonheur a un sens que tous les sophismes du monde ne sauraient parvenir à changer au gré des morahstes, chacun reste en définitive maître de l'entendre comme bon lui semble, et de choisir les moyens qui lui semblent les meiUeurs pour réaliser la satisfaction personnelle et arbitraire que ce mot sert à exprimer. Épicure faisait consister le bonheur dans la pratique de la vertu, et l'on sait comment ses disciples de la Grèce et de Rome lui tinrent compte de ses bonnes intentions. Font-ils de nombreux prosélytes les moralistes qui nous enseignent que, pour être heureux, il faut résister aux attraits du plaisir, lutter contre l'or-
gueil et contre l'égoïsme, faire des sacrifices plus ou moins douloureux à la loi de charité et d'humilité? Voici ce que leur répond la pratique vulgaire : Si vous nous assignez le honheur comme le but de notre activité, ne nous enseignez pas le sacrifice de nos jouissances. Mais, répondent les morahstes rehgicux, c'est au prix de ce sacriljce que le bonheur est assuré dans des régions meilleures. Tout en reconnaissant ce qu'il y a d'élevé et de vrai dans le sentiment qui dicte cette réponse, nous pouvons répliquer : Ce sacrifice que vous nous demandez avec raison ne peut être exigé qu'en vue d'un but auquel notre égoïsme reste étranger. A cette condition votre enseignement est sans péril ; il est parfaitement clair et parfaitement moral. Si ce but enseigné consiste dans Taccomplissement d'une loi de charité et de fraternité, auquel nous devons consacrer nos plus douloureux efforts, eh bien ! ne nous présentez pas notre bonheur personnel comme étant la fin pour laquelle nous sommes ici-bas. Pourquoi confondre le but général avec un résultat individuel, ou, si l'on veut, le devoir à remplir avec la récompense qui doit en suivre l'accomplissement? Pourquoi faire disparaître la moralité du but dans l'attrait de la rémunération ? Que dirait-on d'un père qui croirait donner une éducation morale à son enfant en lui offrant, sans cesse^ pour stimuler son zèle, la perspective des jouissances ardemment désirées qui accompagnent ou qui suivent les succès ? On dirait de ce père qu'il immole la morale sur l'autel de l'égoïsme, et qu'il fait intervenir les attraits du mal pour encourager à pratiquer le bien.
l->8 DE l'l:xcitation nkkvluse
Qu'on ne nous accuse pas légèrement de nous livrer, louchant ce sujet délicat, à une digression paradoxale. Le spectacle des désordres intellectuels et aifeclils auxquels conduit la mauvaise direction des sentiments et des idées, nous a fait remonter comme à une source, malheureusement trop féconde, à l'erreur généralement répandue dans les écoles et dans le monde touchant le but général et commun de l'activité humaine.
Les doctrines religieuses et philosophiques, considérées à la fois dans la théorie qui les formule et dans la pratique qui en est la conséquence, peuvent se réduire aux trois systèmes généraux qu'on désigne sous les noms de matérialisme, de panthéisme et de spiritualisme. Nous passons sous silence les systèmes mixtes, qui sont innombrables. Ces systèmes, soit qu'ils reçoivent les noms d'éclectisme ou de syncrétisme, soit qu'ils usurpent des noms qui apparlicnnent à l'un des systèmes que nous venons de mentionner, échappent, par les contradictions qu'ils renferment, à toute appréciation logique. Toutefois, nous aurons occasion d'indiquer les conséquences pratiques qui se font jour, même à travers ces contradictions.
Le bonheur individuel et la jouissance des plaisirs temporels, enseignés ou non comme étant le but de Tactivité humaine, constituent le principe générateur, et la conclusion logique des doctrines matérialistes. 11 existe entre ce but et ces doctrines une relation étroite qu'aucune subtdité ne saurait parvenir à détruire, quoiqu'il ne soit pas très-rare de voir des individus,
DANS SES RAPPORTS AVEC l'ÊDUCAT[ON. 129
grâce à une heureuse inconséquence, y écliapper par leurs sentiments, par leurs pensées et par leur conduite, lorsqu'ils ont reçu, dans leur enfance, les bienfaits d'une bonne éducation. Voici en quelques mots, la théorie qui correspond au but d'activité matérialiste que nous venons d'énoncer. Pour le matérialiste, le monde est une coordination d'atomes éternels existant par eux-mêmes et fonctionnant en vertu de propriétés inhérentes à la matière, sous l'influence des impondérables ou des forces qui en règlent aveuglément les mouvements (1). L'homme est un animal destiné, en vertu des lois de son organisme, à trouver son bonheur dans la satisfaction de ses désirs et de ses besoins. Sa vie, comme celle des hôtes et des plantes, est le résultat des forces générales de la nature mises au service d'un mécanisme approprié, dont il est le jouet plutôt que le maître. Si de hautes facultés, que le matérialiste est forcé de reconnaître en dépit de sa logique et en quelque sorte malgré lui, témoignent en faveur de la dualité humaine, elles ne sont autre chose que le résultat d'un organisme perfectionné ('2). Il doit les consacrer à accroître avec prévoyance et intelligence le nombre et l'intensité de ses jouissances terrestres, au delà desquelles il n'y a pour lui que le néant.
La délivrance des chaînes de ce monde, la contemplation éternelle de Dieu ou l'absorption dans son Es-
(1) Théorie de Laplace, reproduite par Broussais.
(2) Doctrine de Cabanis, de Lamark, de Gali, de Broussais, et se trouvant implicitement renfermée dans les écrits de presque tous les physiologistes, même à leur insu.
CERISE. g
130 DP j/EXCriATION NERVEUSE
sencc, enseignés comme étant le but de l'activité Immaine, sopt à la lois le principe générateur de la conclusion pratique des doctrines mystiques dont le pnnthéismf) hindou est l'expression la plus pure, la plus complète. Ici encore, relation logique, évidente et inconlestable, malgré les contradictions qu'imposent à tout mystique les nécessités sociales et les exigences de son organisme. Voici le réspmé c|e la doctrine qui correspond à ce biU d'activité. Pour le panthéiste mystique, le nionde est tour à tour une manifestation matérielle et passagère de l'Essence divine, une apparence trompeuse qui empêche l'âme de contempler la Divinité et de s'y contempler elle-même comme dans son loyer éternel, une source d'illusions et d'erreurs. I^'âme humaine est une émanation divine, emprisonnée dans un corps grossier qui ne saurait trop tôt tomber en poussière, une exilée qui ne saurait assez tôt briser les liens qui la retiennent sur la terre. L'organisme est un obstacle à la délivrance de l'àme, une source inépuisable de souffrances et de péchés. Les sens, en nous faisant croire à la réalité du monde extérieur, sont les causes principales de notre misère terrestre (1).
Le concours de l'individu à la réalisation d'une œuvre sociale, tel est le but d'activité enseigné par le spiritualisme en général. Il n'existe de société, il ne se
(1) Théorie de la philosophie hindoue, appelée le sanhia, et introduite, sous le nom de vedanta, dans le brahmanisme, devenue, sous les noms de irishnouvisme, de bouddhisme, etc., la doctrine générale des théologiens de l'Inde au delà et en deçà du Gange, do l'île de Ceylan, de la Chine, du .lapon, etc., et adoptée par quelques théoloj^iens chrétiens, ainsi que nous le ferons voir dans un des chapitres suivants.
forme des nationalités qu'à cette condition. Le matérialisme et le panthéisme, logiquement appliqués, détruiraient toute société.
L'amélioration morale, intellectuelle et physique des hommes, la réalisation, par la charité, du grand principe de la fraternité humaine, enseignées comme étant le but de notre activité, constituent le principe générateur et la conclusion pratique du spiritualisme chrétien. Voici le résumé de cette doctrine. Pour le spiritualiste chrétien, l'univers est le résultat d'une création, il est l'œuvre ou plutôt une succession d'œuvres de Dieu. Des lois créées et préétablies en régissent les phénomènes. L'homme est une activité spirituelle qui, pour se manifester sur la terre, a besoin d'être en relation, d'une part, avec la tradition sociale, et de l'autre, avec un organisme approprié. En d'autres termes, l'homme est une activité disposant d'un organisme à l'aide du langage. Il est en possession d'un instrument de rapports avec le monde extérieur, instrument qu'il a le pouvoir de diriger, de perfectionner et de modifier par réducation (1). Sa loi est une loi de charité qui trouve son expression dans la parole qui a promis aux hommes qu'ils seraient un jour réunis dans un
(I) Le mot ort/on/me correspond, comme synonymie, au mot instrument. \\ témoigne de rinfluence exercée par les doctrines spiritualistes sur la logique du langage. Si les panthéistes, qui n'ont rien négligé pour troubler cette admirable logique, avaient pu choisir un mot pour désigner le corps humain, ils l'auraient appelé obstacle ou chose souillée. Il existe^ en effet, un mot composé sanscrit qui signifie ce qui est dans la chose sowllce, et qui, dans quelques écrits de la théologie hindoue sert à désigner l'âme.
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même baptême, dans une même église, sous un même pasteur. C'est dans le concours de chacun à la réalisation de l'unité humaine que l'on doit reconnaître le but d'activité ou la fonction assignée à l'homme dans l'ensemble des choses créées. Quant à la récompense, il faut la reofarder comme un effet de la bonté infinie de Dieu, qui a appelé au partage de sa gloire et de sa puissance les hommes qui ne résistent pas à sa grâce, ceux qui apportent leur faible tribut à la propagation et à la réahsation des enseignements chrétiens (1).
Concluons que dans le miheu social, dans cet immense domaine où se confondent tant d'influences éducatrices diverses, le but d'activité nous apparaît comme la formule la mieux appropriée à nous présenter l'ensemble des enseignements dans leurs rapports avec les phénomènes d'impressionnabilité et d'innervation. Les notions de bien et de mal, de vrai et de faux, de devoir et de droit, en général, les sentiments et les idées, la morale et la science, bien plus, le langage lui-même, trouvent dans la différence des buts d'activité enseignés la raison de leurs diversités et de leurs vicissitudes.
Nous ne devons pas terminer cette appréciation sommaire de l'influence des enseignements sur le système nerveux, sans rappeler que les notions les plus étrangères, en apparence, à la direction des sentiments, in-
(1) Cette doctrine renferme, sans égard aux erreurs de quelques théologiens chrétiens, disciples obstinés de la philosophie grecque, représentée par Platon ou par Aristote, la pensée la plus générale du christianisme, celle que nous croyons être commune à tous les chrétiens qui ont secoué le joug de la sagesse païenne.
DANS SES RAPPORTS AVEC L'ÉDUCA'I ION. l33
Iluenl plus qu'on ne pense sur la production des faits de sensibilité. Cette influence est d'autant plus grande que les notions dont il s'agit ont une relation plus intime avec les satisfactions qui sont le plus vivement ou le plus habituellement désirées. Ainsi, une idée fausse en physiologie, en hygiène et en thérapeutique, tend à donner lieu à des négligences ou à des abus funestes à la santé, par cela seul que tout le monde désire plus ou moins vivement la maintenir parfaite. Ainsi, la lecture, pour les gens du monde, des livres de médecine, et l'étude, pour les jeunes gens, de certains auteurs classiques, tels qu'Ovide, Horace, Lucrèce, ne peuvent manquer d'atteindre les uns et les autres dans leur impressionnahilité affective. Bien que les premiers ne cherchent qu'une instruction plus ou moins solide, bien que les instituteurs ne proposent aux seconds qu'un exercice littéraire et philologique, il se passe chez tous autre chose qu'un fait purement intellectuel. Ceux-là deviennent malingres et hypochondriaques ; et ceux-ci romanesques ou libertins.
11 existe entre les idées et les sentiments, entre la scienceet la morale, entre les notions de l'esprit et les faits de sensibilité, une relation logique, étroite et indestructible, qui repose sur les lois de la nature humaine, et que le physiologiste ne doit jamais oublier. Comme les sentiments mauvais préparent, et assurent le triomphe des idées fausses qui oiïrent un abri contre les remords, de même les idées fausses préparent et assurent le triomphe des sentiments mauvais. L'erreur conclut au mal, et la vérité conclut au bien ; ainsi
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le veut la logique. La voix de l'erreur, répondant mieux que celle de la vérité aux appels toujours l^enouvelés de l'égoïsme, est celle qui exerce le plus grand empire sur l'impressionnabilité afl'ective. Associées l'une à l'autre dans les doctrines mixtes et contradictoires que nous avons mentionnées plus haut, la première trouve dans le cœur un écho qui domine et subordonne la seconde.
§ II. Des moyens auxiliaires des enseignements considérés dans leurs rapports avec l'impressionnabilité et l'innervation. •
Les moyens auxiliaires de l'éducation spirituelle consistent dans les exemples, les arts d'expression, les récompenses et les peines. Ces moyens font partie du milieu social qui nous entoure ; il n'est pas de société qui ne les fasse servir, avec plus ou moins d'étendue et d'intelligence, à la direction morale et religieuse des générations qui se succèdent dans son sein. Chez les peuples les moins civilisés, ils se trouvent réunis dans le culte qui les résume dans l'ensemble de ses pratiques. Partout où il y a un enseignement par la parole, ces moyens sont appelés à une coopération active et, en quelque sorte, physiologique. Ils ont pour résultat particulier, tout en rappelant à l'esprit les enseignements préalables, de déterminer dans l'organisme nerveux les modifications les pins favorables à l'accomplissement des devoirs enseignés. Isolés des enseignements dont ils doivent former le cortège inséparable, ils se bornent à produire des phénomènes affaiblis d'innerva-
DANS SES RAPPORTS AVEC f.'ÉDUCATION, 133
lion iiiiitativeoii ad'ective, sans parlicipaiion de l'intelligence, et, pour ainsi dire, à l'insu de notre activité morale et intellectuelle. Les laits d'impressionnabilité et d'innervation produits dans l'organisme nerveux par l'emploi de ces moyens, ne concourent à Féduciation spirituelle de Tliomme qu'à la conditiou de recevoir un nom, une qualilication, en vertu des notions précédemment acquises. Une douleur ne prend le caractère d'un châtiment, un plaisir ne [)reud le caiactère d'une récompense que moyennant un enseii^neiuent préalable (1).
Des exemples.
Les exemples ('2) se présentent à l'observateur sous trois aspects ditlerents. Ils sont le résultat 1" d'actes accomplis t-écUement sous nos yeux ; '2" d'actes ràciilllés; 3" d'actes reproduits par lîl peiiitute oû la scul|}ture.
Les actes dont nous sommes témoins jouent ungTclhd rôle dans l'éducation sociale et privée. L'iunervatlotl imitative qui résulte d'un spectacle souvent reilrôddit, manileslc surtout stt puissance, lorsque les actes qtië
(1) 11 est inexact, par conséquent, de dire d'un animai qu'il crainl le chdtinieni, qu'il espère une réco^npensc, etc. Ce langage, doublement absurde, prouve combien est vicieuse i'iiiterprélation donnée par les physiologistes aux phénomènes simples et exclusivement organiques de la vie animale, d'après l'observation des phénomènes complexes, à la fois organiques et intellectuels, de la vie hum;iiiie.
(2) Les exemples constituent un des moyens éducateurs les mieux appréciés par le vulgaire quand il répète ce vieux lirovcrbc : JMs-moi qui lu hantes, je dirai qui lu en.
136 DE l'excitation NERVEUSE
nous voyons nous sont proposés comme des exemples, ou lorsque, par la position des personnes qui les accomplissent, ils acquièrent nos yeux un caractère éducateur. Les actes accomplis par des hommes que de hautes fonctions exposent aux regards des populations, par des hommes qui prennent une part active et spéciale à la direction morale de leurs concitoyens, par les ministres de la religion par exemple, ou par les magistrats, sont plus particulièrement revêtus de ce caractère. Les exemples donnés par les parents à leurs enfants, par ceux qui gouvernent à ceux qui sont gouvernés, par les princes à leurs sujets, par les représentants de la nation à leurs commettants, etc. , exercent une influence dont chacun peut apprécier les résultats. L'influence des exemples est, en général, d'autant plus étendue, que l'autorité de ceux qui les donnent est plus grande. Il s'agit pour les hommes qui dirigent la société de montrer, par leurs œuvres, qu'ils croient à l'enseignement qu'ils répandent en son nom (1).
Les exemples dont le souvenir est conservé par la tradition orale ou écrite, religieuse ou politique, par le récit des historiens et des biographes, deviennent, entre les mains de la société, un des moyens éducateurs les plus généralement employés. Qui ne comprend toute l'importance d'une bonne histoire nationale dans l'intérêt de l'éducation d'un peuple? Source féconde en
(1) J. G. a dit expressément qu'il offrait les acles de sa vie, nonseulement comme un exemple à imiter, mais encore comme un témoignage de la vérité qu'il enseignait et de la loi de charité qu'il apportait.
exemplesqui se perpétuent dans la pensée des citoyens, la tradition ne conserve pas seulement le récit des grands crimes et des nobles actions, mais elle offre encore le tableau touchant ou hideux du caractère, de la physionomie et des mœurs des hommes qui sont la gloire ou la honte de la patrie. Combien d'hommes illustres sont redevables de leur glorieuse destinée à l'influence exercée par ces souvenirs traditionnels ! Combien d'hommes moins heureux ont dû à l'influence des coupables ou dangereuses narrations les désordres affectifs et intellectuels qui ont marqué leur passage sur la terre (1) !
Il est des actes qui sont reproduits par les arts d'imitation, et qui s'adressent, par cette voie, à notre esprit et k notre organisme nerveux. Telles sont les œuvres d'arts qui ornent les temples, celles qui, dans nos églises, font revivre sur les murs et sur les vitraux l'histoire de Jésus-Christ et celles des saints. Tels sont les monuments de la gloire nationale, appelés à offrir aux générations qui se succèdent la représentation ligurée des actions nobles et généreuses qui ont honoré la patrie. Telles étaient les vignettes qui ornaient les manuscrits du moyen âge, etc. Il faut reconnaître, toutefois, que les œuvres d'art ne se bornent pas à reproduire les actes accomplis, à l'aide d'une sèche et aride imitation. Elles ont une autre mission que celle
(l) C'est ici que nous devons signaler les résultais funestes des récits et des descriptions par lesquels la presse quotidienne semble prendre plaisir à retracer chaque jour les criminelles tentatives, et les scandaleuses scènes de la veille.
138 DE l'excitatiois nerveuse
de rappeler à l'esprit les événements historiques. Les œuvres d'art ont surtout pour objet de donner aux sentiments dont ces événements sont le résultat, une forme idéale, capable de vivement impressionner les hommes et d'agir profondément sur leur sensibilité.
Des arts d'expression.
Les arts expressifs sont des moyens éducateurs employés par la société pour compléter les enseignements rehgieux et politiques. Les phénomènes d'impressionnabilité et d'innervation que ces moyens sont en puissance de produire, n'ont pas été étudiés par les physiologistes avec l'attention dont ils sont dignes. Nous ne songeons point à combler cette lacune par une dissertation qui nous conduirait fort loin ; nous nous bornerons à quelques considérations sommaires.
L'art doit être défini : L'ensemble des formes expressives à l'aide desquelles les sentiments humains se propagent sijmpathiquement parmi les hommes. C'est au moyen de cette propagation sympathique que l'art prête son appui à renseignement par le langage, enseignement qui constitue l'ensemble des préceptes et des notions générales à l'aide desquels un but d'activité est transmis spiriluellement d'une génération à une autre. Les arts d'expression, si nous voulons apprécier les relations avec le système nerveux, doivent être étudiés : 1" dans leurs éléments et dans leurs résultats physiologiques ; 2° dans leurs formes littéraire, musicale et pittoresque ; 3° dans leur influence sur l'imagination ; lx° dans le culte.
Les éléments physiologiques des œuvres d'arl sont les sentiments humains qui demandent à être exprimés. Ce sont, en d'autres termes, les phénomènes d'innervation expressive qui correspondent naturellement, chez tous les hommes, aux impressions alfectives qui les ont émus. Les résultats physiologiques des œuvres d'art consistent dans l'influence exercée par cette expression sentimentale produite dans un homme, sur l'esprit et sur l'organisme nerveux de celui qui en est témoin, influence qui détermine chez ce dernier un phénomène d'innervation imitative correspondant au sentiment exprimé par le premier. Expliquons-nous.
Des éléments physiologiques de l'art. — En vain s'imagine-t-on que l'art est une fantaisie, un caprice ; qu'il n'est autre chose qu'une forme destinée à charmer l'œil ou l'oreille ; que l'artiste ne doit compte à personne de ce qu'il appelle son inspiration, etc. Élevons-nous au-dessus de ces mesquines appréciations qui semhlent n'avoir d'autre objet que de faire excuser les bizarres et stériles productions d'une époque de décadence. L'art est un moyen puissant d'éducation religieuse et pohtique, puissant par le bien qu'il est appelé à opérer et par le mal qu'il est capable de produire. Quand les œuvres d'art sont sans expression, quand elles n'expriment aucun sentiment humain, bon ou mauvais, elles consistent dans un arrangement plus ou moins régulier ou plus ou moins fantastique, de couleurs, de formes, de sons, de tons, etc. Dans ce cas, elles peuvent bien être un exercice agréable, une délectation, comme disait le Poussin ; elles peuvent même, sous ce rapport,
13E l'excitation NElîVEUSE
exercer une influence favorable ou nuisible sur le système nerveux, en opérant d'utiles diversions, en préservant de l'oisiveté ou de l'ennui, en développant ou en surexcitant l'appareil cérébral. Mais comme de ces œuvres , ainsi dépourvues de toute expression sentimentale, il ne saurait résulter aucun fait d'innervation imilative, aucune émotion sympathique, nous devons les regarder comme tout à fait étrangères à l'éducation dite morale. De pareilles œuvres doivent être regardées comme une source d'excitations nerveuses dont le rang est marqué dans la catégorie des exercices sensoriaux intellectuels ou affectifs, dépendant de l'éducation physique.
Dans le paragraphe précédent, nous avons appelé l'attention de nos lecteurs sur les phénomènes d'innervation cérébro-ganglionnaire et cérébro-musculaire dont la source est dans les sentiments, les désirs, les passions, les émotions, qui impressionnent l'appareil cérébral. Ces phénomènes d'innervation donnent à l'homme une expression particulière qui traduit extérieurement son état affectif, au moyen de l'accentuation, du regard, de la physionomie, de l'attitude, du geste, etc. C'est dans la reproduction idéalisée et pourtant fidèle de cette expression que consiste une œuvre d'art appelée à exercer une influence éducatrice. Lorsque le sentiment est bon, l'expression en est belle ; lorsqu'il est mauvais, l'expression en est l'aide. Le beau, dans les arts d'expression, c'est la forme la mieux appropriée à faire^aimer le bien. Le comble de la dépravation consiste à donner une expression aimable aux désirs
égoïstes et aux émotions qui en résultent, et à donner une expression grotesque ou hideuse à de nobles et généreux sentiments. Intéresser l'organisme lui-même, par de douces émotions, à la recherche du bien, et par des émotions pénibles, à la réprobation du mal, telle est la mission de l'artiste; tel est le but auquel il doit faire concourir les moyens d'expression dont il dispose. En animant la matière inerte, à l'aide du génie créateur qu'il a reçu de Dieu et de la société, c'est en vain qu'il croit être hdèle à la loi du goût s'il est infidèle à celle de la morale. Il ne doit jamais oublier que l'élément physiologique de l'art consiste dans l'expression naturelle des sentiments humains, et que le secret de sa puissance consiste à idéaliser cette expression dans l'intérêt de l'éducation sociale.
Des résultats pliysiologiques de l'art. — On a beaucoup parlé de l'instinct d'imitation; on l'a signalé avec raison comme étant commun à l'homme et aux animaux. Mais la plupart des physiologistes ne sont pas allés bien loin dans l'appréciation de cet instinct. Ils y ont vu la source de certains mouvements automatiques plutôt que la propagation des sentiments et des émotions. Cabanis, il faut le reconnaître, ne s'est pas mépris sur la portée de cet instinct, lorsqu'il l'a fait intervenir dans l'explication des faits de sympathie et d'antipathie qui ont Heu entre les hommes et même entre quelques animaux.
Si vis me flcre, dolendum est Primum ipsi libi; lune lua me inforlunia lœdent.
a dit Horace. Ces mots du poëte latin résument tout le
4û2 DE l'excitation nerveuse
pliénomène d'innervation imitative que nous étudions. Ils indiquent à la fois Félément et le résultat physiologiques de l'art ; ils indiquent, d'une part, l'expression sentimentale qu'il doit reproduire, et de l'autre, l'innervation sympathique qui résulte de cette reproduction.
Dans la peinture, dans la sculpture, l'expression figurée d'une douleur fait naître dans le spectateur une souffrance analogue à celle que nous éprouvons en présence d'une douleur réelle. Dans la musique, les sentiments et les émotions qui, chez l'homme, se manifestent par les mille nuances de l'accentuation et par les mouvements variés de la parole, reçoivent une forme, une expression merveilleuse. Elle fait partie du cortège des guerriers, en les animant au combat ; elle exprime dans les temples l'adoration, la prière, la reconnaissance; eUe donne à la voix qui supphe ou qui rend grâces l'accent qui attendrit jusqu'aux larmes; elle apporte ses gémissements dans les lugubres cérémonies de la sépulture; elle raconte les joies du triomphe, les déchirements de la lutte, les agitations du remords, les angoisses du désespoir, le calme plaintif de l'innocence outragée. Elle est tour à tour céleste et satanique dans ses expressions d'amour ou de haine, de piété ou d'ironie, d'espérance ou de terreur. Dans la poésie, dans l'éloquence, la parole emprunte à la forme musicale et à la forme pittoresque de l'art, l'accentuation, le mouvement,le rhythme, l'harmonie imitative, le geste, le regard, etc., qui remuent les aptitudes sympathiques des auditeurs, qui peuvent les porter tour à
DANS SES RAPPORTS AVKC l'ÉDUCATTON. iUo
tour aux plus grandes et aux plus épouvantables actions. Dans le drame, les expressions successives et simultanées dont il dispose fout passer les spectateurs par toutes les émotions les pins vives, les plus diverses. Là, l'artiste, véritable prêtre , s'adresse à l'esprit par la parole, aux oreille? par toutes les ressources de l'accentuation, aux yeux par la peinture, par la sculpture, par les costumes, par le geste, par les attitudes, parla physionomie, etc. Source abondante d'impressions destinées à retentir, par l'innervation cérébro-ganglionnaire, jusque dans les profondeurs de la vie viscérale, et à se manifester par les larmes, par les sanglots, par les soupirs, par le frisson, par l'anxiété, par le frémissement, etc. (1) !
L'innervation imitative résultant de l'expression des sentiments humains est agréable ou pénible ; en d'autres termes, pour parler le langage des médecins, elle consiste dans un état expansif ou oppressif. Dans le premier cas, elle reçoit le nom de sympathie; dans le second, elle reçoit plus particulièrement celui d'antipathie. Les émotions dont l'expression nous frappe, répétées en nous, ayant leur Retentissement dans les profondeurs de l'organisme, y occasionnent un changementmystérieux,
(1) C'est ainsi que les diverses formes de l'art reproduisent les expressions sentimentales de l'homme. Le geste, le rpçjard, la physionomie, l'attitude, tous les mouvements, en un mot, qui constituent l'expression mimique^ sont l'élément de l'art pittoresque. Les mille nuances de l'accentuation humaine, les mouvements variés de la parole, sont l'élément de l'art musical. Ces deux éléments, réunis dans l'artiste dramatique à Texpression des idpes et des sentiments par le langage, constituent Tensemble des cléments dont le drame lyrique dispose dans ses magnifiques créations.
DE l'excitation NERVEUSE
mais réel, dont l'eflet est pour nous un plaisir ou une douleur. C'est dans un changement analogue que nous trouvons le secret de cette aversion générale dont certaines physionomies sont l'objet, et de cette sympathie qui semble déjà commander l'intimité entre personnes qui se voient pour la première fois. Tel est précisément le phénomène physiologique dont l'appréciation doit nous servir à comprendre la puissante influence exercée par les arts d'expression sur la propagation des sentiments humains.
Les arts d'expression disposent de trois formes générales qui servent à les classer en autant de catégories distinctes. Ce sont la forme littéraire, la forme musicale et la forme pittoresque. Passons-les rapidement en revue, en les considérant dans leurs rapports avec les sentiments et les idées.
Des trois formes générales de l'art. — Entre toutes les formes que l'expression sentimentale peut revêtir, aucune n'exerce sur l'imagination un empire aussi grand que la forme littéraire. La raison en est simple. Non-seulement elle dispose, dans la poésie et dans l'éloquence, du rhylhme, des mouvements, de l'accentuation, qui appartiennent à la forme musicale, ainsi que des moyens de description qui suppléent à la forme pittoresque, mais encore elle dispose des idées que nul instrument n'est mieux approprié à exprimer et à rappeler que le langage parlé ou écrit. Maniant avec la même abondance, avec la même facilité, les ressources de la fiction et celles de l'expression, l'artiste littéraire parvient aisément à dominer à la fois la
DANS SES RAPPORTS A\ liC l'ÉDUCATION. 165
pensée et les aptitudes sympathiques de ses lecteurs ou de ses auditeurs. Toutefois, si nous avons égard plutôt à la plasticité de l'élément dont il dispose, qu'au nombre, à l'étendue et à la précision des idées que cet élément est en puissance de réveiller, nous devons reconnaître que la forme littéraire reste inférieure à la forme pittoresque, et surtout k la forme musicale. Mais n'est-ce pas dans les idées merveilleusement fécondées par le contact des sentiments, que les arts d'expression trouvent la raison de leur empire sur l'homme? La musique elle-même, dont les expressions ne reconnaissent aucune limite, qui a le pouvoir de nous transporter dans les régions de l'infini , n'exige-t-elle pas que notre esprit supplée, en quelque sorte, à ce qui y manque, en associant aux expressions qui nous émeuvent les idées qu'elles colorent et multiplient d'une manière si prodigieuse? L'imagination ne répond à l'appel des émotions sentimentales qu'à cette condition; aussi, la musique ne distribue-t-elle ses plus grandes faveurs qu'à quelques personnes privilégiées, douées à la fois d'intelligence et de sensibilité. Les idées et les sentiments sont inséparables; l'élément intellectuel et l'élément affectif sont destinés à parcourir ensemble les immenses domaines de l'imagination. Nulle forme expressive n'égale en puissance celle dans laquelle l'artiste, disposant de la parole, est entendu de tous les hommes sans distinction. La parole est loin d'être la forme la plus expressive d'un sentiment; mais elle énonce parfaitement les idées dont les sentiments réclament impérieusement l'association.
CERISE. JA
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Le roman, l'épopée, le conte, la légende, etc., qui introduisent la iiction sous forme de récit et de description, tiennent la première place parmi les arts d'expression littéraire. Le discours vient ensuite, avec les nombreux ornements du style, avec lespuissants moyens de persuasion, avec les touchantes et vives allocutions, riche, non-seulement des formes logiques qui lui sont propres, mais encore de formes expressives qu'il demande à la poésie, en mettant à profit les ressources de la fiction et de la description. Le discours réuni, sous forme de dialogue, au roman ou à fépopée, au conte ou à la légende, donne naissance au drame. Et le drame propageant à la fois les idées et les sentiments, déployant ses moyens d'expression sur la scène, aux yeux de mille spectateurs, emprunte à la forme pittoresque le jeu des acteurs, et àla forme musicale le mouvement et faccentuation des paroles. Ajoutez à ce merveilleux ensemble des diverses formes de l'art, f intervention de la musique vocale et instrumentale, celle des décorations pittoresques et architecturales, et vous aurez le plus complet, le plus puissant, le plus synthétique des arts d'expression, vous aurez le drame lyrique.
L'expression musicale peint et raconte à la fois. Vague, parce qu'elle est infinie, elle acquiert un empire prodigieux lorsqu'elle est secondée par la parole dans le chant. C'est dans le chant, en effet, qu'elle déploie surtout sa grandeur et sa force. Elle prête à la forme littéraire, à la poésie et à l'éloquence, le concours de sonrhythme et ses accents infinimentnuancés.
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Elle ajoute à la magiiiiicence du drame le cortège de sa mélodie et de ses accords. Rapide et bruyante, elle peint et raconte l'action; rapide et animée, elle exprime la joie, le mouvement et la vie; lente et suave, elle peint et raconte une douce rêverie ; lente et sévère, elle exprime la tristesse, le deuil et la mort. Ses tons sont graves, lorsqu'elle est solennelle, pieuse, recueillie; ses tons sont doux, lorsqu'elle est tendre, miséricordieuse, reconnaissante ; ils sont fortement accentués, lorsqu'elle est passionnée, caustique, railleuse. Le mouvement rapide et le mode majeur activent la circulation capillaire, comme le font les émotions gaies et expansives ; le mouvement lent et le mode mineur refoulent dans les viscères la circulation capillaire, comme le font les émotions tristes et oppressives. Il est inutile d'ajouter que ces faits d'innervation cérébro-ganglionnaire sont produits avec d'autant plusd'intensité que l'expression musicale, destinée à ébranler vivement l'imagination, réveille un plus grand nombre d'idées dans l'esprit de celui qui en est ému.
Le nombre et l'étendue des sentiments humains sont infinis; ils débordent tellement les limites de l'impressionnabiiité animale, qui se réduisent toutes à des sensations de plaisir ou de douleur; ils sont susceptibles, grâce aux phénomènes de la vie spirituelle qui nous distinguent, de se colorer de nuances si prodigieusement variées, que la musique devait exprimer autre chose que le plaisir et là douleur. Elle devait s'élever aux expressions les plus élendues et les plus nombreuses; elle devait idéaliser, en quelque sorte, les
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émotions infinies que le langage ordinaire, avec sa précision logique, ne saurait jamais exprimer, et qui néanmoins sillonnent la vie de l'homme et celle des peuples. Grâce à cette puissance d'expression sentimentale qui caractérise la musique, ses effets prestigieux échappent à toute analyse.
La forme musicale est un précieux auxiliaire de l'enseignement, car elle dispose merveilleusement l'organisme à prêter son concours à l'accomplissement des devoirs que réclame l'éducation sociale. Aussi voyonsnous le culte s'en emparer et l'introduire dans toutes ses solennités, dans ses touchantes et majestueuses cérémonies.
La forme pittoresque sert, comme la forme musicale, à peindre et à raconter, avec cette différence, toutefois, que la forme pittoresque, limitée dans son expression, moins flexible et plus matérielle dans ses éléments, est en même temps moins vague, moins infinie, plus précise, plus fixe, plus nette. De là le danger des mauvaises productions de l'art pittoresque ; car elles s'adressent plus particulièrement aux sens ; elles reproduisent, devant tous les yeux, les objets et les actes les plus honteux et les plus coupables. On n'a point à redouter de pareils inconvénients de la forme musicale. Expression sentimentale par excellence, la musique ne saurait descendre à cet étalage d'objets matériels qui, dans les formes litléraires et pittoresques, correspondent aux appétits grossiers, aux passions basses et abjectes. La musique peut être orgueiUeuse, caustique, voluptueuse même dans ses expressions,
mais elle ne saurait jamais être obscène ni infâme. Les conditions de cet art sont telles que, sans l'intervention de l'esprit et des idées dont il est en possession, l'imagination ne saurait jamais en recevoir aucune souillure, en supposant même que ses expressions pussent correspondre à des sentiments vils et méprisables. La musique est l'art approprié à exprimer les grands etnoblessentiments,lesémotionsreligieuses et sociales; c'est ainsi que l'a conçu le génie de Beethoven ; c'est à ce titre qu'elle est appelée, par la croyance des peuples, à réunir les anges dans un concert éternel d'amour et de reconnaissance. La forme pittoresque, plus individuelle, et appropriée davantage à exprimer les émotions vulgaires. C'est pourquoi, dans les sociétés bien gouvernées, cette forme de l'art est soumise au contrôle d'une autorité compétente. Les arts d'expression pittoresque sont la mimique, la peinture, la sculpture, la gravure, la mosaïque, etc. L'architecture est aussi un art d'expression pittoresque ; mais cet art a un caractère qui l'en distingue. Ce caractère consiste en ce que l'œuvre de l'architecte doit non-seulement offrir, dans son ensemble, l'expression la plus générale d'un sentiment, mais encore recevoir le concours de toutes les œuvres d'art destinées à l'animer à l'intérieur et à l'extérieur, en variant sous mille formes diverses cette expression générale. L'œuvre monumentale de l'architecte comprend, dans sa composition synthétique, toutes les formes expressives de l'art; car il faut que celles-ci puissent s'y déployer à l'aise, et concourir toutes au même but. Nous citerons comme
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exemple une cathédrale. Il en sera question lorsque nous parlerons du culte.
De laction des œuvres d'art sur l'imagination. — Les œuvres d'art, soit qu'elles produisent un fait d'imitation sympathique, soit qu'elles produisent un fait d'imitationantipathique, n'agissent donc sur l'imagination que moyennant un appel à l'esprit, en réveillant une idée à l'aide d'une expression sentimentale, et en produisant un phénomène affectif à l'aide d'une idée. Séparez ces deux éléments, isolez ces deux formes de notre activité, vous aurez, d'une part, une émotion, et de l'autre, une pensée ; mais vous n'aurez point l'imagination, qui est une faculté complexe, à la fois affective et intellectuelle. Pour que l'imagination soit ébranlée par une œuvre d'art, il faut que l'esprit intervienne et que l'émotion sympathique soit transformée par lui en un désir déterminé. Alors seulement, sous l'empire des idées qui alimentent ce désir, l'innervation intra-cérébrale et cérébro-ganglionnaire vient apporter au sentiment le cortège des éléments intellectuels et affectifs qui constituent l'imagination. Alors, des images se forment, des événements se dessinent aux yeux de l'esprit, avec un caractère différent de celui qu'ils manifestent dans la sphère sensoriale, avec un caractère tout à fait conforme au désir qui les a fait surgir dans la pensée.
Pour bien comprendre cette influence éducatrice exercée sur l'imagination des hommes par les arts d'expression, choisissons un exemple qui la montre au grand jour, éclairée par le contraste : examinons l'ac-
tion comparée de la musique guerrière sur le cavalier et sur le coursier qui le porte aux combats. Que le but (l'activité sociale exige, ainsi que cela a eu lieu dans plusieurs États anciens et modernes, que tous les citoyens soient voués à la vie des camps, le secours de la musique guerrière estinvoqué et se distingue entre tous les nombreux éléments de l'éducation publique. Dans ce cas, lamusique agira de deux manières : 1° en exprimant dos émotions belliqueuses, elle portera dans tout l'organisme nerveux du cavalier un ébranlement, ou pour parler un langage plus physiologique, une excitation généralesi vivcqu'il sera entraîné, parunphénomèned'innervation involontaire, à l'action chaleureuse, bruyante, animée des combats; 2° au moment où cette excitation aura été produite, l'esprit interviendra avec le souvenir des devoirs dont l'accompUssement est réclamé ; cette excitation deviendra pour lui un appel énergique de la patrie menacée; elle lui rappellera les moyens qu'il doit faire concourir à la défense commune ; il jettera un regard sur le théâtre de la guerre, comme pour y diriger de rapides et savantes manœuvres ; il décidera comment de nombreuses phalanges doivent s'écouler sans bruit et sans obstacle. Toutes les vicissitudes d'une bataille se présenteront à sa pensée. Ses idées grandiront en face du danger qu'il aperçoit ; ses désirs et ses rêves de gloire se réveilleront -, il verra la victoire couronner son front, ses ennemis abattus, prosternés dans la poussière, implorer sa miséricorde ; il entendra les acclaniations de la foule bénir son
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triomphe; il sera, en un mot, plongé dans l'enivrement anticipé du succès qu'il désire . Tandis que le cavalierparcourt ainsi les riches domaines de l'imagination, le cheval, pour lequel l'expression musicale est sans signification spirituelle, auquel elle ne saurait rappeler un but qu'il ne connaît pas et auquel il concourt comme une force maîtrisée par l'homme, se trouve placé dans des conditions physiologiques bien différentes. Pour le cheval, il y a impossibihté de régir l'agitation à laquelle il est en proie ; il n'oppose aucun frein aux mouvements fougueux et presque convulsif que déterminent en lui les sons bruyants de la musique des combats. Tout entier sous l'empire de l'excitation cérébrale, sous le joug de l'innervation qui en résulte, il s'agite, il s'épuise en vains hennissements, il piaffe, il veut avancer, il ne sait où. Pour lui, la musique n'a point pour résultat d'animer son courage ; car il ne connaît ni le danger, ni la nécessité morale de l'affronter. Mais le bruit des fanfares, le son de la trompette, celui des cymbales, le roulement du tambour, le cliquetis des armes, l'éclat foudroyant des bouches à feu, les cris des combattants, la poussière qui s'élève mêlée à des nuages de fumée, l'excitent, l'émeuvent, le portent à s'élancer au galop, à ajouter le retentissement de ses pas au bruyant spectacle qui l'entoure ; il est sous l'empire d'une commotion que le cavaHer partage peut-être, mais qu'il sait diriger au profit de l'œuvre qu'il doit accomplir, et des sentiments dont il recherche la satisfaction. Tandis que le coursier n'est qu'agité, ému, ébranlé, celui qui
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le monte est. aux prises à la fois avec les exigences de sa conscience et avec les entraînements de son imagination.
C'est ainsi que les expressions sentimentales agissent sur l'imagination des hommes. Il était nécessaire de traduire en un langage plus rigoureux les lieux communs qui sont débités trop souvent à cet égard. Il ne faut pas oublier que, dans l'imagination, l'esprit, recherchant la satisfaction idéale d'un désir, sollicite, féconde, active la pensée, de manière à en faire jaillir les conceptions les plus variées, sources à leur lourdes émotions les plus diverses : désir puissant qui, en impressionnant l'appareil encépbabque, y détermine à la fois d'énergiques irradiations intra-cérébrales, se traduisant par des faits inattendus de mémoire et de raisonnement, et de rapides irradiations cérébro-ganglionnaires, se traduisant par des phénomènes soudains d'impressionnabilité affective (1)! Pour qu'un pareil désirprenne naissance sous l'influence d'une œuvre d'art, il faut que l'expression sentimentale fasse surgir dans l'esprit l'idée d'un but à atteindre, d'une satisfaction à rechercher. L'art est donc un moyen précieux de l'éducation spirituelle, parce qu'il est dans sa nature de correspondre, par les formes expressives dont il dispose, aux sentiments et aux idées qui résultent de l'enseignement.
(1) L'action d'une idée capable de réveiller ou de faire naître des sentiments et des émotions, sur le nombre et l'énergie des opérations cérébrales, est telle que nous trouvons très-sage et très-simple la pensée éducatrice qui appelle l'intervention des sentiments et des émotions pour développer les aptitudes intellectuelles des hommes.
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Du culte. — Les œuvres d'art, regardées comme moyens auxiliaires des enseignements religieux, ajoutent à la puissance spirituelle du culte l'empire éducateur des formes expressives qui en constituent l'aspect temporel, nous dirions presque l'aspect physiologique.
Le culte, en effet, n'est pas seulement un ensemble de pratiques propres à attirer sur l'àme humaine les trésors de la grâce divine; il doit encore être considéré comme un ensemble des moyens d'expression qui saisissent à la fois l'esprit et l'organisme nerveux, afin d'incarner en quelque sorte les sentiments et les croyances conformes à l'enseignement rehgieux, sentiments et croyances que le culte symbohse de mille manières, en leur donnant les formes les plus variées. Déjà nous avons mentionné le drame lyrique comme offrant l'ensemble de toutes les formes expressives.
Né dans les temples, sur le seuil des sanctuaires, le drame lyrique a été l'expression la plus générale du culte avant d'être un art profane et de régner sur la place publique ou dans les théâtres. Il a d'abord servi à la représentation figurée des mystères, symboles de l'histoire génésiaque de l'humanité. L'Église catholique a su apprécier la puissance de ce concours merveilleux d'expressions littéraires, musicales et pittoresques, lorsqu'elle a produit les merveilles de son culte, lorsqu'elle a déployé la magnificence de ses cathédrales, figurant sur le sol la croix du sacrifice, enceintes grandioses et imposantes, destinées à réunir les fidèles pour les y enseigner par la parole, pour les y émouvoir par la sculpture des bas-reliefs, par la peinture
des mosaïques, des vitraux et des fresques, par le chant des hymnes, par le retentissement expressif de l'orgue, par le drame sublime du divin sacrifice, par les éloquentes exhortations de la chaire, par tous les moyens, en un mot, qui servent à rappeler le but commun de l'activité chrétienne et à prédisposer l'organisme à toutes les émotions que commande la charité! Quelle est la forme expressive d'un sentiment humain que l'art cathohque n'ait pas produite dans ses inombrables légendes, si riches en narrations naïves et sublimes, et malheureusement si peu connues! Admirez ces formes qui, au-dessus de la porte des cathédrales, expriment les vertus et les vices, qui figurent les élus cl les réprouvés du jugement dernier; voyez combien les unes sont belles, ravissantes, aimables; combien les autres sont hideuses, repoussantes ! Quelle vérité dans l'expression ! Quel charme sympathique nous attire vers les formes qu'animent de pieuses et charitables pensées ! quelle aversion nous éprouvons à la vue de ceUes qu'animent les préoccupations de l'égoïsme, désignées sous le nom de péchés capitaux ! L'apologie et la satire se réunissent ainsi dans une sainte fraternité pour exprimer le sentiment chrétien de l'artiste et pour le propager parmi les hommes. Il nous semble qu'il est là, pontife suprême, invitant l'homme à faire son choix entre l'égoïsme et la charité, avant de franchir le seuil de l'enceinte sacrée, où doivent régner l'amour, la gratitude et l'oubli de soi-même.
DE L'l-XGITATIOi\ NERVEUSE
Des récompenses et des peines.
Les récompenses et les peines ont pour but et pour résultat de rappeler à ceux qui en connaissent les applications autant qu'à ceux qui en sont l'objet, les obligations qu'ils doivent remplir, les actes dont ils doivent s'abstenir, les sentiments qui doivent les diriger, le but d'activité auquel ils doivent apporter leur concours. Elles constituent la sanction de la loi religieuse et civile ; elles forment le complément indispensable de l'éducation sociale et privée.
Considérées dans leurs rapports immédiats avec l'organisme nerveux, les récompenses et les peines ne sont autre chose que des émotions agréables ou pénibles, associées avec art aux actes que nous désirons provoquer ou empêcher. L'action physiologique qui est exercée par ces émotions habilement ménagées est commune à l'homme et aux animaux. Elle repose sur la loi de l'association des impressions, qui joue un grand rôle dans la production des phénomènes de l'habitude et dont nous parlerons plus loin. Mais cette action ne présente point, chez l'homme, ce caractère exclusif d'automatisme. Pour lui, et pour lui seul, les émotions agréables ou pénibles dont nous parlons prennent le caractère d'un enseignement; car elles ont pour objet de lui rappeler ses devoirs. C'est à ce titre que les émotions agréables ou pénible?, dispensées en quelque sorte par la société et par la famille, deviennent, sous le nom de récompenses et de peines, des moyens auxiliaires de l'éducation spirituelle. Qu'elles cessent d'être
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considérées comme l'application logique de la doctrine sociale du libre arbitre et de la responsabilité de chacun, comme la reproduction, sous une forme affective, de l'enseignement du bien et du mal; qu'elles cessent, en un mot, d'avoir une signification morale, elles ressemblent à des plaisirs et à des douleurs, dont on accuse la destinée plutôt que le mérite de ceux qui les éprouvent et dont le spectacle engendre l'envie ou la pitié plutôt que de salutaires avertissements.
Il est des époques, dans l'histoire des peuples, où toute croyance semble s'évanouir, où toute activité religieuse et morale disparaît devant les suggestions de l'intérêt et de la jouissance, où les enseignements, les exemples, les arts d'expression engagés dans la mauvaise voie, semblent laisser au tribunaux le soin de sauver les débris de la morahté sociale naufragée. Que l'indifférence générale envahisse alors les tribunaux, que les juges aient plus de tendresse pour les criminels que de pitié pour les victimes, que d'amour pour la société, c'en est fait de la moralité et de la sécurité publique. Ce qui donne au juge la force de frapper les coupables, c'est la pensée de la mission éducatricc qui lui est confiée. Dans cette pensée est le secret de l'énergie et du courage de l'homme qui est appelé à prononcer, dans le sanctuaire de la justice, sur le sort de ses concitoyens.
Quant aux récompenses, nous n'avons point besoin de dire ici tout ce que nous en pensons, lorsque, au lieu de porterie caractère d'une rémunération sociale, elles sont le résultat de faveurs capricieuses ou intéressées.
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Les convoitises qu'elles excitent, dans ce cas, sont assez connues; les troubles affectifs et intellectuels qui en résultent seront rappelés ailleurs.
Si, dans l'éducation privée, ces moyens auxiliaires de l'enseignement ne sont pas employés avec suite, avec intelligence, avec équité, ils peuvent occasionner de graves inconvénients pour la santé autant que pour la moralité des enfants. Lorsque les caresses et les llatteuses attentions qu'on leur prodigue ne sont pas le témoignage d'une approbation méritée, lorsque les menaces et la sévérité dont on les accable trop souvent sont plutôt des actes de brusquerie, d'impatience et de colère que le témoignage d'une désapprobation réfléchie, il en résulte pour ces enfants inexpérimentés une habitude d'hésitation, d'incertitude, qui nuit à la fois au développement de leur intelligence et à l'énergie deleurvolonté. Ne pouvant prévoir, grâce àl'instabiUté capricieuse de leurs parents, les traitements dont ils seront l'objet, ils deviennent inquiets, dissimulés ou indifférents. Ils se préoccupent surtout de consulter la physionomie des personnes qni les entourent, plutôt que les avertissements d'une conscience éclairée ; semblables, en cela, à ces courtisans qui, sur un plus vaste théâtre, cherchent dans les regards des dispensateurs de la fortune et de la renommée l'opinion qu'ils doivent embrasser, le parti qu'ils doivent prendre.
Les récompenses et les peines exercent, par les moyens nombreux qui, dans le culte, servent à en retracer l'image, une influence très-grande sur l'esprit et sur rimpressionnabilité des hommes. Les promesses et
les menaces de la religion, puissante comme la voix qui les prononce, donnent à ces moyens éducateurs le caractère solennel qui appartient à tout ce qui participe delà grandeur et de l'importance des dogmes religieux. Qui ne se rappelle, bien plus, qui ne sent se renouveler dans plusieurs circonstances de la vie, même la })lus agitée par la préoccupation des intérêts et des plaisirs du monde, les idées et les émotions qui nous ont assaillis dans notre enfance, à la vue des peintures qui ligurent le jugement dernier, au récit des événements qui doivent précéder et suivre ce grand jour où doit se dénouer le drame de l'humanité? C'est surtout dans l'admirable sollicitude avec laquelle le culte nous ramène sans cesse aux préoccupations de la vie éternelle, qu'il se montre entouré des moyens les plus propres à nous diriger et à nous émouvoir dans le cours de notre vie temporelle. La poésie, l'éloquence, la musique, la peinture, les récits dramatiques et légendaires, sont associés par lui, avec un luxe prodigieux de formes expressives, aux promesses de la parole divine. Dans l'emploi de ces moyens, l'artiste montre l'empire qu'il est appelé à exercer sur l'imagination ; les idées qu'il réveille, se transformant en désirs, source des espérances et des terreurs, ouvrent nécessairement la voie à un grand nombre de pensées, de sentiments et d'émotions. Combien il importe que l'emploi de ces moyens auxiliaires de l'enseignement religieux soit sagement dirigé, et que cette source de profondes et salutaires impressions ne soit pas changée, par d'imprudentes
IGO DE l'excitation nerveuse
exagérations, en une source do désordres affectifs et intellectuels !
Nous terminerons ici le chapitre que nous avons cru devoir consacrer à l'appréciation de l'influence exercée, par les moyens propres a l'éducation organique et à l'éducation spirituelle, sur les conditions physiologiques de l'excitation nerveuse, et sur la production des phénomènes d'impressionnahihté et d'innervation. Les données générales que nous venons d'exposer devaient précéder l'association étiologique et chnique destinée à en compléter la démonstration dans les deux chapitres suivants.
CONCLUSION ET RÉSUMÉ ANALYTIQUE DU CHAriTRE DEUXIÈME.
I. Les moyens propres à l'éducation organique peuvent se réduire au régime et aux exercices. Toutefois, il faut reconnaître que l'éducation spirituelle concourt avec l'éducation organique au développement fonctionnel du système nerveux.
IL Le régime comprend l'ensemble des moyens capables de modifier l'excitabilité nerveuse en changeant les conditions de circulation, de déperdition et de nutrition générales. Ces moyens consistent dans le choix des aliments, des boissons, des vêtements, des habitations, dans les soins qui ont particulièrement pour objet de diriger le renouvellement du sang artériel par la respiration, par l'aUmentation , par les sécrétions, etc.
DANS Si;S RAPPORTS AVEC r/ÉI)UCATION. 161
III. Les données de l;i pliysiologie et de la patlioloiiie, celles de l'hygiène et de la thérapeutique, concourent à déterminer les rapports qui existent entre les conditions de la circulation artérielle et celles de l'excitation nerveuse.
IV. Il est des individus dont la surexcilahilité nerveuse réclame un régime réparateur, excitant; il en est dont la surexcitahililé réclame un régime opposé. Dans le premier cas, il y a surexcitahilité parce que l'élément artériel de la névrosité est en défaut ; dans le second, il y a surexcitahilité parce que cet élément est en excès.
V. Les exercices comprennent l'ensemble des moyens propres à modifier l'excitabilité nerveuse en changeant les conditions de circulation, de déperdition et de nutrition spéciales ou partielles.
VL Les exercices consistent dans le renouvellement des excitations. Nous les distinguons en exercices alTectifs sensoriaux, intellectuels ou logiques, et musculaires.
VII. Les données de la physiologie et de la pathologie, celles de l'hygiène et de la thérapeutique concourent à manifester l'influence exercée par le renouvellement etpar rinterruption des excitations nerveuses sur la déperdition névro-arlérielle et sur la nutrition vasculomédullaire.
VIII. Il est des cas où la surexcitahilité des appareils nerveux réclame le renouvellement sagement gradué des excitations. U en est d'autres où elle réclame un
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repos prolongé, une interruption plus ou moins longue. Dans les premiers, il y u surexcilabilité par défout de développement vasculo-méduUaire ; dans les seconds, il y a surexcitabilité par suite d'une intensité fonctionnelle portée à l'excès.
IX. Les exercices affectifs se trouvent plus particulièrement placés sous l'influence des moyens propres à l'éducation morale, à l'aide desquels elle intervient dans la production des phénomènes d'impressionnabilité et d'innervation.
X. Les moyens propres à l'éducation morale sont si nombreux, si variés, ils sont d'ailleurs tellement confondus dans l'atmosphère sociale qui nous entoure, qu'il est impossible même de les énumérer. Pour en étudier convenablement les résultats physiologiques et pathologiques, nous les avons distingués en enseignements et en moyens auxiliaires des enseignements.
XL II est un fait général à la suite duquel toutes les ressources de l'éducation morale viennent se ranger, et qu'il importe de mettre en saiUie pour éviter la confusion des détails. Ce fait général, c'est l'enseignement d'un but d'activité qui comprend la direction des idées et celle des sentiments.
XIL Les données de la physiologie et de la pathologie, celles de l'hygiène et delà thérapeutique confirment l'importance éducatrice que nous attachons à l'enseignement d'un but d'activité.
XIII. Un but d'activité est une source d'idées et de sentiments qui déterminent la production d'un grand nombre de phénomènes d'innervation cérébro-muscu-
DANS SES RAPPORTS AVIiC l.'ÉDUCATION. 163
laire, cérébro-ganglionnaire, intra-cérébrale et cérébro-sensoriale.
XIV. Lorsque les actes réclamés par les désirs dépendants d'un but d'activité sont favorisés dans leur accomplissement par des faits d'innervation synergique, il survient une émotion agréable, expansive. Il survient une émotion triste, oppressive, lorsque ces actes sont empêchés par des faits d'innervation antagoniste.
XV. Le médecin ne doit pas seulement tenir compte de l'iniluence physiologique exercée par un but d'activité spécial et individuel; il doit encore tenir compte de celle qui est exercée par un but d'activité, général et social, fondateur et conservateur des nationalités. C'est dans un but" commun d'activité que se trouve la raison principale des caractères généraux qui distinguent les peuples, les tribus et les castes.
XVI. Le but d'activité, enseigné par les moralistes et par les théologiens lorsqu'ils parlent de la fin de l'homme^ consiste dans la conquête d'un bonheur idéal. La manière arbitraire dont chacun comprend le bonheur, les tendances égoïstes que ce mot semble exprimer, nous font regarder ces renseignements comme incomplets et dangereux.
XVII. Les idées sur le bonheur et les sentiments qui s'associent à ces idées, diffèrent avec les diverses doctrines religieuses et philosopliiques qui sont répandues dans le monde. Ces doctrines peuvent se réduire au spiritualisme, au panthéisme mystique et au matérialisme.