‹ Des fonctions et des maladies nerveuses dans leurs rapports avec l'éducation sociale et privée, morale et physique [electronic resource]Chapitre 24 sur 41 · CHAPITRE QUATUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATUIEME

DE LA SUREXCITATION NERVEUSE OU DES TROUBLES DE L'IM- PRESSIONNABILITÉ ET DE L'INNERVATION CONSIDÉRÉS DANS LEURS RAPPORTS AVEC LA MAUVAISE DIRECTION DES IDÉES ET DES SENTIMENTS.

Les phénomènes d'impressionnabilité et d'innervation étant placés sous l'empire des idées et des sentiments que concourent à propager les enseignements, les exemples, les arts d'expression, les récompenses et les châtiments, la mauvaise direction des idées et des sentiments doit porter dans les opérations du système nerveux une perturbation plus ou moins grave, plus ou moins durable. La mauvaise direction des idées a pour résultat particulier de troubler l'innervation intra-cérébrale ; la mauvaise direction des sentiments a plus spécialement pour effet de troubler l'innervation cérébro-ganglionnaire. Il ne faut pas oublier, toutefois, qu'il existe entre les idées et les sentiments, entre l'innervation intra-céréhrale et l'innervation cérébro-ganglionnaire une relation logique, étroite et indestructible, une sorte de solidarité physiologique qui empêchent de séparer d'une manière absolue le délire des passions du délire des conceptions, les désordres affectifs des désordres intellectuels.

Les troubles du système nerveux, dépendants de la mauvaise direction des idées et des sentiments, doivent être considérés dans leurs rapports : 1" avec l'absence d'un but d'activité honorable et sérieux; T avec l'enseignement d'un but d'activité matérialiste; 3" avec l'enseignement d'un but d'activité mystique ; h' avec les diverses iniïuences dont l'ensemble constitue le milieu social et que l'on désigne vaguement sous le nom de civilisation. Nous ne parlerons pas des enseignements contradictoires, car les effets qu'ils tendent à produire se confondent avec ceux qui résultent soit de l'absence d'un but d'activité, soit de l'enseignement d'un but d'activité matérialiste ou mystique.

SECTION PREMIÈRE

DE l'influence EXERCÉE PAR l'ABSENCE d'UN BUT d'aC- TIVITÉ HONORABLE ET SÉRIEUX SUR LA PRODUCTION DE LA SUREXCITATION NERVEUSE.

L'homme est destiné à agir, à agir avec énergie et intelligence. Tout autour de lui et en lui, son esprit et son organisme, le milieu social et le milieu physique, le convient et l'excitent à l'action. Mille impulsions le sollicitent sans relâche à se manifester par des actes. L'oisiveté n'est pas seulement condamnée par la morale, elle l'est encore par l'hygiène. Elle n'est pas seulement la mère des vices, mais elle est encore la mère des maladies, des maladies nerveuses surtout. Combien de personnes s'intligent volontairement le supplice

de l'inaction et celui d'une agitation sans but? Il en est aux pieds desquelles la société étale avec complaisance les mobiles et les moyens d'action, les enseignements et les encouragements les plus propres à diriger leur activité vers la conquête d'un but honorable et sérieux, et que l'éducation privée livre sans pitié à tous les ennuis, à toutes les vicissitudes, à tous les tourments de l'oisiveté ! Elles ne peuvent échapper aux souflrances qui les accablent qu'en abandonnant aux circonstances ou à leurs penchants le soin de faire naître un but d'activité frivole et dangereux. Il leur arrive alors d'échapper pour quelques instants aux agitations de l'ennui pour tomber dans l'abîme des passions où s'engloutissent à la fois la fortune, la santé, l'honneur et la raison. C'est ainsi qu'un grand nombre de désordres aiîectifs et intellectuels attribués par les praticiens à l'empire des passions, accusent, au delà de ces passions, et dans les négligences de l'éducation, une cause plus éloignée et plus profondément cachée.

. « Le besoin de se déplacer, la manie des voyages, dit M. Esquirol, le mal-être qu'éprouvent quelques individus lorsqu'ils sont sans occupation, le défaut d'habitudes, en laissant le cœur et l'esprit dans un vague au milieu duquel l'homme roule sans pouvoir se satisfaire, prédisposent à l'aliénation mentale » (1).

(1) Des aliénations mentales, t. I, p. 46.

Nous trouvons un exemple frappant de l'influence exercée par l'absence d'un but d'activité, dans une observation d'bypochondrie, recueillie et admirablement racontée par M. Leuret qui la donne comme un témoignage de l'action étiologique de l'oisiveté et du luxe. 11 est difficile

Voyez cette personne à laquelle tout autour d'elle semble sourire, et que dévorent les ennuis de l'oisiveté; voyez comme elle s'agite, comme elle s'inquiète ! Voyez les allées et les venues, les déterminations soudaines, contradictoires et sans résultat qui se suède rencontrer dans les annales de la clinique un fait dans lequel l'influence éducatrice que nous signalons se présente aussi complètement dépouillée de toute complication et de toute obscurité. Aussi ne résisterons-nous pas au désir de reproduire une partie de la spirituelle narration du médecin de Bicètre.

« L'observation que je vais rapporter, dit M. Leuret, suffira i)our donner une idée complète de l'hypochondrie dont je vais parler (de riiypochondrie qu'engendrent le luxe el roisiveté). Le malade qui en fait le sujet est un homme parlailenient en état d'analyser les sensations et d'en rendre un compte exact. Comme la plupart des hypochondriaques de sa classe, il est riche, et sa principale occupation a toujours été de se rendre la vie douce et tranquille. Pour se soustraire aux embarras 4iid'uno famille, aux obligations qu'impose l'éducation des enfants, il ne s'est pas marié ; pour que l'administration de sa fortune ne lui donnât que le moins de soucis possible, il n'a conservé de son héritage aucune propriété foncière, et il a placé son argent en renies sur l État, dans les différents pays qui lui offraient le plus de garanties; pour n'avoir à exercer aucune surveillance de ménage, il a presque toujours habité dans des hôtels garnis et mangé.chez le reslauraleiir. Entièrement libre de ses actions, il aurait pu voyager, et son désir d'observer l'eût porté à visiter au mni„s les villes capitales de l'Europe ; mais le voyage, quelque commodément qu'on le fasse, n'est pas toujours sans fatigue, et puis l'on n'est pas sûr de trouver à chaque gîte un dîner bien servi, une chambre commode et un bon lit. Son esprit est très-cultivé, son jugement parfait, son cœur excellent , mais comme le repos lui est plus cher que tout le reste, dans chacutie de ses actions ou de ses affections, il a grand som de repousser tout ce qui pourrait l'inquiéter et seulement l'émouvoir. Sa règle politique est d'approuver tous les gouvernements, et de laisser faire ceux qui dirigent, fùt-on serf en Russie ou esclave chez les Turcs... Je pourrais ajouter bien d'autres détails; j'en ai dit assez ; on comprend que tous ses soins ont eu pour but le repos. Voici où l'amour du repos l'a conduit.

» Il n'a aucune relation au dehors de la maison qu'il habite : dans cette maison même, c'est à peine s'il en conserve quelques-unes. Il est

cèdent sans relâche ! Elle cherche à se fuir et elle se trouve toujours en présence d'elle-même. Elle est en proie à des inquiétudes graves, à propos d'un malaise léger; elle recourt, pour dissiper ses inquiétudes, à mille moyens qu'elle abandonne bientôt pour y recourir encore. De là l'impatience, la colère, dont les explosions répandent le trouble et l'effroi dans les familles. Tout cela est extérieur ; ajoutez maintenant le déhre secret d'une imagination pour laquelle les événements de la vie ne sont que déception, désenchantement et misère. Aux prises avec un monde qui la brise par ses impitoyables et prosaïques réalités, cette personne qui avait convoité, dans ses rêves, l'empire de

quelqtiefois six mois sans sortir; lorsqu'il sort, c'est en voiture ou toujours accompagné d'une personne qui puisse lui porter secours dans le cas où il en aurait besoin. Pendant la promenade, il est très-rare qu'il descende de voiture, et quand cela arrive, il faut que la personne dont il est accompagné se tienne tout près de lui ; il ne traverserait pas une place ou un pont ; à peine s'il traverserait une rue. Sur une place, il est comme au milieu d'un déserl , où tout manque à celui qui a besoin de tout.

)) A défaut de douleur réelle, il a trouvé dans ses sensations des causes de souffrance auxquelles il a- voulu échapper. Au lieu de réagir et de combattre, il a fui. La première impression que produit le froid est pénible : pour ne pas lutter, il est couvert de vêtements ; bientôt un air seulement rafraîchi lui a paru aussi insupportable que le froid, et il lui a opposé le même préservatif; puis dans la crainte de se refroidir, il est resié habillé aussi chaudement l'été que l'hiver. La société impose des devoirs, ne fût-ce que de simple politesse : il a quitté la société et s'est enfermé dans une chambre de laquelle il ne sort presque pas. Dans sa chambre un homme qui a l'esprit 'cultivé, peut s'instruire encore, ou au moins se distraire par quelque occupation sédentaire ; travailler, lire, exigent de l'attention et Tattention do Tactivité ; il est resté oisif. Que faire alors? s'ennuyer et dormir... S'il est éveillé, afm que la lumière ne puisse blesser sa vue, il ne laisse pénétrer chez lui qu'un demi-jour. Se déshabiller est une peine : d'abord il se déshabille aussi tard que

la beauté et l'éclat d'une brillante jeunesse, se livre à toutes les angoisses d'un véritable désespoir. En vain veut-elle cacber ses souiïrances, tout, dans ses paroles, dans son silence, dans sa mise, dans ses actes, les trahit et les proclame. Tout nous avertit qu'un but d'activité frivole et fragile a semé autour d'elle l'amertume, l'agitation et l'ennui. Qui pourra jamais suivre dans toutes ses péripéties douloureuses une existence ainsi livrée aux hasards des influences que la civilisation multipUc chaque jour! Ce sont tantôt des préoccupations de vanité, ou des atteintes d'hypochondrie ; tantôt des aspirations mystiques ou des agitations mondaines se montrant isolément ou se succédant les unes

possible, puis il se couche tout habillé, puis il ne se couche plus. Le jour et la nuit, assis sur un fauteuil, le coude appuyé sur une table, les pieds sur lui tabouret, il reste immobile. Il mange pourtant, car il est obligé de manger lui-même, mais à des heures irrégulières, parce qu'il ne faut pas le déranger quand il dort; s'il demande son repas, on doit l'apporter à Tinstant, fùt-on au milieu de la nuit...

» La langue n'a pas de terme pour dire ses tourments... Il y a un mur d'airam entre le monde et lui; il n'est plus qu'un squelette, sa tète n'a que la charpente osseuse; il ne sait plus distinguer les odeurs; ce qu'il mange n'a aucune saveur ; il respire comme un soufflet ; s'il marche, il lui paniît qu'il a des jambes de coton ; s'il repose, tout le gène, son fauteuil, sa table, son tabouret, ses habits ; s'il veut dormir, il n'a qu'un dcmi-sommcil pendant lequel sa maladie continue, s'aggrave et le poursuit ; chaque jour apporte pour lui de nouveaux tourments ; il est comme un vase qui se remplit goutte à goutte, et dont toutes les gouttes sont des torrents de maux... On ne veut pas le croire, mais il ne faut pas le contredire. Il doit mourir d'une mort horrible... Qu'on ne le tourmente pas, qu'on le laisse en paix....

» Pour se guérir.... il a consulté plusieurs somnambules, il s'est coifîé d'un bonnet de taffetas ciré, il a pris des remèdes homœopatiques et un bam égyptien; il s'est fait frictionner avec la brosse électrique... >. Fragments psychologiques sur la folie, p. 390-.396.

aux autres pour produire tour à tour les accès de colère, d'envie, de jalousie, de terreur, de remords, d'anxiété, de désespoir, etc.

La négligence de l'enseignement d'un but d'activité trouve dans les exemples un auxiliaire funeste. On sait que la fréquentation des oisifs est sous ce rapport un véritable fléau. La manie des déplacements, les vaines et stériles agitations se communiquent sympalliiquement. Les œuvres d'art qui n'expriment aucun sentiment, ou dont les expressions sont contradictoires, concourent à propager cette disposition. Telles sont les productions futiles d'une littérature facile, dépouillée de toute logique, celles d'une musique coquette ou fantastique, ou celles d'une peinture capricieuse. Les faveurs qui semblent être accordées de préférence aux hommes de loisir et les afflictions qu'on n'épargne pas à ceux qui travaillent, ont la même influence. Nous ne parlerons pas des châtiments qui consistent dans un emprisonnement solitaire et inactif, et qui sont signalés par quelques observateurs comme produisant l'ahénation mentale. Nous ne voulons point intervenir, à ce sujet, dans une discussion qui est loin d'être close et qui est étrangère à notre travail.

Dans l'intérêt de la clarté et delà concision, nous résumerons les données de l'observation à l'aide despropositions suivantes :

1° L'absence d'un but d'activité honorable et sérieux influe d'autant plus sur la production de la surexcitation nerveuse que les individus se trouvent placés dans

des conditions de fortune plus propres à entretenir le luxe, la mollesse et la sécurité (1).

2° L'absence d'un but d'activité influe d'autant plus sur la production de la surexcitation nerveuse qu'elle succède plus brusquement à une vie active et occupée (2).

3° L'absence d'un but commun d'activité chez un peuple exerce une influence incontestable sur la production (le la surexcitation nerveuse, et cette influence est d'autant plus grande que ce peuple est en possession d'une tradition plus brillante, d'un passé plus glorieux (3) .

(1) Voyez l'observation rapportée par M. Leuret et reproduite dans la note précédente.

(2) Les praticiens ont observé que les personnes qui passent subitement d'une vie occupée à une vie oisive sont plus particulièrement exposées à la mélancolie, à l'hypochondrie, etc Les militaires, les négociants, jles marins, les hommes d'État, etc., sont dans ce cas lorsque tout but d'activité a disparu pour eux « Le changement brusque d'état, dit M. Esquirol, le passage d'une vie active à une vie inoccupée, conduisent à la folie; c'est ce qui arrive aux négociants qui, après avoir acquis une fortune honorable, se retirent des affaires; c'est ce qu'on a pu observer chez les militaires français qui, après une vie errante, vagabonde, passée à travers les privations de tout genre et l'abondance de toutes choses, obtenaient la permission de se reposer. C'est ce que j'ai vu chez plusieurs officiers de 1815. »

(3) L'histoire de Rome et de ses patriciens, au temps des empereurs; celle du Bas-Empire, celle des Turcs du xix" siècle, celle de la France dans ces dernières années, offrent une démonstration presque vulgaire de cette influence.

'2211 DE r.A SUREXCITATION NERVEUSE

SECTION II

DE l'iNFLUEiNCE EXERCÉE PAR l'ENSEIGNEMENT d'uN

BUT d'activité matérialiste sur la production

DE LA surexcitation NERVEUSE.

Sous le titre général d'enseignement d'un but d'activité matérialiste , nous comprenons la propagation des doctrines qui ont pour résultat la négation de toute croyance religieuse, de toute obligation commune, et qui concluent logiquement à rechercher le bonheur individuel dans les jouissances temporelles. Telles sont non-seulement les doctrines matérialistes, mais encore les doctrines sceptiques ou éclectiques, toutes les doctrines en un mot qui abandonnent l'individu à l'empire de ses désirs et de ses penchants et qui lui confèrent en quelque sorte un droit de souveraineté en vertu duquel il n'accepte les lois religieuses ou sociales que comme des moyens de sécurité et de protection, ou comme des auxiliaires de la police. Si le matérialiste, le sceptique ou l'éclectique sont logiciens, ce qui heureusement n'arrive pas toujours, cherchant le bonheur là ou ils croient le trouver, ils ne peuvent avoir d'autre soin que celui de se placer en dehors des atteintes du Code pénal, des revers et de la maladie (1). Malgré

(1) C'est ce qui a fait dire à madame de Staël, en parlant de la doctrine de l'intérêt bien entehdu : « Avec une pareille doctrine, il n'y a plus ni bien ni mal sur la terre. Si un homme commet un crime, on ne pourra que l'accuser d'avoir commis une erreur de jugement. Il y a pourtant loin d'un homme quia le jugement faux à un homme immoral. »>

DANS SES RAPPORTS AVEC LES IDÉES ET LES SENTIMENTS. I'l5

tonte leur habileté, ils échouent souvent contre l'un ou l'autre de ces écueils. Les enseignements matérialistes remontent à une très-haute antiquité. Chez les Hindous, existaient les écoles matérialistes des Tcliarwakas et des Lokayatikas (1). Chez les Grecs, existaient celles de Dicéarque do Messine (2), de Leucippe, d'Epicure, etc. ; à Rome, la doctrine de ce dernier philosophe fut enseignée par Lucrèce, par Sénèque le tragique, pratiquée par la jeunesse dorée de l'époque, et mise en honneur par les patriciens dégénérés. En vain le stoïcisme lui opposa une tradition méprisée, un panthéisme orgueilleux et, comme dernière démonstration , la mort volontaire par le fer ou le poison. Partout où la philosophie a surgi du sein des discussions théologiques, les enseignements matérialistes ont eu leurs propagateurs et leurs adeptes. Souvent ils ont pris naissance dans le désir de secouer le joug d'une théocratie tyrannique etdes devoirs qu'elle multipliait à son profit. Partout, il faut le dire, l'immense majorité des membres d'une nation a refusé son assentiment; partout une minorité très-peu nombreuse a répondu à l'appel. Toutefois les enseignements inatériahstes ont une virtualité souvent ignorée de leurs auteurs, qui peuvent être meilleurs citoyens que sévères logiciens; mais, au contact des penchants égoïstes, cette virtualité ne manque jamais de se transformer en redoutable et puissante influence.

(1} Colebrooke, Essai sur la philosophie des Wudous. (2) Cicôion, Tusciilan., quœsf. i.

CERISr.

L'idée du bonheur, ainsi que nous l'avons dit plus haut, est loin d'offrir à l'esprit la connaissance d'une condition nettement définie, nettement conçue: elle se présente à l'imagination avec cet attrait puissant qui s'attache à tout ce qui alimente de chimériques espérances. En vain les plus favorisés de la fortune, ceux

que l'on appelle les Jieureux de ce monde, croient-ils

être en possession de l'insaisissable conquête , elle leur échappe pour les abandonner aux douleurs de la déception, à celles de l'insatiabilité. Tour à tour affligés du supplice de Tantale, des ennuis de Salomon et des agitations furieuses de Tibère, ils offrent un spectacle digne plus souvent de pitié que de mépris. Où est ce bonheur si longtemps rêvé, si obstinément recherché?. . . Quels sont ces désirs dont la satisfoction égoïste les préoccupe, quel est le but d'activité dont la pensée les excite à tout entreprendre pour l'atteindre?... Nous pourrions montrer, s'étendant et se multipliant à l'infini, les diverses formes que l'idée du bonheur peut revêtir dans l'imagination de l'homme placé sous l'influence des enseignements matérialistes. Une fois engagé dans la voie des désirs dont la satisfaction est une chimère ou une déception, l'homme ne sait plus où il s'arrêtera. Il ignore la limite où il s'inclinera fatigué, mais content et heureux. En proie au vague des espérances, à l'insuffisance des résultats, emporté par ses illusions, sous le joug des forces qui le meuvent, il n'aura ni paix ni trêve ; toutes les émotions tristes et violentes, toutes les formes du délire à la fois affectif et intellectuel, que fgnt naître les désirs transformés

ei) p4ssioiis ayaugies, menaceront sa raison, sa santé et sa vie. Telles sont les conséquences logiques et trop souvent réalisées de U direction matérialiste des idées et des sentiments, et de cette doctrine, enseignée aux plus petits entants, qui place dans la conquête idéale, indéfinie, d'un bonheur impossible, le but général de l'activité humaine.

Pour éviter l'obscurité et la confusion qu'entraînerait lacilement l'inexlricable complication des ern.'urs et des passions, des désirs immodérés et des émotions funestes qu'engendre une semblable doctrine, il est bon de réunir sous quelques chefs principaux, les diverses formes que l'idée du bonheur et les préoccupations de l'égojsme matérialiste peuvent revêtir dans l'imagination de l'homme. Ce sont : 1° la jouissance de ce q^'on appelle les plaisirs, la variété et la multiplicité des émotions vives et sensuelles ; 2° la possessioii^ll'une position brillante et enviée, l'éclat de la réputation, du rang, de la ibrtunc, du luxe et de la renommée ; 3" l'empire de la beauté, des grâces et de l'esprit, la durée indéliuic des émotions de l'amour; h" la conservation, au prix des sollicitudes les plus minutieuses, d'une santé inaltérable, d'une tranquillit(3 et d'une sécurité idéales.

A ces ({uatre formes tle l'insaisissable bonheur, correspondent le hbertinage, l'ambition, la co(juetterie et la mollesse ou la pusillanimité qui constituent les passions fondamentales autour descj^uelles se grouj^)ent les inOuies nuaMces de l'égoïswe, les intmies nuances iX*i la préoccupation de soi-même, considérées chns l-ours

rapports, d'une part, avec la direction matérialiste des idées et des sentiments, et de l'autre, avec les diverses formes de la surexcitation nerveuse.

§ 1er. Du désir immodéré des plaisirs, des vives et sensuelles émotions, du libertinage et de la débauche.

Nous comprenons que sous ce titre tous les excès, toutes les passions, tous les égarements dont l'ensemble constitue le libertinage, la débauche, ou en d'autres termes, l\imour du vin, du jeu et des femmes.

Dire que le but d'activité d'un homme consiste dans la conquête des jouissances sensuelles, éphémères ou dangereuses du libertinage, c'est prévoir les souffrances, les maladies, les privations, la satiété, l'épuisement, l'impuissance, etc., qui en sont l'inévitable conséquence. C'est là un lieu commun, un fait trop vulgaire pour que nous y insistions. On sait qu'il n'est pas de maladies que les excès ne puissent occasionner. Aux données physiologiques qui permettent d'apprécier cette influence étiologique, s'ajoutent les observations cliniques qui la démontrent d'une manière positive (1).

La passion du jeu n'a pas davantage besoin d'être décrite dans ses symptômes ni dans ses conséquences. Les violentes émotions opposées qui se heurtent et se croisent sans cesse, l'ennui qui succède à ces émotions

(1) Les excès du libertinage et de la débauche figurent pour un tiers dans i'étiologie des aliénations mentales. Voyez- Ikchcrches slalktiques sur l'aliénalion mentale faites à Uicétre, par MM, Aubanel et Thore. Tableau de la page 78.

devenues le plus impérieux des besoins (1), les vicissitudes de l'aveugle fortune qui jette tour à tour dans la misère et dans l'opulence (2), l'abîme dans lequel elles finissent par engloutir des familles entières, les excès de table, les plaisirs bruyants, les fastueuses jouissances dans lesquelles le joueur cherche à fuir son désespoir ou à escompter ses espérances, toutes ces agitations qui, comme le dit Aristophane, ont déjà leurs paroxysmes fébriles et leurs accès de délire, sont les signes précurseurs de ces déplorables catastrophes dont les annales du crime, de la folie et du suicide conservent le souvenir (3).

Quant aux grossières et sensuelles émotions de la débauche, est-il nécessaire de reproduire le tableau si souvent et si éloquemment tracé par tant d'écrivains, des désordres affectifs et intellectuels dont elles sont suivies? Ne pouvons-nous pas nous borner à dire avec Boôce : « T ristes voluptatum exitus, ut quisquis valuptatwn suanim reminisci volet, intelliget. » Les émotions de ce genre se réunissent souvent à celles du jeu, dans les mêmes orgies. L'ivrognerie est de tous ces excès celui qui ouvre le plus souvent la voie aux autres {!\).

(1) Libeu,' unius horœ insaniam œlerno temporis tœdio. Sénèque 2 Non niunera fortunœ, sed insidiœ, dit le môme plnlosophe. (3) Alea, Scylla vorax, species certissima furh\

Non contenta bonis animum quoque perflda mcrgit,

Furax, tnfamis, mers, furiosa ruina.

(PÉTRARQUE, (liai. 27.) (à) Qui vino indulgef, qtiemrfue alea decoquit, ille In venerem putris...

(Perse, satire 5.)

La contagion de l'excnnPple, cefle des expressions lîttérarres et pittoresques, l'impunité et l'indulgence, concourent avec les enseignements matérialistes à propager le libertinage et les maux qui en résultent. L'onanisme, par lequel le libertin prélude aux excès du libertinage , est une habitude dont la Cclusc remonte souvent à l'une ou à Fautre de ces influences. Il est des œtrvres d^art qui donnent aux éMotions âtt libertinage une forme aimable et attrayante, et que la laveur publique accueille avec empressement. Il est, d<îs- romane qui ont pour but d^ faire mépriser les lîeùs du mariage chrétien, en les représentant comme enchaînant la' personnalité' de la femïne , tandis qù'ils existent précisément pour la ï)'Potége'i^ coMre le d'roit païen de la' force. H est des scul'ptti'res, des peintures, des gravures, etc., dont rougit la pudeur, et qu'étalent au-x yeux! de tous, non-seulement les marchands, mais encore les décorateurs officiels des lieux publics. Il est des circonstances où le libertin jouit d'une considération; qu^o» refase à d'honnêtes et vertueux citoyens. Dau^^les classes supérieures, surtout, s'il est élégant, le- vice est adoré; on ne le repousse qiie s'il est couvert de haillons, ou s'il a mauvais to?i. Le mauvais sujet est un homme de bonne compagnie dont les triomphes, comme ceux de Lovelace et de Faublas, assurent la o-loire- c'est un héros dont on raconte les aventures avec une grâce charmante, et dont la renommée multipUe les succès, etc. De là ce règne brillant d'un libertinage qui a conquis une existence presque légale. De là les troubles domestiques qui, au témoignage de tous

los praticiens, exercent une si grande influence sur la production de l'aliénation mentale (1).

§ II. Du désir immodéré d'une position brillante et élevée; de l'ambition, de l'amour des richesses et du luxe.

Nous comprenons sous ce titre toutes les préoccu- ■.11, I pations égoïstes qu'entraîne la recherche des triomphes

réunis de l'orgueil, de l'ambition et de la vanité (1).

(1) Sur 472 cas observés à iVicêtre de ISSi à 1839, 173 sont attribués à des chagrins domestiques. Voyez Touvrage cité de MM. Aubanel et Thore.

(1) Un mot sur les diverses formes de l'orgueil qu'il importe de discerner pour en connaître les rapports avec la folie.

L'orgueil ne doit point être confondu avec l'ambition, la vanité, la fatuité, l'amour- propre, etc. Il s'associe sans doute à toutes les passions qui portent un homme à se distinguer des autres et à se montrer à eux avec un éclat plus ou moins brillant, plus ou moins envié ; mais il règne souvent seul, et alors il a une forme propre que nous devons mettre en saillie. Examinez l'orgueilleux : il n'est point agité par des désirs ambitieux; il méprise les hochets dont se pare la vanité; son altitude est calme, assurée; il n'est point bercé par de fragiles espérances; des craintes chimériques no, l'émeuvent point; il est, dans sa pensée au moins, en pleine possession d'avantages que personne ne saurait lui contester ; sa physionomie, son geste, sa parole, son silence, expriment la certitude d'une supériorité qu'aucun nuage ne saurait \oiler. Par l'élévation de son génie et par celle de sa race, il plane dans les hauleurs maccessibles au vulpjaire. H n'a besoin de personne, sa démarche et son regard vous le disent à chaque instant. Tout en lui respire une inaltérable salisf;iction. L'orgueilleux ne subit aucune influence; sa passion ne peut être exploitée comme la vanité ou l'ambilion, au profit de la société, au profit d'une idée ; la famille et la société sont sans empire sur lui. C'est moi, dit- il dans Isaïe, ef il n\j en apax d'autres. C'est l'égoïsme dans toute sa sérénité, dans la plénitude de sa jouissance. Il semble qu'il règne dans une sphère que n'atteignent pas les influences physiologiques de l'organisme, tant il se montre inali érable, radieux et paisible. C'est en un mot l'ogoïsme de l'esprit, celui qui, selon la tradi-

Ce sont : 1" le désir immodéré de la réputation et de la gloire ; T le désir immodéré du pouvoir ; 3° le désir immodéré des distinctions et des dignités ; A" le désir immodéré des richesses et l'amour du luxe.

Le désir immodéré de la réputation et de la gloire constitue particulièrement l'ambition des artistes, des hommes de lettres, des savants, des écrivains en général. C'est aussi l'ambition des militaires ; mais chez ceux-ci le désir de la gloire prend un caractère tellement patriotique et national, il appelle tant de dangers, tant de bravoure et tant de sacrifices ; il se montre avec un tel éclat, à la brillante lueur du soleil, que nous devons nous garder de le confondre avec le désir immodéré de réputation, maladie endémique des artistes et des littérateurs. Chez ceux-ci, la vanité asso-

tion gériésiaque des peuples de l'Orient, précipita les anges eux-mêmes dans les ténèbres profondes.

De cette forme, semblable à nulle autre, de l'orgueil sans mélange, se rapprochent quelques formes plus ou moins fortement nuancées par le contact d'autres sentiments. Signalons d'abord l'orgueil des stoïciens de Rome et celui des yoguis de l'Inde ; orgueil philosophique chez les premiers, et orgueil mystique chez les seconds ; ayant chez les uns et chez les autres le panthéisme pour doctrine et le suicide calme et solennel pour conséquence. Signalons ensuite l'orgueil des hommes humbles, le pire de tous, celui qui rappelle l'orgueil des cyniques. Signalons enfin l'orgueil qui, selon nous, joue dans la production de certaines variétés de l'aliénation mentale un rôle obscur mais réel. Telles sont, par exemple, ces monomanies intellectuelles, dans lesquelles le délire de l'entendement semble le plus complètement étranger à tout élément affectif, et qui consistent dans de bizarres et orgueilleuses hypothèses, dans des théories scientifiques extravagantes, dans des systèmes fantastiques, dans des recherches absurdes, dans les explications et les démonstrations les plus étranges, etc. Bornons-nous à indiquer ce problème éliologique dont la solution intéresse au plus haut degré la pathogénie des désordres de l'intelligence.

DANS SES RAPPORTS AVI-C LES IDÉl-S ET LES SENTIMENTS. 233

ciée à l'orgueil ambitieux, concourt à engendrer nonseulement d'incroyables ridicules, mais encore de graves maladies mentales.

Tout désir est suivi de deux ordres d'émotions qui lui donnent des formes différentes. Ce sont les émotions gaies aux formes expansives, et les émotions tristes aux formes oppressives. Quelquefois elles semblent régner ensemble, sous rintluence d'un même désir, chez le même individu. Souvent elles se succèdent plus ou moins rapidement, se manifestant, tantôt par les radieuses espérances, par les douces et agréables illusions, tantôt par la crainte silencieuse, par les soupçons inquiets. Mais il arrive que des conditions physiologiques particulières font prédominer les unes et semblent interdire tout accès aux autres. Ainsi deux hommes sont sous le joug d'une même passion : examinez la diversité des formes qu'elle semble revêtir chez chacun d'eux. Voyez celui-ci : il ne doute pas de son succès, il en jouit déjà, il entrevoit dans un avenir rapproché la satisfaction assurée qu'il désire et qu'aucun obstacle ne peut lui arracher. Son attitude exprime le contentement, la joie, le bonheur. Voyez celui-là; il doute de son succès, il ne voit partout que des difficultés ; des hostilités menaçantes l'obsèdent. Son attitude exprime la méfiance, l'inquiétude, le désespoir. Le premier croit déjà posséder l'objet de ses désirs ; le second se voit déjà brisé sur des écueils. De là les deux formes de délire affectif, la forme expansive, la forme dite orgueilleuse, et la forme oppressive, dite lypémaniaque. Avec une même passion, avec un même senti-

23'i DE Lfi SUBEXCITATtON NERVEUSE

ment, vous aurez ainsi deux manifestations diverses que vous devez rattacher à une cause identique (1). Cette réflexion, qui s'applique â toutes les passions en général, devait précéder t'apprèciaiion étiôlogique qui nous occupe dans ce paragraphe.

L'ambition, ou le désir immodéré d'un triomphe de l'orgueil et de la vanité, expose celui qu'elle subjugue à ces deux formes du délire ; elle l'y expose par l'ardeur avec laquelle il recherche le succès désiré, et par la crainte que- lui font éprouver d'irritants obstacles. Aiïssi fambitieux, dans cèriairis càs, croit à la réalité d'un triomphe imaginaire ; dans d'autres, il croit à la réalité d'hostilités qui n'existent que dans son esprit.

Le désir immodéré de la i^éputation et dé la gloire est donc, comme tous les désirs égoïstes, la source de deux formes opposées de l'aliénation mentale. La première caractérise ceux que des flatteries imprudentes ou perfides portent à se faire illusion sur les moyens dont ils disposent ou sur les résultats qu'ils attendent. La secondé caraôtéi^ise ceux que les déceptions irritent, (fy\e dès paroles indiscrètes ou trop sincères découragent, que les obstacles réels Ou imagin'aires assiègent, que les succès obtenus par d'autres rendent envieux, c[ue les insuccès portent facilement au désespoir. A la première de ces deux formes sont prédisposés les hommes qui, dans leurs discours, dans leur attitude,

(1) Nous reviendrons sur celte appréciation dans le chapitre consacré à un essai de coordination des diverses formes de la surexcitation nerveuse.

sur leur physionomie, portent naturellement l'empreinte d'une satisfaction orgueilleuse dont rien ne rertd raison, que rien ne justifie. A la seconde de ces formes, softt prédisposés ïes hommes qui, dans leur langage, dans leur attitude, sur leur physionomie, portent naturellement l'empreinte d'une sombre et soupçonneuse inquiétude dont rien ne rend raison, que rien' rie lég-îtime.

Airt'sî s'explique la diversité des manifestations qui révèlent aux yeux de î'observatcur le désir immodéré (Te îa réputation et de la gloire. Il est, en effet, des écrfvains et des artistes qui , h peine connus de leur village otfd'un cercle lîrriité d^^is, s'imaginent avoir fatigué les cerit voi^ de la Reno'rrtmée ; il en est' qui, ayant fait un'e œiivre médiocre, se persuadent aisément, sur la foi d'un compliment; feanal, qu'ils ont produit une œuvre admirée du monde entier. Il en est encore qui, en présence de l'indifférence géilérale avec laquelle leurs producl!ions sont! a'ccueill'ies, se déclarent incompris et' se hâtent de conclure de leur insuccès à l'a stupidité des uns et à l'envi'e des autres. Ambitieux vulgaires pour lesquels nri échec éclatant est un triomplic de l'intrigue et de la routine, ils se donnent eux-mem'éf^ les applaudissements qu'on leur refuse ; ils font' plus ; ils sifllentle parterre qui n'applaudit pas. Ils s'écrient orgueilleilsement'avec Ovide :

Varie tamen melioro mei super alla perennix Astra ferar, nomenque erit indélébile noslrum.

Il est d'autres ambitieaxsouteilus par la vanité plut'ôt

que par l'orgueil et qui succombent plus aisément devant les moindres contestations. Tristes, solitaires, ils s'abreuvent du fiel de la haine et de l'envie ; ils enveloppent la société entière dans leur proscription; ils désespèrent d'eux-mêmes et des autres, et le suicide vient souvent mettre fin aux angoisses de leur désespoir. Combien d'artistes, parm.i lesquels il en est de très-célèbres, qui ont cherché dans la mort volontaire un abri contre d'incroyables tourments occasionnés soit par le spectacle d'un rival heureux, soit par les plus légers nuages répandus sur leur gloire ! Malheur à l'homme dont l'éducation a dirigé l'activité vers la conquête des triomphes de l'amour-propre ! malheur surtout à l'homme à qui les succès ont été présentés, dès son enfance, comme une proie facile et assurée! Pour celui-ci, le triomphe sera sans charme et l'échec sans consolation; les rivalités désespérantes, les luttes difficiles, les ennuis de la satiété, les agitations de l'insatiabilité, préparent h celui-hà de terribles et d'inévitables souffrances.

L'éducation sociale et privée doit être regardée comme la source des désordres intellectuels et affectifs qui résultent du désir immodéré de la réputation et de la gloire, 1° lorsque, répandant des idées fausses, elle représente aux jeunes gens l'éclat de la renommée comme le but de leur activité, comme le plus grand bonheur auquel ils puissent aspirer ; 2° lorsque par des récompenses trop flatteuses pour la vanité et pour l'orgueil, elle exalte ces deux passions, satellites dangereux des désirs de l'ambitieux ; 3" lorsque, après avoir

fait naître de grandes espérances en intéressant la vanité et l'amour-propre des jeunes gens, elle les abandonne aux hasards des circonstances, sans ouvrir à leur activité une carrière laborieuse et honorable.

Le désir des distinctions, des honneurs et des dignités est soumis aux mêmes conditions que le désir immodéré de la réputation et de la gloire. 11 conduit également aux deux tonnes opposées du délire de l'orgueil associé à la vanité (1). Dans le premier cas, le malade croit posséder le rang suprême ; sa splendeur n'est obscurcie par aucun nuage; dans le second cas, on l'en a dépouillé; c'est un prince trahi ou déchu, l'héritier méconnu et persécuté d'un grand personnage, etc. L'éducation sociale, en répandant les distinctions sans discernement, donne à ce désir ambitieux un aliment toujours nouveau. L'éducation privée le fait naître en montrant la conquête des dignités et des honneurs comme le plus heureux des triomphes, la recherche des hautes fonctions comme une grave et sérieuse préoccupation, la possession d'un rang élevé comme la réahsation du bonheur idéal. C'est surtout par les exemples que la société entretient et développe cette funeste passion ("2).

(1) On a tort, à notre avis, de regarder le délire de l'orgueil comme étant toujours expansif ; l'orgueil, surtout l'orgueil associé à la vanité peut revêtir la forme oppressive aussi bien que la forme cxpansive en raison de la prédisposition des individus.

(2) Plus on prodigue les distinctions, plus on augmente le nombre des personnes qui les désirent, qui les exigent même, tout en diminuant le nombre de celles qui y attachent du prix. Les hommes or.linaires

Le désir iipwodéré pouvqiv ^Ipit être cpnsifléré comme la forme la plus générale de l'ambition poli- |.ique.

Ce désir est d'autant plus répandu que }es insti^u- Ijpns sociales permettent à un plus grand nombre de citoyens d'en espérer la satisfaction. H est plus généralement répandu dans les sociétés démocratiques que dans les sociétés aristocratiques. Dans les sociétés où règne une caste privilégiée, le pouvoir est une proie que se disputent quelques familles. Dans les sociétés gouvernées par un despote, le pouvoir, moins acceslue à l'ambition vulgaire, ne tente guère que ceux qui en habitent les hautes régions; il est surtout convoité par les princes du sang, excités par de perfides courtisans. Ainsi se rétrécit et se limite toujours davantage le cercle des ambitieux, à mesure que les institutions abandonnent la forme populaire pour s'élever à la forme aristocratique et à la forme autocratique. Mais en devenant moins nombreux, leur fureur semble s'accroître et parait plus insensée. A l'arme loyale du soldat, aux luttes pubUques de la parole, ils font succéder les menées ténébreuses , les conspirations,

sont, en général, très-enclins à désirer vivement les succès dont le spectacle leur est oITert tous les jours, à de très-petites distances. Ils les désirent avec d'autant plus d'ardeur que la facilité de les obtenir leur apparaît plus grande. Us sont plus humiliés d'en être privés que fiers de les avoir obtenus. Les gouvernomenls croient apaiser les ambitions vulgaires en prodiguant les distinctions sans égard au mérite; ils ne font que les exciter sans profit pour eux-mêmes. Us sèment la vanité et, i^^, ne recueillent que vanité.

le poison et le poignard, les lâches assassinats, les terribles massacres. On a beaucoup parlé des désordres qu'entraîne l'ambition politique dans les États démocratiques; jamais elle n'a enfanté les crimes que racontent les annales sanglantes de l'oligarchie ; jamais elle n'îi produit les égorgcments fratricides (jue raconte l'histoire honteuse des dynasties se dévorant elles-mêmes.

Le désir immodéré du pouvoir doit être regardé comme dépendant plus particulièrement des institutions sociales. Les désordres aflectifs et intellectuels qui en sont la conséquence appartiennent autant à l'histoire des peuples qu'aux annales de la clinique.

Le désir immodéré des richesses se présente à nous sous deux aspects, sous celui de l'amour d'une positiqn brillante et élevée, et sous celui de l'amour d'une oisive opulence. Nous devons le considérer sous l'un et l'autre de ces deux aspects.

Tout conspire, aux époques de décadence et crédulité, à faire prédominer l'influence qu'assure la possession d'une grande fortune. A la conquête de cette iniluence on fait servir de marchepied la réputation que donnent la science et les chefs-d'œuvre, la gloire que donnent la victoire et les hauts faits d'armes ; les rangs elles dignités que distribuent la faveur populaire ou la laveur royale. Les uns convoitent l'éclat de la renommée et du rang comme un moyen d'arriver à la fortune ; les autres convoitent l'éclat de la fortune comme un moyen d'arriver aux positions élevées. Tel est le cercle dans lequel s'agite la foule des ambitieux

'lUO HE LA SUREXCITATION NERVEUSE

SOUS l'influence des enseignements qui se répandent et des exemples qui nous entourent (l).

Le désir immodéré des richesses a pour objet, dans quelques circonstances , la conquête plus ou moins rapide d'une oisive et paisible opulence, de cette aisance calme et assurée qu'on a appelée othim cum dignitate. Les hommes qui se proposent pour but de leur activité cette forme idéale de l'insaisissable bonheur, qui rêvent les douces émotions d'une sérénité inaccessible aux orages, ces hommes se bercent dans de bien chimériques espérances. L'habitude du travail, des laborieux efforts, crée une nécessité hygiénique à laquelle on ne se soustrait pas impunément. Un industriel enrichi, ne trouvant que souffrances et ennuis dans la réahsation d'un pareil bonheur, parvient souvent à soulager ses maux, en commençant de nouvelles entreprises.

Considérés sous l'un et sous l'autre aspect, le désir immodéré des richesses produit, en définitive, les mêmes résultats pathologiques lorsque des revers vien-

(1) Ce qui accroît surtout les dangers des exemples, c'est la presse quotidienne. Enregistrant chaque jour les cvonements vrais ou faux de la veille, redisant mille fois les noms, les succès, les actes, la position des hommes dont elle entretient le public, la presse quotidienne est la réalisation matérielle de cette Renommée aux cent voix dont l'antiquité ne possédait que l'idée allégorique. C'est elle qui donne aux désirs de réputation et de gloire, aux soucis ambilieux, aux rêves de fortune, et(;., un aliment sans cesse renouvelé par les exemples qu'elle met sous les yeux de tous autant que par les moyens de satisfaction qui sont en son pouvoir. Le désir de faire parvenir au loin son nom, environné d'un éclat réel ou factice, est un des résultats les plus positifs de la toutepruissance des journaux.

noill accabler i-,oliii qui en subit le joug (1). Les procédés à l'aide desquels la cupidité des uns aiguillonne et exploite la cupidité des autres sont arrivés aujourd'hui à une infernale perfection. En présence des enseignements matérialistes qui pénètrent dans toutes les classes de la société ; en présence des exemples scandaleux qui montrent aux regards de la foule l'orgueilleuse opulence succédant en un jour à l'humble médiocrité ; en présence des hommages et des distinctions prodigués au riche que son habileté seule a pu soustraire aux atteintes du Code pénal; en présence de toutes ces intluences, le moraUste et le médecin doivent également s'alarmer.

L'amour du luxe appartient à la fois à la mollesse, à l'orgueil ambitieux et à la vanité. Nous croyons qu'il doit en être fait mention ici, car il exerce une grande intUience sur le désir immodéré des richesses dont nous venons de parler.

Le luxe consiste moins dans les jouissances d'une molle et voluptueuse existence que dans la possession d'un ensemble d'objets plus ou moins précieux, plus ou moins recherchés, qui ont pour résultat de donner la mesure du bon goût, de la fortune et de la position sociale de celui à qui ils appartiennent. Considéré sous ce rapport, il fait partie du cortège de l'ambition dont il serties intérêts, de la vanité dont il caresse les pré-

(I) On sait que les revers de fortune fournissent un chiffre très- considérable à la statistique des causes de l'aliénation mentale : on comple 150 cas de revers de fortune sur '201 2 malades reçus à lUcolre ot -^i h SalpèLjière. (Voyez MM. Aubanel et Thore, ouvragG cilé.)

CEIUSE.

tentions, autant et plus peut-être que de la mollesse dont il multiplie les jouissances. Il est des familles pour lesquelles le luxe n'est autre chose qu'un riclie manteau jeté sur des haillons; il en est chez lesquelles le luxe survit à la fortune dont il sert à la fois à dissimuler et à précipiter la ruine. Pour ces familles, le luxe est un véritable fléau. Le pauvre y recourt pour captiver et obtenir la confiance du riche, et les choses sont ainsi faites que souvent il simule l'opulence, au prix, des plus grands sacrifices, pour pouvoir gagner son pain de chaque jour. L'amour du luxe est d'ailleurs descendu, avec les prérogatives poUtiques, des hauts rangs de l'aristocratie qui s'éteint, pour envahir la bourgeoisie qui s'élève sur ses ruines plus nombreuse et moins opulente. Celle-ci se recrutant dans toutes les conditions sociales et ne pouvant se retrancher dans une position inaccessible, répand, par ses fréquents contacts avec les familles peu aisées, la contagion du luxe qu'accroît encore le progrès du bo7i marché. Le faux luxe des riches devient le luxe réel des pauvres, et dans cette dangereuse carrière d'imitation, le nécessaire, chez les uns et chez les autres, cède souvent la place au superflu . De là les douloureuses préoccupations delà misère que cachent des rideaux d'or et de soie ; misère d'autant plus féconde en tristes agitations, qu'elle se pare davantage des dehors de l'aisance et qu'elle grimace avec plus d'eff'orts le sourire du bonheur. C'est dans le rang des faux riches que l'aliénation mentale va chercher ses plus malheureuses victimes. La pauvreté, qui se condamne à payer le tribut exigé de l'opu-

DANS SES RAPPORTS AVKC LES IDÉI^S KT LES Sl-NTIMfiNTS . W

leiice, est la plus féconde en soullVanees morales et, physiques (1). L'éducation sociale et privée qni propage une aussi dépioral)le passion est responsable des maux sans nombre qui en résultent.

^ IV. Du désir immodéré de plaire, ou de la coquetterie, et des romanesques émotions.

Nous comprenons sous ce titre le désir de charmer les personnes qui nous entourent, de captiver leur admiration par la beauté, par les grâces et par l'esprit. Nous y comprenons aussi le désir de régner sur les cœurs qui survit à la jeunesse et souvent à l'amour lui-même. Il s'agit, en un mot, de cette passion qui joue un grand rôle dans la vie de la femme et qui n'en occupe que quelques instants chez l'homme.

Le désir immodéré de plaire est en elTe|: la passion dominante chez les femmes, et, il faut le dire, l'éducation qu'elles reçoivent senihle n'avoir d'autre hut que de la foire naître et de la développer. C'est pour elles qu'on a créé le mot coque):terie. Soins physiques, régime, exercices, usages, mœurs, tout concourt à faire des triomphes de la coquetterie le but dominant de leur activité; tout concourt à leur apprendre que leui' destinée sur la terre est de plaire, que Tadjuiration

(1) Térence, en proie aux douloureuses agitations qui accompagnent cette situation, s'exila volontairement de Ilome pour ne pas donner à ses amis le spectacle de sa misère. Il s'en alla mourir seul et abandonui' dans une ville d'Arcadie. Il semble s'être peint lui-même dans ces vers :

Omnes, guibus res sunt minus spcundœ, ncscio qiiomodo Suspiciosi; ad contumeliam nmnia accipiunt mac/is; Propler snam impolenliani se creduni necjligi.

qu'elles excitent est la mesure des dons qu'elles ont reçus de la nature et de l'éducation. Voyez cette petite enfant qui s'occupe de sa poupée, avec quelle tendre sollicitude elle en dirige l'élégante toilette! Voyez cette jeune fille qui rend naïvement compte à ses compagnes des impressions qui l'ont assaillie dans un salon, des objets qui l'y ont frappée : avec quel habile coup d'œil elle a embrassé et discerné la diversité des parures, la nouveauté des costumes, la variété des ornements, etc. ; avec quelle exactitude elle en rapporte les moindres détails! Certes, la nature a beaucoup fait sans doute pour que le désir de plaire animât la jeunesse des femmes ; mais si ce désir devient une passion générale, s'il devient violent, déréglé, impérieux, ridicule môme, c'est bien à l'éducation qu'il faut en faire l'honneur, à l'éducation, oublieuse de l'âge mûr et de la vieillesse, qui semble ne protéger que la jeunesse de la femme, comme si, n'étant plus jeune, elle devait mourir.

Les résultats de cette éducation sont étranges. Pour bien les comprendre, informez-vous de la valeur de certains mots dont l'influence des femmes a imposé ou détourné la signification, hemot aimable, par exemple, signifie-t-il dans le monde la qualité d'un homme digne d'être aimé ? Non certainement. Un homme n'est-il que beau, poli, complaisant, honnête, dévoué, excellent, on ne dira pas pour cela qu'il est aimable. Pour obtenir cette flatteuse qualification, il faut qu'il sache témoigner son admiration par un mot habilement placé ; il faut qu'à ses qualités solides et agréables il

DANS SES RAPPORTS AVEC LES IDÉES ET LES SENTIMENTS. 2^l5

associe quelques aimables mensonges ; il faut qu'il s'occupe avec un art particulier de la personne à laquelle il parle. Un homme n'est aimable qu'à la condition de faire adroitement vibrer la fibre sensible. Ace prix, cet homme, lïït-il un repris de justice, un espion, un flibustier, un libertin, est déclaré aimable. Il n'est pas rare de voir la sympathie des femmes les plus délicates, les plus élégantes, rayonner sur le front d'un criminel. Leurs raisonnements varient très -souvent avec des émotions qui suivent les triomphes ou les échecs de leur passion dominante. Leurs jugements portent visiblement l'empreinte de ces variations. Nous avons vu des femmes de beaucoup d'esprit professer sérieusement des doctrines religieuses et philosophiques ou embrasser chaudement une cause poh tique, par cela seul qu'un théoricien ou un chef départi, élégant diseur et aimable convive, avait admiré, dans un accès de galanterie, leurs mains ou leurs petits pieds (1).

Il est facile de concevoir, après cela, tous les troubles affectifs et intellectuels, tous les désordres de l'impressionnabilité et de l'innervation, qui ont lieu lorsque les hommages se retirent, lorsqu'au désir de plaire on oppose une indifférence polie et glacée, lorsque les triomphes de la coquetterie apparaissent pour la première fois comme une chimère à laquelle il laut renoncer. Un désir qui a dominé dans l'enfance et la

(1) il faut avouer (juc les hommes n'échappent pas plus que les fenunes à cet empire de la Hailerie sur le jugement. La dillerence porto plutôt sur la nature des prétentions, qui ne sont pas tout à fuit 'es mêmes.

2û6 DE LA SUREXCITATION NERVEUSE

jeunesse, qui n façotiné en quelque sorte un organisme, qui a créé tles lial)itudes profondes, un tel désir, lorsqu'il doit succomber humilié et vaincu devant les déceptions cruelles de la réalité, et lorsque la vie compte encore de longues années, est une source de bien cruelles souffrances !

C'est ici le lieu de parler du bal qui doit être considéré comme un théâtre sur lequel le désir de plaire Vient jouer le principal rôle. On songe rarement î\ toutes les circonstances que le bal réunit et aux troubles nbmbl^ëlik dont il est la source. Il importe pourtant d'y Hlléfchir sérieusement. Voyez ce côstiime qui per- 'M à de jeunes filles dé faire Violence à leur pudeUiet de soutenh* les regards d'un nombreux entourage (l'hommeâ, à la clarté de mille bougies, sous l'empire d'un orchestre qui dirige tous les mouvements, sous le prestige de flatteries inaccoutumées! Examinez cette danse qui ràppt-oche les seXcs, q\^ii àVehture une jeune nersonne dans les bras d'un danseur, à la eanserie d'un inconnu! Observez les apprêts de toilette qui causent tant d'insomnies, ces émotions, ces anxiétés que fait naître l'attente d'un spectacle dans lequel on a un rôle ;\ jouer; songez à ces hommages, h ces succès qu'on désire, q\l'on espère, et qu'on a peur ^de ne pas rencontrer; à ces déceptions amères qui viennent troubler les triomphes; à ces souvenirs qui prolongent de cuisants chagrins toujours soigneusement cachés ! Et cette atmosphère dessalons, et cette exaltation qu'accroît la danse, et ces veilles qu'on fait durer jusqu'au matin et qu'on renouvelle si souvent ! Combien toutes ces causes

DANS SES RAPPORTS AVEC LES J DÉES ET LES SEWTIMENTS. '2kl

(Joiveiit porter de troubles dans les fonctions du systéiiio nerveux, dans les phénomènes d'innervation cérébro-ganglionnaire se nianirestant par les désordres de la menstruation et de la digestion!

L'amour est une passion dont les elïets ont été souvent racontés par les médecins ; mais il ne l'aut pas oublier qu'ils ne sont si redoutables dans le monde que pai' l'association de la coquetterie et de la vanité. Subjuguée par le désir de plaire, la femme coquette ne voit dans Tamour qu'elle inspire que le plus brillant et le moins douteux des hommages; souvent elle compromet son repos, elle risque son honneur pour avoir le cruel plaisir d'allumer une passion et de porter le trouble dans un c(Bur, Quelquefois elle succombe blessée par les traits qu'elle s'est amusée froidement à lancer. Il arrive que, lorsque sa l>eauté s'évanouit, dépouillée du prestige dont elle abusait, elle s'abandonne à des rêves d'amour : alors seulement elle semble sincère, passionnée, ardente; mais il est trop lard. En proie aux agitations violentes du dépit, elle expie cruellement ses égarements passés par des égarements nouveaux. Mais tout cela, est-ce de l'amour? non. Ce qui domine, c'est encore la coquetterie, la triste vanité. Qu'on y prenne garde ; la mélancolie amoureuse et Térotomanie ne sont souvent que les formes oppressives et expansives du désir immodéré de plaire, qu'on aurait tort de confondre avec l'amour (1).

(1) On sait que la reine Victoria est devenue pour quelques Anglais des classes inl'Orieuies l'objet d'une passion insensée. Monseigneur le duc d'Orléans a été récemment réclamé à titre de fiancé par une jtauvre

2^l8 DE LA SUREXCITATION NERVEUSE

Le désir de plaire et l'amour ainsi associés trouvent dans les fictions de la poésie, dans le drame et dans le roman, un aliment inépuisable. Les héros et les héroïnes du roman et du drame, personnages sur lesquels le poëte appelle et concentre tout l'intérêt, sont doués de toutes les qualités qui font aimer un homme ou une femme. Or, ces prétendues qualités sont quelquefois des vices ; derrière ce brillant et trompeur cortège, se cachent des sentiments honteux auxquels le poëte donne une expression gracieuse et aimable. Habilement costumés, les héros et les héroïnes triomphent, l'amour leur sourit, la foule les admire et les fête ; on se sent entraîné vers eux par une secrète et puissante sympathie. Le lecteur et le spectateur subissent le joug de l'écrivain, et, sans s'en douter, ils se trouvent jetés sur la pente ghssante des plus redoutables passions. Ainsi, avec Werther, René, Obermann, Childe-Harold, et leurs pâles imitateurs, ils rêvent les émotions du suicide devenues inséparables de celles de l'amour (1), Ainsi, avec les Brigands de Schiller, ils recherchent dans les expéditions aventureuses qui conduisent à l'échafaud, les triomphes de l'amour

fille de province qui ne l'avait jamais vu. Ces faits ne sont pas rares dans l'histoire de la folie amoureuse. La vanité et la coquetterie y ont une grande part. En général, les fous de cette catégorie sont convaincus qu'ils sont adorés et que de puissants ennemis s'opposent à l'union désirée.

(1) Voyez le rapprochement heureux fait par M. Falret entre les vagues et mélancoliques émotions de René, exprimées par M. de Chateaubriand, et les agitations qui précèdent le suicide. (De Vhypochondrieet du suicide, p. M et suiv.)

DANS SLS RAI>1»0UTS AVEC LES IDÉKS liT LKS SENTIMIIWTS. 2Û9

et du Jésir de plaire. Le désir de plaire, sous l'empire de certaines tendances littéraires, a revêtu, non-seulement les lormes les plus coupables, mais encore les formes les plus grotesques. Il lui est arrivé d'abandonner celle du crime pour prendre celle de laplithisie. La pbtbisie a fourni pendant quelques années une expression sentimentale chérie des romanciers et des poètes. Un amant pour être heureux, un héros de roman pour être intéressant, devaient être poitrinaires. Un jeune homme et une jeune personne dont la santé n'était point désespérée, considérés comme de grossiers portefaix, étaient repoussés des sphères du sentiment et de la poésie. Ces deux formes sentimentales de la poésie Intime, le suicide et la plithisie, ont mis à la mode dans le monde ces hommes au visage pale, aux joues creuses, à l'aspect sombre, au cœur de marbre, ces hommes et ces femmes grimaçant le farouche désespoir ou les sublimes alanguissements, prenant un costume en harmonie avec ces représentations théâtrales, imitation fidèle de celles que nous ont prodiguées nos littérateurs dont le règne est heureusement fini (1 ).

(1) A côté des héros du roman et du drame, à côté de leurs extravagants imitateurs, se présente la triste et terrible réalité. N'est-il pas déplorable de voir, dans les feuilles publiques, tous les détails les plus minutieux de la passion s'exprimanl par le suicide ! Ces récits propagent à des distances éloignées, en les exagérant, toutes les conséquences réunies de l'exemple et de la fiction romanesque. La presse quotidienne, par l'avidité déplorable avec laquelle elle recueille toutes les scènes d'horreur, semble vouloir stimuler, parie récit d'épouvantables réalités le zèle de ces dramaturges qui, pour émouvoir les spectateurs, à défaut de talent, multiplient les égorgements, les empoisonnements, les cadavres, les orgies de l'inceste et de l'adultère.

A une autre époque, l'amour et le désir de plaire trouvaient dans les romans de chevalerie, dans les cliants des troubadours, dans les légendes merveilleuses, de plus nobles et de plus dignes expressions. Le sourire de la beauté était la récompense décernée publiquement à la valeur généreuse. Pour plaire à sa dame, pour être armé chevalier par la plus belle des femmes, il fallait avoir vaillamment combattu pour son Dieu, pour sa foi, pour le pauvre et pour l'opprimé ; il fallait avoir vaincu un musulman, délivré un prisonnier, arraché une victime à son persécuteur, etc. Époque singulière où l'ambition, la coquetterie, l'amour et la foi catholique se confondaient dans une même vie d'aventures guerrières et galantes, patriotiques et religieuses ! époque suivie bientôt d'extravagances sans nombre, lorsque, les prodiges de l'imagination chevaleresque n'existant plus que dans les souvenirs, les combats sérieux se changèrent en frivoles parodies, les vaillants preux des croisades en ridicules personnages, et les chants des poètes en flatteries pitoyables. Alors Michel Cervantes, dans son immortel chefd'œuvre, porta le dernier coup aux romans et aux folies d'une chevalerie posthume. Grâce à son admirable satire, le chevalier a perdu son prestige avec sou masque ; il a revêtu, aux yeux du sens commun, la physionomie d'un Don Quichotte de la Manche, noble halluciné, squelette bardé de fer, pourfendant, par amour pour sa dame, d'innocents moutons et d'inoffensifs mouhns à vent.

§ IV. De l'amour excessif de la vie; de la mollesse et de la pusillanimité.

Sous ce titre, nous comprenons cette sollicitude minutieuse et exagérée, ces précautions méticuleuses qui ont pour objet la conservation de la santé et qui ne servent qu'à la rendre plus fragile. A ce désir immodéi'é d'une santé idéale correspondent, avec la crainte de la maladie et la terreur de la mort, les hallucinations diverses qui caractérisent l'hypochondrie.

Cette forme de la préoccupation de soi-même se montre très-fréquemment, surtout dans les classes aisées et opulentes, où régnent l'oisiveté et la mollesse. Ouel est l'homme, d'ailleurs, qui, s'écoutant sentir dans les diverses î)arlie3 de son organisme, qui, occupé sans cesse et âvec anxiété h constater un mal qu'il redoute, ne finit par découvrir une soulTrance réelle ! Sous l'influence d'une semblable inquiétude, il ne tarde pas à produire \m trouble analogue ;\ celui qu'il craignait et à en accroître l'intensité si df'-jà il (ïxistait. Toute erreur tréducation, toute direction des idées et des sentiments qui tendimt h faire prédominer les sollicitudes de ce geni-e, peuvent engendrer à la fois la pusillanimité et la lypémanie hypochondriaque.

f.a lecture des ouvrages de médecine permise aux jeunes gens, à ceux surtout dont la santé délicate s'allie h une tristesse habituelle, aux femmes, aux oisifs, aux personnes qui vivent dans la solitude, dans les travaux de cabinet, etc., est suivie d'elfels souvent déplorables. L'imagination effrayée transforme aisé-

ment le souvenir de toutes les maladies connues en symptômes plus ou moins menaçants. C'est ce qui arrive à quelques élèves en médecine, au début de leurs études.

Les erreurs pathologiques généralement répandues par les médecins eux-mêmes exercent sur la production de l'hypochondrie une influence dont il faut tenir compte. Chaque époque enfante ses théories médicales, et avec ses théories ses médicaments de prédilection. De nos jours, l'irritation, la gastrite, la gastro-entérite, ont envahi à la fois l'esprit d'un grand nombre de médecins et l'imagination d'un grand nombre de personnes oisives et inquiètes. Aussi l'on voit tous les jours des malheureux que les règles d'une sage et prévoyante hygiène auraient infailliblement ramenés à la santé, et qui ont été condamnés, sur la foi d'un préjugé dominant, à la diète, aux boissons émollientes, à l'inaction, aux saignées générales ou locales, etc. Ils ontrecueilh, au terme d'un long et déplorable traitement, une faiblesse irréparable, féconde en désordres nerveux trop souvent regardés comme des irradiations sympathiques d'une inflammation primitive. On n'a pas encore oublié le règne des obstructions des viscères, ni celui des désobstruants qui devaient les guérir ; on n'a pas oublié davantage le règne des humeurs acres et peccanles, ni celui des énergiques purgatifs dont elles imposaient l'emploi routinier. L'énumération de ces erreurs serait trop longue. Les personnes que prcoccui)e la conservation d'une inaltérable santé, émues par ces arrêts de la science, se hâtent de recourir à

HANS SES RAPPORTS AVEC LES IDÉI-S MT LKS SKNTIMENTS. 253

l'emploi des iiioyoïis les plus divers, moyens toujours inutiles et souvent lunestes. Sous l'empire des doctrines qui se succèdent, elles demandent la réalisalion de leurs rêves aux sangsues et à l'eau de liomme, au calomel et à l'aloès, à la rhubarbe et au sené, selon les temps. C'est ainsi (pie l'hypochondric, favorisée dans sa production par les erreurs patliologiques, est aggravée dans son intensité par l'abus des moyens hygiéniques et thérapeutiques.

La société des hypochondriaques a été signalée comme une des causes de cette maladie. Nous croyons que cette société a trop peu de charmes, et qu'elle est une source d'ennuis trop profonds, pour qu'on la recherche jamais avec une dangereuse prédilection. Toutefois, la répugnance étant vaincue par le devoir, par l'affection ou par l'habitude, l'exemple peut devenir funeste (I).

Il est de terribles épidémies qui fondent sur une contrée et qui moissonnent les populations. Il arrive alors que le culte intervient avec les solennités de ses

(1) Il y a danger, dit M. Dubois, pour des esprits prédisposés à vivre toujours près .i'cux. Les pensées se mettent naturellement en harmonie on compatit à leurs maux réels ou supposés; on en cherche avec eux les causes ; on s'inquiète de leur violence, de leur durée, de leurs suites; on peut aller plus loin, on peut aussi faire un retour sur soimême. Ajoutons que les hypochondriaques ont cela de particulier qu'ils cherchent snns cesse à établir des comparaisons entre des sensations et les leurs, non pour y trouver des motifs do sécurité, mais comme pour faire naître en vous des craintes et ,Ies sujets d'inquiétude. C'est une sorte de contagion morale, une propagation amenée par une série d'idées et de r.ne.xions particulières. Cette propagation est d'autant plus active qu elle va droit à la source, au principe de l'I.ypochondrie. {Histoire philosophique de Vhypochondrie cl de l'hyUérie, p. 138 )

cérémonies pour apaiser la colère divine. L'imaginalion, déjà frappée par le spectacle et par le récit des scènes de mort et de désolation, trouve dans cette intervention inopportune un ensemble d'expressions sentimentales qui augmentent la terreur, qui redoublent l'effroi. Le glas des cloches, les chants funèbres, les prières publiques, les appels à la pénitence, les prédications, les marches processionnelles, toutes ces expressions de l'art religieux destinées à faire oublier les choses de ce monde, n'ont souvent pour résultat que d'appeler l'attention des hdèles sur les symptômes précurseurs de la maladie régnante. Chacun s'écoute sentir, s'émeut au moindre signal, et la contagion de la peur, connue dans d'autres cas la peur de la contagion, accélère, détermine l'invasion tant redoutée. On a pensé à réveiller les préoccupations salutaires de la vie future, et l'on ne fait qu'ajouter aux préoccupations de la vie présente ; on a présenté le tableau de la mort éternelle, et l'on est surtout frappé de la mort qu'amène l'épidémie. De là l'hypochondrie qui complique les justes alarmes des populations, et qui empêche les déterminations d'une sage et calme prévoyance.

Les enfants, auxquels les parents prodiguent les soins d'une tendresse exagérée, qui sont élevés dans la mollesse, dans la crainte des maladies, dans l'excessive préoccupation de leur sanlé, sont enehns à redouter tous les maux dont ils entendent parler ; ils deviennent souvent pusillanimes et quelquefois hypochondriaques.

SECTION III

DE l'influence EXERCÉE PAR l'ENSEIGNEMENT d'uN BUT d'activité MYSTIQUE SUR LA PRODUCTION DE LA SUREXCITATION NERVEUSE.

Le boiilieiir, ce rêve qu'il cherche à réaliser dans les satislactions temporelles, sous l'influence des enseignements matérialistes, l'homme désabusé le poursuit dans les satisfactions éternelles, sous l'influence des enseignements mystiques.

Le mysticisme doit être nettement défini. Il importe de ne i)as le confondre avec les croyances et les pratiques de l'orthodoxie religieuse, comme le font trèssouvent d'ignorants sceptiques pour lesquels , nonseulement 'toute croyance, mais encore toute formule métaphysique qu'il ne leur est pas permis de comprendre, sont enveloppées dans une réprobation commune sous le nom de mysticisme. Nous avons môme soin, afin d'éviter toute confusion, de ne pas comprendre sous cette dénomination les doctrines fantastiques et bizarres, les explications symboliques et /iyi(. riques, les interprétations alambiquées des théogonies païennes ou de nos Saintes Écritures, qui sont répan- •lues par des penseurs orgueilleux, par de prétendus prophètes, par des visionnaires et des illuminés tels que Swedenborg, Jacques Bœhm, Georges Fox, Saint- Martin, etc. En un mot, nous ne confondrons point le mysticisme avec la mtjstiquerie (Trévoux) (i).

(1) La mystiquerie, fruit ile l'orgueil comme la plupart des concep-

250 DF. LA SURF.XCITATION NERVEUSE

Le mysticisme se présente sous deux aspects principaux qu'il convient de distinguer; mais auparavant il faut en signaler le caractère commun. Ce caractère commun est un immense désir de bonheur, accompagné d'un profond mépris pour les choses créées. Les joies du monde, dit le mystique, sont sujettes à l'instabilité , et la douleur en est inséparable ; recherchez plutôt les joies d'une éternelle béatitude, les biens impérissables. Le corps est exposé à la souffrance, le monde est une source de douloureuses déceptions, de trompeuses illusions; méprisez le corps et le monde, pour vous attacher à Dieu seul qui est le bien suprême, inaltérable, indestructible. Telle est la forme la plus générale, empreinte d'un profond égoïsme, qui caractérise les enseignements mystiques. Posséder Dieu, s'identifier à Dieu, rentrer dans le sein de Dieu, telles sont les formules consacrées par ces enseignements à exprimer la fin de l'homme, le but de l'activité humaine !

Le mystique recherche la délivrance de l'âme par des œuvres de dévotion qui, loin d'être commandées par la religion orthodoxe et positive, sont en contradiction avec les devoirs qu'elle prescrit. Telle est l'erreur commune aux deux aspects du mysticisme. Mais

lions délirantes, est moins contagieuse que le mysticisme. Celui-ci est accessible au vulgaire parce qu'il s'adresse aux préoccupations de l'égoïsme cherchant le bonheur partout où il espère le trouver. Celle-là est accessible à quelques rares esprits, parce qu'elle s'adresse à l'orgueil intellectuel dégagé de la plupart des préoccupations affectives qui, en général, troublent la vie des hommes-

ces œuvres de dévotion qui sont pour l'un des pratiques méritoires ou expiatoires, sont pour l'autre de simples exercices propres à favoriser la contemplation. En d'autres termes, la délivrance de l'âme est pour l'ascète pénitent, le prix de ses prières et de ses mortilications intéressées; tandis que, pour l'ascète contemplatif, cette délivrance n'est point le fruit des œuvres, mais plutôt le résultat des aspirations surhumaines auxquelles certains exercices élèvent son esprit. Le premier de ces deux systèmes consiste à renoncer au monde, à en braver toutes les séductions, à s'imposer toutes les souffrances de la vie ascétique pour purifier TAme de la souillure du péché et pour mériter les récompenses divines ; le second consiste à renoncer au monde, à en braver toutes les séductions, à s'imposer toutes les souffrances de la vie ascétique, pour amoindrir les obstacles qui, du sein des choses créées, s'opposent à la conquête de l'ineffable ravissement et de la b('atitude contemplative. Là, le désir du bonheur éternel prend la forme de la pénitence et des douloureuses préoccupations; ici, il prend la forme de l'extase et de l'inaltérable sécurité. Là, pèsent les émotions oppressives, la terreur et l'effroi ; ici, rayonnent les émotions expansives, la joie et l'espérance.

Quoique les deux formes de l'égoïsme mystique que nous venons de mentionner présentent dans leurs origines et dans leurs développements des différences ■ assez grandes, nous les confondrons dans une appréciation commune, en ayant plutôt égard à la diversité des résultats pathologiques qu'à celle des sources reli-

CERISE

gieuses d'où elles émanenl. Nous avons une tâche à remplir dans laquelle nous n'ambitionnons pas Thonneur de nous montrer très-habile théologien. Nous donnerons donc le nom de mysticisme à toutes les doctrines qui réclament soit des pratiques méritoires et expiatoires, soit des exercices contemplatifs dans le but d'opérer l'union de l'àme à Dieu (l). Nous verrons bientôt que cette union mystique n'est autre chose que la déification de l'âme humaine s' opérant même sur la terre.

Les moyens à l'aide desquels le mysticisme propage ses enseignements et subjugue les imaginations, consistent : 1" dans les idées du bonheur suprême répandues par les auteurs mystiques ; 2° dans les exercices de contemplation et dans les pratiques d'expiation recommandés comme conduisant au bonheur suprême-, 3" dans T intervention des croyances et des pratiques

( I) « Il y a une théologie mystique qui est une connaissance infuse de Dieu et des choses divines, qui cment l'âme humaine d'une manière douce, dévole et affective, et qui Vunil intimemeni à Dieu, éclairant l'esprit et échauffant la volonté d'une manière affective et extraordinaire. » {Dictionnaire de Trévoux, art. Mystique.)

« Theologia mystica, dit le Père Cordier, est sapienlia experimcntalis, Dei affecliva, divinitus infusa, quœ mentem ab omni inordinalione puram, per actus supernaturales fidei, spei et charitatis cuni Dco oplimi conjungit... Sapidissima conleinplalio, quœ snavissimo (cujus quidem in hac vita capaces sumus) sapore spivdali meiHem imbiiil,muUo deleclabdius eam afficit quam ab ullo spiritalium dcUciarum inexperto concipi, aut credi possU, etc. » (B. Corderii, societatis Jesu theologi, Icologe ad mysticam Iheologiam, V. Opéra S. Dyonisii Areopag., t. I.)

Nous voudrions pouvoir entrer dans quelques détails sur l'histoire du mysticisme, en montrer les origines et les développements; mais nous devons épargner à nos lecteurs une digression qui pourrait ne pas être de leur goût. Nous serions dans la nécessité de leur exposer les destinées

superstitieuses; à' dans les expressions sentimentales du culte et des œuvres d'art, dans les exemples, dans les promesses et les menaces concernant la vie future, etc.

§ Des idées du bonheur suprême répandues par les docteurs du panthéisme mystique.

^ Le mysticisme chez les païens va nous occuper <l'abord ; nous parlerons ensuite du mysticisme chez les chrétiens. Il importe de montrer cette conformité de doctrines et de langage, qui caractérise les enseignements hétérodoxes du panthéisme mystique. Toujours et partout, mêmes exhortations, mêmes efforts, mêmes aberrations, mêmes raisonnements, mêmes préoccupations égoïstes, ayant pour effet de produire dans les esprits de' merveilleuses transhgurations appelées en théologie extase, union déifique, absorption

du panthéisme surgissant au sein des sociétés anciennes, s'insurgeant au nom des castes révoltées contre la doctrine de la chute, et propageant au lom chez les païens, et plus tard chez les chrétiens, ses dôcinnes égoïstes et orgueilleuses. Or, tout cela nous éloignerait de notre

Toutefois, disons un mot à cet égard : La doctrine de la chulc dos cheux ou des anges ayant donné lieu à la doctrine de l'expiation par es œuvres, parce que les hommes représentaient ces mêmes dieux de<,hus et appelés par le Créateur à la réhabilitation, le panthéisme -yst.que eut pour objet de permettre aux castes inférieures cond mnTe a des travaux pénibles, le salut et la délivrance finale de l'àme a, parcour.r l'échelle des transmigrations, par la seule coniemplat o^ a scence de l'unification, par la foi à l'identité de l'âme t de 'C Suprême Cette msurrection de l'orgueil contre la doctrine des œ ' remonte a plus.curs siècles avant l'ère du Rédempteur qui devait me nn ux eux systèmes opposés, en s'oftVant en holocauste pour l'exltn de tous les hommes sans distinction de caste ni de nation

suprême, etc.; et en pathologie, catalepsie, hallucination, monomanie orgueilleuse, etc. Il nons sufiira de recourir à quelques citations des principaux docteurs du mysticisme ; elles serviront parfaitement, non-seulement à montrer les moyens à l'aide desquels l'éducation sociale et privée intervient, à certaines époques et dans certains pays, dans la production de l'exaltation religieuse, mais encore à faire voir cette exaltation elle-même s'exprimant dans des écrits didactiques avec toute l'exubérance d'une imagination en délire. Nous n'aurons que l'embarras du choix.

Que dit, en effet, le fondateur vénéré du panthéisme mystique enseigné sous le nom de Védanta (1)? « Le » sage qui a reconnu que Dieu réside dans toutes les » créatures, oublie toute idée de dualité ; il est con- » vaincu qu'il ?iy a qu'une seule existence véritable ,) qui est Dieu ; alors il dirige ses sens vers Dieu seul, » l'origine de la connaissance de soi-même ; il con- » centre sur lui tout son amour, détachant son esprit )) de tous les objets mondains, par une application » continuelle de l'âme sur Dieu ; une personne ainsi » dévouée à Dieu est estimée la plus parfaite parmi les

» adorateurs de la Divinité Quand le sage aperçoit

» l'Être tout-puissant, quand il aperçoit la cause éter- » nelle, alors, abandonnant la croyance des bonnes et » mauvaises œuvres, il devient parfait, il obtient Vab- » sorption entière.

(Ij Doctrine Ihéologique enseignée dans les Oupariishadas, par Vyasa, le collecteur et le commentateur antagoniste des anciens Vedas.

DANS SES RAPPORTS AVEC LES IDÉES ET LES SENTIMENTS. 5!6l

» li n'y a pas d'autre moyen, dit un autre disciple de » l'antique doctrine du Védanta, d'obtenir la délivrance » finale que la connaissance (1). Sans la connaissance, » la béatitude ne peut être obtenue. Celui qui corn prend » r invisible esse)ice, ayant rejeté f idée de forme et de » distinction, existe dans lÈtre suprême vivant et » heureux. Absorbé dans ce grand esprit, il n'observe » pas la distinction de percevants, de perception, d'ob- » jets perçus; il contemple une existence infinie, beu- » reuse, qui est rendue manifeste par sa propre nature. » L'àme étant éclairée par la méditation attentive et » brûlant du feu de la connaissance, est délivrée de » toutes ses impuretés et brille de sa propre splendeur, » comme l'or qui est purifié par le feu. Quand le soleil » de la connaissance spirituelle s'élève dans le cœur, » il chasse les ténèbres, il pénètre tout, il embrasse » tout, il illumine tout. Celui qui a f;xit le pèlerinage » de son propre esprit, un pèlerinage dans lequel il n'y » a rien concernant la place et le temps, qui est par- » tout, dans lequel ni le chaud ni le froid no sont » éprouvés, qui accorde une félicité perpétuelle et une » délivrance de toute peine; celui-là est sans action, » il connaît toute chose, et il obtient la béatitude éter- » nelle (2). »

Telle est la théorie du bonheur suprême qui, dans l'immense littérature du panthéisme hindou, est ensei-

(1) Chez les chrétiens, les docteurs du mysticisme font prédominer l'élément affectif sur l'élément intellectuel, c'est-à-dire l'amour sur lu connaissance, ainsi qu'on pourra s'en apercevoir.

(2) Aima Bodha, ou la Connaissance de l'âme, par Sakara Atcharya

gnée de mille manières, avec une variété et une richesse d'expressions qui étonnent et qui subjuguent l'imagination (1). Malgré son origine païenne, cette théorie s'est introduite dans le christianisme, d'abord timide, se gUssant à l'ombre des premières hérésies, puis hardie et protégée en quelque sorte par les envahissements du matérialisme. Pour opposer une barrière puissante à ces redoutables envahissements qui menaçaient la société, l'orthodoxie l'a accueillie avec une prédilection qui dure encore. Contentons-nous d'une seule citation empruntée à un traité de théologie mystique écrit en latin par le Père Cordier, et placé en tête des œuvres de saint Denis l'Aréopagite. Nous prions nos lecteurs de rapprocher la citation suivante, empruntée à un ouvrage de théologie chrétienne, de celles que nous venons d'emprunter à des ouvrages de théologie païenne.

« L'intelligence naturelle, dit le Père Cordier,

» étant éblouie par tant de splendeur, Vâme ne voit

(1) Le Bagavatgila tout entier est consacré à disserter sur l'excellence de cette doctrine et à recommander les exercices les plus propres à obtenir le bonheur suprême. Il s'attache surtout à montrer, dans rintérêt de toutes les castes, que les œuvres ne sont pas mauvaises, qu'elles sont même bonnes, si elles ont lieu sans égard aux mérites qui y sont attachés dans la religion positive ou vulgaire. Le code de Manou fait un pompeux éloge de la doctrine de runion suprême, mais il se garde bien de la recommander à tous les hommes, car une société ne saurait se conserver avec un pareil système logiquement appliqué. Il y eut transaction entre les deux doctrines, transaction qui dure encore au sein du brahmanisme comme au sein du christianisme. Une série de poëraes vénérés, appelés Pouranas, ont reproduit la doctrine de l'union suprême sous mille formes mythologiques. Cette doctrine a été reproduite à Alexandrie par Philon, par les Gnostiques, etc.

DANS Si:S RAPPORTS AVEC LES IDÉES ET LES SEUtTIMENTS. 268

» point ce qui est dans le temps ; s" élevant aa-dessns ;) lit' l'espace et dn temps, elle acquiert un paivfiiiii de )) l'étcniilé. Dégagée de rintUience des images, de la » distinction et de la. considération des choses, elle » sent que Dieu surpasse inliuinient toutes les images » corporelles, spirituelles et divines.... Klle ignore ce- » pendant ce que c'est que ce Dieu qu'elle veut; mais » lorsque par l'amour elle s'élance au delà de l'intelli- » gence, au delà de toute pensée, lorsqu'elle s'élève » au-dessus d'elle-même, alors elle s'absorbe dans la D Dirinité ( a se delluens in Deum proUuit), et Dieu » devient la paix et la jouissance suprême. Dans cette )j heureuse exaltalion, l'àme s'écrie avecle psalmiste : » Que je repose en paix et ({ue je dorme dans le Sei- » gneur! Ainsi délacliée d'elle-même, l'âme vivante, en » quelque sorte anéantie, se répand dans l'abîme d'un » éternel amuur. Là, planant au-dessus de la science » et de la sensibilité, elle ne sait, elle ne sent que » rinolfalile amour qu'elle goûte. Elle se perd dans » rimmense solitude et dans les profondes ténèhresde » la Divinité (in vastissima caligine Divinitatis) ; mais » se perdre ainsi, c'est plutôt se trouver. Là, dépouil- » lant tout ce (|ui est humain, et revétissanttout ce qui » est divin, elle se transforme, elle se chanye en Dieu » comme le fer placé dans le feu prend la forme du )) feu et se chcmge en feu. L'essence ainsi déifiée per- » siste néanmoins comme le fer qui, quoique tout en » feu, ne cesse pas d'être le fer. Ainsi l'àme qui était » froide devient ardente, qui était obscure brille, qui » était dure devient molle. Elle se l'ait déicolore parce

» que son essence est pénétrée de l'essence divine. Tout » entière transformée par la création de l'amour divin, » toute liquéfiée, elle s'épanche dans la Divinité, et lui » étant unie immédiatement, elle ne fait avec elle qu'un » seul et même esprit, comme l'or et le cuivre, fondus » ensemble, ne font qu'une seule et môme masse. Au » reste, toules les âmes qui éprouvent ce bonheur ne » parviennent pas au même degré d'exaltation et de » ravissement ( l). Elles pénètrent dans le sein de Dieu » avec d'autant plus de profondeur et d'élévation, » qu'elles se fixent sur lui avec plus d'ardeur et d'a- » mour (2). »

C'est ainsi que la déification de l'âme humaine se trouve enseignée par les docteurs de la théologie mystique, que Dieu, disent-ils, a donnée à l'homme pour être le principe de cette déification (3). C'est ainsi que se trouvent énoncés, sous forme didactique, les principes de cette doctrine ascétique qui, sous la plume de saint François de Sales, a créé « les extases ou les ravissements, les insensibilités , les unions déi/iques, les élévations, les transformations et autres telles perfoclions qui promettent d'élever l'âme jusqu'à la con-

(1) Les théologiens mystiques de l'Inde admettent quatre degrés d'union avec Dieu : la présence, la proximité, la ressemblance et enfin l'identité.

(2) Balthasaris Corderii, societatis Jesu theologi, Icologe ad myxticam Iheologiam. Opéra saucti Dyonisii Areopagitae, t. I.

(3) (( ... Diximus itaque, cum sancto Dyonisio, Dei principalem beatiludinen), naturam Divinitatis, prineipium dcipcalinnis ex quo deifir.andi deificantur, mysticam theologiani in salutem et deificationeui honiinum... »

lemplation purement intellectuelle, à l'application essentielle de l'esprit et vie superéniiuente (1). » C'est ainsi enfin que nous voyons tle pieux et saints personnages, vénérés par n^glise comme des docteurs de la foi, s'abandonner, sous l'empire de ces amoureuses extravagances dont pai-le Bossuet, à de dangereuses et délirantes conceptions.

$ n. Des exercices de contemplation et des pratiques d'expiation recommandés comme les plus propres à procurer le bonheur suprême.

Nous avons distingué les deux aspects sous lesquels le mysticisme se présente dans l'enseignement religieux. Les caractères différentiels que nous avons indiqués vont se montrer avec évidence dans les exercices et dans les pratiques propres à l'un et à l'autre.

La préoiTupation de l'expiation et des mérites attachés aux œuvres, domine chez l'ascétique pénitent; les douces émotions d'une mysticité sans nuages dominent chez l'ascétique contemplatif. L'un est sur la pente qui conduit à la forme oppressive et mélancolique de la folie, l'autre est dans la voie qui mène plus particulièrement à la folie heureuse et expansive. Les pratiques de dévotion sont accompagnées, chez le premier, de sombres et continuelles terreurs ; les exercices de piété sont accompagnés, chez le second, d'un enthousiasme inexprimable.

Des exercices de contemplation et des pratiques

'IJ Introduction à la vie dcvule.

(V expiation chez les prûem. Nous lisons dans les Oupanichadas (l) : « Il faut retenir l'haleine, lier sa » pensée à un objet particulier, raisonner en soi, selon » les Védas, penser que l'âme est une avec Dieu. » Retenir l'haleine, c'est l'attirer, ou la garder ou l'ex- » pirer. Quand on l'attire, il faut s'en gonfler pleine- » ment ; quand on la garde, il faut rester sans mou- » vement et dire autant de fois le nom de Dieu AUM ; » quand on l'expire, il faut penser que le vent est sorti » de l'éther et va s'y absorber (2). Dans cet exercice il » faut se rendre aveugle, sourd et immobile comme un )) morceau de bois... ^Voici le procédé indiqué: Avec » un doigt on ferme une aile du nez, par l'autre on » attire l'air, puis on la ferme avec un doigt, en pen- » sant que le Créateur est dans tous les animaux, dans » la fourmi comme dans l'éléphant. D'abord on dit douze » fois AUM ; pendant chaque inspiration, on doit dire » quatre-vingts fois AUM, puis autant de fois qu'il est )) possible, se représentant le Créateur comme un être » parfait, et pensant qu'on peut le voir par le moyen » de sa lumière. Faites cela pendant trois mois, sans » crainle, sans paresse, mangeant et dormant peu. Au

(1) Livres complémentaires des Védas, allribués à Vyasa, le collecteur de ces livres sacrés et le fondateur du Védanta. Voyez dans l'extrait de la traduction d'Anqiielil donné par Lanjuinais, lo chapitre inlilulc : Méthode pratique d'unificalion {Journal asiatique, vol. II, p. 213 et suiv.).

(2) Dans le panthéisme hindou, l'air subtil ou l'éther (akasa), partout répandu, est souvent considéré comme le véhicule de l'essence suprême ; il est remblème de l'Être unique et universel. Voilà pourquoi l'air doit cire retenu ; voilà pourquoi il faut penser, quand il est expiré^ qu'il rentre dans l'essence éthérée.

)) quatrième mois, les bons anges vous apparaîtront ; » au cinquième vous aurez acquis les qualités des anges ; » au sixième vous serez devant Dieu. »

« Avec le talon bouchez l'anus, est-il dit encore dans » un Oupanichad, puis tirez le vent de bas en haut, par » le côté droit ; laites-le tourner trois fois autour de la » seconde région, ensuite au nombril qui est la troi- » sième, puis à la quatrième, qui est au milieu du » cœur, puis h la cinquième, qui est à la gorge, puis à » la sixième, qui est dans l'intérieur du nez. Là retenez » le vent, il est devenu celui de Tàme universelle ; alors » pensez au grand AUM qui est le nom du Créateur, la » vie universelle, pure et indivisible, qui remplit tout, » qui est le Créateur. »

Dans le Bagavatgita (1), il est prescrit « de se tenir » dans la solitude, dans une contrée pure, sur un siège » qui ne soit ni trop haut ni trop bas, qui soit couvert » de vêtements ou d'une peau de gazelle ou d'un peu » d'herbe sacrée, de dompter ainsi ses sens, ses pen- » sées et ses actions, en se purifiant soi-même ; de se )) tenir le corps, la tète, la nuque immobiles ; de » regarder fixement le bout du nez sans détourner les » yeux (2), de rester calme, libre de crainte, chaste, » de ne songer qu'à Dieu ; c'est ainsi que h i/ogui » arrivera à cette tranquillité voisine de l'absorp- » tion. ))

(1) Liv. 6, II et 16, Traduclion latine de Schlegel.

(2) Il existe dans d'antres livres sacrés des Hindous des passages où il est recommandé de tenir les regards constamment fixés sur le nombril. Cette recommandation, renouvelée dans l'Église grecque, au xi« siècle, a donné naissance à la secte des Palamiles.

Ces sortes d'exercices doivent nécessairement produire de déplorables résultats chez les malheureux qui s'y livrent. « Les efforts physiques, la tension d'esprit nécessaire à ces sortes d'exercices, dit un auteur (1), doivent produire dans les sens et dans l'intelligence une irritation et une exaltation dont il est difficile de ne pas se faire une idée, surtout si l'on sait avec quelle persévérance les Hindous savent se soumettre aux plus cruelles pratiques de dévotion. » Voici, au reste, deux observations rapportées par un missionnaire (2). Il s'agit de deux Hindous qui lui racontèrent euxmêmes le danger qu'ils avaient couru en se soumettant à ces pratiques dont l'origine remonte à une haute antiquité.

« Je fus, dit l'un d'eux, quatre mois novice sous un sannyasi (anachorète). Je passais une bonne partie de la nuit éveillé, mVappliquant à éloigner de mon esprit toute pensée quelconque. Je m'efforçais de retenir ma respiration aussi longtemps que possible. Un jour je crus voir en plein midi une lune fort claire qui me paraissait s'agiter. Une autre fois, je crus me trouver en plein jour au milieu de ténèbres épaisses. Mon directeur me félicita sur mes progrès, me prescrivit des pratiques plus pénibles ; enfin, fatigué de ces laborieuses contorsions, j'abandonnai le sannyasi et je repris mon premier état. »

(1) Botlinger, La vie ascétique, monasliquc el contemplative chez les Hindous, etc.

(2) L'abbé Dubois, Mœurs, cérémonies, etc., des peuples de l'Inde, vol. II, p. 271.

L'autre Hindou raconte que son gourou (directeur spirituel) l'obligeait chaque soir de regarder fixement le firmament, sans cligner des yeux et sans changer de posture, « ce (pii, dit-il, me causait des maux de tête. Je croyais voir des étincelles de feu, des globes enflammés et d'autres météores ; mon maître était devenu borgne par cet exercice. J'en essayai un autre qui consistait à tenir toutes les ouvertures du corps exactement closes, a(iu qu'aucun des cinq pranas (vents) qui y sont ne put trouver d'issue pour en sortir. A cet efl'et, il faut tenir les diuix pouces dans les oreilles, se fermer les lèvres avec le petit doigt et l'annulaire de chaque main, les yeux avec les deux index et appuyer le doigt du milieu sur chaque narine, et pour boucher les ouvertures inférieures (l'anus), croiser les jambes et s'asseoir perpendiculairement ou sur un des talons. Alors tenant une des narines fortement comprimées et laissant l'autre hbre, il faut respirer par celle-ci aussi longtemps que possible, et la fermant aussitôt, ouvrir l'autre et rendre l'air inspiré, en faisant des eflbrts prolongés de même. Il était d'une haute importance que l'inspiration ou l'expiration n'eussent jamais lieu par la même narine. Je continuais ce manège jusqu'à ce ({ue, [)rivé de sentiment, je tombasse en syncope. »

Voilà pour les exercices ascétiques, recommandés comme des moyens d'obtenir le souverain bonheur et l'union suprême. Voici maintenant les pratiques commandées comme des moyens d'expiation, comme des œuvres méritoires. Ouvrons pour cela le Code de

Manou, ce monument vénéré el. respectable à tant d'égards de l'ancienne religion positive.

(( Que l'anachorète... se roule sur la terre, ou qu'il » se tienne tout un jour sur le bout des pieds ; qu'il se » lève ou s'asseye alternativement et qu'il se baigne » trois fois par jour. Dans la saison chaude, qu'il sup- » porte l'ardeur de cinq feux ; pendant les pluies, qu'il » s'expose tout nu aux torrents d'eau que versent les » nuages ; dans la froide saison, qu'il porte un vêtement » humide, augmentant par degré ses austérités..., et » se livrant à des austérités de plus en plus rigoureuses, » qu'il dessèche son enveloppe mortelle..., qu'il se » dirige vers la région invisible du nord-est, el marche » d'un pas assuré jusqu'à la dissolution de son corps, » aspirant à l'union divine, ne vivant que d'eau et » d'air (1). »

Il est une pénitence qui consiste à se couvrir entièrement d'une bouse de vache, à la laisser sécher, et à se laisser brûler avec elle ; par ce moyen, tous les péchés sont consumés et l'àme du pénitent va droit au ciel.

Dans le Ramayâna il est parlé d'une pénitence qui consiste à se tenir dans une même position, sans rien manger, jusqu'à ce qu'on meure d'inanition. Se brûler vif est une pratique ancienne, en grande vénération chez les Hindous. On en trouve des exemples dans le Ramayâna et dans les drames traduits par Wilson. On sait qu'un homme de cette nation se brûla à Athènes,

(1) Code de Manou, liv. vi, 31.

DANS SES RAPPORTS AVEC TES IDfîES ET LES SENTIMENTS. 271

et qu'un autre se brûla à Pasavada, en présence de l'armée d'Alexandre, au grand étonnement des Grecs (1). Si de nos jours le suicide par le feu est moins usité, il n'est pas rare de voir des pénitents se noyer dans les fleuves sacres ou se faire enterrer vivants. Il arrive ordinairement, à la fête qui a lieu tous les ans près de Calahbaïrana, que huit ou dix personnes se précipitent volontairement du haut d'un rocher (2). Turner Moor (/i) et Duncan(5) racontent qu'un pénitent ayant fait vœu de tenir ses bras en l'air pendant vingt-quatre ans, avait fait de grands voyages dans cette position. Déjà il était allé jusqu'à Astrakan et à Moscou, mais il mourut avant le terme lixé à sa pénitence. Il est fait mention d'un pénitent de Bénarès qui couchait jour et uuit sur un ht recouvert de pointes de fer; dans les chaleurs de l'été il s'entourait de feux ; dans l'hiver il laissait tomber goutte à goutte de l'eau froide sur sa tête ((5).

L'énumération des exercices et des pratiques recommandés aux païens par les enseignements mysti(|ues nous entraînerait trop loin. Bornons-nous à rappeler qu'ils ont été introduits, non -seulement dans l'IIindoustan, mais encore dans les deux presqu'îles de

(1) Diod. de Sicile, liv. xvii. Arrien, Expédition d'Alexandre, liv. VII, cliap. I.

(2) Asialic researches, vol. VU, p. 256.

(3) Ambassade au Thibet, t. II, p. 24. {à) Moor, Hindou l'an Lheon^ p. IG2.

(5) Asialic researches, vol. V, p. 37,

(6) Asialic resoarches, loc. cit.

TjI de la surexcitation nerveuse

l'Inde, en Chine, au Japon, au Thibet, (I), en Perse (2),

en Egypte (3), en Palestine (/i), etc.

Des exercices de co)iteuiplation et des pratiques d' expiai ion chez les chrétiens. — Parmi les exercices de contemplation, la prière ascétique occupe une place importante. C'est dans l'oraison que l'àme est sollicitée de mille manières à produire les prestigieuses représentations d'une imagination égarée. On la distingue en oraison mentale et en oraison verbale. Cellelà est la plus agréable à Dieu. Pour s'y préparer, dit un saint évêque (5), il faut \ ° se mettre en présence de Dieu; 2" invoquer son assistance. Or, pour se mettre en présence de Dieu, quatre principaux moyens sont nécessaires. Ces moyens consistent à s'élever par degrés à cette « simple imagination nous représentant le Sauveur et son humanité sacrée, comme s'il était près de nous, etc. » L'âme ainsi préparée passe à l'invocation de l'assistance de Dieu dans laquelle il est bon de débuter par quelques paroles courtes et enflammées . La fabrication de lieu pourra servir efficacement à la méditation (6). Elle nous permet de nous représenter toutes les choses invisibles comme si elles étaient

(1) Chez les anachorètes bouddhistes.

(2) Chez les Soufis, mahomélans hétérodoxes.

(3) Chez les Thérapeutes de la Haute-Égypte et de l'Éthiopie. {Ix) Chez les Esséniens.

(5) Saint François de Sales, Inlroduclion à la vie dévote, 2^ partie. Voy. Fragments psychologiques sur la folie, par M. Leuret.

(6) Celte fabrication du lieu « n'est autre chose que de proposer à son imagination le corps du mystère que l'on veut méditer comme s'il se passait réellement et de fait en notre présence. »

DANS SES RAPPORTS AVEC l.ïs IDÉKS ET LES SENTIMENTS. 273

Visibles et sensibles. Ce n'est pas tout : « Il est bon, pendant l'oraison mentale, d'user de colloques et dé parler tantôt à Notre-Seigneur, tantôt aux anges, aux samts et à soi-même, à son cœur, aux pécheurs et même aux créatures insensibles, comme on voit que David fait dans ses psaumes... , - « Que s'il plaît à sa divine majesté ,1e nous parler et de s'entretenir avec nous par ses saintes inspirations et consolations in(éneures, ce nous sera un très-grand honneur et un plamr très.déHcieu.r ; mais s'il ne lui plait pas de nous taire celte grâce, nous ne devons pourtant pas sortir et lors infailliblement il agréera notre patience, et une autre fb,s il nous favorisera et s'entretiendra avec nous nous laisant voir l'améniié de la sainte oraison. > fié n est pas tout encore .• Il y a certains mots, aspirations et oraisons jaculatoires qui ont une force particulière pour contenter le cœur, comme sont les élancements semés s, drus dans les psaumes de David, les invocat'ons diverses au nom de .lésus et les traits d'amour qui sont inspirés au Cantique des Cantiques „ Il y a trois présences de Dieu, dit un autre pieux -va.n (1) ,1 y , ,,,,,, de contemplation e

'faire degrés d'oraison, dit un troisième (2> Le lout est couronné par VoncUon les vuions les

i::'""""' les lornUons, les

e,.«..;»„o./,etc.Les,roisdegrésdeconten,platioii sont la contemplation pure, la contemplation de Dieii

(2) LHtm .<pm(uollet mr /•„,»«„„

CERISE

27a SUREXCITATION NERVEUSE

dans les divines ténèbres, la conlemplalion suprême ou de Dieu dans Vimion suprême. Les quatre degrés d'oraison seront : 1° l'oraison du sommeil des puissances ou du sommeil spirituel ; 2" l'oraison de supension ou de ligature des puissances*; l'oraison d'extase, du ravissement ou de vol d'esprit; Zi" l'oraison de transformation et de déification. D'abord l'âme qui, « par une grâce particulière de Dieu, s'élevant au-dessus des images et des fantômes que l'imagination s'est formés des choses sensibles , et au-dessus des idées et des caprices que l'entendement s'est formés des choses spirituelles et de Dieu môme, considère Dieu par les idées spiritueUes acquises qui sont arrangées surnaturellemenl, ou qui sont infusées de nouveau. «Puis l'âme considère la Divinité comme environnée d'une lumière inaccessible et lumineuse qui, par son éclat, l'offusque et l'éblouit, et le couvre de ténèbres lumineuses. » Ensuite elle « considère ses considérations, voit ses vues, discerne son discernement, examine si sa tranquilUté est tranquille, si sa quiétude est quiète. » Cette tâche accomphe, « la quiétude et le repos de l'âme augmentent, les puissances de l'âme sont comme dans un doux et agréable assoupissement durant lequel l'âme s oubliant de toutes choses et de soi-même, se repose tranquillement en Dieu et opère d'une manière si simple et si tranquille qu'elle ne s'en aperçoit pas. » Arrivée à ce terme, l'âme « se perd elle-môme, ne

sachant ni où elle est ni ce qu'elle fait L'extase se

fait peu à peu; le ravissement avec violence, avec impétuosité, qui ravit et enlève l'âme ; et le vol avec

une si grande vitesse et facilité ((u'il semble que l'âme est prête de se séparer de son corps et de s'envoler. » Enfin la déification commence, et l'âme « semble moralement divinisée et transformée en Dieu; alors toutes les puissances de lame sont remplies de délices. » Il y a (( jubilation spirituelle, ivresse spirituelle, écoulement spirituel et liquéfaclion de l'âme, blessure ou plaie d'amour, recueil de ffhne ou éclair spirituel. » C'est dans ce moment suprême que les ballucinations intellectuelles et sensoriales viennent abîmer l'âme déiliée dans les plus vives, les plus inetl'ables voluptés. Le corps lui-même « goûte des saveurs très-douces », — « il est quelquefois pénétré de parfums et d'odeurs très-agréables » . Le délire orgueilleux est ainsi produit pour le plus grand bonlieur de l'égoïste mystique.

A ces sortes d'exercices de contemplation si vous ajoutez les pratiques d'expiation, les pénitences et les mortilicatious qui en augmentent merveilleusement la puissance, vous verrez le jeûne, les macérations, la solitude, la vie sédentaire, les lugubres cérémonies, les insomnies, les flagellations, les sombres préoccupations, etc., les terreurs superstitieuses associer à l'influence des enseignements mysti({ues celle de la mauvaise direction du régime et des exercices, celle d'un lent et stérile suicide.

Chez les protestants, cette dernière inlhience n'est pas à craindre, puisque, comme les anciens docteurs du panthéisme hindou, ils ont rejeté la doctrine du salut par les œuvres ; mais elle est remplacée par celle qu'exerce le principe de libre examen. « Les sectes

protestantes, dit l'abbé Grégoire, paraissent être celle? qui ont produit le plus de théosophes auxquels conviendrait une autre dénomination. Peut-être en trouverait-on la raison dans la maxime d'interpréter l'Ecriture d'après l'esprit privé. Une vaine présomption porte l'homme à se prévaloir de ses lumières et quelquefois à se»croire favorisé d'inspiration immédiate... Celte situation de l'âme conduit souvent à la théomanie. » 11 ne s'agit pas seulement, chez eux, des exercices spirituels ; mais il s'agit encore, chez quelques-uns, des exercices corporels les plus extravagants.

Il en est qui prenant à la lettre ces paroles de l'Écriture : « le royaume des deux veut être pris par violence, criez au ciel, levez les mains vers le ciel )> , élevèrent en Amérique, dans une des nombreuses sectes du méthodisme, des sous-sectes, appelées plus tard jerkers et barkers (secoueurs et aboyeurs) . « On voit des congrégations reUgieuses composées quelquefois de dix à douze mille personnes, de tout âge, de toute couleur, des deux sexes, qui sautent, chantent, dansent, crient, rient, pleurent, écument, se roulent, s'évanouissent par centaines ; dans une seule de ces assemblées, le nombre des maniaques tombés en pâmoison s'est élevé à huit cents (1). L'enthousiasme se communique par le rapprochement des individus. Les rolling exercises consistent à tourner rapidement comme les

(1) Les ministres pérorent. avec véiiémence. Les têtes se montent; les inspirés tombent à la renverse en criant : Glory, glory ! Les jumpers ou sauteurs du pays de Galles font la même chose en criant : Gononianl, gononiant !

derviclies, jusqu'à ce que, couverts de sueur, les ligurants tombent par terre, quelquefois dans l'eau et dans la boue (1). Alors on les conduit dans un lieu convenable, on prie et l'on chante autour d'eux. Ces personnes tombées en pâmoison perdent la parole. A ces explosions se distinguent les jerkers ou secoueurs. Ils commencent par des branlements de tète en avant et en arriére ou de gauche à droite, qui s'exécutent avec une inconcevable rapidité ; bientôt le mouvement se communique cà tous les muscles, et les secoueurs bondissent dans toutes les directions. Les grimaces sont telles que la figure est méconnaissable, surtout parmi les femmes qui n'offrent plus que l'aspect hideux d'un costume en désordre. Plusieurs fois on a remarqué que ces transports se communiquaient sympathiquement et prenaient le caractère d'une affection nerveuse. On cite un ministre presbytérien qui, en haranguant sa congrégation contre cette manie, en fut atteint subitement et devint lui-même jerker. Dans les tavernes ou a vu des joueurs, des buveurs, jeter tout à coup les cartes, les verres, les bouteilles, et se livrer aux folies qu'on vient de décrire, et qui ne sont pas encore le dernier terme de dégradation auquel sont descendus des êtres à figure humaine ; car la prime est sans doute aux harkers ou aboijeurs, qui marchent à quatre pattes comme les chiens, grincent des dents, grognent, hurlent et aboient (2). » Lambert et Talbot, qui ont vii ces scènes étranges et qui les ont décrites dans les re-

(1) Les réunions ont lieu la nuit dans un bois.

(2) BMre des sectes religieuses, par l'abbé Grégoire, t. IV, 2« édit.

278 DE LA SUREXrTTATION NERVEUSE

lations de leurs voyages, ont cru être témoins à'accès de rage, c'est l'expression de l'un d'eux. Talbot vit lancer des chaises contre le plancher avec fureur ; il vit une femme étendue sur le dos, se tordant les mains, s'arrachant les cheveux, jeter ses bras autour d'une de ses voisines et la renverser avec violence. Ce voyageur ajoute qu'ayant mterrogé des assistants sur le motif de cette farce religieuse, ils lui répondirent gravement que leurs assemblées se tenaient toujours de la même manière et qu'ils ne s'y plaisaient que quand l'esprit agissait sur eux aussi puissamment (1).

Il est, aux États-Unis, d'autres sectaires qui s'appuient sur un passage de l'Écriture pour prescrire la danse comme un moyen de glorifier Dieu. « La langue, disent-ils, doit célébrer les louanges ; les pieds et les mains doivent remplir le même devoir. Tels sont les shakers, secte fondée par Anne Lee, qui est en même temps anti-générationiste ou contraire au mariage et à la propagation de l'espèce. Les extravagances des shakers sont dignes de la doctrine qu'ils professent (2).

L'Angleterre et surtout le pays de Galles virent des scènes analogues à celles de nos convulsionnaires et des fanatiques des Gévennes (2). Dans son rapport sur l'épidémie convulsive de Cornouailles, le docteur Cor-

(1) Cinq années de résidence au Canada, par Ed. Allen Talbot, t. II, p. U7, 149.

(2) Voyez les notes de M. Gustave de Beaumont, à la suite de Marie, ou V Esclavage aux États-Unis.

(3) Voyage en Ècosse, par Necker de Saussure, p. 168 et suiv.

DANS SES RAPPORTS AVEC LES fDÊES ET I.KS SENTIMENTS. 279

nisch cite un homme de quarantn-huit ans, devenu fou [)ar des prédications méthodistes. Un visionnaire se pend de peur de pécher contre le Saint-Esprit. Un autre, dans le paroxysme du délire, se suicide après avoir détruit toute sa famille. Le docteur Perfect, et d'après lui Pinel et Matthey, assurent que le méthodisme a multiphè le nomhre des aliénés (1).

Il est, dans l'Eglise grecque, en Russie, une secte détachée du Raskolmisme, dont les membres sont appelés égoryenrs ou tueurs. C'est spécialement dans leur parti, dit Grégoire, d'après Sthall, que se manifeste la frénésie du suicide, qui est regardé comme un martyre conduisant à la suprême félicité. Il en est qui se coupent la gorge ; d'autres qui cherchent la mort en s'enfoncant dans des marais profonds.

Arrêtons-nous. Un sujet malheureusement si fécond ne saurait jamais être épuisé.

§ m. De l'intervention des pratiques et des croyances

superstitieuses.

Les pratiques et les croyances superstitieuses servent plus souvent de cortège aux préoccupations de l'ascétique pénitent, qu'aux aspirations de l'ascétique contemplatif. La forme heureuse du mysticisme, dans les pays où elle a pris naissance, s'est distinguée par la négation de toute œuvre expiatoire ou méritoire, par le mépris de la doctrine de la pluralité des dieux

(1) Pinel, De l'aliénation menlalc, p. ^1, 270. — Malhey, l\echerches sur les maladies de Vespril, p. libii.

-^O" DE LA SUREXCITATION NERVtUSE

et des transmigrations de l'àme ; doctrine d'expiation et de pénitence qui fut abandonnée au vulgaire.

Ce fut, en effet, dans les masses que se conserva l'ancienne doctrine polythéiste, lorsque prévalurent, dans les classes élevées et en général chez les théologiens et les philosophes, la théorie panthéiste de l'identité universelle, et le principe de la délivrance de l'homme par la foi à cette identité.

Pour nous, les superstitions sont les débris épars ou incohérents d'un ou de plusieurs anciens cultes qui ont creusé de profonds sillons dans les traditions populaires. Ce sont les restes encore vénérés des enseignements païens qu'une rehgion nouvelle n'a pu anéantir. Tout enseignement qui propose une croyance ou une pratique dont l'existence est démontrée d'origine païenne, antérieure au christianisme et contraire à la doctrine de l'Église, est pour les chrétiens un enseignement superstitieux. Au sein du christianisme sont rangées, parmi les croyances superstitieuses, les erreurs de l'antiquité celtique ou hindoue, grecque ou romaine, etc., concernant la magie, l'astrologie, la divination, les présages, les augures, les aruspices, la nécromancie, la cabale, les oracles, l'interprétation des songes, les sibylles, les lahsmans, la présence des démons en chair et en os, les incubes, les succubes, les diables familiers, le vampirisme, la possession, la lycanthropie, les revenants, les lutins, les sylphides, les fées, le mauvais regard, les enchantements, etc. Ce sont, en un mot, toutes les croyances, sources de pratiques extravagantes, qui ont leur origine dans les

iliverses couches religieuses qui se sont succédé dans la suite des temps, dont les débris se montrent encore épars sur la surlace du globe et qui s'effaceront partout, à mesure que le christianisme étendra ses conquêtes sur le paganisme et l'idolâtrie.

Les superstitions occupent une trop grande place dans les annales de l'esprit immain pour que nous puissions en raconter ici les déplorables résultats. BornOnsnous à quelques considérations sur celles qui ont joué un grand rôle dans les sociétés européennes. Telles sont : r la croyance à la puissance et à la corporéité des démons, à la sorcellerie, à la possession, à la magie, à la lycanlhropie ; 2" la croyance aux revenants, aux vampires, aux esprits, etc.

La puissance et la corporéité des démons sont une croyance sui)erstitieuse, étrangère au christianisme, quoique, à l'imitation de quelques philosophes anciens,' d'illustres Pérès de l'Éghse aient contribué à la propager (1). Cette croyance, qui rappelle le manichéisme, et qui semble avoir sa source la plus éloignée dans la religion de Zoroastre, est néanmoins répandue dans les campagnes, chez la i)lupart des peuples chrétiens. Il

(1) Le mot démon avait chez les Grecs une signilication bien .lifférente de celle qu'il a aujourd'hui. Ce mot correspondait à ceux de gen.es, ,i esprits, d'anges ; il était donné aux ét.es divins chargés de occuper des choses du .nonde et de l'homme. Selon quelques auteurs le som de d.nger les phénomènes de l'univers était confié aux dieux et les démons eta.ent les intermédiaires entre ces dieux et les hommes' Cefu pour fa.re d.sparaître cette trad.t.on païenne que les démo" urent enveloppes, comme anges déchus, bourreaux et .entateurs ân.e3 humâmes, dans l'anathème chrétien qui pèse sur ces derniers

n'esl pas de village qui, si l'on en croit la tradition locale, n'ait été le théâtre de quelques exploits faits par le diable en personne, exploits semblables à ceux qui agitèrent la vie solitaire de saint Antoine. Nous ne répéterons point tout ce qui a été et est enseigné sur les qualités physiques des démons, sur leur nature aérienne, sur la subtiUté de leur corps, sur leur agilité, sur leurs formes, sur leurs facultés de divination, sur l'étendue de leur pouvoir sur l'homme, etc. Nous ne voulons point rappeler les erreurs auxquelles les plus beaux génies du christianisme n'ont pu se soustraire, tant était profonde l'empreinte laissée dans les esprits par les doctrines du paganisme ! Le problème agité à ce sujet entre les théologiens fut souvent résolu dans le sens delà superstition. Le mysticisme a puisé dans ces erreurs ses plus douloureuses émotions et son plus extravagant délire. Plus le désir de s'unir à Dieu par l'expiation émeut et excite les hommes, plus ils sont épouvantés de l'aspect hideux, de la puissance terrible, des ressources formidables de l'éternel ennemi de la délivrance des âmes. Placés ainsi sous le joug d'une terreur que tout autour d'eux concourt à faire naître, l'esprit s'égare ; on croit voir, entendre, toucher le diable. Telle est l'origine de ces déplorables hallucinations qui ont régné universellement pendant plusieurs siècles qui régnent encore de nos jours dans plusieurs pays, et dont les exemples ne sont pas très-rares dans certaines contrées de la France (1). Telle est l'origine

(1) M. Esquirol en cite deux cas dans son article Démonomanie.

DANS SES RAPPORTS AVEC LES lOÉES I T LES SENTIMENTS. 283

de ces hallucinations dont. Luther lui-même, cet ardent réformateur des superstitions tolérées par l'I^glise romaine, fut le jouet avec la plupart des théologiens de son époque et de sa secte (1). De la croyance à la puissance et à la corporéité des démons à la doctrine de la sorcellerie, de la possession, de la lycanthropie, il n'y a qu'un pas. Ce pas a été aisément franchi.

Les démons furent représentés comme pouvant s'emparer de la personnalité de l'homme, enchaîner sa liberté, et posséder à la fois son âme et son corps, à son insu et malgré lui. On enseigna aussi que, moyennant im pacte infernal, ils pouvaient lui faire partager leur pouvoir surnaturel, leur agilité, leur omniscience, leur ubiquité, etc. C'est ainsi que, au sein du christianisme, se conserva, sous différentes formes, une ancienne croyance dos païens, incompatible avec le dogme de la Rédemption. Malgré cette incompatibilité dogmatique, il est certain que les formules d'exorcisme existent encore dans le rituel de l'Église romaine, et que ces formules sont mises en usage (2). La croyance à l'intervention des démons dans les actes de la vie humaine,

(1) Les plus remarquables entre ces hallucinations sont celles qui ont donné naissance aux incubes et aux succubes ; ce sont encore celles qui ont fourni les procès-verbaux des séances du sabbat, les merveilleux récits de ce qui se passait dans les assemblées diaboliques, etc.

(2) Nous connaissons un exemple assez récent d'exorcisme, pratiqué solennellement, par délégation de l'autorité pontificale, dans la vallée d'Aoste, en 1838. Les détails nous en ont été rapportés sur les lieux, quelques mois après, par des personnes qui avaient pris part à la cérémonie. Il s'agissait d'une jeune villageoise, sujette à de fréquents accès d'hystérie. C'était une malade comme nous en voyons souvent à Paris, et comme on en voit sans doute fort rarement dans les Alpes, Il est

propagée ainsi par de déplorables enseignements, a été la source des plus grands désordres affectifs et intellectuels, désordres auxquels les bûchers et les échafauds furent loin de remédier. Des hommes, des femmes, des enfants, se persuadent qu'ils ont assisté au sabbat, qu'ils ont eu des entretiens avec le diable, qu'ils ont vu des personnes signer avec lui un pacte épouvantable. Des ecclésiastiques et des magistrats, ajoutant foi à de pareilles déclarations, condamnent aux supphces des milliers de victinies. Des hommes, célèbres par leur savoir, par leur indépendance, des jurisconsultes, des philosophes, venant en aide aux théolodens, couronnent cette œuvre d'erreur et de mensonge par des écrits où ils distinguent les cas de véritable sorcellerie des cas qui sont douteux, où ils règlent froidement la procédure à suivre à l'égard des sorciers.

L'origine de la lycanthropie comme celle de la sorcellerie, de la magie, de la possession, etc., remonte aux plus anciennes époques du paganisme. L'histoire de Nabuchodonosor a été souvent citée. Virgile parle des herbes vénéneuses qui avaient la propriété de transformer en loup et d'opérer d'autres prodiges (1).

inutile de dire le retentissement déplorable que cette solennité, propagatrice des terreurs superstitieuses et des extravagantes sollicitudes, a produit dans la contrée. Les esprits en étaient encore vivement ébranlés. Le go\ivernement de la province avait dù intervenir par une proclamation destinée à les calmer.

(1) Mis ego sœpe lupum fieri, se condere sylvis Vidi.

(Églog. 8.)

Pline, après Hérodote et Mêla, (jui avaient sionalé ces traiisfonnations comme étant assez fréquentes, les nie positivement. Saint Augustin assure que certaines femmes, en Italie, se convertissaient en chevaux par une sorte de poison, etc. Au xiv^' et au xr' siècle, la lycanthropie prit un caractère particulier, par son alliance avec les préoccupations de la sorcellerie et de la possession. Hecker raconte qu'un grand nombre de

en Pi-usse. Bodin en cite des exemples, et les range parmi les possédés et les sorciers. Il est des cas de monomanic homicide et incendiaire que ce publiciste rattache à la lycanthropie. Probiihlement il en existe plusieurs que les observateurs n'ont pas su apprécier, par suite du préjugé qui les l'aisait regarder comme des crimes commandés ou commis par le diable (1).

il est d'autres superstitions dans lesquelles le diable

(1) Leurcl, Fronm.ih ps„cl,olo^i,,ue! mr la folie, p 106 n est boM do fa.re remarquer que la l,c,„,lhr„pie e,l souvent présentée on,.ne étant oeeasionnée on an ,„o,n, précédée p.r r.,np,„i de ml te. anbstances. Vir.ile p„,e de certaines l.erbes ; sai't A„,„s L pa le d n„ po,son ; Bodin parle de Michel Vcrdnn et de llnr,-», e n,

étant o.nls, etc. M in.porte de tenir compte de ces mo.en, àT' de desquels l-imasination cl.erehe elle-nté™ à provoquer T' ce „ -n dé Ure. Il est dit dans nn v.enx co,„„,ent.,ire des «,.<„„„a-Z ? en parlant des opinions professées par nne secte snr la nratér ir;; Urne : . Comme le bétel, faréque, ,a ehaux et l'extrait de cachou n.ae és ensemble, acquièrent une propriété qui excite des ..I „ i înW,«, qu'on trouve dans ce, substances réunies, et q 'o ne ironve pas dans chacune séparément, de ntéme la pensée rl u te as éga„„n des éléments réunis, etc. ,. Il serait curieux d. reehe cl es diverses substances enivrantes don, l'emploi a été associé, , a„T -cens cultes, aux pratiques de l'incanUtion, de la divination e e

cesse d'être eu jeu, el qui suul laoius directement associées aux sollicitudes inquiètes du mysticisme. Nous n'en dirons qu'un mot : ce sont des âmes en peine qui viennent réclamer les prières des parents et des amis ; ce sont des morts qui quittent leurs tombeaux pour sucer le sang des vivants ; ce sont des esprits qui nous sollicitent avec violence à agir ou à nous abstenir, etc.

La crainte des revenants est très-répandue dans les campagnes. Elle rappelle les apparitions souvent terribles des mânes de l'antiquité. L'effroi que cette superstition cause aux enfants, la pusillanimité qu'elle engendre, doivent être signalés comme des causes qui ont .donné lieu à des accès d'épilepsie et de chorée. A cet égard, l'éducation est souvent coupable. Nous connaissons des personnes qui ne peuvent, grâce à ces terreurs imaginaires, s'habituer à rester seules dans une profonde obscurité.

Le vampirisme a étendu ses ravages dans une grande partie de l'Europe au commencement du xviif siècle. Nous ignorons quelle est, dans l'antiquité, la source religieuse où la superstition a puisé les conceptions délirantes qui accompagnent cette singulière croyance.

Quant aux esprits familiers, ils rappellent les génies qui, selon une ancienne tradition païenne, sont préposés à la direction et à la protection des hommes. On sait l'histoire deSocrate dont on a fait un halluciné (1). On sait aussi l'histoire du Tasse dont les malheurs se

(1) Voyez le Démon de Sucrale, par M. Lélul.

rattaclient d'ailleurs à l'érotomanie, maladie caractérisée par le délire orgueilleux de ramour.

C'est au nombre des désordres alTectils et intellectuels qui résultent des enseignements superstitieux que nous devons l'aire figurer les maladies nerveuses, dont l'invasion et la propagation ont épouvanté le monde. Que ceux qui compulsent les annales de ces maladies, jettent un regard sur l'atmosphère sociale qui enveloppe les malheureux qui en sont atteints; ils se convaincront que, au-dessus des laits d'innervation imitative qui , par eux - mêmes , exercent une action très-limitée, planent des inlluences qui égarent les imaginations et ajoutent à l'empire des exemples une puissance sans limite. Il y a autre chose que des faits d'innervation imitative dans ces égarements phrénétiques auxquels se livraient les thyadcs athéniennes pendant la célébration des mystères de Bacchus; dans les excès auxquels se livrent les lingamites, sectateurs de Siva; dans la danse de saint Guy, dans cette chorea inuujinativa de Paracelse, si intimement mêlée aux scandales d'un clergé corrompu; dans la danse de la Pouille attribuée à la morsure d'une araignée ; dans la danse de saint Jean des Abyssiniens chez lesquels régne encore le zooniorphismc, image vivante, ditPearce, de la lycanthropie du moyen âge; dans les extravagances des convulsionnaires et des secouristes, qui eurent leur origine sur la tombe d'un diacre, antagoniste célèbre de la bulle lJni(jenitm;(\^\\% les extases des Cévennes; dans les possédées de Loudun; dans les convulsions de Cornouailles, des îles Shetland, dont le retour se

fait remarquer principalement le dimanclie, etc., etc. Les faits d'imitation sympatliique ne se propagent pas ainsi, à de grandes distances, en dehors des limites de la sphère sensoriale, loin du spectacle des malades, si l'empire des idées répandues ne vient troubler et subjuguer rimagination des peuples (l). U est, en eiîet, des idées qui sont mises en circulation et qui exercent

(l ) La propagation sympathique d'un accès convulsif peut bien gagner, dans un moment donné, une salle d'hôpital, une assemblée, sans qu'on doive nécessairement en accuser l'imagination ; mais au delà de celle double limite dans le temps et dans l'espace, quand il s'agit d'une ville, d'une classe de citoyens, d'une province, d'une ou de plusieurs contrées, lorsqu'il s'agit d'un mois, d'une année, d'un quart de siècle, d'un demisiècle, d'un siècle tout entier, évidemment il y a autre chose qu'une imitation sympathique. C'est ce qui résulte d'ailleurs de la lecture du savant mémoire sur la chorée épidéuiique au moyen âge, par le docteur Hecker (Annales d hygiène ]mhlique et de viédecine légale, t. XII). Quoique cet auteur semble confondre ces deux ordres d'influence dans une seule, Vimilalion, Texposé des faits qu'il rapporte, confirme l'opinion que nous émettons ici. U dit d'abord : « Les malheureuses victimes de cette contagion n'épargnent pas même leur propre vie, et de même qu'un troupeau de brebis se précipite dans un abîme en suivant aveuglément celles qui les précèdent, de même on voit des troupes de frénétiques (depuis les filles de Milet jusqu'aux sociétés modernes de suicide) courir au-devant d'une mort qu'ils se préparent eux-mêmes. » Il ajoute bientôt après : « Wexallation religieuse est de toutes la plus féconde en maladies, el ce sont celles dues à cette cause qui se propagent le plus facilement par sympathie. » Plus loin, il conclut en disant que ces maladies (( font trop souveni, la suite d'une tendance perverse el fanalitine iiiii, dans tous les temps, s'est niainlenue sous le voile de la religion, tendance que nous retrouvons dans les r éunions des nirnades el des coryhani.es aussi bien que chez les chrctiens el les mahomélans. » Nous insistons sur ce point, parce qu'il se rattache aux données que nous avons exposées plus haut (voy. p. bh et 55), louchant l'influence des enseignements par le langage, et celle des excitations psycho-cérébrales sur la production des phénomènes d'impressionnabilité et d'innervation, que l'on est conduit ordinairement à expliquer par les lois de l'automa • tisme animal.

DANS StS RAPPORTS AVK(J LES IDÉES ET LES SENTIMENTS. 289

sur la production de ces maladies une funeste et souvent secrète induence, « idées dont il importe d'apprécier l'origine, en ce qu'elles ne naissent pas toujours spontanément, et qu'elles sont parfois le résultat d'une iniluence étrangère exercée sur la disposition monomaniaque de certains esi)rils faibles (l). i>

§ IV. Des expressions sentimentales de l'art mystique.

C'est avec une fécondité vraiment merveilleuse que l'art s'est associé aux émotions expansives et oppressives (lu mysticisme. Il a déployé, pour exprimer l'extase, pour exprimer les ravissements de la contemplation, les plus admirables ressources, la plus grande magnificence. Il a créé, pour peindre les remords, la terreur de la damnation, les formes les plus horribles, les couleurs les plus sombres.

Dans les œuvres d'art du mysticisme païen, l'union de l'Ame à Dieu a été exprimée quelquefois sous la forme de l'amitié et sous celle du chaste amour. C'est ainsi qu'elle paraît dans le magnilique épisode du Maliabharata, dans le Baghavatgita. Dans les Pouranas et en général dans les poèmes plus récents, cette union

(l) Considéralions médico-légales sur la monomame {Annales dV,y^ gjene pubUr^ue el de médecine légale, t. I). Le docteur Marc, l'auteur de ce mémoire, cite, à l'appui de cette réflexion, les incendies qui, au commencement de 1830, désolaient plusieurs départements de la llance et en particulier le département du Calvados. Il rappelle le procès de la nile ^BaUleul, a,ee de dix -neuf ans, c-ondamnée à Cacn, le 20 juillet

CEKISE.

mystique est souvent représentée sous la forme grossière de l'union sexuelle. Ainsi, dans l'idylle dramatique Gilagovinda, composée par Djayadeva, cette union est exprimée par les amours de Crishna et de Radha, avec un luxe d'images qui touche quelquefois à la plus scandaleuse licence. 11 est impossible, d'ailleurs, de donner une idée des légendes sans nombre, des peintures expressives, des sculptures colossales et des cérémonies^extraordinaires qui figurent, chez les Hindous et chez les peuples de l'antiquité païenne, les préoccupations mystiques de la contemplation et de l'expiation.

Dans les œuvres d'art du mysticisme chrétien, l'union de l'àme à Dieu est en général représentée par les pieuses et douces émotions de l'amour. Cet amour mystique guida le pinceau du Pérugin et de l'admirable école de l'Ombrie, protégée par les souvenirs du séraphique François d'Assise. Symbolisé dans l'amour du Dante pour Béatrix, il inspira le poète qui écrivit la Divirie comédie; il fut chanté dans le Cantique des Cantiques, dans les Psaumes de David, dans les Mélodies de sainte Cécile ; il anima les expressions de l'orgue, les figures des saints et des saintes, et il s'éleva vers le ciel en nuages odorants du plus pur encens. C'est surtout dans la composition des prières que la poésie mystique a déployé un luxe et une exubérance vraiment extraordinaires. Retiré loin du bruit, dans un pieux recueillement, le dévot mystique trouve dans la méditation et la prière une source de vives et nombreuses

DANS SES UAPTORTS AVl-C LUS IDÉES ET LES SENTIMENTS. 291

émotions. Il transforme en une série d'images plus ou moins resplendissantes, plus ou moins sombres, les lictions de la poésie, les llols de métaphores et d'allégories qui s'échappent de son âme avec l'oraison favorite. Au lieu de formuler convenablement les vœux d'une humble charité, il s'abandonne tout entier aux émotions qui le captivent, à l'intuition d'un monde qui l'éblouit; il parle aux êtres célestes ou infernaux dont les images se succèdent devant son esprit; il s'épanche tour à tour en élans d'adoration et d'enthousiasme, en sombres et inquiètes agitations. Ce n'est qu'après avoir ainsi exalté son imagination qu'il va chercher le sommeil de la nuit; qu'on s'étonne s'il y trouve des rêves et des visions! « Étanchez à jamais la soif ardente de vie, s'écrie saint Augustin, de mon

àme qui n'a soif que de vous Remplissez mon

esprit des seuls torrents de vos délices et daignez enivrer mon cœur de la sainte ivresse de votre amour... Ouand vous verrai-je, cher objet de mon amour et de mes désirs, ô mon Dieu dont les douceurs sont ineffables, les bontés infinies et les beautés sans prix!... Que ces différentes demeures de votre empire éternel

sont admirables, magnifiques, délicieuses! Hélas!

que mon exil est long !... Qui me donnera des ailes de colombe pour voler à cet heureux séjour !... Que mon âme ne soupire qu'après cet état de déhces !... Percez mon âme jusqu'au vif des traits puissants d'un tel amour! Qu'uniquement pénétré d\i désir ardent de votre beauté elle ne cesse jamais de gémir et de soui"'"'' ' ^^'^ d'un tel objet je puisse, avec

tous VOS élus, VOUS contempler et vous être complètement uni (1). »

La forme expansive et la forme oppressive du mysticisme ont chacune leurs expressions propres dans les œuvres d'art dont nous nous occupons. D'un côté, nous voyons les légendes raconter les délices des bienheureux, lors de leur vie terrestre, les apparitions surhumaines qui leur ont apporté des consolations et des encouragements, les miracles qu'ils ont accomplis, les rayons divins qui ont éclairé leur dernir soupir. Nous voyons les ministres d'un Dieu d'amour, invoquant en témoignage les légions d'anges et d'archanges, raconter les joies du ciel et les ravissements séraphiques des élus. Nous voyons la peinture exprimer les émotions d'une sainte et pieuse espérance qu'aucun nuage n'obscurcit; les figures sont douces et calmes; une divine lumière semble déjà briller sur leur front ; déjà l'éternelle béatitude est dans leur gracieux sourire; déjà l'union suprême s'est accomplie et resplendit dans leurs regards. D'un autre côté, nous entendons des discours aux récits étranges qui répandent l'épouvante et l'effroi ; nous voyons les ministres d'un Dieu courroucé

(1) Mcdilalion xxxvii. Celle première myslique est un modèle dont les autres ne sont que des variantes beaucoup moins parfaites. Elle nous offre un exemple de Tari poétique exprimant les émotions les plus vives du mysticisme expansif, et conduisant un saint et illustre docteur de l'Église aux aberrations du panthéisme hindou. Cet immense désir d'une jouissance individuelle, éclairé par l'expérience de l'insuffisance des jouissances terrestres, est plus souvent une erreur de l'imagination que celle de sa foi. Que de prières, moins éloquentes sans doute, mais aussi ardentes et moins dépouillées de superstition, sont répandues dans le monde, et ont ajouté de folles terreurs à d'extravagantes amours !

DANS SES RAPPORTS AVliC LES IDÉES ET LES SEN'ILMENTS. 293

faire retentir sous les voûtes (l(>s églises les noms redoutés des légions infernales, les accès de rage, les cruelles réjouissances de Satan. Nous voyons la peinture exprimer la terreur et le désespoir qu'aucun rayon divin né dissipe. Les figures sont soucieuses, inquiètes; il en est qui grimacent le sourire de l'ironie, et d'autres qui semblent faire entendre des grincements de dents; l'enfer est di\jà dans le cœur. Il est d'ailleurs d'innombrables légendes qui propagent la terreur du démon dont elles racontent les exploits terrestres, les aventures galantes, les attaques nocturnes, les violences exercées sur de pieux anacborétes. Il n'est pas de prouesses, de stratagèmes dont les légendes ne fassent riionneur à l'ennemi du genre humain. A cet égard, l'imagination a débordé, non-seulement dans la fiction littéraire, mais encore dans les créations de la peinture. On le voit se glisser tantôt sous la forme d'un reptile, tantôt sous la forme d'une femme séduisante; quelquefois il vole dans les airs comme un dragon ailé à la gueule enllammée; quelquefois c'est un homme charnu et grimaçant. Ici il emporte une àme sur son dos de bouc : là il s'assied comme un cauchemar sur la poitrine d'un pécheur qui cherche le sommeil. A ces récits dont on berce l'enfance, en présence de ces peintures qui attirent les regards de tous, comment les imaginations pourraient-elles ne pas être vivement ébranlées? Ajoutez à cela les menaces qui descendent de la chaire escortées du regard, du geste et de l'accentuation du prédicateur, les supplices de prétendus sorciers dé-

Dr. r A SUREXCITATION NERVEUSE

crétés par les tribunaux civils et ecclésiastiques, les bûchers élevés sur la place publique ! etc.

SECTION IV

DE l'influence DU MILIEU SOCIAL DÉSIGNÉ SOUS LE NOM DE CIVILISATION SUR LA PRODUCTION DE LA SUREXCI- TATION NERVEUSE.

Les innuences éducatrices sont tellement confondues avec l'atmosphère morale et physique dans laquelle nous vivons, qu'il est impossible, dans le plus grand nombre des cas particuliers, de déterminer les limites où finit le domaine de la fatalité, et où commence celui de la libre et intelligente prévoyance de l'homme. Il est incontestable, et nous croyons l'avoir prouvé, que les institutions sociales, l'éducation publique et privée, considérées d'une manière générale, exercent un empire modificateur auquel n'échappent ni les conditions physiques ni les conditions physiologiques dont l'ensemble constitue le milieu naturel Mais la sagesse et la sollicitude des nations, la sagesse et la sollicitude des familles varient avec les lumières que comportent les temps et les circonstances ; elles ne pouvaient être, il y a mille ans, ce qu'elles sont aujourd'hui ; elles ne peuvent être chez les peuples des terres australes ce qu'elles sont chez les peuples de l'Asie ou de l'Europe. Et, sans aller si loin dans le temps et dans l'espace, regardons autour de nous. Ne voyons-nous pas l'influence des révolutions religieuses et pohtiques qui ont

été laites parla volonté ou par les passions d'une ou de plusieurs générations, devenir, pour les générations suivantes, lorsque les conséquences de ces grandes réformes constituent l'état normal des sociétés, un milieu irrécusable, fatal, soustrait à l'action éducatrice des familles et des gouvernements ? L'empire de l'éducation est sans pouvoir sur le passé ; ce qui était un acte éducateur lorsque Luther ou Robespierre réalisaient les conceptions de leur temps, devient pour nous et sera pour nos neveux un fait accompli que chacun doit subir à sa naissance. Yoilà pourquoi nous répétons souvent que, considérée d'une manière générale, l'éducation exerce un empire modificateur auquel sont soumis le monde physique et le monde moral ; voilà pourquoi nous ajoutons en même temps que, considérées dans les faits particuliers, plusieurs influences physiques et morales semblent échapper à cet empire en se confondant avec les forces providentielles ou fatales contre lesquelles notre faiblesse nous rend impuissants (1). Cette apparente contradiction pourra surprendre quelques esprits. Nous la livrons avec confiance à leur méditation. 11 importe qu'ils apprécient la distance qui sépare les faits spéciaux, renfermés dans les

(1) Citons un exemple : la misère est certainement une source de maladies placée sous l'empire de l'éducation sociale parles institutions. Voilà le fait général. Mais que, dans un cas déterminé, la misère donne lieu, chez un pauvre, à l'invasion de l'aliénation mentale ; pouvons-nous affirmer que l'éducation sociale est responsable du sort qui afflige ce malheureux ? Il en est de même de toutes les causes qui figurent dans l'otiologie : des secousses politiques, des réformes religieuses, des cliagrins, des excès, des revers privés, etc. Il existe donc dans le milieu éducateur lui-même des causes qui échappent à l'empire de l'éducation.

296 Dt; LA SUREXCITATION NtRVEUSL

limites étroites de la sphère sensoriale de Fobservateur, des faits généraux qui, franchissant ces limites, embrassent les phénomènes dans leur ensemble et dans leurs plus lointaines relations.

Ne nous étonnons donc point que les praticiens, dans rénumération des causes de la surexcitation nerveuse, aient rarement pu remonter aux sources éducatrices pour y discerner celles qui en émanent de celles qui n'en émanent point. Ils ont mentionné une foule de circonstances comme étant propres à produire les troubles de l'impressionnabilité et de l'innervation ; mais lorsque ces circonstances semblaient accuser une cause éloignée, se rattachant en quelque manière à l'action de l'éducation, ils ont eu garde de s'aventurer dans une analyse toujours ardue et souvent stérile. Ils se bornent, dans le plus grand nombre des cas, à nommer vaguement tantôt l'éducation physique, tantôt l'éducation morale, sans rien préciser, sans entrer dans aucun détail : quand ils veulent aller plus loin, leurs appréciations étiologiques manquent de base. Les observations dans lesquelles ils prétendent mettre en relief une erreur déterminée d'éducation, sont loin de ne laisser aucun doute dans les esprits, tant est grande la complication des causes, tant il est difficile de séparer celles qui appartiennent au domaine de la prévoyance humaine et celles qui appartiennent au domaine de la seule Providence divine ! Ces considérations ont dù être présentes à notre pensée dans tout le cours de ce travail ; elles expliquent pourquoi nous avons attaché une extrême importance et consacré une grande

OANS Si:S RAPPOMTS AVIiC TES [DÉES ET LES SENTIMENTS. 297

place à l'examen des lails généraux. Il nous était d'ailleurs impossible, avec la meilleure volonté du monde, de nmltiplier les données trop souvent incertaines de l'étiologie clinique ; il était impossible surtout de recourir aux ressources en apparence si précises de la statistique. Plus les faits que l'on étudie sont complexes, plus ils échappent à ces appréciations rigoureuses qui doivent servir de base aux procédés numériques et qui seules permettent d'en admettre avec confiance les résultats.

Il existe dans le langage un mot destiné à exprimer cet ensemble de causes éducatrices et accidentelles, morales et physiques, qui constituent le milieu social qui nous entoure. Ce mot est celui de civilisalion. Or, la question de l'influence de la civilisation sur la production des affections nerveuses, en général, et de l'aliénation mentale, en particulier, a été souvent agitée, sans qu'elle ait reçu, à nos yeux du moins, une solution satisfaisante. Malgré le haut intérêt qui est attaché k cette question, elle nous semble insoluble, et cela, pour plusieurs raisons. D'abord elle a le défaut d'être mal posée. Que signifie ce mot civilisation?... Tous les peuples du monde ont une civilisation quelconque, c'est-à-dire des institutions, des lois, des coutumes, des mœurs, un culte, etc., etc. A quel signe recourir pour établir une classification des divers peuples, pour établir entre eux un ordre hiérarchique, pour assigner à l'un d'eux la première place, à l'autre la seconde, etc.? On parle de la civilisation européenne, de la civilisalion orientale : ce qui n'empêche pas de

distinguer la civilisation française de la civilisation russe ou espagnole ; ce qui n'empêche pas de distinguer la civilisation arabe de la civilisation hindoue ou chinoise ; ce qui n'empêche pas de distinguer la civilisation d'une province, d'une caste, d'une famille, etc., de celle d'une autre province, d'une autre caste, d'une autre famille, etc. La civilisatioii est donc un mot vague qui n'a de valeur que comme terme de comparaison, comme indication d'une supériorité ou d'une infériorité relatives des conditions générales d'un peuple. Mais à quel moyen recourir pour prononcer avec certitude et impartialité sur la supériorité d'une nation? Ici la supériorité sociale s'exprime par l'avancement de la science, là par celui de l'industrie, ailleurs par les progrès des beaux-arts. Un peuple est célèbre par ses institutions; un autre vante son commerce étendu, ses richesses et son bien-être ; un troisième s'enorgueillit des progrès de l'instruction, de la diffusion des connaissances ; un quatrième est fier de ses conquêtes, de sa gloire mihtaire ; un cinquième est sans rivaux par le calme d'une existence sans besoins et sans passions politiques, etc. Pour un publiciste, la civilisation c'est la corruption des mœurs, pour un autre, c'est l'amélioration morale et intellectuelle du plus grand nombre ; pour un troisième, c'est le progrès de la liberté, du bien-être matériel, etc. Le moyen de s'entendre, le moyen de résoudre un problème semblable à celui qui nous occupe ! le moyen surtout d'élever une colonne de chiffres sur une pareille base !

Ce n'est pas tout. Il y a une seconde difficulté aussi

grande que la preiiiicVre. Pour déterminer rinHuence des divers degrés de civilisation sur la production de la surexcitation nerveuse, il ne faut pas- seulement savoir en quoi consistent ces différents degrés de civilisation, il faut encore posséder le chiiïre exact ou au moins approximatif des personnes atteintes de cette maladie chez les différents peuples. Or, c'est ce qu'on n'a pas, c'est ce qu'on est fort loin d'avoir. Prenons pour exemple les maladies mentales qui sont celles sur lesquelles nous possédons, sous ce rapport, les données les moins incomplètes. A peine existe-t-il chez les peuples les plus policés et qui sont répandus, comme en Europe, sur un territoire peu considérable, des moyens suffisants pour faire connaître approximativement le nombre et la nature des aliénations mentales qui ont lieu chaque année ! Que dirons-nous des peuples moins poUcés, répandus sur un vaste territoire ; qui manquent, non-seulement d'état civil, de systèmes de recensement, mais encore d'hospices, de maisons de santé, de tous les moyens en un mot qui offrent l'occasion des recherches numériques et qui peuvent fournir une hase à des conclusions positives. Il faudrait que tous les peuples prissent les mêmes mesures, disposassent des mêmes ressources, pour constater et le nombre des habitants et celui des aUénés. A cette condition seulement on pourrait avoir quelque confiance dans les résultats de la statistique (i).

(1) Nous faisons surtout allusion ici à un mémoire, d'ailleurs trèsremarquable, de M. le docteur Rriorre de Boismont, intitulé : Dr V influence de la civilisation sur le dévehppoment do la folie.

•"^OO DE r-A SUREXCITATION NERVEUSE

En présence de semblables difficullés, que font les slalisticiens?... Ils ne s'en inquiètent guère. Voici la marcbe qu'ils suivent, et les conclusions singulières auxquelles ils se laissent conduire, sans s'occuper de prévoir ni de prévenir des objections qui sont dans la pensée de tout le monde. Ils commencent par établir comme une donnée positive qu'une capitale de l'Orient possède moins de cas d'aliénation mentale régulièrement constatés que n'en possède une capitale de l'Occident. Ce fait bien ou mal établi, ils tirent cette conséquence que l'aliénation mentale est plus fréquente chez les Occidentaux que chez les Orientaux. Or , comme le nombre des cas régulièrement constatés est d'autant plus grand que la civilisation d'un peuple est plus avancée, et que les malades recueillis dans des hospices sont l'objet de soins plus attentifs, il en résulte que le chiffre des aliénés suit, sous la plume des statisticiens, la marche ascendante de la civilisation et qu'il progresse avec elle. Remarquez ce raisonnement : une société laisse errer des malheureux sur un vaste territoire, sans secours et sans asiles ; elle ne les réunit pas dans ces hospices où le voyageur est admis à les compter tout h son aise : eh bien ! cette société est privilégiée, elle renferme peu d'aliénés, la raison de l'homme y est moins menacée que là où la solUcitude des gouvernements appelant tous les malades, les soumettant tous à une direction éclairée, permet au slatislicien de les compter sur ses doigts. Ainsi on tourne contre les progrès de la civilisation précisément les armes qu'elle oppose elle-même avec une croissante

DANS StS RAPPORTS AVEC LES IDÉES tT LES SENTJMliNTS. 301

cliarité, au Jiialheur, à l'isolement et à la misère. Bénissons donc l'heureuse inlluenced'un état social qui permet l'abandon des aliénés, parce que cet abandon se traduit par des chiffres moins élevés (1).

Le problème de l'influence de la civilisation sur la production de la surexcitation nerveuse est donc un problème dont les termes échappent à une rii^oui eusc appréciation, et dont la solution est soustraite aux données de la statistique. Peut-il être résolu par les données générales de la science, par le raisonnement, par l'induction? Nous ne saurions l'affirmer. Si d'une part les préoccupations aflectives et intellectuelles suivent la marche ascendante de la civilisation, de l'autre les troubles fonctionnels de l'organisme suivent la marche ascendante de la barbarie. Là régnent la complication des passions, la multiplicité des besoins, le nombre et l'étendue des idées; ici régnent l'ignorance, la paresse, les excès et les privations ; mais là le remède est à côté du mal, tandis qu'ici le mal est sans compensation : il a besoin, pour disparaître, de subir le joug éducateur d'un peuple conquérant et plus civilisé.

(1) N'est- il pas vrai, comme le dit M. Esquirol, que l'attention du gouvernement s'étant portée sur les aliénés avec une sollicitude croissante, le nombre apparent a dû s'élever, et la statistique des maisons de santé donner un chiffre plus élevé ?

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