‹ Des fonctions et des maladies nerveuses dans leurs rapports avec l'éducation sociale et privée, morale et physique [electronic resource]Chapitre 32 sur 41 · IX. Dans chaque excitation, il y a une déperdition · texte numérisé non relu

IX. Dans chaque excitation, il y a une déperdition

SUR l'excitabilité nerveuse. 357 de névrosité; et celte déperdition est d'autant plus considérable que l'excitation est plus intense ou plus prolongée et se propage dans une continuité nerveuse plus étendue.

X. L'irradiation nerveuse n'est autre chose que la propagation do la névrosité dégagée dans une excitation centrale ou périphérique.

XI. L'irradiation se présente sous quatre aspects. Ces quatre aspects sont l'impression, l'innervation, l'association et la sympathie.

XIL L'impression est la névrosité propagée ou directement produite dans la centralité encéphalique. Elle est gangiio-cérébrale ou instinctive ; physico-cérébrale ou sensoriale, psycho-cérébrale ou spirituelle.

XIIL L'innervation est la névrosité propagée à la suite d'une impression, et s'irradiant dans des voies déterminées par cette impression. Elle est cérébroganglionnaire ou affective, expressive, imitative, etc. ; cérébro-musculaire ou locomotrice, intra-cérébrale ou logique, et cérébro-sensoriale, dans l'observation attentive.

XIV. L'association établit une relation fonctionnelle : 1" entre les excitations diverses d'un même appareil ; '2° entre les excitations qui se produisent simultanément dans des appareils différents. C'est en vertu de cette relation qu'une impression rappelle celles qui y ont été associées une ou plusieurs fois.

XV. La sympathie est une forme de l'irradiation nerveuse qu'il importe de distinguer de celles qui ont lieu avec conscience, sous l'influence des idées, des

sentiments et des émotions sensuelles ou sentimentales. C'est une irradiation obscure, ayant lieu sans l'intervention de l'activité morale et intellectuelle ou se produisant sans conscience par l'efl'et de l'habitude.

XVI. La névrosité uniformément répartie dans tout le corps, serait l'inertie complète. Tout acte de la vie morale et intellectuelle est une déperdition partielle de névrosité. Prodiguée dans un appareil, elle fait défaut dans un autre, grâce à la diversion artérielle qui en résulte.

XVII. C'est surtout entre les phénomènes de l'impressionnabilité et ceux de l'innervation volontaire que se révèle cet antagonisme dont on a cru pouvoir rendre raison en imaginant la loi de balancement.

CHAPITUI-: SIXIKMR

INDUCTIONS PHYSIOLOGIQUES SUU 1/ÉI»11CA1ULIT1'; NKUVEDSE, OU ESSAI D'UNE COORDINATION CÉNÉIULE DES PlIÉlNOiMÈNES DE L'HAlUTUDE.

Les faits d'édiicabilité nerveuse se présentent sous deux aspects généraux qui correspondent aux deux conditions physiologi(pies de l'excitabilité du système nerveux que nous venons d'étudier dans le chapitre précédent. Ils doivent être examinés dans leurs rapports avec l'excitation proprement dite, et dans leurs rapports avec l'irradiation. Il s'agit, d'une part, de considérer l'habitude comme un fait de nutrition dépendant du renouvellement des mêmes excitations, et de l'autre, de la considérer comme le résultat d'une relation nerveuse établie au moyen de l'association des mêmes impressions. Dans les deux cas, il ne doit être question que de mettre en saillie la part d'ai^tion qui appartient à l'organisme nerveux dans la production des phénomènes de l'habitude.

SECTION PREMIÈRE

DE L'iIARITUDE CONSIDÉRKE COMME TIN FAIT DE NUTRITION SPÉCIALE, PRODUIT PAR LE RENOUVELLEMENT DES MÊMES EXCITATIONS.

L'exposé analytique des phénomènes de l'excitation nerveuse, i)résenté dans la section première du chapitre précédent, était destiné à servir de point de

360 INDUCTIONS PHYSIOT.OGIOUES

départ à nos recherches sur les conditions physiologiques de cette forme de l'habitude qui résulte plus particulièrement du renouvellement des mêmes excitations. Nous croyons devoir énoncer ici, à l'aide de quelques propositions, les données générales de cet exposé analytique.

1" Les moments où l'excitation nerveuse'est produite sont marqués par un accroissement de circulation locale. Les intervalles de repos sont marqués par un ralentissement de cette circulation.

2° L'excitation nerveuse ne peut être prolongée longtemps sans un intervalle de repos destiné particulièrement à réparer les deux éléments de la névrosilé. Toute excitation nerveuse est nécessairement intermittente.

3° Le sang intervient dans l'excitation nerveuse en abandonnant une quantité déterminée de l'élément artériel, qui est destiné à concourir avec l'élément nerveux à la production de la névrosité.

Il" L'intensité de la circulation artérielle, lorsqu'elle est accrue dans un appareil nerveux, entre des limites déterminées, donne lieu à un accroissement d'intensité dans l'excitation nerveuse et un accroissement de quantité dans la production de la névrosité.

5° Si l'activité circulatoire est ralentie, il en résulte une diminution dans l'intensilé de l'excitation nerveuse et dans la quantité de la névrosité produite. Si l'activité circulatoire est nulle, si la circulation est empêchée, il y a abolition de l'excitation nerveuse, et la névrosité ne se produit plus.

SUR L'ÉDUCATÎILITÈ NERVEUSE. 361

()" Le phénomène de l'excitation nerveuse consiste dans la relation fonctionnelle qui s'établit entre l'élément artériel et l'élément médullaire, sous l'influence de causes appropriées.

7" L'action souvent renouvelée des causes appropriées sur les surfaces nerveuses qu'elles excitent, v détermine un fréquent concours du sang artériel. Le concours fréquent de ce fluide entraîne nécessairement des modilications de nutrition vasculo-médullaire.

Cette dernière proposition doit-être méditée. Si l'intervention de la circulation artérielle est nécessaire à la production de la névrosité, la surface nerveuse soumise à des excitations souvent renouvelées et recevant, par conséquent, dans un temps donné, une plus grande quantité de sang, doit subir des modifications de nutrition qui en accroissent l'énergie fonctionnelle. De là cette impressionnabilité plus facile, plus délicate, plus étendue, cette innervation plus agile, plusprompte, plus intense, qui sont regardées comme une conquête, ou plutôt comme un caractère de l'habitude.

En énonçant cette donnée à laquelle Tinduction et l'analogie nous conduisent et que l'observation ne fait que confirmer, nous nous trouvons en présence d'une objection que nousdevons prévoiretcombattre. Comme cette objection repose à la fois sur une erreur de langage et sur une erreur de doctrine, nous ne négligerons pas cette occasion d'oflrir un exemple frappant de la confusion qui régne dans la méthode et dans les idées des physiologistes. Tl s'agit, d'ailleurs, en la discutant ici, de nous placer sur le terrain le plus conve-

nable à la solution du problème qui nous occupe. Cette objection, la voici : On nous oppose que le renouvellement (les mêmes excitations nerveuses, non-seulement ne donne pas toujours lieu à cet accroissement d'intensité fonctionnelle que nous attribuons à un fait de nutrition spéciale, mais encore qu'il produit, dans certains cas, un résultat opposé, en émonssant la sensibilité.

Nous répondrons à cette objection en démontrant que le renouvellement gradué des mômes excitations n'émousse point la sensibilité, qu'il ne diminue point l'impressionnabilité des appareils nerveux; qu'il en accroît l'énergie fonctionnelle, et qu'il donne lieu à un fait de nutrition spéciale dont cette énergie fonctionnelle est l'expression.

On a dit et l'on répète tous les jours que l'habitude émousse la sensibilité, tout en perfectionnant le jugement, tout en rendant les mouvements plus aisés, plus énergiques, plus rapides. Il y a, dans cette assertion, une erreur et une contradiction faciles à expliquer.. On attribue, dans ce cas, au mot sensibilité une signification équivoque, inexacte, qu'il ne saurait avoir dans la science des physiologistes. Veut-on dire que l'habitude diminue l'activité et l'énergie des organes et des appareils qui concourent à la production des phénomènes de la sensibilité Évidemment, cela ne saurait être supposé ; ce serait, d'ailleurs, comme nous le ferons voir bientôt, la plus grossière des erreurs. Veut-on dire qu'une impression souvent renouvelée , agissant sur un organe ou sur un appareil qui a été

modilié dans sa nutrition, l'aflecte d'une manière moins désordonnée, plus régulière, partant moins vive?... Dans ce cas, comme le renouvellement gradué des excitations est loin d'aflaililir l'imprcssionnabilité, qui se montre, au contraire, toujours plus énergique, toujours plus étendue, et comme il s'agit néanmoins, d'un résultat réel, il convient de l'exprimer d'une manière plus exacte et moins équivoque. Quant à nous, tenant compte de la double influence exercée par le renouvellement des excitations sur les phénomènes de sensibilité, nous dirons qu'il accroît l'activité et l'énergie des appareils nerveux en môme temps qu'il en diminue la mrexcitabiliti' ; car celle-ci est d'autant plus grande que les excitations normales sont plus longtemps interrompues. Il nous sera facile de donner les raisons physiologiques de ce fait incontestable.

Il importe, dans l'étude des phénomènes de la vie, d'apporter, autant qu'il est possible, cette précision et celte rigueur de méthode qui font la gloire des sciences mathématiques. Toutes les fois que la série de ces phénomènes est susceptible d'être exprimée par des quantités proportionnelles, il ne faut pas craindre d'employer les formules qui énoncent les rapports de ces quantités. Ainsi, quand nous voyons un appareil nerveux subir l'influence du renouvellement gradué des excitations au point de paraître moins vivement impressionné et de fonctionner pourtant avec plus d'énergie, il est très-convenable de représenter par des quantités relatives les divers degrés d'intensité de la cause excitante, les proportions ascendantes de l'é-

36'l INDUCTIONS PHYSIOLOGIQUES

nergic Ibnctionnelle et les proportions décroissantes (le la surexcilabilité, afin d'obtenir le rapport qui existe entre tous ces éléments. Revenons, à cette occasion, à l'exemple de la sensation visuelle, que nous avons choisi en commençant l'exposé analytique de l-'excitation nerveuse.

Que la cause excitante soit la lumière blanche dont l'intensité peut être représentée par une quantité = A, l'excitabilité normale de l'appareil visuel d.'un homme habitué k cette lumière pourra être représentée par une capacité =h.Le rapport est parfait; mais que l'excitabilité visuelle d'un homme qui a vécu dans l'obscurité ne puisse être représentée que par une capacité =1, l'excitation produite, dans ce dernier cas, par la lumière blanche, ne pourra se produire qu'à la condition, pour l'appareil visuel, de franchir les limites posées par la condition anatomicophysiologique actuelle, qui devra s'élever d'une capacité = 1 à une capacité = l\. Or, une excitation aussi disproportionnée avec les conditions de l'appareil sera une véritable surexcitation; elle sera désordonnée et douloureuse ; elle occasionnera même une vive douleur. Cette surexcitation aura lieu, parce que l'agent lumineux avait une intensité à laquelle ne correspondait pas encore le faible degré d'évolution organique et de capacité fonctionnelle de l'appareil visuel; parce qu'il a appelé dans la rétine une quantité de sang trop considérable; parce qu'enfin il a provoqué une production de névrosité que ne comportait pas encore la condition ana-

SUR L ÉDUCABILiTf; NF.RVEIJSF. 365

tomico-physiologique de celte siirl'ace sonsoriale. La surexcitation visuelle n'eût pas été à craindre, si, au lieu d'être une lumière blanche = /i, la cause excitante avait été une lumière moins intense, une lumière dont l'intensité serait =1. En elTet, si cette dernière quantité est progressivementélevée de manière à représenter l'ordre ascendant de la gamme chromatique, l'appareil visuel, appelé graduellement à recevoir une lumière plus vive, fonctionnera avec une énergie et une intensité croissantes, jusqu'à ce qu'il ait atteint les limites imposées par la nature, c'est-à-dire jusqu'à ce que l'excitabilité normale soit élevée à une capacité = à. L'appareil visuel aura atteint le terme de son développement; la lumière blanche, devenue un excitant normal, n'y provoquera plus les troubles qu'elle y provoquait auparavant. L'équilibre sera alors étabh, le rapport nécessaire sera constitué, et l'impression sensoriale se produira aisément et régulièrement; elle ne sera ni désordonnée ni douloureuse. Tout ce changement sera dû à ce (juc l'appareil visuel aura trouvé dans rinlervention progressive de la circulation artérielle, non-seulement l'élément de la névrosité, mais encore l'élément de son développement vasculomédullaire. Une modification organique, un fait de nutrition spéciale, en un mot, auront été i>roduils par le renouvellement gradué des excitations (1).

(I) S'il était permis de poursuivre ici la méthode mathématique, dont pourtant il ne faut pas abuser, nous dirions que la rapidité croissante de ces capacités fonctionnelles, sous rinduence du renouvellement lies excitations, peut être comparée à colle que les physiciens ont

C/est ainsi que l'analyse des faits exprimés par des quantités proportionnelles peut nous donner une idée exacte des résultats en apparence contradictoires de l'habitude et de la double influence qu'elle exerce sur l'impressionnabilité nerveuse. Cette analyse nous permet de nous élever à cette formule : La quantité de névrosité nécessaire à la production dhin phéjiomène de sensibilité est d autant plus aisée à f) roduire que les conditions dénutrition des appareils nerveux sont mieux appropriées, par le renouvellement gradué des excitations, àsubir l'action des causes excitantes. Cette formule ne s'applique pas uniquement aux appareils sensoriaux ; elle s'applique également à la centralité psycho-cérébrale, à la centralité sensorio-molrice et aux appareils qui en reçoivent l'innervation volontaire. C'est ainsi que Bicbat a pu dire : « L'oreille chez les musiciens, le palais chez les cuisiniers, le cerveau chez le philosophe, les muscles chez le danseur, le larynx chez le chanteur, etc., ont, outre l'éducation générale de la vie extérieure, une éducation particulière, que le fréquent exercice perfectionne singulièrement (1). » Nous irons plus loin et nous dirons que cette formule

déterminée dans les faits de gravitalion.il semble qu'à chaque nouvelle cpreuxe, l'organe nerveux acquiert une somme de forces d'autant plus grande qu'il en avait déjà acquis une plus considérable dans les épreuves précédentes. La capacité fonctionnelle d'un organe nerveux s'élèvera plus rapidement d'une quantité = û à une quantilc 8 qu'elle ne l'aura fait en s' élevant de 1 à 4. C'est ainsi qu'a lieu, en vertu d'un phénomène de nutrition vasculo-méduUaire, ce singulier résultat de rhabitude que le langage vulgaire exprime par cet adage : li n'y a que le premier pas qui coûte.

(1) Recherches sur la vie et la mort, 5^ édit.; p. 210.

SUR T/finUCABILITÊ NERVEUSE. 367

s'appliqiir parfaitoment à l'appareil gano-lionnairo lui-même, que nous regardons comme le foyer des excitations aiïectives. Prenons, par exemple, l'appétit sexuel, dont l'impulsion est d'autant plus énergiqne qne la satislaclion réclamée par cet appétit est plus souvent accordée. On sait jusqu'où peut aller cette intensité croissante, abstraction faite de l'influence exercée par l'imagination, an moyen de l'innervation cérébro-ganglionnaire. Il en résulte pour les opérations organiques qui concourent à la fonction génératrice, pour la sécrétion spcrmatique par exemple, une énei'gio et une intensité fort rares chez les personnes qui ont pris l'habitude de la continence. Il en est de même pour la faim et la soif; tel homme n'éprouve le besoin de manger et de boire plus souvent et plus copieusement qu'un autre, que parce qu'il en a pris l'habitude sous l'influence de circonstances particulières. Il en est de même encore pour les appétits factices que les caprices de l'homme font naître , et qui ont, en général, pour objet d'occuper l'oisiveté plutôt que de satisfaire des besoins réels. Il en est de même enfin de tous les désirs dont la civilisation provoque l'éveil : ils deviennent d'autant plus vifs qu'on leur résiste avec moins d'énergie.

Concluons donc que le renouvellement gradué des mêmes excitations, au lieu d'émousser la sensibiUté, ne fait que diminuer la susceptibilité des appareils nerveux et qu'elle en rend les opérations plus énergiques et plus étendues. A ceux qui persisteraient dans cette assertion, que l'habitude émousse la sensibilité,

parce qu'elle rend moins vives les émotions du plaisir et de la douleur, nous répondrions que c'est exprimer dans un langage inexact et équivoque un fait réel, que nous sommes loin de contester. Les émotions du plaisir ou de la douleur ne sont pas des fonctions déterminées, elles constituent un trouble, un changement, qui varient dans leur intensité avec les circonstances où notre esprit se trouve placé. Il n'est pas nécessaire , pour qu'une émotion de plaisir ou de douleur soit moins vive, qu'elle ait été souvent reproduite, il n'est pas même nécessaire qu'elle ait été éprouvée une seule fois; il suffit qu'elle ait été prévue, qu'elle ait été présente à notre pensée, grâce à l'idée plus ou moins exacte qui nous en a été donnée. Qu'une émotion soit connue, qu'elle soit attendue, que toute soudaineté soit impossible, elle sera désormais acquise à la personnalité de l'homme; elle y sera toujours présente sous forme d'idée ; elle deviendra par là un obstacle à ce que la modiiication physiologique, dont elle est l'expression, se produise avec la même intensité. Il ne faut donc pas présenter comme un résultat du renouvellement des mêmes impressions, ce qui est en réalité le résultat de l'intervention de rintelligcnce. Bichat, qui a commis cette erreur, et qui l'a développée d'une manière plus frivole que sérieuse, en a tiré cette conséquence, que la fidélité et la constance dans les affections heureuses ne sont pas dans la nature. Gomme si une émotion recherchée avec ardeur, sous l'inlluence d'un ardent désir, pouvait être la même lorsque, ayant été éprouvée et acquise à notre souvenir, ce désir est

SUR L*Él)UCABILITÉ NERVEUSE. 369

satisfait! N'est-ce pas confondre avec un résultat de l'habitude le calme qui succède à une satisfaction obtenue? Ne sait-on pas, au contraire, que l'habiiude est une cause d'attachement, une source de sentiments qui persistent les dernières et survivent à toutes les autres? Quant à ceux qui croiraient pouvoir insister en s'appuyantsur quelques faits exceptionnels, sur celui, par exemple, de l'introduction d'une sonde dans l'urèthre, qui douloureuse d'abord, linit par ne plus occasionner de douleur lorsqu'elle a été souvent renouvelée, nous répondons qu'il ne faut pas confondre les faits de sensibilité normale produits par des agents appropriés et naturels avec les faits de sensibilité anormale produits par des agents artiticiels. Il ne faut pas conclure d'un fait exceptionnel à un fait général. La douleur occasionnée par un corps étranger irritant une surface nerveuse, s'émousse parce que la névrosité s'épuise aisément là où elle n'est pas destinée à remplir une fonction spéciale, et elle s'épuise d'autant plus aisément que la •iouleur est plus vive. Ainsi, une piqûre sur le trajet d'un nerf cesse bientôt d'être douloureuse si elle est longtemps prolongée. Nous insistons sur ces détails parce qu'il importe que les idées les plus simples ne soient pas complètement dénaturées par le langage que nous ont fait les physiologistes.

S'il est incontestable que le renouvellement des mêmes excitations accroît réellement l'étendue et l'énergie de l'impressionnal.iliié et d.; l'innervation fonctionnelles, si l'exercice augmente l'étendue des sensations et l'énergie des opérations intellectuelles s'il

CERÎSE. '

370 INDUCTIONS PIIYSIOLOniQUES

au«^mente l'intensilé des désirs, il esl difficile do ne pas tirer celle conséquence, que quelques éléinenls ont été ajoutés au développement analonio-physiobgique des appareils nerveux, qu'une modification de nutrition a été apportée, qu'une condition organique, en un mot, a été produite, différente de celle qui existait auparavant. Cette conséquence est rigoureuse ; nous croyons qu'elle est dans la pensée de tous les médecins. Toutefois, conrnie elle porte sur un fait exlrômement délicat, et comme elle renferme une donnée physiologique trèsimportante, il est nécessaire de réunir tous les renseignements qui peuvent en compléter la démonstration.

On a recueilli de nombreuses ol)servations qui démontrent rinfluence du renouvellement des excitations visuelles et auditives, non-seulement sur le développement des appareils de la vision et de l'audition, mais encor<' sur le développement de l'appareil cérébral lui-même, dont les opérations principales réclament l'intervention des signes parlés ou figurés du langage. On constate tous les jours, et c'est d'ailleurs un fait vulgaire, que l'exercice des facultés intellectuelles a pour résultat de développer le cerveau, d'en augmenter la masse, d'en accroître môme le volume d'une manière appréciable aux sens. Il est donc permis de croire que l'exercice ou le renouvellement gradué des excitations nerveuses donne lieu à un phénomène de nutrition spéciale, et que ce phénomène de nutrition engendre l'énergie fonctionnelle qui caractérise l'habitud(i. Une (lifficullé persiste néanmoins, et nous devons essayer de la résoudre.

SUR l'éducabilité nerveuse. 371

Ge phénomène de nulrilion spéciale, nous dira-t-on, se nianileste rarement avec assez d'évidence pour qu'il puisse jamais être regardé comme un fait général suOîsammenl démontré : il est même inadmissible, pourrait-on ajouter, s'il est vrai que le système nerveux, en général, et le cerveau, en particulier, sont, relativement aux autres parties, plus volumineux chez l'enl'ant que chez l'adulte. Le contraire devrait avoir lieu si l'exercice des fonctions nerveuses donnait lieu à un accroissement de nutrition, si l'énergie fonctionnelle qui caractérise l'habitude, était l'expression réelle de cet accroissement de nutrition.

Voici notre réponse à cette double objection : De ce que l'accroissement de nutrition ne se manifeste pas toujours par un accroissement évident dans le volume des organes nerveux, devons-nous, repoussant toute induction fondée sur l'analogie, mettre en doute un fait dont l'expérience et l'observation ont souvent démontré la réalité? Le système nerveux échapperait-il, dans quelques-unes de ses parties, à la loi conmiune à tous les appareils de la vie de relation ? Certes, dans des organes si délicats, si simples, dont les opérations les plus importantes sont soustraites à notre regard armé des meilleurs inslrumcnls, il est impossible que la modification de nutrition qui s'y opère soit traduite à l'extérieur par un développement aussi évident que relui qui a lieu dans les appareils de la locomotion, qui sont composés d'organes et de tissus divers, dont les opérations sont grossières, dont l'ensemble occupe une étendue et un volume considérables, etc. L'appré-

INDUCTIONS PHYSrOLOGIQUF.S

dation physiologique des conditions du système nei*veux de l'entant, nous permettra de faire voir que cette difficulté de constater par l'observation directe un fait établi par l'analogie et par l'induction, trouve précisément sa raison dans les lois de l'éducabilité nerveuse que nous tâchons de découvrir et de démontrer.

Nous ne prétendons point prouver que le renouvellement des mêmes excitations détermine nécessairement une augmentation de volume dans les organes nerveux qui en ont été le siège ; nous prétendons moins encore prouver que ce volume soit, en général, l'expression fidèle et constante de l'énergie fonctionnelle ou du degré de nutrition d'un organe. Il est, au contraire, généralement reconnu que la densité est souvent en raison inverse du volume et en raison directe de l'énergie fonctionnelle. Nous ajouterons même que, pour le système nerveux en particulier, la densité tend à augmenter et que le volume tend à décroître à mesure que les appareils, se perfectionnant davantage, deviennent moins éducables, c'est-à-dire à mesure que l'on avance dans la vie. Gela tient à des raisons que nous devons exposer avec soin.

Chez l'enfant, les liquides prédominent, les tissus sont plus mous, plus spongieux. Cette prédominance des hquides tend à disparaître insensiblement et disparaît en réalité lorsque, dans l'âge adulte, le rapport entre les liquides et les sohdes a atteint une sorte d'équilibre. Or, le système nerveux de l'enfant n'est si remarquable par le volume de ses parties que parce

SUR L'ÉDUCAP.fLlTÉ NERVEUSE. 373

que les liquides inondent les aréoles du tissu cellulaire et ramollissent la pulpe médullaire. A mesure que l'enfant avance dans la vie, sous l'influence des excitations instinctives, sensoriales et spirituelles qui se succèdent et se renouvellent, la formation vasculomédullaire occupe la place des liquides ; un phénomène progressif de nutrition spéciale, et en quelque sorte supplémentaire, a lieu et se reproduit avec une intensité croissante, jusqu'.à ce que les limites de l'éducabilité soient atteintes. Or, ces limites sont atteintes lorsque la densité organique est trop grande pour que le phénomène progressif de nutrition spéciale soit encore possible; alors se présentent, en effet, les conditions physiologiques de la vieillesse. Le souvenir des impressions anciennes persiste, et les impressions actuelles ne laissent que des traces affaiblies. Les habitudes acquises à un autre âge se maintiennent avec une invincible ténacité, et il est à peu près impossible d'en contracter de nouvelles. Le renouvellement des impressions, ne pouvant plus donner lieu à un phénomène de nutrition supplémentaire, il ne reste au vieillard que les conquêtes du passé; il lui est à peu près impossible d'en ajouter de nouvelles. Les conditions anatomophysiologiques du tissu nerveux sont devenues telles que la circulation locale, si active dans l'enfance, doit nécessairement s'y ralentir. Il en résulte une diminution considérable dans la production de la névrosité, et conséquemment dans l'intensité des phénomènes' de rimpressionnabilité et de l'innervation.

Chez l'enfant, les choses sont loin de se passer ainsi.

37/l INnUGTIONS PHYSIOLOGIQUES

C'est précisément le contraire qui a lieu. Le passé, pour lui, existe à peine; il a besoin de conquêtes pour l'avenir. Son organisme nerveux doit être approprié à recevoir le produit de la nutrition supplémentaire qui doit résulter des excitations renouvelées et se manifester par l'énergie fonctionnelle propre à l'habitude. La perméabilité du tissu nerveux, qu'on nous pardonne cette expression, doit y favoriser la circulation artérielle, et celle-ci doit concourir d'autant plus activement à la production de la névrosité que les excitations nerveuses doivent être plus vives et plus nombreuses. Il est donc permis de dire que le volume, dans le système nerveux de l'enfant, n'est en quelque sorte qu'une condition de réceptivité, et que cette condition est l'expression d'une lacune que doivent remplir les produits ultérieurs de la nutrition spéciale, sous l'influence des excitations éducatrices qui occupent une si grande place dans la vie de l'homme. La nécessité de cette lente et progressive création de matière nerveuse, par l'éducation, n'est-elle pas rendue évidente par la durée de l'enfance, qui, toutes choses égales d'ailleurs, est plus longue chez l'homme que chez les animaux? N'est-ce pas parce que cette création a lieu que la surexcitabilité et la mobilité qu'on remarque chez les enfants vont toujours en diminuant, à mesure qu'ils avancent dans la vie et qu'ils approchent de l'âge adulte? Cette surexcitabilité et cette mobiUté ne résultent-elles pas, en grande partie, de ce que les conditions anatomo-physiologiques de leur système nerveux ne sont pas encore en harmonie parfaite avec l'intensité des causes existantes ([ui

SUR l'éducabtlité nerveuse. 375 agissent sur l'organisme nerveux des adultes? Le besoin d'impressions et de mouvements qui les caractérise, n'est-il pas admirablement préétabli pour appeler dans les appareils nerveux les excitations qui doivent en amener le développement à la fois organique et fonctionnel? Et ce besoin de sommeil qui égale, dans l'enfance, le besoin d'impressions et de mouvements, n'est-il pas une preuve que la même cause à laquelle nous attribuons le phénomène de nutrition spéciale dont il s'agit, donne lieu à une énorme déperdition de névrosité, que les veilles rendraient funeste et que le sommeil permet de réparer? Et l'activité de la circulation, la fréquence des inspirations, la quantité des aliments, qui sont d'autant plus grandes que l'enfant est plus jeune, ne correspondent-elles pas aux besoins d'un organisme qui doit à la fois fournir à la nutrition générale et à l'accroissement, et réparer la dépense considérable de névrosité qu'occasionnent les excitations nerveuses ?

Nous n'irons pas plus loin. 11 nous semble qu'il doit résulter des considérations qui précèdent, une conviction conforme à la nôtre, à savoir, que l'habitude produite par le renouvellement des mêmes excitations nerveuses, peut être regardée comme un fait de nutrition spéciale, quoique ce fait de nutrition ne se traduise pas nécessairement à l'extérieur par un accroissement évident de volume. Disons m;iintenant toute notre pensée sur ce sujet.

On pourrait s'imaginer que la matière nerveuse produite pai' le renouvellement gradué des mêmes

excitations est toujours de même nature, quelles que soient ces excitations, quelles que soient les causes dont l'intervention réitérée a amené ce surcroît de nutrition. Résolue ainsi, la question que nous agitons n'aurait pas fait un pas, et tous nos efforts n'eussent abouti qu'à démontrer un fait généralement admis, ou au moins faiblement contesté. Nous tenons à obtenir un résultat plus positif; nous tenons à mettre en évidence une des lois les plus générales de l'éducabilité nerveuse. 11 nous faut, pour cela, mentionner tous les faits qui nous empêchent de nous arrêter à une donnée aussi vague. Ces faits nous sont fournis par l'observation de ce qui se passe lorsqu'une habitude succède à une autre, lorsqu'un exercice sensorial, intellectuel, affectif ou locomoteur, est remplacé par un exercice nouveau, lorsqu'on change de profession, lorsqu'on se livre à des études nouvelles, etc. Ils nous sont fournis par l'observation de ce qui se passe chez un aveugle ou chez un sourd, lorsque venant à recouvrer la vue ou l'ouïe, les appareils tactile et auditif de l'un et l'appareil visuel de l'autre, perdent insensiblement leur merveilleuse impressionnabilité. Il est permis de conclure de l'observation de ces faits, que chaque série d'excitations identiques, que chaque nature d'excitation, s'il est permis de s'exprim.er ainsi, doivent être considérées comme créant dans l'appareil nerveux qui les a subies, une matière médullaire sui generis, un phénomène de nutrition spéciale, appropriée exclusivement aux opérations fonctionnelles que ces excitations tendent à produire. Nous ne croyons pas qu'il soit per-

mis de négliger cette donnée dont l'importance égale la précision. Si une habitude nouvelle fait disparaître une habitude ancienne, si l'on ne reconquiert qu'avec peine des aptitudes qu'on a cessé d'exercer après les avoir acquises, c'est qu'un phénomène d'absorption a eu lieu, c'est que la matière nerveuse créée par les premiers exercices, a plus ou moins complètement disparu pour l'aire place à une création nouvelle. Bien plus, si l'exercice prolongé d'un appareil nerveux, si des actes habituels, si une profession, si un ordre particulier de préoccupations, ont fait naître chez les parents une disposition transmissible aux enfants par voie de génération, c'est qu'il y a eu une création organique spéciale, et que le produit de cette création spéciale est représenté dans le germe fécondé, comme le sont tous les autres produits de la vie. Si, enfin, les aptitudes acquises dans une génération se transmettent aux générations suivantes, c'est qu'il a été donné à l'esprit de l'homme de pouvoir de modifier les races humaines, d'en créer de bonnes ou de mauvaises, d'intelligentes ou de stupides, au moyen de l'enseignement par le langage et par les institutions sociales; c'est, en un mot, qu'il est des aptitudes et des penchants héréditaires ou acquis, qui peuvent être regardés comme l'expression d'une formation organique réservée par Dieu à l'empire créateur de l'éducation.

I\nUCTIONS PHYSIOLOGIQUES

SECTION II

DE l'habitude considérée DANS SES RAPPORTS AVEC LES DIVERSES FORMES DE l'IRRADI ATION NERVEUSE, ET EN PARTICULIER AVEC l'aSSOCIATION DES IM- PRESSIONS.

Toute excitation nerveuse ne se manifeste qu'à Ja condition de s'irradier sous forme d'impression, d'innervation ou de sympathie. Une excitation souvent reproduite doit donc engendrer un fait de nutrition spéciale, non-seulement dans la surface nerveuse, où elle a son point de départ, mais encore dans les parties auxquelles elle s'irradie. Ainsi, une impression sensoriale, lorsqu'elle est graduellement reproduite, détermine un fait de nutrition, non-seulement dans la surface qui la reçoit, mais encore dans la portion cérébrale à laquelle elle est transmise. La mémoire des impressions sensoriales, celle des signes, celle des mots, etc., ne sont pas autre chose. Il en est de même des impressions psycho-cérébrales. C'est par la nutrition spéciale qui en résulte, que le cerveau intervient dans les faits de mémoire. L'innervation souvent répétée ne donne pas seulement lieu à un fait de nutrition spéciale dans la centralité cérébrale ou sensorio-motrice, mais encore dans les appareils auxquels elle s'irradie énergiquement. Telle est, par exemple, l'innervation cérébromusculaire ou locomotrice, qui, étant souvent réj)étée dans une certaine direction, donne lieu à un dévclop-

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pfMiient spécial des muscles et des os, ainsi que cela a lieu chez les danseurs, chez les chanteurs, chez les hommes qui portent hahituellement des fardeaux, etc. Telle est l'innervation cérébro-ganglionnaire, affective et expressive, qui, étant souvent répétée, finit par l'aire prédominer dans les viscères des conditions physiologiques propres à certaines émotions, que traduit extérieurement l'expression habituelle de la physionomie ; c'est ce que l'on peut observer chez les personnes qui ont subi pendant plusieurs années l'empire d'un sentiment, chez celles qui ont éprouvé pendant longtemps les émotions propres à une profession. Telle est encore l'innervation imitative qui, étant souvent renouvelée, dispose les organes auxquels elle se propage à se développer sous une forme déterminée, ainsi que ci^la a lieu dans la prononciation des mots d'une langue qu'il est si difficile de changer quand une fois on l'a acquise.

Quant aux sympathies, il est certain que l'excitation fré(pionte d'une surface nerveuse, se propageant chaque fois dans les organes avec lesquels elle est en relation sympathique, y détermine un phénomène de nutrition analogue à celui qu'il manifeste lui-même; ainsi l'excilation fréquente et précoce de l'appareil générateur de la femme, entraîne i\ sa suite le développement des glandes mammaires ; ainsi les excitations intellectuelles réfjptées avec mesure, entraînent le développement général de l'organisme, etc.. Ces faits étant suiTisammenl connus, il est inutile d'y insister. Nous ajouterons (pi'il y a des sympathies qui sont elles-mêmes développées

par riiabitude : ce sont des irridiations nerveuses produites d'abord avec conscience, dans les phénomènes souvent renouvelés d'impressionnabilité, d'innervation et d'association, et qui, finissant par se produire sans conscience, deviennent des irradiations sympathiques. Telles sont, par exemple, les relations qui se développent entre les diverses parties de l'organisme et le cerveau; elles sont très-étroites chez les hommes, dont la vie morale et intellectuelle est très-active, et elles sont presque nulles chez l'enfant, l'idiot, le sourdmuet, etc. En général, le délire sympathique n'a heu que chez les premiers.

Entre toutes les formes de l'irridialion nerveuse, il en est une qui doit particulièrement nous occuper dans cette section, c'est celle qui est le résultat de l'association des excitations.

L'association des excitations donne naissance à une série de modifications physiologiques qui se confondent avec l'habitude et qui exercent une très-grande influence sur la production des phénomènes de la vie humaine. C'est par l'association des excitations dont l'enseignement social dispose, que l'organisme nerveux en général et le cerveau en particulier sont appropriés à fonctionner sous Tinfluence de l'activité spirituelle et à fournir leur part d'action à l'accomplissement des actes moraux et intellectuels. Nous devons l'examiner dans ses rapports : 1" avec la pensée en général; 2° avec les diverses opérations de l'entendement; 3° avec les sentiments et les émotions ; li" avec les mouvements.

§ I«^ De l'association des impressions considérée dans ses rapports avec la pensée.

L'acte rapide de la pensée est déjà une manifestation de l'habitude : il ne peut avoir lieu sans un enseignement et un exercice préalables. Il n'est possible qu'à la condition de disposer d'un certain nombre d'idées et d'un certain nombre de signes, qu'à la condition, par conséquent, d'avoir subi une série de modifications cérébrales. En d'autres termes, la coopération du cerveau dans l'acte habituel de la pensée, résulte d'une étroite relation que l'enseignement parlé ou figuré établit entre l'appareil psycho-cérébral et les appareils sensoriaux, au moyen de l'association des idées et des signes de langage. Expliquons-nous. Il est indispensable que nous présentions ici un exposé rapide des faits les plus généraux dont la connaissance est nécessaire à f intelligence, du rôle réservé à la coopération cérébrale dans le phénomène merveilleux de la pensée. Nous eussions aimé à nous dispenser d'accomplir une tache que nous regardons comme très-déhcate, mais le silence des physiologistes à ce sujet nous impose le devoir de la remplir.

Rappelons d'abord que l'homme, tel que nous le voyons aujourd'hui, ne manifeste le caractère moral et intellectuel qui le distingue des animaux, que moyennant l'intervention de la société, que moyennant l'intervention de l'enseignement traditionnel dont elle est en possession et qu'elle applique à chaque individu, au moyen du langage et des institutions. Rappelons

encore que le langage est destiné à impressionner l'appareil cérébral, au moyen des impressions sensoriales dont il est la source. Ces deux faits généraux étant rappelés, exposons les faits particuliers qui en oilrent la démonstration.

Les appareils sensoriaux à l'aide desquels l'homme est mis en rapport avec la société, sont au nombre de trois. Le premier rang appartient à l'appareil auditif, auquel correspondent les signes phonétiques ou la parole. Le deuxième appartient à l'appareil visuel, auquel correspondent les signes graphiques ou mimés. Le troisième appartient à l'appareil tactile, auquel correspondent les signes sculptés ou en relief. C'est l'ouïe qui est le sens prédestiné à faire vivre tout homme venant au monde, de la vie morale et intellectuelle que les anciennes traditions représentant comme une seconde vie créée par la société, au moyen de la parole. La parole constitue réellement une atmosphère spirituelle qui enveloppe l'enfant dès sa naissance, qui le pénètre sans cesse, qui ne l'abandonne jamais, et dans laquelle il puise, sans efforts, tous les enseignements nécessaires à l'accomplissement de sa destinée humaine. Bien que la vue supplée à l'ouïe avec un succès merveilleux, bien que le toucher puisse jusquesà un certain point, suppléer à la vue et à l'ouïe, les hommes qui sont privés de ce dernier sens, placés en dehors de l'atmosphère commune, se trouvent relégués dans une atmosphère artificielle; ils ne parviennent à vivre de la vie de tous que moyennant de grands elîorts et à la condition d'être puissamment

SUR L'ÉDUCABILITÊ NERVEUSE. 8^3

secolulés, d'une part, par les soins spéciaux de l'édiicalion privée, et de l'autre, (»ar les aptitudes cérébrales. Lursque ces aptitudes sont très-éneriiiques chez le sourd et chez l'aveugle, toute impression visuelle ou tactile est transformée aisément en un signe et vient par cette transformation attester, à la fois, l'activité de l'esprit et l'énergie fonctionnelle du cerveau. Il ne faut pas oublier cet appel puissant, ce besoin impérieux, cette aspiration à la fois spirituelle et organique, morale et instinctive, qui portent l'enfant à s'approprier les signes nécessaires à son développement intellectuel, comme il s'approprie le lait maternel nécessaire à son développement physique. Nous devons voir dans cette double impulsion la démonstration irrécusable du rapport physiologique qui a été préétabli par le Créateur entre l'individu et la société. Ce rapport doit être contemplé dans toute sa réalité, si nous voulons que nos recherches sur les fonctions et les maladies nerveuses ne soient pas tout à fait stériles.

Trois doctrines se sont partagé le monde philosophique touchant l'origine de nos idées. Ces doctrines sont : 1" celle de Vmnéité d'une ou de plusieurs idées générales, considérées comme le point de départ des idées particulières qui sont produites par le concours du monde extérieur et de l'enseignement; 2° celle de la transformation des impressions sensoriales en idées ])articuliéres et générales, au moyen d'une mystérieuse opération du cerveau ; 3" celle de la révélation des idées générales, conservées par la tradition et répandues par le langage parlé ou figuré. Dans la première

88ft INDUCTIONS PHYSIOLOGIQUES

de ces doctrines, le langage est regardé comme l'exercice facile el naturel de nos facultés. Dans la seconde, il est regardé comme le produit d'essais laborieux poursuivis sous la protection des instincts de conservation et d'imitation. Dans la troisième, il est regardé comme l'écho du verbe divin, comme l'expression d'une révélation primitive. Chacune de ces doctrines sur l'origine de nos idées et sur celle du langage, est basée sur un certain nombre de raisonnements qui témoignent de préoccupations religieuses et philosophiques d'une nalure bien différente. Ces préoccupations concernent un ordre de faits que nous ne devons pas examiner ici. Nous ne voulons point, d'ailleurs, aborder le problème de l'origine ou de la formation des idées, nous n'avons point cette prétention orgueilleuse. Notre rôle doit être plus modeste. Nous ne songeons qu'à indiquer un des aspects sous lesquels le physiologiste et le pathologiste doivent envisager les questions idéogéniques, afm qu'elles ne leur soient pas complètement étrangères, afm surtout qu'ils reconnaissent jusques à quelles limites peut s'étendre, sur ces questions, leur compétence trop souvent contestée. Nous devons, pour cela, appeler leur attention sur un problème secondaire dont la solution les intéresse à un très-haut degré. Pour eux, il ne s'agit pas de savoir ce que l'homme a été le premier jour de son apparition sur la terre ; comment il a pénétré dans la voie mystérieuse de la connaissance ; comment et par quelle merveilleuse intervention il est parvenu à l'état où nous le voyons : il s'agit uniquement de savoir ce qu'il est au-

SUR L'ÉDUCABILITÉ NERVEUSE. 385

joiird'Iuli, et de le connaître tel qu'il s'offre à notre observation dans toutes les contrées connues du globe. Il est permis au physiologiste de ne pas aller plus loin ; mais il est tenu d'aller jusque-là.

Or, les idées, dans l'humanité, telle au moins qu'elle nous apparaît aujourd'hui, constituent une atmosphère générale dans laquelle les individus puisent, dés l-eui naissance, les éléments de leur vie morale et intellectuelle. Ce fait est évident, incontestable, et ne saurait être mis en question. Mais on se demande comment le domaine commun devient la propriété de chacun? Là est le |.roblème que l'observation, qu(! l'observation attentive et délicate peut seule nous aider à résoudre.

Que voyons-nous?... Il y a au dehors de nous une somme déterminée d'idées dont la société est dépositaire ; il y a au dedans de nousune activité qui aspire à posséder ces idées, à se les approprier : atmosphère morale et intellectuelle d'une part, activité morale et intellectuelle de l'autre. L'esprit aspire à la connaissance des choses du monde physique et du monde moral : il est doué d'une virtualité propre qui le porte à rechercher et à acquérir celte connaissance; mais il ne parvient à posséder les idées et à les transformer en affirmations personnelles que moyennant le concours de l'appareil cérébral. Telle es! sa condition sur la terre. Or, l'appareil cérébral, qui est un instriunent matériel, ne saurait fonctionner sous l'inlluence des idées répandues dans l'atmosphère spirituelle, si ces idées ne prenaient, une forme sensible capable d'impressionner la substance nerveuse. Cette forme sen-

CERISE

.iHO INDUCTIONS PHYSIOLOGIQUES

sible est fournie par les signes du langage. C'est le langage qui constitue le lien mystérieux si longtemps et si vainement cherché ailleurs par les philosophes ; qui unit non-seulement l'esprit et l'organisme," mais encore l'atmosphère sociale et l'activité individuelle. Brisez ce lien, détruisez ainsi toute relation entre l'esprit et l'appareil cérébral, entre la société et l'individu ; isolez par la pensée l'esprit et l'organisme, l'atmosphère sociale et l'activité individuelle, il arrivera que de profondes ténèbres cacheront aux regards de l'homme le vaste domaine de l'intelligence ; il ressemblera à un voyageur qui marche en plein midi, aux rayons d'un soleil brillant, portant un épais bandeau sur les yeux. Il aura la faculté de voir, mais il ne verra pas. La lumière du jour existera hors de lui, mais elle sera pour lui comme si elle n'existait pas. Rétablissez la communication, rapprochez les éléments que vous avez isolés, que la relation norm.-de soit reconstituée, et tout changera d'aspect. L'intelligence individuelle se révélera ; elle ap})araîtra comme un miroir dans lequel viennent se refléter les idées répandues dans l'almosphère sociale ; elles interviendront désormais, nonseulement dans les actes de l'entendement et de la volonté, mais encore dans la sensation, dans les sentiments, dans la conscience et dans les mouvements.

Admirez cette relation : l'esprit aspire à transformer en idées distinctes les impressions confuses qui naissent en nous ou qui viennent du monde extérieur; il aspire à connaître les êtres, h les distinguer, a les définir, à en affirmer, par conséquent, les rapports; il aspire,

SUR l'èducAb[Lité nerveuse. 387

en un mot, à remplir sa mission de nioralité et d'intelligence Mais il faut que le cerveau coopère à ses

actes;.... il l'aul, pour que cette coopération soit possible, que le cerveau puisse correspondre l'onctionnellcment à un signe ; .... il faut que ce signe représente l'action, la limite, les rapports, la distinction que l'esprit aspire à découvrir dans la confusion générale des choses. Eh bien ! ce signe existe dans la parole, dans l'écriture, dans la mimique. Ce signe, c'est le verbe. Il ne sert pas seulement d'instrument aux afhnnations de l'esprit, mais il est encore approprié à déterminer, dans l'appareil cérébral, une im.pression en harmonie avec ces aflirmations; il concourt à la conservation d'une image représentant une action ou un rapport, image distincte des impressions confuses qui affectent l'appareil sensorial (1). Débrouiller le chaos des images indistinctes qui impressionnent l'enfant; faire succéder à ce cahos des images distinctes, représentation fidèle

(1) Deux exemples serviront à élucide/- cette proposition. Nous voyons un soldat, c'est-à-dire un citoyen appelé à porter les armes contre les ennemis de la patrie. Les yeux sont impressionnés par les couleurs de l'uniforme, par les mouvements des membres, par les formes extérieures du corps, etc.; mais Tesprit seul voit un militaire. Or l'idée d'un militaire implique Fidée préalable de l'action de combalh-e dans les rangs, idée qui s'exprime par un verbe. Une iiorte n'est pour les yeux du corps qu'une pièce de bois semblable à une autre, ayant une forme, une grandeur, une couleur semblable à celles d'une autre pièce de bois ; aux yeux de l'esprit seulement cette pièce de bois prend un aspect déterminé. Or, l'idée d'une porte iiiipliqiïe l'idée préalable do l'action de fermer une issue, idée qui s'exprime par un verbe. Celui qui n'aurait pas reçu les idées de combative ou de fermer à l'aide d'un enseignement parlé ou figuré n'aurait jamais l'idée distincte d'un guerrier ou d'une porte.

de l'ordre qui doit être aperçu par l'intelligence dans les choses du monde physique et du monde moral ; mettre l'esprit de chacun en possession des idées en vertu desquelles il affirme les existences dans un ordre déterminé ; telle est l'œuvre de l'enseignement par le langage, que reçoit de sa nourrice, de sa bonne, de ses parents, de ses instituteurs, tout homme qui vient au monde doué des trois sens dont nous avons parlé plus haut. Par cet enseignement, l'esprit et le cerveau sont appelés à intervenir, l'un en discernant et en affirmant une réafité que les sens seuls n'ont jamais révélée, l'autre en subissant des modifications correspondantes qui ne peuvent se reproduire dans l'acte rapide de la pensée sans le concours des signes.

Il s'étabht, en effet, entre l'idée ou l'affirmation d'une réalité et les signes qui ont servi à la transmettre, une relation physiologique que nous devons étudier et parfaitement connaître. Cette relation tient à ce que les impressions sensoriales déterminées par un signe sont associées avec les impressions psycho-cérébrales déterminées par les idées. L'association sans cesse répétée de ces impressions constitue l'éducation première de l'homme, celle dont l'atmosphère spirituelle qui l'entoure à sa naissance renferme tous les éléments. C'est au moyen d'un pareil exercice, prolongé pendant la plus grande partie de la première enfance, que la relation entre les idées et les signes devient une solidarité fonctionnelle et que l'acte de la pensée devient un acte présentant tous les caractères de l'habitude. On reconnaît que ce moment est arrivé lorsqu'il suflit

SUR L'ÉDUCABIMïÈ NERVEUSE. 389

de reproduire rimpressioii psycho-cérébrale de l'idée, ou lorsque la modification cérébrale correspondante à l'impression sensoriale se renouvelle par le fait seul de la modificaîion cérébrale correspondant à l'idée : lors(iue, en un mot, le signe a la puissance de rappeler la chose signifiée, et réciproquement. Les idées dont l'homme est en possession pour manifester sa vie morale et intellectuelle, se trouvent donc en quelque sorle identifiées avec les signes à l'aide desquels elles ont été transmises, parce que, h l'idée transmissible par l'enseignement et à la modification cérébrale qu'elle détermine, on a associé un signe destiné à la fois à exprimer l'une et à reproduire l'auti'e. En d'autres termes, les choses se passent comme si, dans le cerveau, il y avait une portion affectée aux impressions sensoriales déterminées par les signes, et une portion affectée aux impressions psycho-cérébrales déterminées par l'idée des choses signifiées. Entre ces deux portions cérébrales, un rapport a été préétabli par la volonté de Dieu, afin que l'acte rapide, compliqué et habituel de la pensée lut possible à l'homme sur la terre. Par l'association, au moyen de renseignement et du langage, des impressions propres à chacune d'elles, le ra[)port qui existait à l'état d'aptitude devient un fait, une solidarité fonctionnelle ; et la pensée, disposant d'un appareil exercé, se {)roduil, entraînant avec elle toute la série de phénomènes qui caractérisent la vie humaine.

§ II- De l'association des impressions considérée dans ses rapports avec les diverses opérations de l'entendement.

Lorsque des idées ou des impressions psycho-cérébrales ont été associées, la présence de l'une d'elles n'a presque jamais lieu sans réveiller les autres. Ce fait est du domaine de l'expérience personnelle de chacun de nous. C'est en vertu de l'irradiation intracérébrale qui succède à cette association des idées que se crée l'habitude dont nous faisons preuve dans les opérations diverses de l'entendement. Une idée générale réveille les idées particulières qui y ont été associées : celles-ci à leur tour réveillent l'idée générale. L'idée d'un livre réveille celle des pages, celle des lignes et celle des lettres qui y sont contenues, celle des doctrines qui y sont exposées, celle des faits qui y sont racontés, et vice versâ^ etc. Cette habitude se montre dans la rapi(Hté avec laquelle se produisent les faits de mémoire et de raisonnement : elle se montre surtout lorsque la pensée poursuit sans efforts, involontairement, souvent sans que nous en ayons connaissance, une série indéfinie d'inductions, de déductions, de comparaisons, de démonstrations, de vérifications, etc., ainsi que cela a lieu pendant une profonde méditation. Dans la rêverie, dans les rêves, dans le somnambuhsme, dans ces opérations inteUectuelles, en quelque sorte automatiques, qui semblent se soustraire également à la conscience et à la volonté, l' habitude créée par l'enseignement est évidente, incontestable; tout le

monde est Ibrcé de la reconnaître. Mais il n'en est pas de même des opérai ions ijilellocl ueUes qui sont jn'Oduites avec conscience et volonté; on y aperçoit moins aisément le résultat d'une habitude acquise au moyen de l'association des impressions psycho-cérébrales. Elles ne sont possibles pourtant qu'aux mêmes conditions, les unes comme les autres. L'homme auquel l'enscii^nement parlé ou figuré aurait été refusé, et celui dont les aptitudes d'irradiation intra-cérébrale seraient insuflisantes, ne sauraient, dans aucun cas, être capables de poursuivre jusques au bout un raisonnement quelconque.

Les actes de l'entendement sont des opérations psycho-cérébrales qui ont pour point de départ l'idée générale d'un but à atteindre, d'une satisfaction à obtenir. Ces opérations sont logiques lorsque les idées qui se succèdent suivent l'ordre d'irradiation établi par l'enseignement, ou par le sens commun dont il est l'expression, entre cette idée générale et la réahsation désirée. Ce sont, en quelque sorte, les idées particu- Uères acquises à la mémoire qui se réveillent selon un ordre déterminé, à la voix de l'idée générale à laquelle elles se trouvent associées. Voilà pourquoi la mémoire est un élément indispensable de tout raisonnement; voilà pourquoi l'imagination est l'élément indispensable de toute invention, de toute découverte. Or, comment se produisent les faits de mémoire et d'imagination? Par l'appel successif des impressions psycho-cérébrales as.sociées à l'idée du but à atteindre, de la satisfaction à obtenir. S'il s'agit d'une association nouvelle, im-

392 INDUCTIONS PHYSIOLOGIQUKS

prévue, spontanée, et s'il en résulte une conception originale, étrangère à l'enseignement reçu, il y a fantaisie, caprice. Si cette conception est belle, grande, utile, il y a plus que de la fantaisie et du caprice, il y a du génie. Toutes les opérations de l'entendement qui ne sont pas exceptionnelles comme celles dont nous venons de parler, reposent sur la même base; il est inutile d'insister sur ce point. Il suffit de rappeler que l'ordre logique dans lequel se succèdent les conceptions de l'homme réside à la fois dans la coordination des idées dont la société est en possession, et dans la coordination des signes qui servent à exprimer ces idées ; nous ajouterons que l'esprit aspirerait vainement à le suivre, que le cerveau serait en vain disposé à y correspondre fonclionnellement, si l'association des impressions dont il s'agit, si les irradiations intracérébrales qui en résultent, n'étaient activées par l'enseignement et parle langage.

Tel est le ro\e que joue l'association des idées ou des impressions psycho-cérébrales entre elles dans l'exercice des facultés intellectuelles, et dans les opérations compliquées que cet exercice rend pourtant si promptes et si aisées. Disons un mot du rôle de l'association des impressions affectives et sensoriales avec les idées. Lorsqu'une de ces impressions a été associée à une idée, il suffit que celle-là soit reproduite pour que celle -ci apparaisse à l'instant. Ainsi l'aspect d'un objet qui a souvent frappé nos regards dans les heureux jours de notre enfance, fait revivre sur-le-champ des idées nombreuses qui nous transportent, bon gré mal

SUR L'ÉDUCABILITÉ NERVEUSE. 393

gré, dans un pays et à une époque qui sont bien loin de nous. Ainsi, sous l'intluence d'une émotion sympathique, provoquée par une expression sentimentale, nous voyons notre imagination aux prises avec des idées qui, ayant été associées à cette émotion, reviennent et s'en retournent avec elle.

§in. De rassociation des impressions considérée dans ses rapports avec les sentiments et les émotions.

Les sentiments humains, ainsi que nous l'avons démontré plus haut, ont leur condition d'existence dans le concours de deux éléments différents : de l'élément intellectuel représenté par l'appareil cérébral, et de l'élément affectif représenté par l'appareil ganglionaire. L'élément intellectuel, c'est l'idée; l'élément affectif, c'est l'émotion. Le sentiment n'existe que lorsque l'idée d'une satisfaction étant acquise, elle devient inséparable d'une émotion correspondante. II résulte de cette étroite relation entre l'idée et l'émotion, que l'association dont il s'agit n'a pas besoin d'être souvent répétée pour donner lieu k tous les phénomènes de l'habitude. Il suffit que cette association ait lieu une seule fois pour que la présence de l'une entraîne désormais le réveil de l'autre. Considérée dans ses rapports avec les actes de l'entendement, l'association des impresssions a besoin d'être l'objet d'une éducation active et prolongée ; considérée dans ses rapports avec les pliénomènes affectifs, elle a rarement besoin d'être reproduite une seconde fois.

Lorsqu'une impression sensoriale, produite par un

objet, a été suivie d'une vive émotion, l'idée seule de cet objet suffira pour ramener l'état affectif qu'il avait déterminé. Si celte émotion est agréable, l'bomme fera intervenir l'idée, sûr de retrouver l'émotion qui l'a charmé. Si elle est pénible, il repoussera l'idée afm d'échapper à l'émotion qui l'a fait souffrir. L'idée d'une action dont le spectacle nous a épouvantés renouvelle en nous l'effroi que nous en avons ressenti. L'idée d'un objet ou d'une personne dont la présence nous a réjouis, renouvelle en nous cette douce émotion. L'idée d'un châtiment qui nous a été inlligé reproduit une émotion salutaire dans les moments où nous sommes le plus près de manquer à nos devoirs, etc. C'est par cette étroite relation qui existe entre l'idée et l'émotion que nous comprenons la puissance des productions de Tart littéraire, qui expriment dans un poétique langage les idées auxquelles nos émotions les plus vives ont été associées. L'association des émotions avec les impressions sensoriales et psycho-cérébrales, devient par le caractère effectif qu'elle présente et par la prompte relation qu'elle détermine, le moyen le plus puissant, le moyen en quelque sorte spécial de l'éducation dite morale.

Il est un résultat de l'association dont il s'agit, auquel nous devons nous arrêter; car, comme il est, sous quelques rapports, commun à l'homme et aux animaux, il a donné lieu à d'étranges erreurs qu'il importe de rectifier dans l'intérêt de la vérité. Un jeune chien reçoit un coup au moment où il accomplit un acte qu'on veut l'empêcher de renouveler ; on associe

SUR L'ÉDUCABIUTÉ NliRVEUSE. 895

à ce coup un geste, un son accentué d'une certaine manière; ou produit, en un mot, une association entre une impression sensoriale avec une impression alï'ective. Il se produit alors un fait remarquable : il suflira désormais que le geste ou le son de la voix qui ont été associés à la douleur soient reproduits pour que le chien manifeste son clfroi, je dirai presque la douleur éprouvée précédemment. Sur ce fait repose toute l'éducabilitc animale. Ce que l'on décore du nom d'intelligence chez les animaux repose sur l'aptitude aux irrailiations de ce genre ; plus cette aptitude est grande dans une espèce, plus elle est éducable, plus aussi elle semble avoir reçu l'inteHigence en partage. Mais celte prétendue intelligence est une apparence trompeuse, qui n'en impose qu'aux observateurs superficiels. Que font, en effet, les spectateurs vulgaires du fait que nous venons de mentionner, et avec eux certains physiologistes et certains philosophes aveuglés par d'étranges préjugés? Ils placent sans hésiter un raisonnement dans la peiuée de l'animal, comme s'il était possible de raisonner sans posséder des idées, comme s'il était possible de faire un syllogisme sans disposer des signes du langage. Ils font intervenir la pensée là où il n'y a qu'une irradiation nerveuse produite par l'association d'une impression sensoriale avec une impression affective, en l'absence de toute coopération psychocérébrale. Pour que la pensée intervienne dans la crainte du châtiment, il ne faut pas seulement que l'impression sensoriale ramène l'émotion associée, il faut encore que l'idée de cette impression et celle de

396 INDICTIONS PHYSIOLOGIQUES

l'émotion leur survivent et les représentent sans cesse, il faut de plus que l'idée du devoir soit acquise et maintenue, etc. Or, toutes ces conditions existent-elles chez l'animal? Évidemment non (I).

Un sentiment, avons-nous dit, est le résultat d'une émotion associée à l'idée d'une satisfaction plus ou moins nettement déterminée. Cette association est normale lorsqu'elle est conforme à la fois aux lois de

fl) Voulant étudier les lois de l'éducabilité animale, j'ai tenté quelques expériences sur des animaux, et en particulier sur des chiens appartenant aux variétés les plusinlelligenlef. J'en rapporterai une seule que chacun pourra vérifier. Un chien répandait de l'urine sur le parquet ; chaque fois que cela lui arrivait, il recevait un coup de fouet, et à ce coup j'avais soin d'associer un geste de la main et un son de la voix, toujours les mêmes. Bientôt il me suffît de renouveler le geste ou le son, sans recourir au coup, pour qu'il se trouvât en proie aux plus douloureuses émotions. Je m'avisai un jour de faire le geste habituel, insignifiant d'ailleurs, dans un moment où il n'avait commis aucune incongruité; j'aperçus qu'il manifestait son effroi comme lorsqu'il l'avait réellement commise. Je fis plus, je répandis un jour de l'eau sur le parquet, et je l'appelai bientôt après, en ayant soin de le caresser, afin d'éviter toute cause d'erreur. Je conduisis l'animal auprès de la surface humide, afin de voir s'il donnerait dans le piège. A peine la pauvre bcte aperçut-elle cette eau qu'elle montra une vive émotion ; elle baissa les oreilles et la queue, et s'enfuit précipitamment comme si elle venait de la répandre elle- même. Je répétai souvent et sur plusieurs autres chiens cette petite expérience, et j'obtins toujours le même résultat. L'impression sensoriale occasionnée par la présence de l'eau répandue sur le parquet s'était associée, ainsi que l'impression occasionnée par mon geste et par l'accent de ma voix, aux émotions douloureuses qui avaient commencé son éducation ; et de cette association était résulté un phénomène d'habitude qui démontre l'absence de toute intelligence, de toute idée, de tout raisonnement. Que signifient après cela ces singulières paroles qu'on entend tous les jours à propos d'un animal : « Il sait qu'il a manqué à son devoir, qu'il a mérité un châtiment, qu'il ne peut s'y soustraire qu'en fujant ou en caressant son maître, etc. »

SUR l'éducabilité nerveuse. 397 la nature et à celles de la société. Elle est aiionnale lorsque, étant en opposition avec ces lois, elle donne naissance à des sentiments monstrueux qui seront éternellement la honte de Tespéce humaine. C'est en associant de fausses idées de droit ou de devoir à de coupables convoitises que l'on pervertit à la fois la raison et la conscience : la raison en faisant trouver bien ce qui est mal; la conscience, en faisant succéder le repentira une bonne action. C'est en associant des idées de jouissance, d'émotions voluptueuses à des idées, à des impressions auxquelles elles devraient rester étrangères, qu'on parvient à faire naître et dominer d'inlàmes habitudes, de criminelles affections. C'est, au contraire, en associant une émotion con- ^lamnée, la colère par exemple, à l'idée d'une llétris- ■sure ou à celle d'un chcàtiment, qu'on finit par s'en r<"ndre mailre, en intéressant l'organisme à l'accomplissement de la loi morale, etc.

11 faut distinguer dans la vie sentimentale de l'homme deux sortes d'émotions : celle qui est associée à l'idée d'une satisfaction à obtenir et qui concourt à la fois à la production et à l'expression du sentiment, et celle qui se Irouve dans cette satisfaction elle-même. Plus cette dernière émotion aura été souvent associée à la première, plus le désir sera impérieux, plus la satisfaction désirée sera impérieusement réclamée. Accordez à un enfant ce qu'il désire, vous ne pourrez plus le lui refuser sans le mettre en fureur.

§ IV. De l'association des impressions considérée dans ses rapports avec les mouvements.

La parole, la lecture, la déclamation, l'écriture, l'exécution inslrumentalej la danse, la musique, etc., ne deviennent si aisées, si promptes, que par l'habitude; et cette habitude est le résultat d'une association souvent répétée, de certains mouvements musculaires avec des idées, avec l'impression sensoriale produite par des lettres, des mois, des notes, etc. L'exercice, dans ces divers mouvements, n'est autre chose que cette association souvent renouvelée au moyen de pénibles et persévérants eiTorts.

11 nous arrive souvent, sans que notre conscience en soil avertie, sans que notre volonté et notre attention y aient pris aucune part, de parcourir tous les détours d'un roule difficile et d'atteindre notre but sans nous être trompés une seule fois. Il nous arrive même instinctivement de nous diriger vers un Ueu quand notre intention élait d'aller ailleurs. Tous les objets qui rompent l'uniformité de la route sont alors des guides muets qui noils conduisent à notre insu. Il y a, dans ce fait, un résultat de l'association de l'impression qui a été souvent produite par ces objets avec celle des mouvements que nous avons fréquemment exécutés au moment môme où ils nous apparaissaient.

La dextérité dans les arts manuels qui exigent l'exécution rapide des mouvements les plus délicats et les plus compliqués, ne devient si merveilleuse chez ceux qui s'y sont longtemps exercés que moyennant une

Sttft t.'ÉmJCATîII.ltf- NERVEUSE. 399

association de ce genre souvent répétée. L'exercice n'est pas autre chose, dans les arts manuels, que l'association de certains mouvements entre eux.

C'est dans les mouvements que l'empire de l'habitude se manifeste de la manière la i)lus évidente ; aussi est-ce de préférence, en parlant de l'habitude dans les mouvements si compliqués et pourtant si rapides de la parole, de l'écriture, de l'exécution instrumentale, etc., que nous devons rappeler qu'il en est de même de toutes les autres formes de l'excitabiHté nerveuse. Toutes elles trouvent dans l'éducation des influences qui les modifient et les changent : et l'homme moral et intellectuel n'apparaît qu'à la condition de ce changement. Puissions-nous avoir démontré que la physiologie de l'homme comprend nécessairement l'étude des lois de son éducabihté nerveuse ; que cette étude est nécessaire au médecin autant qu'au philosophe ! Puissions-nous avoir démontré que l'habitude est moins une seconde nature qu'un complément indispensable de la première ! Elle constitue réellement la part de création organique qui a été réservée, d'une part, à l'empire éducateur de la société, sans laquelle l'homme succomberait inachevé, et de l'autre, à l'empire modibcateur de l'activité spirituelle, sans laquelle la personnalité de l'homme n'existerait pas.

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