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HISTORIQUE

De tout temps, l’attention des médecins a été attirée par les effets morbides locaux du froid, si fréquents et parfois si graves que Sydenham les accuse d’avoir, à eux seuls, causé plus de maux que la guerre, la peste et la famine tout ensemble. Un tel lléau ne pouvait donc manquer d’historiens.

Hippocrate indique le traitement des engelures et accuse le froid de produire, par son action sur les nerfs, la moelle ou le cerveau, le tétanos, des convulsions, des gangrènes.

Xénophon, dans YAnabase, décrit longuement les accidents survenus à ses soldats dans les montagnes de la Thrace : « Le long de l’Euphrate, « la neige avait une brasse d’épaisseur, de sorte qu’il périt beaucoup de « bêtes de somme, d’esclaves et une trentaine de soldats... On marche « tout lé jour dans la neige et beaucoup d’hommes sont atteints déboute braie... Dès qu’ils ont pris un peu de nourriture, ils se lèvent et conte tinuent leur marche. On laisse aussi en arrière des soldats que la te neige a aveuglés ou à qui le froid a gelé les doigts du pied... Il y avait te tellement de neige et il faisait tellement froid que l’eau qu’on apporte tait pour le diner fut gelée et le vin lui-même dans les amphores. « Beaucoup de Grecs curent le nez et les oreilles brûlés par le froid. »

L’historien d’Alexandre le Grand insiste beaucoup sur les accidents généraux dont furent victimes un grand nombre du soldats macédoniens, mais il n’oublie pas non plus les gangrènes, les gelures de toute sorte.

« L’armée, manquant de tout secours humain, éprouva tout ce que « que l’on peut souffrir de maux : la disette, le froid, la fatigue. Les

« neiges, inaccoutumées pour des soldats grecs, en firent périr un grand « nombre; elles leur enflammaient les pieds et surtout leur attaquaient « les yeux. Opprimés par le froid, ils tombaient sous sa main de glace. « Manquaient-ils de vigilité, il enchaînait leurs mouvements et il leur « était impossible de tenter le moindre effort pour se relever. Les mal- « heureux qu’il avait engourdis étaient excités par leurs camarades, car « s’efforcer de marcher était le seul remède contre de si grands maux. « Alors en effet la chaleur ranimée de la vie rendait aux membres quel- « que vigueur et ceux qui purent gagner les huttes des barbares se ré- « tablirent promptement. »

Voltaire raconte que, pendant le rigoureux hiver de 1709, l’armée de

Charles XII, poursuivie dans les montagnes de l’Ukraine par celle du tzar, perdit en une seule marche plus de 2,000 hommes.

Ellis rapporte, dans son voyage à la baie d’Hudson, que plusieurs matelots eurent le visage, les oreilles et les pieds gelés; la chair dans cet état de congélation était blanche et dure comme de la glace.

Enfin, tout le monde connaît les désastreuses campagnes de Russie et d’Espagne, durant lesquelles, au dire de Larrey, les effets locaux et généraux du froid « ont tué plus de soldats que tous les engins de guerre».

Galien s’est vu plusieurs fois obligé de pratiquer l’amputation de doigts congelés ( frigoris vi enectos).

C’est surtout dans les temps modernes que nous trouverons des documents précis, des descriptions exactes, des essais de thérapeutique rationnelle.

Dans Fabrice de Hilden, on lit : « En 1600, un pèlerin breton souffrit, « à son retour de Rome, un froid si vif, dans le mont Saint-Bernard, où « il s’était égaré et où il passa une nuit dans la neige, que le bout des « doigts de la main droite tomba en gangrène, ce qui me força à arn- « puter les doigts vers le métacarpe. A ce sujet, j’ai souvenance d’avoir « donné des soins, en décembre 1588, au comte Mansfeld, qui, par suite « du froid, avait, aux deux pieds, une gangrène qui lui emporta « quelques orteils. Dans le même temps, je traitai plus de cinquante « cavaliers et fantassins allemands malades de la même affection et « pour la même cause. J’en guéris plusieurs, mais il y en eut qui per- « dirent la jambe, le pied ou la main. »

A. Paré consacre un long chapitre à l’étude des gangrènes par pcrfri- I gération : « J’ai bonne mémoire avoir médicamenté en Piedmont plu- I « sieurs soldats ayant passé les montagnes en liyver : desquels les uns « par l’extresme froid avaient perdu les oreilles, les autres la moitié « d’un bras, les autres le membre viril, austres les orteils des pieds f « aucuns y perdirent la vie, lesmoins la chapelle des Transis, située « sur le mont Cenis. Aussi me souvient qu’en temps d’hiver, un pauvre « Breton, serviteur d’estable, demeurant à Paris, s’en alla coucher sur « un lict après avoir bien bu près lequel y avoit une fenestre à demy « ouverte, par laquelle le froid entra et tellement lui artera l’une de « ses jambes qu’à son réveil, pensant se lever, ne se peust soutenir. E- « pourtant fut posé près le feu, duquel il approcha sa jambe, codante qu’elle fust seulement endormie; mais se brusla la plante du pied « d’épaisseur d’un doigt, sans rien sentir; parce qu’elle était déjà mor- « tifiée par le froid plus qu’à la moitié. Le lendemain, ledit Breton fut « apporté à PHôtel-Dieu, où il fut visité par le chirurgien et autres, leste quels conclurent qu’il était nécessaire couper et amputer ladite jambe « ainsi mortifiée; ce qui fut fait; mais ce néantmoins ladite mortifica- « tion gagna les parties supérieures, de sorte que dedans trois jours « après, ledit Breton mourut avec sueur froide, resverie, grands tour- « ments et syncope.

« Dadvantage, audit même temps d’hyver, faisait si grand froid qu’à a aucuns malades couchez audit Hostel-Dieu l’extrémité du nez se mort « fcifia sans y avoir aucune pourriture; à quatre d’iceux, je lis ampu tact tion de ladite partie, desquels les deux guarirent, les autres mouru « rent. Cependant faut noter qu’en cas de froidure, les parties extrêmes « et entre celles-ci les plus éloignées du cœur, comme les pieds et « jambes ou les plus froides de leur tempérament, comme le nez ou « oreilles et autres cartilagineuses, sont toujours saisies de gangrène les « premières. »

Fabrice de Hilden et A. Paré, ainsi qu'on vient de le voir, recouraient de très-bonne heure à l’amputation des parties congelées. L’étude des symptômes ne les arrête pas longtemps : « Si le froid est cause desdites « gangrènes et mortifications sera aisé à cognoistre, car (comme un « chacun sçait) le grand froid promptement fait à la partie grande dou-

« leur poignante et cuisante, et rougeur esteincelante et tost après la « rend livide et fort froide et sans mouvement et sentiment, avec hor- « reur ou tremblement, comme si on avait un commencement de fièvre <r quarte. Si le froid continue plus longtemps que la chaleur de ladite « partie ne puisse résister, surviendra gangrène et par conséquent mor- « tification (si on n’y donne ordre) et à la parfin la mort. »

Un des premiers, A. Paré cherche à expliquer la genèse des accidents « de la perfrigération et autres semblables morfondures ». Nous citons seulement à litre de curiosité sa théorie, fidèle reflet des doctrines du temps :

« En ce lieu ne sera impertinent déclarer et exposer comme sont « faites gangrènes et mortifications par le froid sans qualité vénéneuse; « ce que j’ay seulement touché en un mot aux causes externes. Donc- « ques pour plus grande clarté je te l’expliqueray. Le froid extrême « soit par l'air ambiens ou par application de remèdes répercussifs, froids « et stupéfactifs fait une intempérie froide si grande que les esprits « sont suffoquez et esteints. Et lorsque nature ou la providence de tout « le corps renvoyé autres esprits pour subvenir à ladite partie, lesdits « esprits, ne trouvant l’harmonie bien disposée pour être receus, se « retirent subit vers leur origine comme s’ils étaient repoussez par le « grand froid de ladite partie ennemy et du tout contraire à nature, « et pourtant ladite partie, ainsi destituée desdits esprits, promptement « se mortifie. Ceci se cognoist manifestement en ceux qui marchent par « les neiges et glaces; car, par l’extrême froid, perdent aucuns de leurs « membres et bien souvent la vie, comme présentement déclarerons. »

Au xviie siècle, parurent en Allemagne plusieurs thèses ayant toutes le même titre : « De pernione, de pernionibus, » consacrées exclusivement à l’étude des engelures, toutes copiées les unes sur les autres et n’offrant de remarquable que l’engouement de leurs auteurs, pour les théories ultra-métaphysiques du genre de celle d’A. Paré.

Au xviii0 sièele, l’étude des gelures fait un grand progrès, grâce à une analyse plus exacte et plus rationnelle de l’action du froid soit sur les tissus, soit sur l’ensemble de l’organisme. A cette époque, on s’occupe déjà des effets thérapeutiques du froid. Nous citerons surtout les

travaux d’Hamilton (Edinburg, 1738), do Jean Luther (1740), de Neigelind (1740), de Cullen, de Quelmalz (1775, Leipzig).

Tous ces auteurs oublient, avec raison, les esprits animaux pour porter leur attention sur les troubles circulatoires, auxquels ils font jouer le principal rôle.

« Extremitates omnium, dit Luther, promptissime recipiunt frigus, « ex remotissima, quam occupant, a corde sede ; nam impetus rcmillit « in longo hoc itinere, quia principium motus procul distat et diffi- « cilius liquor venosus a partibus reducitur. Unde 'ex languore mo- « tus imminutus emergit calor. Extremitates autem sunt manus vel « pedes. Manus statim ab aere paulo frigidiore refrigerantur, exasperan- « tur, rigescunt. Sanguis enim in bis, ut in cute, retardatur motu, « repellitur vi constrictiva externa et vasa contrahanlur. »

Quelmalz connaît mieux encore les troubles circulatoires et, le premier, appelle l’attention sur les complications qui peuvent en résulter du côté des centres nerveux. Par elles il explique les paralysies persistantes ou même définitives qui accompagnent certaines gelures : « Nec « in superficie solum distribuas canaliculos afficit frigus; sed ipsa san- « guiflua per musculos excurrentia vasa strangit sanguinemque versus « truncos majores repellit, sicque ad corticem cerebri tenuioresque « plexus choroïdi vascula adeo reprimi cogitât ut vel impressio princi- « piorum nervorum, vel perruptio eorundem humorum in ventriculis « cerebri apoplexiæ causa frequens... Quid mirum et tremorem « et paralysim pedum aliarumque partium obstringescenlium diu « insequi? »

Vers la même époque, dans une thèse soutenue à Vitemberg (1793), Jacques Berrut fait un long parallèle et trouve de grandes analogies entre les froidures et les brûlures, ce qui inspira peut-être à Callisen (1798) la première classification méthodique des effets morbides locaux du froid. Elle est calquée sur celle que Fabrice de Hilden avait faite pour la brûlure et que plus tard accepta Boyer. Nous aurons à y revenir ; mais, avant de quitter le xvme siècle, je tiens à faire remarquer les progrès considérables qui ont été accomplis dans la double étude des effets thérapeutiques et morbides du froid.

Au commencement du xixe siècle, paraissent les travaux importants

des chirurgiens attachés aux années d’Espagne et de Russie. 11 faut citer

surtout ceux de Larrey, le glorieux héros de la retraite de Russie ; il décrit très-bien les effets locaux et généraux du froid, insiste sur la production d’hémiplégies persistantes. Quelques années avant la publication de ses Mémoires , dans des thèses soutenues devant la Faculté de Paris, Iloin (1813) et Desmoulins (1815) avaient insisté sur la marche lente des gelures, les longues suppurations et les œdèmes douloureux chroniques qui souvent les accompagnent.

Depuis cette époque jusqu’à la campagne de Crimée (1854-56), nous n’avons guère à signaler que les monographies de Gerdy, de Lacorbière et la relation médico-chirurgicale du désastre du Bou-Thaleb (1846). Shrimpton et Ladureau ont eu à soigner l’un et l’autre les nombreux congelés de cette malheureuse expédition. Le premier préconise l’amputation immédiate, le second l'expectation, suivie, si le besoin s’en fait sentir, d’une intervention secondaire.

De la guerre de Crimée, datent les travaux importants de Valette, Legouest, Baudens, Maupin, Luslreman. On y trouve une description détaillée des gelures et une étude très-approfondie des diverses conditions étiologiques qui interviennent pour les produire. Presque tous ces chirurgiens exagèrent la fréquence et la gravité des complications, en attribuant à la gelure celles qui tenaient aux mauvaises conditions de santé antérieure et d’hygiène nosocomiale dans lesquelles se trouvaient leurs malades. Valette et Legouest citent des cas d’anesthésie prolongée, de douleurs persistantes. Maupin dit : « Les guérisons, « dans la majorité des cas, ne m’ont pas satisfait. Ou elles étaient incom- « plètes, c’est-à-dire avec fistules, ou elles étaient complètes et dans ce « cas le résultat, au point de vue de l’exercice du membre, de la station, « de la marche, m’a paru souvent défectueux. »

En 1857 et 1858, des discussions du plus grand intérêt s’engagent à la Société de chirurgie sur la question du traitement. La plupart des chirurgiens qui y prennent part (Broca, Verneuil, Legouest...) se montrent les adversaires résolus de l’amputation primitive. Le rigoureux hiver de 1870-71, si funeste aux armées de la République, a fourni un grand nombre de gelures et permis d’étendre nos connaissances sur ces lésions. Dans cette période, nous avons à signaler des Mémoires des professeurs

Soulier et Létiévant (de Lyon) et surtout la thèse inaugurale de Babaut | (1872). Cet auteur fait connaître, d’après les travaux de Tillaux, les lésions nerveuses produites par le froid; il étudie les complications immédiates et insiste un peu plus qu’on ne l’avait fait jusqu’alors sur lesacci- 1 dents tardifs, dont il méconnaît la fréquence et la gravité. Dans son ar- | ticle « Congélation » ( Dict . Encyclop .) Servier n’en fait pas mention.

Dans ces dernières années, grâce aux travaux de Duplay et Morat, de i Terrier, l’étude des complications tardives fait de grands progrès. La | thèse de Germain (1879), faite sous l’inspiration de M. Terrier, résume | fidèlement l’état de la question.

Enfin, les principaux cas de gelure observés à Paris pendant le dernier hiver sont consignés dans les thèses de Raimbault et de Depoorter, I qui n’ont rien ajouté d’important à nos connaissances. N’oublions pas ! de mentionner les leçons de Després, publiées dans la Gazette des hôpi- I taux (1880), et des leçons encore inédites de M. Nicaise, qui a eu l’obli- I geance de nous les communiquer.

L’expérimentation sur les animaux a fourni de précieuses données I sur le mode d’action du froid et sur les lésions qu’il détermine. Hunter I s’engagea le premier sérieusement dans cette voie, où l’ont suivi Magen- ! die, Poiseuille, Pouchet, Walther, Crecchio, Laveran.

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