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ÉTUDE EXPÉRIMENTALE DES EFFETS LOCAUX DU FROID

L’action du froid est locale et générale; elle ne se limite pas, en effet, aux parties du corps directement intéressées, mais elle modifie d’une manière complexe les grandes fonctions : la respiration, la circulation, la calorification, la nutrition. Dans cette étude, nous aurons plus particulièrement en vue les effets locaux du froid sur les differents systèmes organiques.

Lorsque le froid agit avec une certaine intensité sur une de ces régions périphériques, la main, le pied, siège le plus habituel des gelures, tous les tissus ressentent plus ou moins profondément les elfets de l’abaissement thermique du milieu où ils vivent.

Les vaisseaux se resserrent, puis se dilatent; les circulations locales sont constamment troublées, le sang subit des altérations diverses, mais qui portent surtout sur les hématies et les gaz; les plexus et les troncs nerveux périphériques, excités, puis paralysés, éprouvent parfois des altérations de structure profondes et durables, source de complications ultérieures ; la température propre de la partie vivante frappée par le froid extérieure s’abaisse et cet abaissement varie, suivant un grand nombre de circonstances locales ou générales: enfin les éléments contractiles, fibres lisses ou striées, sont, comme les nerfs, suivant le degré de la réfrigération, excités, paralysés, altérés même dans leur structure intime.

§ I. Appareil de la circulation. — De tous les phénomènes que produit le froid en application locale, les plus remarquables, et d’ailleurs les premiers en date, sont les phénomènes vasculaires. Sous son influence, la peau pâlit, se resserre, les doigts diminuent de volume ; en même temps se manifestent divers troubles de la sensibilité que

nous étudierons plus loin. C’est là le petit phénomène banal bien connu de l’onglée, dont le doigt mort est la plus haute expression. Bientôt la pâleur, l’anémie diminuent, les vaisseaux se dilatent. Dans cette sorte de réaction, les tissus plus remplis de sang augmentent de volume et prennent une coloration rosée. A l’excitation initiale a succédé la paralysie vasculaire ; les deux périodes ont une durée variable avec l’intensité du froid et la durée de son application ; il faut craindre des accidents prochains ou tardifs quand elles se prolongent trop.

Tel est dans sa plus grande simplicité le désordre de la circulation locale. Ces phénomènes s’observent très-bien sur les membranes transparentes de certains animaux; par exemple, la langue et la membrane interdigitale de la grenouille (Sartorius). L’application de la glace, sur la patte observée au microscope, provoque un resserrement général de tout le territoire vasculaire; la masse du sang diminue dans cette région, mais la vitesse de la circulation augmente. Si l’application du froid n’est pas de longue durée, le spasme vasculaire diminue, puis cesse complètement ; les vaisseaux se dilatent largement, la masse du sang augmente, mais sa vitesse de circulation diminue. Quand, au contraire, le froid agit pendant longtemps, le rétrécissement des vaisseaux persiste pendant un temps plus long, il peut même durer plusieurs jours, plusieurs semaines, ce qui est dû à diverses lésions organiques, que nous indiquerons en temps et lieu. Quoiqu’il en soit, la coarctation est plus durable dans les veinules que dans les artérioles, ce qui nous explique la congestion vineuse et l’œdème, pour la production duquel interviennent aussi des lésions des filets nerveux. (Ranvier.)

Il est évident que les modifications vasculaires sont dues à la contraction, puis au relâchement delà tunique musculaire des vaisseaux. On peut se demander si l’action du froid porte directement sur les libres lisses ou plutôt sur les nerfs vaso-moteurs et les centres ganglionnaires périphériques, annexés à la paroi vasculaire (Klebs, Arnold) . Beaucoup d’expériences démontrent que la plupart des actions vasculaires locales sont manifestement des actions réflexes qui se produisent dans les centres périphériques; d’autre part, nous savons que le froid est un excitant énergique de la fibre musculaire lisse. Or, les physiologistes admettent généralement que lespasme vasculaire causé parle froid, même quand il est très-loca-

Usé, est de nature réflexe (Vulpian). Quant à la dilation secondaire, il est conforme aux données actuelles de la physiologie de l'expliquer par une paralysie temporaire de vaisseaux, consécutive à leur contraction prolongée, plutôt que par une irritation de prétendus nerfs vaso-dilatateurs. Lorsqu’àla suite d’une réfrigération très-intense, quoiquedecourte durée, l’état de contraction et de dilatation consécutive persiste pendant longtemps, il faut admettre des lésions des vaso-moteurs. A leur suite, il y a eu au début des actes irritatifs qui expliquent la coarctation, plus tard surviennent des dégénérations des tubes nerveux qui rendent compte de la suppression plus ou moins durable des actions vasculo-motrices. Grâce à ces lésions que l’analogie permet d’admettre, on s’explique la suppression chronique ou même définitive du tonus vasculaire à la suite de diverses gelures.

Troubles vasculaires. — Les troubles vasculaires varient, suivant l’intensité du froid. Dans les cas de réfrigération considérable, le spasme des petits vaisseaux peut aller jusqu’à l’oblitération complète; la circulation dans la partie est suspendue; le sang ne pénètre plus dans les tissus. Hunter avait observé déjà ce phénomène remarquable de la suspension complète d’une circulation locale sous l’influence du froid; il avait vu que si, après avoir plongé pendant une heure dans un mélange réfrigérant l’oreille d’un lapin, on y pratique des incisions ou même des sections complètes, il ne s’écoule pas une seule goutte de sang. De là, l’emploi du froid comme moyen hémostatique dans les opérations chirurgicales.

La réaction consécutive peut dépasser la simple dilatation vasculaire et s’accompagner, suivant le degré de la réfrigération, d’œdème, d’inflammation, de nécrose et de gangrène. Conheim (1) a fait une étude expérimentale très-complète de ces accidents de la réaction, observés sur l’oreille d’un lapin plongée dans divers mélanges réfrigérants. Les désordres varient suivant le degré et la durée de la réfrigération. Si la température ne dépasse pas — G0, alors que l’oreille y reste longtemps exposée, il ne se produit que des troubles vasculaires; retirée du mélange

(1) Neue Untersuchungen über die Entzundung (Berlin, 1S73J.

réfrigérant, l’oreille, d’abord très-pâle, ne tarde pas à rougir, tous les vaisseaux se dilatent largement. Déjà à — 7° et même sans que l’application du froid soit très-prolongée, outre la dilatation vasculaire, il se produit une tuméfaction œdémateuse notable, mais cet œdème disparait rapidement. Les espaces du tissu conjonctif sont remplis de cellules lymphatiques, accumulées surtout le long des vaisseaux. A — 10° ou — 14°, l’œdème devient considérable et disparait très-lentement, souvent mêmerépiderme se détache ; à — 15° ou — 20°, surtout si la réfrigération est suffisamment prolongée, la réaction dépasse le degré de l’œdème ; elle atteint à l'inflammation, la suppuration, la gangrène.

La pathogénie de ces dernières complications est complexe. L’interruption complète et prolongée de la circulation y joue sans doute le principal rôle, ainsi que la congélation du sang et de la lymphe, milieux intérieurs où vivent les éléments anatomiques, mais il faut aussi tenir compte des hémorrhagies interstitielles, des thromboses qui se forment dans les veinules (Béhier). L’oblitération désormais permanente d’une partie des voies circulatoires explique mieux encore la tendance à la gangrène que prend la réaction vasculaire. D’ailleurs, ces thromboses veineuses sont aussi, à un autre point de vue, dignes d’attention ; elles paraissent être un point de départ possible d’embolies pulmonaires. C’est à des accidents emboliques ainsi préparés que quelques auteurs attribuent la mort subite ou rapide, quelquefois observée à la suite de gelures locales (Michel, de Strasbourg). Il faut enfin faire une part aux altérations anatomiques et dynamiques des divers tissus et tout particulièrement des nerfs.

Les artères de calibre, comme l’humérale etla radiale, ressentent aussi l’influence du froid; elles se contractent et cetle contraction est tantôt de nature réflexe, tantôt due à l’action directe du froid sur les troncs nerveux. Ainsi, l’application de la glace sur le trajet de la radiale provoque un resserrement notable de cette artère. Un physiologiste viennois, ’Wintermitz (1), a fait, à ce sujet, d’intéressantes expériences. Il appliquait sur le bras et l’avant-bras des compresses trempées dans l’eau glacée et il observait les modifications consécutives de la circulation arlé-

(1) Wiener med. Jarbuch, 1875.

rielle. Or, ces modifications se traduisent par une augmentation de la pression et une diminution de la masse du sang dans 'les ramifications artérielles, nées de l’artère principale contractée par le froid. Le sphygmographe de Marey est appliqué sur la radiale et donne un tracé normal ; le curseur étant arrêté au milieu de la course, le froid est appliqué sur le bras et l’avant-bras ; le reste du tracé, fort différent de la première moitié, indique une élévation notable de la tension artérielle; la ligne d’ascension est moins brusque, moins élevée, le sommet plus arrondi ; le discrotisme normal a presque entièrement disparu.

La diminution de la masse du sang peut s’évaluer directement ou indirectement. L’évaluation indirecte est fondée sur ce fait bien connu, surtout depuis les travaux de Liebermeister, que la température d’une région varie avec la masse du sang qui circule dans cette région. Or, si, pendant l’application de la glace sur l’une des deux radiales, on compare la température des deux mains, la différence observée peut. être notable (1°,3); la main du côté correspondant à la radiale contractée par le froid est toujours moins chaude que l’autre. Au contraire, la température s’élève dans les régions situées au-dessus du point d’application de la glace ; dans ce cas particulier, au niveau de l’aisselle et cette élévation thermique est souvent égale à l’abaissement qui s’est fait dans la main. Ce fait peut s’expliquer ainsi : la masse du sang qui ne pénètre plus dans les ramifications vasculaires nées au-dessous du point contracté s’engage dans celles qui naissent au-dessus et y porte un excédant de calorique.

L’évaluation directe peut être obtenue au moyen du pléthysmographe de Mosso. Un cylindre de verre rempli de liquide dont la température peut être amenée à des degrés divers est fermé par l'une de ses extrémités et à l’autre muni d’une ouverture où s’engage la main tout entière, Un obturateur de caoutchouc, exactement appliqué sur la peau du membre en expérience, prévient l’écoulement du liquide contenu dans le cylindre. Sur la paroi latérale de l’appareil, une autre ouverture met le milieu liquide en relation avec le manomètre à air libre. Les oscillations de la colonne liquide dans le manomètre indiquent les variations de pression survenues dans la masse du liquide et, puisque la quantité de liquide reste invariable, nécessairement ces variations doivent être attri-

buées à la masse du sang en circulation dans la main soumise à l’expérience. Or, si le liquide est amené à une basse température, les artérioles se contractent, le niveau de la colonne manométrique s’abaisse et les oscillations correspondant aux diastoles artérielles sont moins amples. Le contraire est observé si le liquide est porté à une température élevée; dans ces conditions, en effet, la colonne extérieure du liquide s’élève et les oscillations en sont plus étendues, ce qu’il faut attribuer à la pénétration dans les vaisseaux de la main d’une masse de sang plus considérable.

Des modifications analogues de la circulation périphérique peuvent être provoquées en diverses régions par l’application du froid; ainsi, en plaçant un morceau de glace sur le trajet de la carotide, on détermine un abaissement notable de la température dans le conduit auditif externe.

Dans toutes ces expériences, il s’agit, sans doute, de phénomènes réflexes; le point de départ de l’excitation est la surface cutanée en contact avec la glace et les centres réflexes, les amas de cellules ganglionnaires contenues dans les parois vasculaires. Les centres médullaires n’interviennent très-probablement que dans les cas’ de modifications vasculaires observées à distance du point d’application du mélange réfrigérant. Mais des troubles vasculaires du même genre peuvent être obtenus par la réfrigération directe des troncs nerveux. Ces expériences sont encore de Winternitz. L’application de la glace sur le nerf cubital, sur les différents nerfs du bras et même au niveau des racines du plexus brachial provoque un resserrement manifeste des artères de l’avant-bras. Dans ce cas, le spasme vasculaire est dû à l’excitation de fibres vasoconstrictives que contiennent les troncs nerveux.

Le réflexe vasculaire dépasse souvent la région sur laquelle le froid est directement appliqué. On peut, à la suite d’une application très-localisée, observer des troubles vasculaires à distance et même dans les organes splanchniques. Ces données physiologiques ne sont pas sans importance au point de vue de l’interprétation de certains accidents viscéraux qui peuvent accompagner les gelures des extrémités. Brown- Séquard et Tholozan ont vu que le refroidissement d’une main provoque dans l’autre un certain degré de contraction vasculaire, avec abaissement de la température. François Frank a confirmé ces résultats au

moyen du pléthysmographe de Mosso. Même résultat à la suite de la réfrigération de l’un des pieds; comme les réflexes moteurs, les réflexes vasculaires semblent obéir à la loi de symétrie.

D’après Winternitz, l’application du froid sur les extrémités inférieures provoque une contraction violente des vaisseaux de l'encéphale; la réfrigération des extrémités supérieures reste sans action sur la circulation cérébrale, mais elle modilie instantanément la circulation pulmonaire. Dans ces conditions, le réflexe vasculaire est quelquefois une dilatation. Schüler (1) a vu que l’application locale du froid sur la peau du ventre et du dos d'un lapin s’accompagne d’une dilatation primitive et considérable des vaisseaux de la pie-mère. La trépanation du crâne et l’incision de la dure-mère permettaient la constatation de visu de ces phénomènes.

Les troubles circulatoires sont fréquents dans les organes abdominaux. Sur deux lapins, à la suite d’une congélation (-10°) des membres inférieurs prolongée pendant deux heures, j’ai constaté une dilatation considérable des vaisseaux de l’intestin. Sur un troisième qui succomba le 5e jour, je trouvai des ecchymoses sous-muqueuses dans l’estomac et l’intestin grêle. Il avait présenté une abondante diarrhée sanguinolente.

Les troubles vasculaires locaux varient notablement suivant le mode d’application du froid. Si la réfrigération est de courte durée, la réaction consécutive est notable, l’hypérémie remplace promptement l’ischémie et dure beaucoup plus longtemps. Si le froid et très intense, fie relâchement vasculaire peut être considérable, la tension du sang trèsaible, la circulation très-ralentie. C’est dans ces conditions que se développent surtout les thromboses veineuses. Si le froid n’est pas trop intense et que l’application en soit prolongée un certain temps, la réaction vasculaire est faible, retardée, quelquefois nulle; tout le territoire vasculaire est alors dans un état de spasme modéré et qui peut durer longtemps.

11 faut aussi tenir compte des conditions générales de l’homme ou de l’animal en expérience et des conditions particulières de la partie exposée au froid. C’est un fait bien connu que chez les individus épuisés,

(1) Deutsclies Archiv., für IClinick med. 1875.

débilités, les tissas résistent mal à la réfrigération. La nutrition insuffisante est aussi une cause adjuvante très efficace; on sait d’ailleurs que par elle-même l’inanition suffit à abaisser considérablement la température et la résistance au froid (Chossat). Les régions périphériques du corps, la main et le pied, les doigts surtout, dont la masse est peu volumineuse et la surface relativement très étendue, sont en général les premiers à ressentir les fâcheux effets du froid. Enfin la réaction vasculaire est particulièrement dangereuse lorsque la partie frappée de réfrigération supporte une certaine compression ; la gangrène est à peu près fatale en pareil cas.

Le sang soumis à une température inférieure à 0° se solidifie, se congèle. La congélation débute de — 0°o à — 1° (Crecchio). Il prend alors une teinte de rouge vif qui devient de plus en plus foncée lorsque cesse la congélation. Le sang qui a subi cette action du froid perd la propriété de se coaguler; il présente en outre des altérations de ses globules et de ses gaz. La congélation se produit plus rarement qu’on ne le croit dans les vaisseaux d’un tissu vivant, les colonnes sanguines contenues dans les vaisseaux même superficiels sont protégées et par la paroi vasculaire et par les tissus ambiants, particulièrement le pannicule adipeux sous-cutané.

Pouchet, dès 1844, avait étudié l’action du froid intense sur les globules rouges de la grenouille. Ces globules subiraient trois sortes d’altérations : 1° le noyau se sépare du protoplasma et nage librement dans le plasma; 2° le noyau, devenu plus granuleux, se retire à l’une des extrémités de l’ovoïde globulaire; 3° le globule prend un aspcet crénelé.

Chez les mamifères, les modifications globulaires sont analogues et consistent essentiellement en une dissociation de l’hémoglobine et du stroma. La matière colorante abandonne le globule et se dissout dans le plasma; elle diffuse également dans le milieu liquide qui baigne les éléments anatomiques. Conheim, dans les expériences déjà citées, a fait cette remarque importante que les tissus de l’oreille d’un lapin soumise à un froid de — lo° à — 20° présentent une teinte rosée générale; cette coloration est due évidemment à la diffusion de la matière colorante du sang qui vient imprégner ensuite les éléments anatomiques. La chaleur excessive produit sur le globule des altérations semblables.

Quelques physiologistes ont fait jouer le rôle principal à cette lésion globulaire dans le mécanisme de la mort par le froid. Le globule privé d’hémoglobine deviendrait désormais impropre à fixer l’oxygène ; de là une sorte d’asphyxie toxhémique comparable à celle que provoque l’intoxication par l’oxyde de carbone. Mais cette interprétation ne saurait être acceptée d’une manière exclusive, car pour produire la décoloration du globule il faut une réfrigération très-intense et d’ailleurs l’altération ne peut guère se développer que dans les vaisseaux superficiels. Or, ces vaisseaux sont vivement contractés par le froid et la masse du sang s’y trouve réduite à de minimes proportions, de telle sorte qu’une partie fort restreinte des hématies est privée de la propriété de fixer l’oxygène.

Les observations de Pouchet ont été reprises par Rollet. Une goutte de sang est étendue sur une lame de verre, puis recouverte d’une lamelle ; la préparation, bordée à la paraffine, est maintenue quelque temps dans une glacière artificielle, puis placée sous le microscope; pendant que s’opère le dégel, on voit le plasma sanguin prendre une teinte jauno et beaucoup de globules devenir sphériques, pâles, décolorés; Si la congélation est répétée plusieurs fois de suite, la dissociation de l’hémoglobine et du stroma globulaire devient complète. Chez un homme mort de froid, Rollet fit l’examen du sang pris dans divers départements vasculaires. Le sang du cœur. ne présentait aucune altération, mais celui des régions périphériques, recueilli dans les capillaires cutanés, offrait une teinte jaune du sérum et contenait un grand nombre de globules sphériques décolorés.

Récemment, le professeur Crecchio, de Naples, a fait une étude plus complète de cette question. Voici les conclusions principales de son travail : Ce n’est pas au moment même de la congélation que s’opère l’altération globulaire, mais bien au moment où, le froid cessant, le sang revient à l’état liquide. La congélation est beaucoup plus rapide pour le sang sorti des vaisseaux que pour celui qui circule encore dans un tissu vivant; dans ce dernier cas, les altérations du globule ne deviennent appréciables qu’après une demi-heure environ. Ces mêmes altérations sont plus profondes et plus rapides également sur l’animal mort que sur l’animal vivant. La rapidité plus ou moins grande de la con-

gélation est sans influence sur le résultat produit; les altérations globulaires ne sont ni plus ni moins prononcées.

Dans des recherches faites à notre intention, le docteur Clavier a suivi les divers stades d’altération des hématies, sur des pattes congelées de lapins et de cobayes vivants. Les globules se déforment, se hérissent de pointes, présentent des incisures qui les divisent en petites masses granuleuse, jaunâtres et légèrement réfringentes. Ces granulations apparaissent surtout dans les points où se sont faites des hémorrhagies interstitielles. Dans les capillaires, on ne trouve que des globules hérissés de pointes et décolorés; leur altérations est moins avancée. J’ai pu de mon côté faire des observations concordantes.

Pour ce qui est de l'action du froid sur les gaz du sang, cette question touche trop directement à l’influence générale du froid sur la respiration et la calorification pour nous arrêter longtemps. Dans leur travail sur les gaz du sang, Mathieu et Urbain concluent qu’un froid modéré active la combustion dans l’intimité des tissus, le sang artériel est alors plus riche en oxygène et le sang veineux en acide carbonique. Quand, au contraire, la réfrigération est intense, les combustions diminuent, l’oxygène n’est plus utilisé dans les tissus et passe dans le sang veineux, dont la composition se rapproche de plus en plus de celle du sang artériel ; l’acide carbonique augmente dans le sang artériel et cette augmentation serait due au ralentissement de la respiration et à l’abaissement de la température du liquide sanguin, qui dissout, par suite, des proportions plus considérables d’acide carbonique. On conçoit tous les dangers qui en résultent pour la nutrition des tissus.

La lymphe peut également se congeler sous l’influence d’un froid intense; la rigidité des tissus exposés au froid est due en grande partie à la congélation des liquides lymphatiques où sont plongés les tissus. Les modifications des gaz de la lymphe sont peu connues, tout fait prévoir une surcharge d’acide carbonique, mais celle des leucocytes sont d’observation facile. Le froid supprime ou ralentit leurs mouvements ainiboïdes. Sur une préparation de lymphe de grenouille examinée au microscope à platine chauffante, il est facile d’observer les globules blancs soumis à diverses températures. A 35°, les mouvements sont trèsactifs; à lo°, ils sont déjà très-ralentis ; au dessous, ils cessent complète-

ment. Un froid excessif tue les leucocytes. Des phénomènes analogues peuvent être observés sur les globules blancs des animaux à sang chaud. Cette action du froid sur les globules blancs explique comment les applications de glace dans les inflammations sont utiles et peuvent prévenir la suppuration ; les globules blancs paralysés peuvent plus difficilement franchir la paroi vasculaire et se répandre dans le tissu conjonctif (Ranvier).

§ 2. Influence du froid sur la température locale. — Le froid exerce une action complexe sur la chaleur animale. Ici nous ne devons considérer que son influence sur les températures locales. On croit assez généralement que cette influence n’est pas profonde et que les tissus éloignés de la surface du corps sont très-efficacement protégés par la peau, le tissu cellulaire sous-cutané plus ou moins chargé de graisse et le sang qui circule dans les tissus superficiels. Cette opinion n’est pas exacte; les expériences démontrent que le froid en application locale sur la peau peut soustraire du calorique en quantité très-appréciable môme à des tissus profondément situés. On doit ces recherches à Hagsphil, Schultze, Binz, Akerman, Riegel; les plus importantes, à notre point de vue, sont celles de Virginie Schlikoff (1). Cet observateur étudiait les modifications de la température prise dans diverses cavités viscérales, pendant que la paroi extérieure de ces cavités était soumise à une réfrigération de durée et d’intensité variables. Dans une expérience, un thermomètre est appliqué à la face interne de la joue, tandis qu’une vessie de glace est placée sur sa face externe. Au bout d’une heure, l’abaissement de la température est déjà considérable et varie d’ailleurs suivant l’épaisseur de la joue; chez un homme dont la joue avait f/2 centimètre, l’abaissement fut de 8° ; chez un autre dont la joue avait 12 millièmes, il fut seulement de 3°, 2.

Une observation analogue peut être faite sur la main, le thermomètre est au contact de la face palmaire et la vessie de glace sur la face dorsale; l’épaisseur de la main étant de 21 millimètres, au bout d’une heure, on observe un abaissement de 10°. La vessie de glace est appliquée sur

(i) Thèse de Berne , 1876.

l’hypogastre et le thermomètre dans le vagin, on estime à 7 centimètres la distance entre la boule du thermomètre et la glace. Après une demiheure, la température vaginale s’est abaissée de 0°, 8.

Ces résultats ont à notre point de vue une grande valeur. Ils démontrent que le froid, exerçant son action sur une surface tégumentaire, dans une région quelconque, enlève du calorique à tous les tissus, couche par couche, depuis les plus superficiels jusqu’aux plus profonds. On peut prévoir combien grande doit être cette soustraction de calorique quand il agit sur une région comme le doigt, présentant une masse minime et une large surface d’attaque.

§ 3. Action du froid sur les nerfs. — L’application du froid sur la peau développe une sensation particulière bien connue, mais qu'il est difficile de décrire, la sensation de froid. Si la réfrigération augmente encore, la sensation devient douloureuse et peut être comparée assez exactement à la douleur que cause la brûlure. Ce sont là des phénomènes d’excitation. Quelles modifications dans les terminaisons nerveuses où les troncs donnent naissance à ces sensations diverses? Quelques physiologistes mettent en cause une modification de l’état électrique des filets nerveux. Lorsque le tégument est soumis à une réfrigération de quelque intensité un courant se développe des tissus plus chauds vers ceux qui le sont moins; on peut admettre que ce courant modifie le courant propre du nerf et que de cette modification naissent les impressions diverses, douloureuses ou non, causées par les variations de la température extérieure.

La sensation de froid se produit seulement lorsque les corps froids agissent sur les terminaisons nerveuses; lorsqu'un nerf est soumis, en un point de son trajet, à un refroidissement considérable, on voit apparaître delà douleur et non la sensation de froid.

Si l’application du froid persiste à un degré suffisant d’intensité, à l’excitation initiale succède la paralysie, la douleur fait place à l’anesthésie. On peut piquer, inciser la peau sans provoquer de douleur appréciable. D’ailleurs, les différents modes de la sensibilité ne sont pas tous également et simultanément paralysés. Ainsi la sensibilité à la douleur disparaît bien avant la sensibilité au contact. Lorsqu’en un point

du tégument soumis à la réfrigération, on pratique une injection hypodermique, la douleur habituelle de la piqûre fait défaut, mais le contact de l’aiguille est parfaitement senti. Nothnagel a particulièrement étudié les variations de la sensibiliié thermique; cette sensibilité s’amoindrit notablement sous l’influence de la réfrigération locale de la peau. Sur l’avant-bras à l’état normal, le minimum des différences de température perceptible est d’environ 0°, 3 ; après la réfrigération locale, il s’élève à 2°. Quant à la sensibilité électro-cutanée, elle serait peu modifiée. (Eulenburg.)

On a fait une heureuse application des effets anesthésiques du froid pour diminuer ou supprimer la douleur dans les opérations chirurgicales.Par l’emploi des mélanges réfrigérants ou des pulvérisations d’éther, on observe de la douleur d’abord, puis de l’engourdissement et enfin une anesthésie complète des tissus superficiels. Avec la glace ou l’évaporisation d’éther, la période douloureuse est parfois longue et pénible. Il n’en est pas de même quand on vaporise le bromure d’éthyle; l’analgésie arrive rapidement avec peu d’hyperesthésie préalable.

D’après Horvath, l’alcool et la glycérine refroidis, à 0° ou au-dessous, produiraient l’anesthésie sans douleur. On peut laisser le doigt plongé pendant quelques instants dans l’alcool à — o°, tandis que dans du mercure à — 3° on éprouve une douleur si vive qu’on est obligé de le retirer aussitôt. Aussi Horvath a utilisé l’alcool refroidi pour calmer les douleurs de la brûlure.

Letamendi et Cardenal (I) ont signalé le fait suivant étudié avant eux par Horand (de Lyon) : quand, sous l’influence des vapeurs d’éther, la partie est rouge et le siège d’une vive sensation de froid, il suffit de faire une petite incision superficielle pour que brusquement, la vaporisation étant continuée, la région devienne exsangue et insensible. Souvent, le simple frôlement avec la pointe du bistouri donne le même résultat. 11 est probable que l’excitation produite par l’instrument tranchant provoque une rapide constriction des capillaires; le sang ne portant plus de calorique aux terminaisons nerveuses, celles-ci sont promptement réfrigérées.

(1). Arch. de Physiol. , 1873.

Quelquefois, à la suite de l’anesthésie locale, il reste pendant quelques heures ou quelques jours des picotements, des fourmillements, un peu de parésie des vaso-moteurs, de l’engourdissement des muscles. Mais nous n’avons trouvé aucune observation dans laquelle de véritables accidents de gelure aient été signalés.

M. Ollier (2) a employé l’anesthésie locale pour tailler les lambeaux de greffe épidermique. On aurait pu craindre que le froid ne diminuât ou ne détruisit la vitalité des tissus, mais il n’en est rien : « Nous avons, pour pratiquer nos greffes cutanées, appliqué sur la peau un mélange réfrigérant (glace et sel). Une fois la peau gelée, c.-à-d. devenue blanche, exsangue et insensible, nous avons taillé des lambeaux comprenant la totalité du derme qui, transportés sur une plaie, s’y sont greffés parfaitement. » « Un lambeau périostique séparé et maintenu pendant deux heures dans un milieu humide dont la température avarié entre — 1° et — 0°5 a pu reprendre vie sous la peau d’un autre lapin. » (Ollier. Acad, des sciences, 18(31.)

Richardson (1), dans une série d’expériences où il employait les pulvérisations d’éther comme agent de réfrigération, a longuement étudié l’action du froid sur le système nerveux, il conclut que le tissu nerveux supporte un abaissement de température allant jusqu’à 16° F, que le froid amène d’abord une suractivité fonctionnelle; puis survient une période d’inertie ou de mort temporaire; enfin, au moment du retour à la température normale, on observe encore une exagération de l’action des éléments nerveux. Quand le froid a fait perdre à la substance nerveuse la propriété de conduire les sensations, elle se laisse encore traverser par le courant électrique; mais quand le tissu nerveux est congelé dans toute sa masse, il cesse tout à fait de conduire l’électricité. Après une congélation profonde, les nerfs, le cerveau peuvent reprendre leurs fonctions.

Mais nous avons surtout à nous occuper ici de l’action du froid sur les nerfs périphériques; la plupart des expériences de ce genre ont été pratiquées sur le nerf cubital. La glace est appliquée à la face posté-

(1) Acad, des sciences , 1872.

(2) Richardson, Med. Times and Gaz., 1868,

rieure du coude et l’on observe les troubles survenus dans le domaine du nerf refroidi. Ces troubles portent sur la sensibilité, la motilité, la vascularisation, la température locale et même sur la sécrétion sudorale; tous d’ailleurs peuvent se résumer ainsi : il y a d’abord une période d’excitation suivie bientôt d’une paralysie plus ou moins complète et durable.

Voyons d’abord les troubles de la sensibilité. Weir Mitchell expérimentait sur lui-même ; il appliquait au niveau du coude un mélange réfrigérant à — 15°. Dans ces conditions, il a constaté que le premier effet du refroidissement du tronc nerveux est une douleur très-vive, lancinante, ressentie d’abord plus particulièrement dans le petit doigt et la face interne de l’annulaire, mais bientôt généralisée dans toute la main. Après cette première période d’excitation, survient une période d’engourdissement, lequel s’accroît peu à peu et s’étend progressivement à tout le territoire cutané du cubital, jusqu’à ce que dans cette région toutes les sensibilités soient complètement abolies. Lorsque, le mélange réfrigérant enlevé, le nerf refroidi revient à la température initiale, il se produit une nouvelle période d’excitation douloureuse. Parfois, les douleurs remontent jusqu’aux origines du plexus brachial; cet ébranlement des nerfs du bras pourrait même, d’après Waller, retentir sur les nerfs du cœur et provoquer la syncope. Ces phénomènes d’excitation secondaire sont attribués à la congestion quelquefois très-violente qui dans le tronc nerveux succède à l’ischémie causée par le froid. Les effets de cette congestion peuvent même persister un certain temps après l’expérience. Weir Mitchell et Waller ont noté sur les parties innervées par le nerf cubital de l’hyperesthésie, des picotements, de l’engourdissement, une légère tuméfaction, des sensations singulières échappant à toute description. Ces phénomènes, suivant l’intensité de la réfrigération, pourraient persister jusqu’à dix et quatorze jours.

Les troubles de la motilité présentent des caractères analogues. L’excitabilité des muscles augmente au début de la réfrigération des troncs nerveux (Rosenthal) (1), puis diminue et finit par disparaître plus ou moins complètement (W. Mitchell, Waller, Rosenthal). Comme la

(1) Traité des maladies du système nerveux.

sensibilité, la motilité reparaît quelquefois avec uu surcroit d’activité, au moment où, l’action du froid venant à cesser, le nerf recouvre ses fonctions. On observe alors des contractions partielles ou totales de di-

Îvers muscles, des crampes... W. Mitchell, étudiant comparativement les troubles sensitifs et moteurs, fait remarquer que les premiers sont toujours plus précoces et plus prononcés, ce qui tient à la position plus superficielle des nerfs de sensibilité. Longtemps après la réfrigération du tronc nerveux, la paralysie, comme l’anesthésie, peut persister et se compliquer d’atrophie musculaire. Ces troubles tardifs sont dus à des lésions plus ou moins durables et môme définitives du tronc nerveux.

Pendant l’application de la glace sur le nerf cubital, l’excitation porte aussi sur les libres vaso-motrices; la région innervée par ce nerf pâlit et devient le siège d’une ischémie plus ou moins prononcée, accompagnée d’un abaissement de la température locale. Rosenthal évalue cet abaissement thermique à 0°o ou 1°. Au moment de la réaction, la paralysie vaso-motrice succède à la contraction vasculaire, la température s’élève, la peau rougit et se couvre de sueurs abondantes (W. Mitchell). L’élévation thermique est, d’après Rosenthal, très-manifeste au niveau des deux derniers doigts de la main ; dans les autres doigts, on observerait au contraire un abaissement de température qui peut être considérable, de 34° à 27u7. 11 est dû sans doute à la dérivation d’une certaine quantité de sang qui s’opère au profit des deux derniers doigts.

Ainsi le froid, appliqué directement sur un tronc nerveux, l’excite, puis le paralyse plus ou moins complètement, et cette action porte sur toutes les libres sensitives, motrices, vaso-motrices. De tels troubles dans la fonction ne vont pas sans des modifications plus ou moins profondes de la structure intime. Elles sont surtout d’ordre vasculaire, mais elles portent aussi sur le tube nerveux, ainsi que nous le verrons plus loin.

ILa réparation nulle ou incomplète de ces altérations explique les accidents tardifs des gelures.

§ IV. Action du froid sur les muscles. — Le froid modéré excite les fibres musculaires lisses et striées; il fait contracter le dartos, provoque le phénomène de chair de poule. L’injection d’eau froide dans la vessie est suivie d’une contraction énergique de cet organe. Après une

immersion de quelques instants dans l’eau froide, les mains sont affectées de tremblement passager et les mouvements volontaires deviennent irréguliers.

Le froid intense paralyse les muscles; les jambes fléchissent sous le poids du corps, les mains sont engourdies lorsqu’on a manié pendant quelque temps de la neige ou de la glace.

Marey a étudié à l’aide du myographe les caractères de la secousse musculaire pendant l’application du froid. Un muscle refroidi se contracte comme un muscle fatigué ou privé de sang; l’amplitude de la secousse s’accroît légèrement au début, mais elle ne tarde pas à diminuer. Le froid agit sur le muscle de deux façons : il fait contracter les vaisseaux musculaires et diminue l’apport du sang; il modifie directement la substance contractile, dont il suspend l’activité, comme il suspend les mouvements amiboïdes des globules blancs et les mouvements des cils vibratiles. Dans cette action directe, il est certain que le froid altère la composition chimique du tissu musculaire. Refroidi à 0°, le muscle laisse échapper sa myosine et c’est par le procédé de la réfrigération que Kiihne isole cette substance. Horvath a vu que les muscles de la grenouille, soumis à une température de — 5°, perdent définitivement la propriété de se contracter; le réchauffement ne rétablit pas leurs propriétés physiologiques. Enfin diverses altérations histologiques peuvent se produire, ainsi que nous le verrons ultérieurement.

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