L'OBSCURITÉ DIVINE
ce que ce mode de communication est à demi incompréhensible.
C'est surtout pour cette raison que ces états ont été appelés mystiques. On veut dire qu'ils renferment quelque chose de mystérieux et cela, même pour les initiés. Il y a des comment qu'on ne parvient jamais à découvrir complètement (Voir S' Jean de la Croix, Nuit y 1. III, ch. xvii).
4. — Toutes les communications divines ont ce caractère de manifester l'atiribut divin de Tincompréhensibilité. Elles renferment toujours quelque chose que nous voudrions mieux comprendre. Pour les autres attributs de Dieu, ils restent presque tous invisibles dans la quiétude; celui-là, au contraire, frappe dès le début (1). Et il ne fait qu'apparaître davantage à mesure que l'on monte à des connaissances plus hautes.
a. — Phrases qu'il fkut Interpréter. J'ai dit que ces états sont en partie incompréhensibles. Il serait exagéré de dire qu'ils le sont totalement. Si on semble parfois l'insinuer, c'est une pure manière de parler. On force la pensée pour la rendre plus sensible. Si, rigoureusement parlant, on ne comprenait rien à son état, on ne saurait pas qu'on est en communication avec Dieu, ni même qu'on est en oraison. On pourrait se croire atteint d'une maladie bizarre.
•. — Exemple. S" Thérèse dit souvent : « On jouit d'un bien sans savoir ce qu'il est » . Il faut entendre ainsi cette phrase abrégée : on jouit de ce bien sans savoir complètement ce qu'il est. On le sait en partie, puisqu'on s'aperçoit que c'est une action divine et même une certaine possession de la Divinité.
7. — J'ai signalé précédemment (») un préjugé des commençants. Kn voici un autre, assez voisin du premier. Ils croient que les états mystiques ne présenteront guère de mystère. La méditation et autres états inférieurs étaient faciles à com[)rendre. Par analogie, on se figure que cette situation va se maintenir. On
(1) Bottuet l'a bien remarqué (lettre 96 à la Kpur Cornuau) : • Diea est quplque chOM de si caché, qu'on peut s'unir à lui, quand il j appelle, avec une certaine transcendance au-dessus des vues particulières... En cela, on ne quitte pas les attributs de Dieu, mais on entre dans l'obscurité, c'est-à-dire en d'autres paroles, dans la profondeur et dans rinconipréiiensibililé de l'Être divin. C'est là sans doute un attribut, et l'un dos plus augustes. On ne sort donc j.imais tellement des attribut! de Dieu qu'on n'y rentre d'un autre côté, et peut-*tre plus profondément. Toute la rue seint)!*? réilnite à bien voir qu'on ne voit rien, parce qu'on ne voit rien qui soit digat de Dieu. Cela parait un songe à l'homme animal; mais cependant l'homme spirituel s'en nourrit. •
oublie qu'un grand changement s'est opéré. Jusque-là on ne faisait, en apparence du moins, que des actes naturels dans l'oraison. Ils ne pouvaient donc causer aucune surprise. Mais maintenant on pénètre dans un monde nouveau; on entre manifestement dans le surnaturel, dans le divin. Celte terre inconnue est remplie de mystères.
Toutefois si on reste longtemps dans le même degré, on s'y habitue si bien qu'on ne prend plus garde à son côté incompréhensible. Il en est de même, dans l'ordre naturel, pour mille phénomènes qui nous environnent. Pendant que les enfants demandent sans cesse les pourquoi des choses et leurs comment, nous autres, nous finissons par oublier qu'il y en aurait à chercher.
Pour les commençants, ils espèrent souvent qu'ils pourront arriver à s'analyser à fond ; mais ils finissent par constater l'inutilité de leurs efforts.
9. — De là des inquiétude* chez ceux qui débutent dans l'oraison extraordinaire et qui ne sont pas encore instruits de la mystique. Tout ce qui est mystérieux cause de la défiance.
•. — De môme qu'on n'arrive pas à bien comprendre son état, on a une peine extrême m le dépeindre, surtout si l'on n'a pas lu de livres mystiques. On emploie des phrases très vagues, comme celle-ci : « Je sens quelque chose qui me porte à Dieu; j'y trouve du repos et du bonheur» ; et on ajoute : « je n'y comprends rien » (Voir S* Jean de la Croix, Nuit, 1. II, ch. xvii).
En entendant cette dernière phrase, un directeur habile dresserait immédiatement l'oreille, reconnaissant là un des signes de l'état mystique. Mais les autres en concluent simplement qu'on a une oraison absurde, et qu'il faut en changer au plus vite.
La difficulté de décrire son état tient non seulement à ce qu'il est à demi incompréhensible, mais à un autre caractère de l'union mystique que j'exposerai dans le chapitre suivant, à savoir qu'elle se produit sans images sensibles; et cependant, pour la dépeindre, on ne peut s'exprimer que par des images. Il faut en inventer ; si on n'est pas aidé par un livre, ce travail n'est pas facile (Voir une citation, ch. ix, si, 5").
QTATIONS
■•. — DeDÎs le Mystique :
« Si, en voyant Dieu, on comprend ce que l'on voit, ce n'est pas Dieu qu'on a contemplé, mais quelqu'une des choses qui viennent de lui et que nous pouvons connaître » (Lettre I).