SENTIMENTS D AMOUR, ETC
éprouve. Le fait a lieu pour l'extase, mais quant à la quiétude, l'expérience montre que beaucoup dames n'y jouissent pas d'un bonheur aussi grand. Sur ce point, la sainte se dépeignait surtout elle-même. Elle recevait des faveurs exceptionnelles, probablement à cause de ses grandes épreuves ou de son rôle de fondatrice d'ordre (1). De plus il est à croire que quand les extatiques reçoivent les grâces inférieures, c'est d'une manière plus parfaite que d'autres.
Il y a toujours un plaisir inhérent à la quiétude. Mais parfois, même quand elle est de force moyenne, on s'en aperçoit à peine. On en éprouverait alors davantage, quoique d'un autre genre, en lisant un livre intéressant, ou en se livrant à la conversation.
A. — Toutefois, à certains moments, la quiétude cause subitement des délectations spirituelles très vives. Cela très probablement n'arrive guère aux commençants.
Il en est de cette grâce comme de l'embrassement spirituel (Voir ch. VI, 11) : On ne l'éprouve d'abord que pendant quelques secondes, par manière de bouffées. Les deux grâces sont tantôt séparées, tantôt réunies.
C'est sans doute cette grâce que S" Thérèse a voulu décrire en disant que parfois on respire comme un parfum délicat (Voir eh. VI, 5«).
II est important de remarquer qu'alors ce n'est pas simplement une douceur, une suavité produites par la pensée de Dieu; mais que c'est une manière de goûter Dieu lui-même (2).
Bien entendu, il ne faut pas rejeter ce plaisir sous prétexte de mortification. Il sufKt d'y voir un moyen de s'unir à Dieu, et non une fin. La mortification a pour but d'écarter ce qui fait obstacle à l'union divine, non ce qui la favorise. Il faut en dire autant des autres consolations spirituelles.
%. — Ivresse s^ii rituelle. Quand cette délectation est vive ou dure longtemps, elle produit une sorte d'ivresse spirituelle, qui
(1) En accordant des fareurs exceptionnelles et visibles aux fondateurs ou réformateurs d'ordres et k quelques-uns de leurs enfants, Dieu agit comme un roi qui donne des lettres de créance à ses ambassadeurs. Il montre par de tels signes que cette œuvre est la sienne. Ce témoignage est très utile à chaque famille spirituelle, pour soutenir sa vie d'abnégation et de zèle.
(2) S' Jean de la Croix : • C«st Di^u lui-même que l'àme ressent et qu'elle goûte itenlxdo y gxalado); mais non, sans doute, avec la plénitude et VéviiUnce de ia clain^ vision bt^atidqup... Ces coanaiMances ont, dans une certaine mesure, le (oùt (iaben algo) de l'Etre divin at da la vie éternelle • {Montée, 1. II, ch. xiivi).
U.ut6t ressemble à un demi>soniineii, et tantôt est pleine d'ardeur (Voir S" Thérèse, Vie, ch. xvi).
t. — Ou appelle Jubllailon une ferveur d'nmour et de joie telle que l'âme peut difficilement la contenir. On doit faire son possible pour qu'il n'en paraisse rien en public (Voir ch. xiv, 2 s bis].
t». — lMflucn«e« étraiigèrea. Le plaisir que donne l'oraison de quiétude est influencé par les dispositions que l'àme y apporte. Il se fait mieux sentir, si on traverse une période de paix ou de joie. Il en est de même quand ces grâces ont une certaine nouveauté. Au contraire, si on passe par un état de tristesse, d'épreuve, le plaisir que cause la quiétude peut être en partie trouliié ou voilé.
•. — En dehors des moments consacrés à l'oraison, Dieu envoie des croix nombreuses à ceux qu'il favorise de l'état mystique (Voir le chap. xxiv).
Les profanes se figurent que, dans ces états, on ne goûte que des consolations, et parfois ils partenrt de là pour dire avec dédain : Moi je préfère être conduit par une voie plus rude, celle de la croix. — Dieu, qu'ils le sachent bien, n'en dispense pas ses amis intimes; tout au contraire.
!•. — De plus, l'état mystique amène avec lui des •OHflranres qui lui sont propres et que l'on peut ressentir même pendant l'oraison. Je vais les énumérer.
il. — !• Il y a les souHrances des commençants que l'on n*a pas instruits sur ces matières (Voir ch. v, ta).
19. — 2* Une grande cause de souffrances, c'est le besoin de posséder Dieu davantage. Plus la communication de Dieu est forte et élevée, plus la soif d'une communication plus complète devient aiguë. S" Thérèse racont*» le martyre qu'elle éprouvait à certains moments et qu'elle décrit dans son cantique : Je me meurs de ne point mourir. On arrive alors à l'angolsso d'ani»ur (Voir Château, 6, ch. xi; 2* Lettre au P. Rodrigue Alvarez).
Même dans la quiétude, cette souffrance est parfois très vive. Pour en comprendre la possibilité, considérons un homme qui, voulant entendre un magnifique concert, pourrait seulement s'approcher avec difficulté de la mince fente d'une cloison, et ne recevrait cette harmonie que par petits fragments. Évidemment ce qu'il entendrait lui causerait du contentement, mais, en même
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temps, il souffrirait de tout ce qui lui échappe. On peut donc, à la fois, éprouver ici du plaisir et de la douleur, quoique dans des proportions qui varient suivant le cas.
18. — Quand ces sentiments de plaisir et de souffrance sont presque de même force et tous deux très vifs, l'état qui en résulte prend le nom de Measure d'astour.
Pour montrer que cette simultanéité est possible, et dans un degré éner^que, voici une nouvelle comparaison. Elle nous indiquera en môme temps la physionomie de cet état. On éprouve, en effet, quelque chose d'analogue dans l'amour humain, quand il est violent. On y trouve une grande douceur, on ne veut pas se détacher du souvenir de la personne aimée; on le savoure. Mais, en même temps, on éprouve au cœur une douloureuse étreinte à cause de son absence, ou de la difficulté qu'on a de s'entretenir librement avec elle. Il y a donc, tout ensemble, de l'ivresse et des larmes. De môme on peut déguster délicieusement Dieu et sa tendresse, et sentir, en même temps, une torture intime, qui n*e.st autre c[ue la soif de Dieu, allumée par lai-même.
Parfois la souflrance a un autre motif : on éprouve le besoin de servir Dieu, et en même temps, le sentiment qu'on ne fait presque rien pour lui. Il peut arriver aussi qu'on ne puisse dire pourquoi on souffre.
14. — Les débutants ne sentent peut-être pas beaucoup cette souflrance de la privation de Dieu. Ils sont tout à la joie d'avoir effectué une marche en avant, et sont soutenus par res|>ér»nrce, souvent mal fondée, que dès le lendemain ils avanceront encore et éprouveront du nouveau. Mais à la longue ces illusions s'évanouissent. La froide réalité apparaît, et si l'on conserve l'espérance, c'est par pure vertu. On sent alors combien il est dur de rester toujours rivé au môme point et de n'entendre jamais pleinement le concert divin. Quel supplice!
1&. — Par là on peut comprendre que certaines âmes faibles éprouvent du diée«urRKement. Au premier abord, on est étonné quand S** Thér«'se, citant son propre exemple, nous dit que certaines personnes, après être montées ,iusqu'à l'union pleine, ont tout abandonné, et sont retournées aux frivolités du monde. Cette aberration désolante surprend moins, quand on voit à quelles épreuves continues il faut résister.
Une personne, arrivée à la quiétude habituelle, me disait un
jour qu'elle commençait souvent son oraison par cette prière : « Mon Dieu, je sais que je vais souffrir pendant cet exercice, et je suis heureuse qu'il en soit ainsi. Toutefois, en me résignant avec joie à votre sainte volonté, je vous supplie de me faire sortir enfin de cet état misérable où votre justice m'a maintenue jusqu'ici. »
l«. — 3" Quand la quiétude est faible, il y a une autre espèce de souffrances, c'est Tennui. Dieu ne nous donne pas de quoi nous occuper suffisamment. On voudrait compléter par quelques exercices, afin de ne pas rester à demi oisif. Mais nous verrons plus loin, en parlant de la ligature (ch. xiv), qu'on éprouve à cela une grande difficulté. On en est donc réduit à rester peu occupé, à refouler son activité; Dieu veut précisément nous y habituer. C'est ce qu'on peut appeler une demi-aridité. Si cet état se prolonge plusieurs semaines, l'ennui qui en résulte devient très pénible.
19. — Les esprits tourmentés par le besoin d'action et de variété éprouvent alors de fortes tent»tion(i de déserter l'oraison, et sont tout prêts à se persuader qu'ils feraient plus de bien dans les travaux extérieurs.
19. — 4" On souffre enfin de ce que la grâce a ses alternaii%-cs. Il y a des périodes d'abondance, mais d'autres de disette, où l'état mystique va parfois jusqu'à disparaître complètement, même chez un extatique. Voir l'exemple de S' Joseph de Cupertino (ch. XXIV, »»).
19. — En ré«unié, ce qui fait souffrir dans la quiétude, ce n'est pas l'oraison elle-même, mais ce qui lui manque. Elle peut causer un plaisir faible, mais non le dégoût, la lassitude.
Et c'est là un fait surprenant. Car rien de semblable ne se passe dans l'ordre naturel. Si, chaque jour, pendant des années, il fallait lire exclusivement la même page, ou écouter la même mélodie, notre patience n'y tiendrait plus, nous arriverions à l'exaspération, et nous demanderions grâce.
Ici c'est le contraire. Cette occupation monotone, incomplète, cet air mille (ms entendu, on l'aime toujours. Ce qu'on demande, c'est que la possession de ce bien devienne plus parfaite.
Z9. — Au milieu de ces souffrances, il ne faut pas compter sur les eensolations du dehors. Ceux qui vous entourent, n'ayant rien éprouvé de semblable, ne comprennent rien à vos plaintes. Ce n'est pas leur faute.