‹ Des grâces d'oraisonChapitre 106 sur 199 · On se prend alors à désirer de rencontrer une àme · texte numérisé non relu

On se prend alors à désirer de rencontrer une àme

qui soit arrivée au môme degré. On lui ferait ses confidences; on se réjouirait ensemble des mêmes joies; on s'animerait des mômes espérances; on s'avertirait des pièges à éviter. S" Thérèse approuve ces ouvertures mutuelles (1).

De fait, quand de telles rencontres ont lieu, on en tire quelque consolation, mais moins qu'on ne lavai' espéré. Ces communications finissent par s'épuiser et finalement votre ami ne peut faire qu'une chose : montrer qu'il comprend vos aspirations douloureuses et y compatir; mais il est impuissant à les satisfaire. H ne peut lever le voile cruel qui cache Dieu à vos regards.

Toutefois, si c'est un saint, il reste une ressource : c'est qu'il hâte votre délivrance par ses prières.

Quant aux amis qui n'ont pas reçu de grâces mystiques, il n'y a généralement aucune raison de leur faire des confidences; il faut se les interdire, réprimer la démangeaison qu'on a de parler. Si on cède à ce besoin, on en sera souvent puni. Une fois passé le premier moment de curiosité, vos amis auront de plus en plus des doutes et finiront peut-être par vous faire la réputation de visionnaire.

(1) • Je conseillerais à ceux qui s'adonnent à l'oraison de rechercher, surtout dans les commencements, l'amitié et le commerce de personnes qui pratiquent le même exercice... Pourquoi, je le demande, ne serait-il pas permis à celui qui aime Dieu et qui veut sincèrement le servir, d'avoir des amis et de leur faire part de% joies et des peines qu'il trouve dans l'oraison.* S'il veut être sincèrement à Dieu, qu'il n'ait point peur de la vanité (Vie, ch. vu).

Parlajit des encouragements qu'elle reçut de S' Pierre d'Alcantara : « Il goûtait un grand contentement dans cette mutuelle communication de nos âmes. Car dans l'état auquel le divin Maître l'avait élevé, le plus grand plaisir, comme la plus grande consolation, est de rencontrer une àme en qui l'on croit découvrir le commencement des mômes grâces • (Vie, ch. xxx). Comme la sainte craignait d'agir, dans un cas analogue, par quelque attache naturelle, Notre^Seigneur la rassuni (Addilion à la Vie; édition de Louis de Léon).

CITATIONS

Sar les sentiments d*amoar.

•*. — S* Jean de la Croix :

(c Comme, dans l'ordre de la nature, Tâme ne peut agir par elle-même que grâce à l'intervention des sens, il en résulte que dans cet état [mystique], c'est Dieu qui agit particulièrement en elle... Il lui communique dans la contemplation des biens très spirituels, qui sont à la fois sa connaissance et son amour. L'âme se voit ainsi remplie de cette connaissance amoureuse, sans faire aucun usage ni du discours, ni du raisonnement, ni des actes, qu'elle ne peut plus produire comme autrefois » {Vive Flamme, ?tr. 3, v. 3, S S).

HB. — Ruysbroeck. Le besoin de voir Dieu :

« Quand l'âme a connu le contact divin, il naît en elle une faim incessante, que rien ne peut assouvir. C'est l'amour avide et béant, l'aspiration de l'esprit créé vers le bien incréé. Dieu invite l'âme, l'excite à un désir véhément de jouir de lui; et elle veut y arriver. De là une avidité, une faim, un besoin d'obtenir, qui jamais ne peut être pleinement satisfait. Les hommes de cette espèce sont les plus pauvres, les plus dénués qu'il y ait ei: ce mondo. Toujours faméliques et altérés, quoiqu'ils mangent et boivent de temps en temps, car le vase créé ne peut arriver à engloutir le bien incréé. Le désir ardent, incessant, reste les bras levés vers Dieu, mais c'est à peine s'il peut atteindre à de telles hauteurs. Dieu présente à l'âme des mets exquis et variés, connus seulement de celui qui en a l'expérience; mais il manque toujours un dernier aliment, la jouissance qui rassasie. La faim va sans cesse en augmentant, malgré les délices inimaginables que le contact divin fait couler dans la bouche de l'homme spirituel. Mais tout cela est du créé, c'est inférieur à Dieu. Quand Dieu accorderait tous les dons des saints, s'il ne se donnait pas lui-même, jamais la faim ne serait assouvie. Cette faim, cette soif, c'est le contact divin qui l'a produite, qui l'excite et l'exaspère; et plus le contact a été intense, plus la faim est terrible. Telle est la vie de l'amour, quand elle s'élève à ce degré parfait, qui surpasse la raison et l'intelligence. La raison ne peut pas plus calmer cette fièvre que la produire, car cet amour a sa source dans celui de Dieu même » (Ornement des noees, \. II, ch. LV).

SENTIMBNTS D'AMOUR, ETC. 155

94. — Extrait de La trie de la mère Françoise Fournier, ursuiine d'Angers, Paris, i685 (née au Lude, Anjou, en 15!'2, morte en 1675) :

<< Uno fois, parlant confidentiellement à un chanoine régulier, à qui elle découvrait le fond de son âme, après la mort du Père Fournier, son frc^re, elle lui «lit que depuis sa profession jusqu'à sa dernière élection de supérieure, c'està-dire l'espace de plus de trente aris, Dieu avait allumé dans son âme de si ardents et de si violents désirs de mourir, afin de le voir, et de lui être parfaitement unie, que durant tout ce temps ce qu'elle a souffert l'espace d'un quart d'heure surpasse incompar.ibleraent les tourments des roues, les feux, les gibets et toutes les douleurs que tous les hommes ont jamais ressenties; qu'elle estimait que toutes les douleurs du corps et de l'esprit ne sont que les ombres de celles qu'elle a souffertes ; qu'elle ne croyait pas que la peine que les réprouvés souffrent soit plus grande que celle qu'elle endurait d'être privée de Dtett ; que les désirs qu'elle avait de le voir, étaient presque continuels, qu'elle les ressentait même quelquefois pendant le sommeil, de sorte que le jour et la nuit elle souffrait un cruel martyre. Elle pleurait presque continuellement et étant pressée par son amour, souvent elle jetait de grands cris qui ont obligé plusieurs fois les religieuses qui l'entendaient à venir dans sa chambre, croyant dans les commencements que c'était quelque accident qui lui était arrivé. Mais elles connurent que ces cris procédaient de son tourment et des puissants attraits qu'elle avait de voir Dieu. Son corps souffrait une telle violence par la véhémence de ses désirs que ses bras et ses jambes se raidissaient comme des barres de fer; elle se serrait les dents et souffrait des convulsions étranges, en sorte que son corps succombant tombait en des défaillances et des langueurs qui la contraignaient de se jeter contre terre, pouvant bien dire alors à ses sœurs ce que l'épouse des Cantiques dit à ses compagnes : Entourez-moi de fleurs et de fruits, car je lanuuis d'amour. Au milieu de ses plus violents désirs de Toir Dieu, elle entrait dans des transports qui ne se peuvent expliquer; et elle se servait de termes excessifs pour exprimer la grandeur de son amour. Mais ce qui est remarquable, c'est qu'au milieu de ses plus grands tourments, elle était toujours paisible, se reposant sur l'ordonnance divine, et elle disait que s'il n'avait fallu, pour voir Dieu, que passer d'une chambre dans une autre, elle n'aurait pas fait un pas pour cela, ne le voulant voir qu'au moment qu'il lui plairait.

a Qoi pourrait donc assez dignement louer cette grande servante de Dieu, laquelle ayant de si violents désirs de voir et de contempler la face de son épotut, portait néanmoins la peine d'en être privée avec une si parfaite soumission à sa sainte volonté !

« Cet état si pénible qui commença le jour de sa profession, s'augmenta beaucoup deux ans après, et a toujours continué de plus en plus jusqu'à la fin de sa \ie. Ses peines diminuaient un peu néanmoins lorsqu'elle i-essentait des attraits pour se réjouir du bien de Dieu et du salut des âmes.

« Durant tout ce temps, elle tombait souvent dans des langueurs, dans des extases et des ravissements, se tiH)uvant tout aliénée du sens et tout abtmée en Dieu. Elle était consolée de la présence de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge, des anges et des saints. Ces visites qui embrasaient son cœur et enflammaient sa volonté diminuaient bien en quelque chose ses tourments; mais

la peine demeurait toujours, les consolations n'étaient que comme celles que reçoivent les &mes du Purgatoire, qui étant visitées des bons anges ne laissent pas pour cela d'être privées de Dieu. »

VS. — La V»>'» Anne-Madeleine Remuzat :

« Je désire ardemment sortir de cette prison de chair, pour m'unir à mon Dieu. Ce désir m'a livré de si vives attaques quelles auraient été capables de me donner la mort, si Dieu ne m'avait aidée puissamment à les soutenir » {Vie publiée par la Visitation de Marseille, ch. xv, p. 312).

!B6. — La Mère Marie-Thérèse Dubouché, fondatrice de la Congrégation de l'Adoration réparatrice, à Paris (1809-1863) :

« Mon cœur, déjà si fortement attiré vers la sainte Eucharistie, fut dès lors comme lié au tabernacle... Mes oraisons se passaient o me laisser brûler en silence » {Vie, par M»' d'Hulst, ch. iv, p. 98).

»». — Le R. P. Lyonnard, S. J. (1819-1887) :

« Notre-Seigneur m'avait dit que la voix de son amour retentirait dans mon cœur comme la voix du tonnerre. La nuit suivante, en efiFet, ce que j'appellerais presque, si ce mot ne signifiait quelque chose de tumultueux, un orage de Camour divin, a éclaté sur moi. Son impétuosité soudaine, la toute-puissance avec laquelle il s'empare de tout l'être, l'étreinte infiniment forte et douce avec laquelle Dieu unit l'âme à lui, n'ont rien de comparable à ce qui se passe dans les autres états inférieurs d'union.

« Débordée de toutes parts par l'être infini de son Dieu, dans lequel elle se sent plongée, l'âme conjure son Dieu d'avoir pitié de sa faiblesse. Comme je lui faisais cette prière, suppliant sa divine Majesté de vouloir bien considérer qu'il n'y avait aucune proportion «ntre la véhémence de son amour et la faiblesse de mon pauvre cœur, je ressentis en moi une invasion nouvelle de cet amour; et du sein de ces flots de flammes célestes, qui m'inondaient de toutes parts, j'entendis la voix de ce grand Dieu, qui avec l'expression d'un amour immense se plaignait de ne pas être assez aimé des hommes. Je comprenais que c'était comme un soulagement pour son cœur de décharger dans le mien ce grand amour dont il est rempli pour nous et que notre froideur condamne à se faire pour ainsi dire une perpétuelle violence. Mon Dieu ! qu'il sera terrible cet amour, au jour du Jugement, lorsque brisant les digues où le retient la clémence divine, il tombera sur les mortels qui l'auront méprisé.

« ... Au sortir de ce creuset de l'amour divin, où l'être humain tout entier se fond pour ainsi dire comme la cire dans le feu, combien il en coûte à la pauvre âme de redescendre au train accoutumé de cette misérable vie ! Qu'il lui en coûte surtout de voir succéder à cette action si divine et si sainte l'action si fatigante du mauvais esprit!... Autant notre âme s'est sentie pénétrée dans tout son être de l'opération intime de son Dieu, autant elle se voit ensuite exposée dans son être extérieur aux attaques persécutrices du démon, son ennemi... Sous cette action, on ne sait plus où se mettre pour se dérober à ses poursuites, qui semblent à tout instant pousser lame sur le bord de labfme » (Notice biographique, en tête de L'Apostolat de la souffrance, par le P. Lyonnard, § ii).

aULlèME CAlACrtRF. DE L*CNIOX MYSTIO^l.

f . — Ce dixtènae c«raetèr« consiste en ce que runion mystique est accompagnée, et souyeui d'une manière très visible, d'une impulsion aux différentes vertus. Dieu ne vient donc pas seul dans i'ime; et son action sanctificatrice est d'autant plus forte et plus sensible que l'oraison est plus élevée. S** Thérèse le répète sans cesse (Voir les citations). L'âme qui s'imprègne de Dieu dans l'union mystique, sent que, par là même, et sans trop savoir comment, elle s'imprègne d'amour, d'humilité, de dévouement.

Z. — D'abord r»m«ur «livln est l'effet comme naturel de ces oraisons, et il suffirait, lui seul, à exciter aux vertus, pourvu du moins qu'on ait reçu une certaine formation spirituelle (1). De luimême il donne le penchant à la solitude, parce qu'on y trouve Dieu plus facilement. Il se traduit par l'aversion pour le péché et le détachement de tout ce qui n'est pas Dieu; il enlève ainsi les obstacles à la perfection. Il enseigne l'humilité; car on aime à se faire petit devant ceux qu'on aime tendrement et dont on sent la supériorité. Enfin il pousse à la générosité, à l'esprit de sacrifice. Dieu, en même temps, donne occasion d'exercer ces dispositions; il envoie des épreuves de toutes sortes : tentations, maladies, insuccès, injustices ou mépris. Il impose les renoncements les plus douloureux.

(1) S" J. de Chantai : • Il n'est pas besoin pour l'exercice des vertus de se tenir toujours actuellement attentive à toutes... Il faut seulement se bien maintenir en l'humilité et la charité; l'une est la plus basse, l'autre la plus haute. La conservation de tout l'édifice dépend du fondement et du toit... Ce sont les mères des vertus; elles les suivent comme les petits poussins font [avec] leurs mères poulet • Fragments, édition Pion, 1. 111, p. 366;.

S. — Ce qui est remarquable, c'est que parfois certaines vertus sont données d'une manière soudaine. S" Thérèse signale ces chajigements d'âme qui sont instantanés, et elle les symbolise par le ver laid et rampant, qui devient un papillon beau et agile. Certains défauts avaient toujours résisté à nos efforts, à nos examens de conscience. Subitement, en passant à une oraison plus avancée ou plus profonde, on se trouve corrigé, sans avoir recours à aucune industrie (Voir les citations, n* !• .

Par là Dieu veut montrer à l'âme sa puissance. On a dit avec raison, en parlant des effets que l'extase produisait sur S** Thérèse : « Le temps et Peffort, ces deux conditions indispensables de toute opération humaine, foqt ici défaut. Et cependant il y a transformation complète et durable. Qu'est-ce à dire? Que cette transformation ne s'est pas opérée naturellement » (1).

Dieu donne ainsi une leçon d'humilité. Il a , en effet, deux moyens opposés de nous l'enseigner par les faits, en nous faisant toucher du doigt que nos vertus dépendent surtout de lui : ou bien il semble par moments nous abandonner à notre faiblesse, ou bien il nous donne subitement un accroissement de vertu que nous n'avons pu prévoir.

4. — Mais, en ontre, l'état mystique renferme sourent une impulNlon directe à l'hiintlllté et à l'une de ses conséquences, la joie causée par les humiliations (2). Si parfois les profanes tremblent outre mesure de voir les âmes d'oraison tomber dans l'orgueil, c'est qu'ils perdent de vue ce caractère qu'ont les états surnaturels d'apporter avec eux des vertus, et notamment l'humilité (3). Ils s'écrient : « Ne vous approchez pas trop de Dieu, autrement gare à l'orgueil ! » C'est comme s'ils disaient : « N'allfz pas boire à la source unique de l'humilité; vous y recueilleiiez le poison de l'orgueil. »

Il suffit d'une crainte modérée, celle qui nous fait tenir touj< ur^ sur nos gardes, et non celle qm nous fait fnir Dieu comme une compagnie dangereuse.

(1) D' Goix, Annalet de Philosophie ehrilienne, juin 1806. — Ajoutons que si certaines vertus naissent sans effort, ellei ne se conservent pas longtemps sans effort.

(2) On a défini l'humilité : le courage de la vérité appliqué à soi-même, dans toute sa rigueur et ses conséquences.

(3) • Quand les consolations viennent de Dieu, il n'y a rien à craindre, parce qu'elles portent avec elles l'humilité ■ (Chemin, ch. xix). Cela n'empêche pas qu'il faille répondre à la grâce, en s'excitant soi-même à cette vertu.

IMPULSION AUX VEBTUS. 159

A. ciiute* poMilMea. Il ne faudrait pas croire que ces secours plus grands empêchent nécessairement l'âme d'être infidèle à la grâce. Il faut toujours veiller. En parlant de l'extase ellemême, S** Thérèse dit : « On voit, et pour l'amour de Dieu, qu'on y fasse une attention sérieuse, qu'une âme qui reçoit dans l'oraison de si insignes faveurs, peut tomber encore » ( Vie, ch. xix).

9. — Exigeneea de certains directeurs. Il ne faut pas non plus s'exagérer l'influence des états mystiques inférieurs. Certains directeurs se figurent que la quiétude doit tellement transformer l'âme qu'on ne lui voie plus de défauts, même involontaires; ils croient qu'une admirable perfection doit éclater dans toutes ses paroles et ses actions. Sans doute, cette oraison tend à corriger les défauts et à augmenter les vertus, mais ce n'est pas avec l'énergie des degrés suivants. Elle ne suppose pas qu'on soit déjà un saint, mais elle aide à le devenir. Il arrivera, par exemple, qu'elle ait pour effet de faire supporter joyeusement une infirmité, ou de graves mécomptes; il y aurait déjà là une utilité qui ne serait pas à dédaigner.

Remarquons aussi que. parmi les déîauts naturels, il y en a qui n'empêchent nullement d'avoir une haute vertu, par exemple : être trop lent et toujours en retard dans la conduite des atlaires, ou an contraire précipité, agité; être trop silencieux en conversation, ou trop parleur; n'avoir pas toujours une manière très juste de comprendre son emploi, etc.. Ces défauts involontaires sont souvent l'effet du tempérament. Us agacent les autres, mais peuvent s'allier à une grande abnégation ; ils n'empèôhent pas Dieu d'accorder l'union mystique, surtout si la personne tâche de s'éclairer et de se corriger; et pour la maintenir dans l'humilité, il peut permettre qu'elle lotte toute sa vie sans grand résultat. Le véritable obstacle, c'est le manque d'amour et de générosité.

Le Directeur ne doit donc pas dire : « Comment! vous prétendez être élevé à la quiétude 1 C'est une illusion, car vous avez tel défaut qui choque votre entourage! « La question n'est pas là. La façade de la maison peut avoir gardé son aspect assez médiocre. Hais il s'agit surtout de savoir si, au dedans, ii y a eu progrès. Oui ou non, s'est-il produit une augmentation de vertus solides, telle-* que l'obéissance, la bonté pour les autres, l'acceptation joyeuse des contrariétés, des maladies ou des humiliations? Le reste viendra en son temps.

Ajoutons que parfois on fait au directeur des rapports exagérés sur la personne dont il s'occupe. Que d'actes raisonnables sont mal interprétés parce qu'on n'en connaît pas les secrets motifs! Que d'âmes excellentes n'arrivent jamais à comprendre celles qui n'ont pas exactement leurs points de vue préférés, leurs petites pratiques, leurs théories sur la manière de conduire les affaires ! Le directeur a à se tenir sur ses gardes.

7. — Chez les personnes favorisées, l'humilité devra produire, entre autres, trois effets :

1" Aulieu de raconter son bonheur à tout venant, on cachera, soigneusement ces grâces, sauf à ses directeurs; et pour d'autnss on ne s'ouvrira à eux que dans les cas d'une grande utilité (Voir ch. XI, »l);

2* Au lieu de se regarder comme entré dans une aristocratie spirituelle qui dispense des obligations imposées au pauvre vulgaire, on redoublera de zèle pour s'astreindre à ses devoirs d'état; et si l'on est religieux, on donnera l'exemple de la fidélité aux plus menues observances de sa congrégation ;

3** Au lieu de songer uniquement à jouir des consolations célestes et d'oublier les applications pratiques, on se redira que ces joies sont surtout une préparation à la souffrance, et notamment aux humiliations : on doit s'attendre à être oublié, compté pour rien, mis à la dernière place, réprimandé, contredit et peut-être calomnié comme conduite ou comme idées. Par avance il faut accepter généreusement ces sacrifices d'orgueil ; la perfection de notre spiritualité peut être mesurée par le degré de cette acceptation.

». — Quand Dieu porte à de grands sacrifices, il faut veiller à ne pas tomber dans des exeès de scie. Disons un mot d'une dévotion très à la mode et qui peut prêter à l'illusion.

De nos jours, les attaques de l'impiété réveillent chez les saintes âmes le besoin d'expiation. Comme d'ailleurs on est avide de pratiques nouvelles, et passant pour surpasser les anciennes en efficacité, certains auteurs se laissent aller à des exagérations sur l'immolation, et répandent leurs idées dans une foule de petites feuilles (1).

(1) Si je ne craignais de m'altarder sur cette matière, je montrerais que le vœu de victime imaginé par le P. Giraud, de la Salctle {De l'union à Noire-Seigneur Jésus-Christ dan» ta vie de victime, ch. xix,4« édition, p. 286), donne lieu à des criti*

Il y a deux manières de comprendre Texpiation et la vie do « victime ». La première consiste à accepter courageusement et même joyeusement toutes les souHrances inévitables, et à le faire par motif de réparation, en union avec Jésus crucifié. De plus, on ajoute un certain nombre de pénitences volontaires. Toutes les personnes pieuses peuvent prétendre à ce degré. C'est ce qu'on peut désigner par vivre en esprit de victime.

La seconde manière va jusqu'à demander des souffrances, à ne rien faire pour se préserver de celles qui ont des inconvénients sérieux; à offrir même sa vie.

Ce second degré doit être regardé comme très exceptionnel. Généralement il ne faut pas faire ces demandes; elles prêtent à l'illusion et supposent souvent de l'orgueil (Voir les citations, n' 1©). C'est une faute surtout de les prêcher indistinctement à tout le monde, comme le font certains tracts dont j'ai parlé. On y recommande, il est vrai, de consulter un directeur avant de s'offrir, mais on néglige d'indiquer à celui-ci la marche à suivre; on l'oblige à la deviner. L'expérience montre que beaucoup n'ont pas réussi.

Ces exhortations exagérées exaltent beaucoup de tètes. Ces personnes ne parlent que d'offrandes ou vœux d'immolation. Au lieu de s'appliquer à supporter les croix de tous les jours, ce qui est très dur, elles en rêvent d'imaginaires, pour un avenir éloigné. Elles offrent leur vie, comme la chose la plus simple du monde. Il serait peut-être plus pénible et plus utile de consacrer pleinement cette vie à la défense de l'Église et au renouvellement social. Pour sauver l'Église, le Pape et notre pays, on a raison de prêcher la prière et la pénitence. Mais l'action sur le peuple est aussi nécessaire et tout aussi difficile à provoquer. Les petites feuilles pieuses en parlent peu ou point.

Ces demandes imprudentes sont parfois exaucées; il ne faut pas en conclure que Dieu les approuve. Il veut simplement

que> graves. 11 est propre, par exemple, à jeter dans les scrupules. De plus, l'auteur a l'iri-'" -~ lière de le compléter par un second vœu : on s'engage sous peine de pécl ^ mortel) à ne pas regreller le premier. Or, de la sorte, on ne peut

plus • ^. '■•'••" 'iiti.<^»«:(* de celui-ci, même pour de bonnes raisons, comme

ies > i dispense d'un engagement, c'est le regretter. C'est

un :- ...i - , .iidaleurs d'ordres n'avaient pas songé : aux trois vœux

de religion, ils auraient dû en ajouter un quatrième : le vœu de ne pas regretter les trois autr»>8! Voilà où on en arrive par le besoin d'innover dans la science de l'as* cétique, flxée depuis des siècles.

LES GRACES D'ORAISOK. 11

donner une bonne leçon d'humilité et de prudence. On voit alors ces personnes exaltées assiéger leurs directeurs, pour se faire consoler. Elles les fatiguent de leurs gémissements, regrettant que l'épreuve ne soit pas organisée sur un autre plan. Celle-là, disent-elles, a de grands inconvénients. Mais elles en ont toutes! Au fond, on voudrait une souffrance purement apparente, des épines sans leur piqûre. Mais alors il ne fallait pas faire tout cet étalage de générosité, ni s'offrir à toutes les souffrances possibles, c'est-à-dire à perdre sa santé, sa tranquillité intérieure et extérieure, sa réputation et sa fortune !

Si une personne cependant a l'attrait de cette seconde manière, le directeur devra d'abord s'assurer qu'elle a un esprit très calme, et que son désir n'est pas le résultat d'un enthousiasme s'oudain produit par un sermon ou la lecture d'une feuille sur l'expialioi. Puis comme un noviciat est nécessaire pour tout état pénible et définitif, il exigera un très long noviciat, pendant lequel la première manière soit pratiquée avec perfection. Rarement cette condition sera remplie. On ne donnera guère ces preuves solides de générosité et d'endurance.

Enfin si la personne a la permission de demander des souffrances, il faut qu'elle exclue les tentations et dès lors les peines intérieures, ainsi que les épreuves qui rejailliraient sur les autres, comme des maladies gênantes à soigner. Les autres ont assez de leurs propres épreuves (1).

Le vœu du plus parfait doit de même être précédé d'un long noviciat. S'* Thérèse le fît à l'âge de 45 ans. Mais il fallut le lui restreindre, parce que, malgré ses grandes lumières, il en résultait pour elle des scrupules ( Tiff, par la Carmélite de Caen, ch. XI) (2).

(1) Voir l'excellente introduction que M. l'abbé Sauvé a mise à la Ft* abrégée de la mère Véronique, fondatrice des Sœurs Victimes (Casterman, 1905).

(2) Dans une lettre à son frère Laurent, la sainte 1« blâme d'avoir fait ce vœu. Et pourtant Laurent était déjà élevé à l'état mystique. - Il me paraît qu'il y a du danger dans ces sortes de promesses... Le vœu que j'ai fait est avec des réserves. Je n'oserais jamais promettre ce que vous avez promis, sachant que les apôtres ont péché véniellement, et que la très sainte Vierge seul* en fut exempte... S'engager par vœu à éviter des fautes où il est si facile de tomber, et même sans s'en apercevoir beaucoup, Dieu nous en délivre! • (Lettre du 2 janvier 1577). Le confesseur de la sainte déclara que ce vœu était nul (Lettre au même, 17 janvier).

La V'* Marie de l'Incarnation, ursuline, écrivant à son fils Dom Martin, le délourna du vœu du plus parfait, même accompagn»^ des restrictions de S** Thérèse. Elle craignait qu'il n'en résultât des inquiétudes (Lettre du 25 sept. 1670).

9, J'ai dit que les états mystiques donnent la tendance au rccueilleiBent (n" x), et dès lors à la solitude, mais nous devons veiller à ne pas tomber dans l'illusion en exagérant cette disposition.

Sans songer à profiter des loisirs que laisse raisonnablement notre emploi, nous cherchons à nous faire dispenser de toute occupation extérieure ; nous murmurons contre les supérieurs qui ne se prêtent pas à nos plans descendus du ciel. On a vu des religieuses consacrées à la vie active, se dire : « J'ai manqué ma vie ; mes attraits montrent que j'étais faite pour la vie purement contemplative. Là j'aurais trouvé Dieu dans l'oraison, et mon union avec hii eût été intime. » Alors elles se perdent en regrets, se dégoûtent de leur vocation ou font des démarches pour changer d'emploi, ou même de congrégation.

Le point de départ de ces idées était très bon et venait de Dieu : c'était la tendance au recueillement. Mais de faux principes s'y sont mêlés et ont fait dévier. Le terme final ne porte plus le cachet divin : c'est le mécontentement, le dégoût, la désobéissance, l'agitation, les rêves stériles ou la poursuite aveugle d'une vie nouvelle dont on ignore les difficultés, et qu'il est trop tard d'embrasser. L'ivraie a poussé avec le bon grain.

Vous dites : » Mon attrait montre que je suis faite pour la vie purement contemplative. » Peut-être montre-t-il simplement que vous êtes faite pour être recueillie au milieu de la vie active, et l'être plus que telle et telle autre dont l'attrait est différent. Les circonstances où vous vous trouvez prouvent avec grande probabilité que cette dernière interprétation est la seule raisonnable.

Vous dites encore : « J'aurais trouvé Dieu dans l'oraison ». Rien ne le prouve. Tout dépend du bon plaisir de Dieu. Que de fois, en vous rendant à l'oraison du matin ou à votre retraite annuelle, vous avez cru que cette solitude allait attirer Dieu en vous ; et pourtant vous êtes restée dans l'aridité. Étes-vous sûre qu'il en serait autrement dans la nouvelle vie que vous rêvez?

Il est très vrai que la solitude est par elle-même une préparation à l'union avec Dieu; pourvu, toutefois, qu'on ne manque pas A ses devoirs d'état. Mais il y a d'autres préparations, à savoir l'abnégation, la vie active acceptée par obéissance, etc. Et en fait, on a vu une quantité d'âm»^s arriver à la plus haute contemplation, quoique occupées au soin des malades, à l'enseignement ou à une

administration absorbante. Au lieu de perdre le temps à rêver une autre situation, elles utilisaient celle qui leur était échue. Alors Dieu consentait à faire le reste.

tO. — Étant donné qu'on ait l'union mystique, peut-on en conclure qu'on est en état de grâce?

Si l'on avait simplement des révélations et visions, la réponse serait négative. Car l'Écriture sainte raconte des visions qui ont été envoyées à des pécheurs, comme Balaam, Nabuchodonosor et Balthazar.

Mais nous parlons ici de l'union mystique. Voici la réponse : Ceux qui reçoivent cette union, sans révélation spéciale sur leur état de grâce, ont simplement la certitude morale de se trouver dans l'amitié de Dieu; c'est une certitude bien supérieure à celle qu'un chrétien ordinaire tire de ses dispositions.

En effet, on peut avoir la certitude morale que l'état d'oraison qu'on éprouve est précisément la contemplation mystique, telle que la conçoivent l'ensemble des auteurs. Or 1" cette union renferme un acte continu d'amour parfait; ce qui suffirait à rendre l'état de grâce si on ne l'avait pas. Dès lors la constatation de l'union mystique est une preuve solide de l'état de grâce. Elle le suppose ou le produit. 2" Il est admis que cette contemplation est produite par certains dons du Saint-Esprit, lesquels supposent forcément l'état de grâce. Il n'est pas dans le plan de la Providence de produire les actes des dons, sans les dons eux-mêmes. 3° Dans cette contemplation. Dieu montre à l'âme de l'amitié; ce qu'il lui accorde, c'est une présence d'ami (1).

On a donc une certitude morale, et c'est avec raison qu'on regarde l'union mystique comme un premier épanouissement de la grâce sanctifiante, préparant l'épanouissement définitif, qui sera la vision béatifique. « La vie mystique, qu'est-ce sinon la vie de la grâce devenant consciente, comme expérimentale? » (R. P. Bainvel. Nature et surnaturel, ch. ii, 5).

Seulement on peut concevoir une assurance plus forte, telle que celle qui serait donnée par une révélation si claire que sa réalité s'imposerait absolument à l'esprit.

(l) S'* Thérèse parlant de la quiétude : « Ceux qui découvrent en eux un pareil don de Dieu peuvent, à juste titre, se considérer comme ses amis, si toutefois ils gardent, vis-à-vis de lui, les lois que le monde lui-même impose à toute véritable amitié » {Vie, ch. xv). Voir encore 16, 2".

Ce qui vient d'être dit permet de rassurer les âmes mystiques qui sont assaillies par de violentes tentations. Elles restent souvent dans l'anxiété, craignant d'avoir plus ou moins cédé. Elles doivent se dire que, quand même leur crainte d'une faute grave serait fondée, elles ont retrouvé l'état de grâce, par l'elFet même de l'union mystique qui leur est rendue.

i t . — Les oraisons surnaturelles ont pour effet d'exciter aux vertus. Réciproquement la pratique des vertus solides mènet-elle aux grâces mystiques ? — Pas nécessairement, mais elle est la meilleure disposition qui puisse engager Dieu à les accorder. Ce qu'il veut avant tout pour nous, c'est le bonheur étemel, et dès lors la sainteté. Voilà « l'unique nécessaire ». Le reste n'est qu'un moyen. Si nous travaillons sérieusement à notre vraie fin, Dieu se montrera généreux pour nous y aider d'une manière ou d'une autre. Si au contraire nous sommes négligents, il sera d'ordinaire avare de ses dons (1). Voir ch. xxviu, 2B bis.

(1) • Pourquoi, dit 17mito/ton, sa trouve-t-il si peu de contemplatifs? Parce qu'il se trouve fort peu de personnes qui aient une mortification parfaite > (1. III, ch. xxxi).

s** Thérèse : • Pense-t-on que Dieu admette au commerce d'une amitié si intime des âmes d'une vie molle et délicate ? Je tiens pour très certain que Dieu envole aux contemplatifs des croix plus grandes qu'aux autres » (Chemin, ch. xx).

aiATIONS

I 1. — Tertas qui aecompacnent Tanlon mystiqa*.

■ ». — S*« Thérèse, sur la quiétude :

!• « Nous aurions bien de la peine à arriver à un détachement parfait et à ce souverain dégoût des choses d'ici-bas, si notre âme ne possédait déjà (quelque gage des biens d'en haut... Avant d'avoir reçu ce gage de ton amour, accompagné d'une foi vive, il sera bien difficile de se réjouir d'être pour tous un objet de mépris et d'horreur, et d'aspirer à ces grandes vertus qui éclatent dans les parfaits... Ces faveurs réveillent la foi et lui donnent une nouvelle vigueur. Comme j'ai si peu de vertu, je juge des autres par moi-raôme : étant si misérable, j'avais besoin de tous ces secours. Peut-être que la seule vérité de la foi suffit à des âmes plus fortes » {Vie, ch. x).

2* « Je viens maintenant à l'endroit de ma vie où j'en étais restée... Jusquelà c'était ma vie; mais celle qui commence avec ces états d'oraison que je viens d'exposer est, je puis le dire, la vie de Dieu en moi; car autrement, je le reconnais, il m'aurait été impossible de m'aC^anchir en si peu de temps des habitudes d'une vie si imparfaite » {Vie,ch. xxiiij.

3* « La quiétude est incomparablement plus efficace que l'oraison précédente [la méditation], pour faire croître les vertus » {Vie, ch. xiv).

4* « Celte oraison de quiétude est une étincelle que Dieu jette dans l'âme... Si elle n'est pas étouffée par l'infidélité à la grâce, elle commence à embraser l'âme d'un très ardent amour de Dieu. C'est un véritable incendie, comme je le dirai plus tard... Cette étincelle est, de la part de Dieu, un gage de prédilection, et un signe qu'il choisit cette àme pour de grandes choses, si elle sait répondre à de si hauts desseins » {Vie, ch. xv et Chemin, ch. xxxm).

5* « C'est le propre de Dieu, quand il entre dans une âme, d'en bannir toutes les créatures. Je ne prétends pas toutefois que tous ceux qui ont reçu cette faveur [la quiétude], doivt^t être déjà arrivés à un détachement absolu du monde » {Chemin, ch. ixiin).

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