‹ Des grâces d'oraisonChapitre 124 sur 199 · S» Jean de la Croix · texte numérisé non relu

S» Jean de la Croix

!• Parfois « l'âme connaît en Dieu les créatures avec ce qui constitue leur force cl, pour ainsi parler, la racine de leur être. Mais en même temps elle voit que dans son essence. Dieu est toutes ces choses avec une snréminence infinie. Elle les connaît beaucoup mieux dans leur principe divin qu'en ellesmêmes... Cette manifestation fait coruuiUre les créatures par Dieu et non Dieu par les créatures... Dieu tire, pour ainsi dire, quelques-uns des voiles qui le séparent de l'âme, afin de lui donner plus de facilité pour voir ce qu'il est. Alors cette adorable face, étincelante de grâce et de beauté, laisse apparaître et entrevoir ses rayons. Je dis entrevoir, parce que tous les voiles n'ont pas encore disparu, puisque celui de la foi ne se déchire jamais en ce monde » {Vive Flamme, strophe 4, vers i).

2° Parlant des notions qui « donnent une très sublime idée des attributs divins, comme de la toute-puissance de Dieu, de sa force, de sa bonté et de sa douceur » : « Ces connaissances sublimes et amoureuses sont propres à l'état d'union [mystique]; elles sont l'union même et consistent dans une mystérieuse touche de la Divinité dans l'âme. C'est Dieu lui-même que 1 âme ressent et qu'elle goûte, non sans doute avec la clarté de la vision béatifique, mais par une vue si élevée, si savoureuse que l'âme en est imprégnée jusqu'au plus intime d'elle-même » {Montée, 1. II, ch. xivi).

eo. — S* Alphonse Rodriguez.

Parlant de lui-même : « Cette personne se mettait en la présence de Dieu, en lui disant affectueusement de cœur et de bouche : « Seigneur, que je vous « connaisse et que je me connaisse ». Et aussitôt elle était élevée au-dessus de tout le créé. Elle se trouvait comme dans une autre région, seule avec Dieu qui lui donnait de grandes lumières concernant la connaissance de Dieu et sa propre connaissance... Sa connaissance de Dieu, immédiate, sans raisonnement, et par suite son amour pour Dieu et son intime familiarité avec lui, en vinrent à un tel point qu'il semblait, pour ainsi dire, que le Seigneur voulût se découvrir à elle comme aux bienheureux... Il ne reste plus à l'âme qu'à se nourrir de ce qui lui fait le plus envie, parmi tant de mets divins qui sont servis sur la table des perfections divines, mets qui sont d'une grande saveur, puisqu'ils ont la saveur de Dieu même. 0 festin du ciel 1 Dieu invite l'âme, et, dans ce repas d'amour, il se donne lui-même! 0 amour suprême! ô amour céleste! ô amour précieux ! ô amour profond et divin, qui en vient à ce que le convive se donne lui-même à Tàme en nourriture... L'âme oublie toutes les choses de

la terre et s'oublie elle-môme, parce qu'elle s'occupe uniquement d'aimer son Dieu, qui lui est présent si intimement et comme à découvert » (Vie, d'après les mémoires, édition Retaux, 1890, n" 12),

Récit d'un contemporain : le Frère Alphonse « me dit qu'une fois il fut ravi; jusqu'à quel ciel, il ne le sait pas; mais il se souvient, sans qu'il puisse jamais l'oublier, qu'il vit l'essence divine. Cette vision eut lieu avec une certaine limite qu'il ne peut expliquer, si ce n'est par une comparaison comme celle-ci : l'essence divine serait, pour ainsi dire, cachée par deux voiles qui doivent être enlevés pour qu'elle puisse être vue. Il ne la vit qu'imparfaitement parce qu'un seul voile était ôté; mais ceux qui sont dans la gloire et sont bienheureux la voient sans ces deux voiles, et dès lors parfaitement. Quoiqu'il ne pût pas la voir aussi parfaitement et clairement, cependant il n'y a pas de langue ni d'intelligence qui puisse expliquer ce qu'il vit, non plus que la manière dont il eut cette vision, et la félicité extrême qu'elle procure » {ibid., Appendice après le n" 275).

61. — S' Joseph de Cupertino. Invité à faire connaître ce qu'il voyait dans l'extase : « Quelquefois, répondit-il, je vois les attributs de Dieu, réunis dans un ensemble, sans que mon esprit les puisse distinguer ni diviser; d'autres fois, je les vois séparés et distincts. Je découvre des beautés toujours nouvelles dont chaque partie aussi bien que le tout étonne mon intelligence » {Vie, par Bernino, ch. x).

•9. — La V^'* Marie de l'Incarnation, ursuline, raconte la vision de la Sainte Trinité qu'elle eut à vingt-six ans :

« Cette impression était sans forme ni flgure d'aucune sorte, mais plu» claire et plus intelligible que la lumière elle-même... Je vis le divin et mutuel commerce des trois personnes divines entre elles, l'intelligence du Père qui, se contemplant elle-même, engendre son Fils, génération qui a été, est et sera éternellement. Mon âme vit ensuite l'amour mutuel du Père et du Fil» produisant le Saint-Esprit par une réciproque effusion d'amour, mais sans mélange ni confusion d'aucune sorte... Je percevais leur unité d'essence, ainsi que leurs opérations tant intérieures qu'extérieures et cela, en un moment, sans aucun intervalle de temps. Par cette même impression, la très Sainte Trinité éclairait mon âme sur ses opérations cxttirieures, et d'abord à l'égard de la suprême hiérarchie des anges, des séraphins, des chérubins, des trônes, etc., leur signillant directement et sans intermédiaire ses saintes volontés... » [Histoire, par l'abb»'- Chapot, part. I, ch. \i).

Deux ans après, elle eut une vision analogue, mais avec cette circonstance rcmarqnalile que la vue du Verbe était prédominante :

« Tandis que j'étais ravie en Dieu par celte contemplation sublime, je me trouvai pou à peu tout absorbée par la vision ineffable du Verbe Divin. Il caressait mon âme comme étant tout à fait sienne... Quelquefois un rayon de lumière ramenait ma pensée vers le Père et le Saint-Esprit, que j'étais confuse d'avoir comme oubliés un moment... Mais bientôt j'étais de nouveau I :ivie et absorbée à mon insu par le Verbe, dans lequel je me peinais encore, comme auparavant » (ibid., ch. vu).

«3. — La sœur Gojoz :

«< Indigne que je suis, j'ai vu en Dieu, l'espace de dix moi», une image de

Î82 CHAPITRE XVUI.

la gt-nération éternelle de son Verbe. J'ai eu sur ce sujet des connaissances si sublimes que, de bonne foi, je ne me croyais plus sur la terre. Mon regard était simple, mais si arrêté dans le sein du Père éternel que, jour et nuit, je ne voyais que cet objet adorable, son Fils unique y naissant incessamment... Je ne puis rien ajouter sur celle grâce merveilleuse,... car, qui peut exprimer, en nos termes et à notre sens bumain, ce que c'est que voir DUu en Dieu, considérer la lumière dans la lumière, jouir d'un amour infini?... Tout ce que je puis déclarer de cette miséricordieuse faveur, c'est que l'objet adorable qui m'occupait était infini; ce que j'en voyais et recevais était incompréhensible... Oui, j'avoue que je crois avoir joui parfois de la vue de l'essence divine pour quelques moments seulement; mais cette grâce-ci fut plus miséricordieuse parce qu'elle me fut accordée, dans toute sa force, durant huit ou dix mois... c'était un regard simple cl arrêté auquel nulle distraction ne s'opposait... Peut-on jamais assez dire quelle est celte grâce si sublime : voir un peu, comprendre en quelque manière, par une grâce infinie, un être infini, connu et connaissant par une connaissance infinie, et se sentir fortement unie à ce Dieu connaisseur et connu en lui-même? » {Vie, part. 3, ch. iv).

Très souvent elle reçut une connaissance analogue sur le Saint-Esprit, le voyant « comme incessamment produit dans le sein du Père... par l'amour que le Père et le Fils ont l'un pour l'autre » {ibid., ch. v).

•3 bis. — La vision intellectuelle de la Sainte Trinité est mentionnée dans plusieurs des citations précédentes. Elle a été signalée chez plusieurs serviteurs de Dieu. Ainsi S* Ignace eut de ces visions à Manrèse. Il en décrit de semblables dans un petit journal spirituel qu'il avait oublié de brûler et qui comprend quatre mois de sa vie. Parfois une image symbolique, telle que celle d'un soleil, accompagnait cette vision; mais ce n'était évidemment qu'un accessoire. Tanlôt il apercevait « non point d'une manière obscure, mais dans une vive et très lumineuse clarté, l'Êlre divin ou l'Essence divine » tt sans la distinction des personnes », tanlôt dans celle vision, il voyait le Père seul « sans les deux autres personnes ». « Je voyais l'Être du Père, mais de manière que je voyais d'abord l'Être et ensuite le Père, et ma dévotion se terminait à l'Essence avant d'arriver au Père » ; tantôt enfin, il voyait « comment dans le Père étaient la seconde et la troisième personne ». « Mon intelligence, dit-il, est si vivement éclairée, que de longues études, à ce qu'il me semblait, n'auraient pu m'en apprendre autant... Je croyais presque n'avoir plus rien à comprendre au sujet de la très Sadnte Trinité » ( Vie par Bartoli, 1. V, ch. IV).

Voici un autre exemple tiré d'un livre moderne : la Vie de la Mère Suzanne htvéque, des filles de Notre-Dame (1695-1760), par le R. P. Dom Louis Lévêque (Lclhielleux, 1893). La Mère écrivait à son confesseur : « Je suis souvent favorisée d'une oraison très sublime, dans laquelle je vois d'une vue intellectuelle l'adorable Trinité. Je vois d'une manière inexplicable tout ce que la foi nous apprend d'un Dieu en trois personnes et mon âme est inondée d'un torrent de délices, qui me rendent méprisable tout ce qui n'est pas Dieu... Je n'ai aucun doute que le bien dont je jouis ne soit Dieu luùméme. »

§ 3. — La eontamplation môme extatique est an mélange de lumière

et de ténèbres.

e-i. — La B««* Angèle de Foligno :

i* « Un jour je fus élevée en esprit... J'étais dans la ténèbre divine ne pouvant ni rétrograder ni avancer. Soudain l'élévation et rilluminatlon augmentèrent : je vis lai puissance inénarrable de Dieu, sa volonté, si justice, sa bonté, ce qui me donnait la pleine intelligence des mystères [de la chute de l'homme et de la rédemption] dont j'étais préoccupée depuis quelques jours... Dans la plénitude d'amour, de joie et de lumière de cette seconde ténèbre, je comprenais bien d'autres choses, par exemple, ce qui regarde le salut ou la damnation des hommes et des anges. Mais je ne puis trouver aucune parole pour exprimer ces connaissances; elles sont trop au-dessus de la nature » {Vie, ch. xxiv). 2* La ténèbre suprême : « Très souvent je vois Dieu suivant un mode et une perfection qui ne peuvent être ni exprimés, ni conçus. Toute mon espérance est dirigée avec assurance vers ce bien à l'action puissante, qui apparaît dans la ténèbre... En regardant ce bien certain et secret, je connais et je possède tout ce que je veux; je vois que c'est le bien absolu... c'est une délectation ineffable... Plus la ténèbre est profonde, plus ce bien surpasse la pensée et se montre inexprimable... Il surpasse même tout ce que j'ai vu d'autres fois d'une manière admirable : la puissance de Dieu, sa sagesse et sa volonté. Car ce bien est un tout; les autres choses ne sont [pour ainsi dire] que des parties... Là, j'aperçois la Sainte Trinité, et au milieu d'elle, au centre, je me vois debout... Quand je suis plongée dans ce bien et que je le contemple, je ne me souviens plus de l'humanité de Jésus-Christ, de l'Incarnation, ni de quoi que ce soit ayant une forme; je vois tout cependant, et je ne vois rien. Mais quand je quitte ce bien, alors je vois l'homme- Dieu, et il attire mon âme avec douceur, jusqu'à me dire : Tu es moi et je suis toi. Je vois ses yeux, et sa face miséricordieuse; il embrasse mon âme et la serre contre lui vec une force immense. Ce qui sort de ses yeux et de sa face est précisélent le bien dont j'ai parlé et qu'on voit dans la ténèbre. Cela sort du fond L me cause une délectation inénarrable » (ch. xxvi). e&. — Tauler.

i* <( Les tentations ont lieu dans les puissances inférieures... Mais Dieu veut habiter dans les puissances supérieures, la mémoire, l'intelligence et la volonté, t y opt'rer d'une manière divine. C'est là sa vraie demeure, son champ d'aclun; là qu'il trouve sa ressemblance. C'est là que nous devons le chercher, si nous avons le désir de le trouver, et par le plus court chemin. Alors l'esprit est transporté au-dessus de toutes les puissances dans une sorte de solitude im- K^nse, dont nul mortel ne peut parler convenablement. C'est la mystérieuse ténèbre où se cache le bien sans bornes. On est admis et absorbé dans quelque chose d'un, de simple, de divin, d'illimité, tellement que, semble-t-il, on ne s'en dislinpne plus. Je parle non de la réalité, mais de l'apparence, de rimpres.««ion ressentie. Dans cette unité, le sentiment de la multiplicité s'efface. Quand ensuite ces hommes reviennent à eux-mêmes, ils retrouvent une connaissance dis*

tincte des choses plus lumineuse et plus parfaite que celle des autres... Cet étal est appelé Vobscurité ineffable, et pourtant, c'est la vraie lumière de l'essence divine; il est appelé aussi, et avec raison, la solitude immense et incompréhensible, parce qu'on n'y trouve ni sentier, ni pont, ni manière d'être particulière : c'est au-dessus de tout cela. Je veux insister encore, pour ôtre mieux compris. Cette obscurité est une lumière à laquelle nulle intelligence créée ne peut arriver par sa nature. C'est aussi une solitude, parce que naturellement cet état est inabordable... C'est là qu'on boit à leur source les eaux de la divine douceur, qui jaillissent de l'essence divine. Comme toutes les eaux, c'est à leur source qu'elles sont le plus pures et le plus fraîches. L'âme s'y plonge avec tout son être et toutes ses facultés, et voudrait y boire à longs traits. Mais ce n'est pas possible ici-bas. Par moments, on s'abîme et on disparaît dans les grandes profondeurs de Dieu, comme l'eau répandue sur la terre est absorbée par elle peu à peu » (i" Sermon pour le 2* dimanche après l'Epiphanie).

2"» Sur la vision en éclair :

« Quelquefois un désir surnaturel de Dieu éclate dans l'âme; cette grâce est si manifeste, qu'il est impossible de douter que Dieu même ne se soit montré, comme dans la lumière instantanée d'un éclair. Cette vision arrive et disparaît si subitement qu'il ne reste aucune idée [distincte] de ce qu'on a vu. On nepeut compreiidre ce que c'était. On sait seulement avec certitude que c'était quelque chose, mais on ne peut l'analyser. Toujours cette grâce excite en l'âme un violent désir de ce bien, et un renouvellement spirituel ; autrement ce serait une lumière trompeuse... Ce grand éclat de lumière, si tant est qu'on puisse lui donner ce nom, doit aussi être appelé une obscurité, une ténèbre, à cause de son incompréhensibilité et de notre aveuglement » (Institutions, ch. xxii).

66. — S" Madeleine de Pazzi. Dialogue entre l'âme et le Père céleste (1).

« Lb Père. — Un autre fruit de la communication de mon essence est une espèce de disparition de la foi dans les âmes (2).

« L'Amr. — 0 Père étemel 1 comment cela peut-il se faire, puisque sans la foi nous ne pouvons nous sauver?

« Le Pèkb. — Le voici, ma fille. Par la communication de mon essence, je répands en vous une connaissance de moi si profonde, si claire et si intime qu'elle vous force en quelque sorte d'avouer que vous n'avez plus la foi, et c'est ce que j'appelle disparition de la foi, parce que cette connaissance est tellement claire qu'elle paraît moins appartenir à la foi qu'à la vision. Cet état produit en vous une perpétuelle admiration, d'où naît un intime et immense amour. Cette infidélité très fidèle est un vêtement nuptial dont l'âme est justement glorieuse, vêtement tissu (qui le croirait?) de lumière et de ténèbres, et semblable à celui qu'on me prête en disant que je suis revêtu de la lumière comme d'un vêtement, et que j'habite au milieu de ténèbre* inaccessibles. En efTet, plus

(1) Od recaeillait ces entreuens pendant ses exlases.

(S) Le F. Cilles d'Assise, compagnon de S^ François, disait de même, à la suite de ses extases, qu'il avait perdu la foi et qaVlle était remplacée par un don meilleur. Un jour, an rellKienx lui repartit • Comment feriez-vous si vous étiez prêtre et que vous ayez à chanter le Credo à la grand'messe? Comment pourriez-vous chanter : Je croix en un seul Dieu? • Pour toute réponse, le F. Gilles entonna, d'un air joyeux, sur l'air du Credo : • Cognoteo unum Oeum, Patrem omnipotentem • (Je cannai» un seul Dieu ft.- Mt.iiiaod.du 2^avril; Vie, Q- B5, 86).

mon immensité me rend clair et connaissable en moi-môme, plus je suis incompréhensible aux créatures à cause de leur incapacité, et en cela je ressemble au soleil, qui n'est jamais moins visible que lorsqu'il brille le plus; et de même qu'on ne peut voir le soleil avec une autre lumière que la eienne, je ne puis non plus être connu intimement, si ce n'est par la lumière que je répands dans les âmes. Le vêtement de l'âme privée de foi est donc, comme le mien, composé de lumières et de ténèbres, et elle s'en glorifie; mais comment? Elle se glorifie de ne pas connaître Dieu : voilà les ténèbres; et cependant elle le connaît si bien, qu'elle en perd en quelque sorte la foi : voilà la lumière. Elle croit comme si elle voyait; or celui qui voit n'a plus la foi, puisque la foi consiste à croire ce qu'on ne voit pas; et, d'un autre côté, elle voit qu'elle ne connaît rien, eu égard à l'abîme immense et infini de mes perfections qu'elle ne peut sonder. Elle est donc tout à la fois dans la lumière et dans les ténèbres, et c'est là précisément cette grande foi sans foi dont je vous ai parlé.

« L'.\a4E. — 0 disparition de la foi, que vous êtes peu connue! >» {Œuvres, part. IV, ch. ivii).

•9 . — La V^^" Marine d'Escobar. La ténèbre divine.

1* Vision du fleuve divin. » Les anges s'approchèrent de mon âme et la dégagèrent des sens. Je me trouvai devant la céleste Jérusalem, qui était entourée par un fleuve d'une grandeur démesurée, très beau, très brillant. Ses rives étaient ombreuses, charmantes et remplies d'anges saints, qui chantaient admirablement, en s'accompagnant sur des instruments. Us répétaient : Gloire à Dieu au plus haut des cieux 1 De ce Qeuve partaient çà et là des canaux ou ruisseaux, par où l'eau céleste s'écoulait et tombait sur la terre. Elle y arrivant comme une rosée, et sa divine influence réconfortait les âmes des justes.

a Cette vision dura longtemps; puis subitement les anges me déposèrent sur le bord de ce fleuve grand et mystérieux. Soudain ils m'y plongèrent très profondément, et alors me fut accordée une connaissance grande et extraordinaire de la grandeur de Dieu, de sa toute-puissance, de sa sagesse et de son immensité. Tout d'un coup, les anges me diront à haute voix : « Y a-t-il quelque chose de plus? » Mon âme fut alors éclairée d'une connaissance, lui montrant que ce qu'elle voyait dans l'immensité divine était bien peu en comparaison de l'infinité des choses qui restaient à connaître. Son admiration lui faisant oublier ce qu'elle venait de voir, elle s'écria : « Oui, il y a quoique chose de plusl M Et dans son enthousiasme, elle répétait d'une voix de plus en plus haute et rapide : « Il y a quelque chose de plus! »

« Ensuite les anges m'immergèrent plus profondément dans le fleuve, et j'eus une lumière plus grande, une connaissance plus parfaite de Vessence de Dieu et de la ténèbre divine. Les anges répétèrent leur question sur un Ion plus élevé : « Y a-l-il quelque chose de plus? » Après avoir été bien illuniinée et avoir connu plus qu'auparavant, je répondis encore : « Oui, il y a quelque chose de plus I »

u Une troisième fois, les anges me plongèrent, justju'au fond et dans les abîmes du mystère, et redemandèrent, toujours en haussant la voix : « Y a-t-il quelque chose de plus? » Mon âme, de plus en plus éclairée, et connaissant davantage l'être divin, ne fit plus attention qu'à l'infinité de choses qui lui restaient à connaître, et répondit : u Oui, il y a quelque chose de plus. »

286 CHAPITRE XYIH.

« Alors les anges me tirèrent de cette mer profonde et mystique, puis mYlevant par trois fois à des hauteurs de plus en plus grandes, ils me répétaient la mystérieuse demande : « Y a-l-il quelque chose de plus? » Mon àme recevait une lumière et une connaissance toujours croissante; elle était perdue, submergée dans l'être divin, et s'écriait : « Ahl mille fois oui. il v a quelque chose de plusl »

« Enfin les anges m'éleverent à je ne sais quelle lumière infinie et incompréhensible, à une immensité de biens, qu'aucune langue ne peut traduire. Là, ce fut comme un éclair, ou comme si un rideau se lirait pour laisser apercevoir d'admirables trésors et se refermait subitement. Dieu me montra ainsi Vimmen- $ité infinie et incompréhemible de son être, mais ma petite capacité ne pouvait supporter tout ce qu'elle vit en un instant; mes forces défaillirent, et tout mon corps se mit à trembler. En un clin d'oeil les anges me saisirent, me ranimèrent et me ramenèrent dans ma cellule » (t. I, 1. III, ch. i, année 1615).

2» L'océan divin. « Les saints anges m'entourèrent et, précédés par le Seigneur de toute majesté, ils me portèrent très, très haut, traversant pour ainsi dire tous les cieux. Ils me déposèrent sur le rivage d'une sorte d'océan immense, qui était la grandeur de Dieu même, sa bonté, sa sagesse et son essence. En présence de Jésus-Christ, ils me jetèrent soudain dans cette vaste mer de la divine obscurité et de l'essence du Dieu inconnu et incompréhensible. J'y fus submergée et perdue. Aucune parole ne peut rendre les merveilles secrètes qui se passent là entre Dieu et l'âme, ni la grandeur de Dieu qui se manifeste. Aucune intelligence créée ne peut en parler convenablement. Si quelqu'un voulait le tenter, je souhaite que Dieu lui donne l'expérience de cette faveur; il pensera alors comme moi. Il fallut un secours divin pour que mon âme ne se séparât pas du corps, tant l'opération de Dieu fut excessive.

« Je restai plongée dans cet océan un certain temps, que je crus plus court qu'il n'était en réalité. Ensuite les anges me raraeftèreut au rivage; je veux dire par là qu'ils me tirèrent de cette immensité ; et non quil y avait vraiment une mer, un rivage, ni aucune image matérielle.

« Je me reposai un peu sur ce rivage, pour reprendre des forces. Puis les anges me lancèrent avec plus de force que la première fois, de sorte que j'allai me submerger et me perdre dans l'essence divine, bien plus profondément qu'auparavant. Ensuite ils me ramenèrent au rivage; j'étais encore plus en danger, ce me semble, de perdre la vie, si Dieu ne m'avait soutenue.

« Enfin, après que j'eus pris quelques instants de repos, ils me lancèrent une troisième fois. Par ce mot : lancer, j'indique une certaine manière admirable dont Dieu et les anges se servent pour introduire l'âme dans l'immensité des perfections divines. Il ne s'agit de rien qui soit corporel.

« Je restai dans cette mer pendant un temps que je n'ai pu apprécier. Mais cette submersion fut plus faible que les deux premières; aussi j'éprouvai moins de fatigue. Ensuite Dieu me donna sa bénédiction; les anges me rapportèrent dans ma cellule. Quand je fus revenue à moi, j'éprouvai une grande faiblesse. J'étais saisie d'admiration, et, tout en me conformant à la volonté de Dieu, je levais les yeux vers les anges, avec grande douleur de me voir dans cet exil » (t. 1, 1. III, ch. i).

3" Même sujet. « Lorsque, dans une extase profonde, Dieu unit l'âme subite-

ment à son essence, et qu'il la remplit de sa lumière, il lui montre en un moment les mystères les plus élevés et l'ensemble de ses secrets. On voit une certaine immensité et une majesté infinie... On connaît comment toutes les créatures dépendent de la Providence de Dieu et sont conservées par lui ; de quelle manière il est la béatitude des anges et des élus ; comment 11 est le seul principe et la seule fin de toutes choses, n'ayant pas en dehors de lui-même de principe ni de fin; qu'il est la cause première et qu'il possède le souverain domaine de toutes choses. L'âme est alors comme plongée dans un vaste océan, qui est Dieu, et encore Dieu. Elle ne peut y prendre pied, ni en trouver le fond. Les attributs divins lui apparaissent comme dans un résumé, de sorte qu'aucun en particulier ne peut être discerné. Parfois, au début ou à la fin de ce ravissement, Dieu montre quelques figures Imaginatives. Mais tant qu'on est plongé dans cette union, il n'y a ni paroles, ni figures qui puissent être saisies par les sens internes de l'imagination, et encore moins par les sens corporels. Tout est intellectuel et se passe dans la partie supérieure de l'âme » (t. II, 1. II, ch. xxxiv^.

4* La tour divine. « Un jour que j'étais accablée par la maladie et les afflictions, je vis la Majesté divine qui me dit suavement : « Tu es fatiguée, veux-tu venir avec moi? >> — a Assurément, m'écriai-je; je serai enchantée d'accompagner Votre Majesté. » Le Seigneur accepta mon consentement et me serra sur lui, dans une union très étroite. Ensuite il me montra une tour immense, solide et belle à ravir. »

(Ici Dieu lui explique que cette tour est un symbole de l'essence divine.)

« La divine Majesté me fit entrer par une fenêtre, d'une manière inexplicable, et me fit monter dans la tour, si haut, si haut que je n'avais jamais été à pareille hauteur. Là il me donna une connaissance nouvelle de ses perfections, de son éternité, de son infinité, de sa sagesse et des autres attributs. Ce n'était point à l'aide de figures Imaginatives, mais seulement une connaissance intellectuelle. Je ne croyais pas qu'on pût en avoir une plus exacte ni plus complète. Stupéfaite, je m'écriais : • Ohl qui est semblable à ce grand Dieu! Où y a-t-il une pareille immensité, sans mesure! Quelle infinitude! Quelle sagesse! »

<c J'étais ainsi absorbée par l'admiration de ces perfections, quand la divine Majesté m'éleva à une autre altitude, de beaucoup supérieure à la première. Il m'y donna une intelligence des mêmes attributs, mais si supérieure à l'autre, et si au-dessus de ma capacité, que je me sentais comme perdue. La grandeur des choses que je saisissais m'arrachait avec violence la partie supérieure de l'âme. Je ne savais plus dire qu'une chose : « Dieu est plus que tout cela; beaucoup, beaucoup plus! » Oui, j'étais tout à fait perdue.

• Revenue dans ma cellule, je me sentis toute changée... Il me semblait que mon âme n'était plus en entier dans mon corps; que sa partie supérieure était restée dans ces hauteurs, enivrée, plongée dans la vision des perfections suprêmes de Dieu, et que j'avais là seulement la partie inférieure, celle qui donne la vie aux sens et aux facultés corporelles » (t. II, 1. I, ch. xlvu).

5* Les trois montagnes elles trois éclairs. « Le Seigneur me dit un jour : « Tu « es bien affligée, viens avec moi; je te conduirai à ma sainte montagne et je « te récréerai dans la maison de mon oraison ». Soudain je fus conduite en

288 CHAPITRE XYIII.

esprit sur une haute montagne, d*où Ton découvrait le monde entier. Une lumière céleste brilla un instant, comme un éclair, et grâce à elle, je ris l'immcnsité de l'essence divine, avec une majesté qui me jeta dans l'admiration.

« Le Seigneur me dit : « Courage, car il te faut monter plus haut. Ce que tu as vu est peu de chose en comparaison de ce qui te reste à voir. » Et je fus conduite sur une autre montagne plus haute. A mon arrivée, une lumière bien plus forte que la première brilla encore comme un éclair, et me révéla plus nettement la même essence divine. Je vis plus de choses qu'auparavant.

« Le Seigneur reprit : « Courage, car il te faut monter plus haut. » A l'instant, je fus conduite sur une troisième montagne, plus élevée, qui semblait toucher aux derniers sommets du ciel. Une lumière, en éclair, brilla plus fort que les autres et me montra l'essence de Dieu, ses perfections et ses jugements secrets. J'étais atterrée à la vue de celte immensité 1 De plus, Dieu, en s'unissant à moi, me manifesta le mystère de la Sainte Trinité. Je me disais intérieurement : « Seigneur, que vos jugements sont incompréhensibles! Qui ar- « rivera à les connaître? » Et le Seigneur répondit : « Ce seront les petits et M les humbles de cœur, ceux qui ont tout quitté pour moi et qui ne cherchent qu'à me plaire » (t. I, 1. III, ch. u, année 1618).

La Vénérable a eu beaucoup d'autres visions analogues.

4. — Dilatation de rintelligence pendant l'extase on les états

voisins.

es. — La B*»»'» Angèle de Foligno :

« Tout ce que l'âme conçoit et connaît quand elle est livrée à elle-même n'est rien en comparaison des connaissances qui lui sont données pendant les ravissements. Quand l'âme s'élève ainsi, illuminée par la présence de Dieu, quand Dieu et elle se sont cachés dans le sein l'un de l'autre, elle conçoit et possède avec délectation des biens qu'on ne peut décrire; ils surpassent toute intelligence et toute parole humaines. L'âme nage dans la joie et la science » (Vie, ch. Lvi). Voir encore le chapitre xxvu et le second prologue du F. Arnaud.

es bis. — S*' Thérèse.

« Quand le Seigneur suspend et arrête l'activité naturelle de l'entendement, il lui donne de quoi admirer et de quoi s'occuper ; sans raisonnement ni discours, il l'illumine de plus de lumières dans l'espace d'un Credo, que nous ne pourrions en acquérir avec tous nos soins en plusieurs années » {Vie, ch.xu).

e». — La V"' Anne-Madeleine Remuzat :

« Dieu semble depuis quelque temps faire couler dans mon cœur, dans toutes les puissances de mon âme, un principe divin qui les élève, qui les applique et qui les dilate pour les rendre capables de contenir les biens qu'il daigne y verser » (Vte publiée par la Visitation de Marseille, ch. iv, p. 323).

»0. — S* Grégoire le Grand raconte une vision qu'eut S* Benoît. Elle eut lieu, en partie au moins, en dehors de l'extase, puisque le saint appela à plusieurs reprises un de ses compagnons pour lui montrer le spectacle qui se dé-

roulait à ses regards. Une grande lumière avait dissipé les ombres de la nuit» et S* Benott « voyait le monde entier comme dans un seul rayon ». S* Grégoire ajoute pour ceux qui seraient surpris de cette condensation de connaissances : « Sachez-le bien, pour celui qui voit le créateur, toute créature paraît réduite à peu de chose; et ce fut le cas de S< Benott, quoiqu'il n'ait fait qu'entrevoir Dieu... Lorsque l'âme est ravie dans la lumière divine, elle se dilute intérieurement... Quand nous disons que le monde a été ramassé devant son regard, nous voulons indiquer, non pas que le ciel et la terre se sont rapetisses, mais que l'intelligence du voyant t'est agrandie... La lumière matérielle qui brillait à ses yeux était accompagnée d'une lumière spirituelle >» [Dialoffues, 1, II, c. mv ; édition Migne, t. LXVI, coL 199). f 1. — Vision du B*" llermann Joseph. Récit d'un contemporain : « Accablé qu'il était de RoulTraiices quotidiennes, il pensait à la récompense qu'il en recevrait. Il désirait comprendre combien elle était au-dessus des plaisirs terrestres et souhaitait d'entrer dans le secret do Dieu. Une nuit, il était occupé de ces pensées et, de la fenêtre de la sacristie, il rearardait vers l'orient. Il contemplait l'ascension de la lune et des astres, et jouissait de la transparence du firmament. Pendant que tout son être était tendu vers ce spectacle et saisi par le charme des créatures, avec le vif désir de les mieux connaître, il s'adressa an Créateur : Seigneur, auteur de toutes choses, puisque dans cette Babylone où j'habite, on ne peut vous connaître que comme dans un miroir et une énigme, donnez-moi du moins une telle intelligence de vos œuvres que je puisse arriver à vous connaître vous-même plus parfaitement. Or, pendant qu'il répétait cette demande avec insistance, l'extase le saisit, puis, chose que ni lui ni moi n'avons pu nous expliquer, il devint subitement participant d'une science nouvelle. Soudain Dieu élargit le champ de son regard; il lui montra le firmament et ses astres, et lui fit comprendre leur qualité et quantité, ou pour parler plus clairement, leur beauté et immensité. Quand il fut revenu à lui il ne put rien nous expliquer; il dit seulement que cette connaissance des créatures avait été si parfaite et si enivrante qu'aucune langue ne pouvait l'exprimer » (Bolland., 7 avril, n* 32). 9 t. — Vision de S* Ignace (il parie de lui-même à la troisième personne) : u II se rendit un jour à une église située à un millier de pas de la ville de Manrèse. Absorbé dans la contemplation des choses divines, il s'assit un peu de temps sur la route, en regardant le fleuve qui la traverse. Alors les yeux de son âme s'ouvrirent et furent inondés de lumière. 11 ne voyait rien qui tombât sous les sens, mais il comprenait merveilleusement une foule de vérités relatives soit aux mystères de la foi, soit aux sciences humaines. Il y en avait tant et la lumière était si vive qu'il lui semblait entrer dans un monde nouveau. L'abondance et l'élévation de ces connaissances furent si grandes que, d'après Ignace, tout ce qu'il apprit en sa vie jusqu'à soixante-deux ans, soit surnalurellement, soit par le travail de l'élude, ne pouvait être comparé à ce qu'il eut en cette seule fois » (Vie par Ribadenoira, I. I, ch. vn). 11. — Vision du V»»>» François-Xavier Blanchi, barnabite : «« Un jour que Pierre Ma^no, médecin, lill»raleur et philosophe distingué, faisait devant lui un éloge enthousiaste de ces sciences dont il était épris, Fran« çois, pour lui faire apprécier la valeur plus élevée de la science de Dieu, lui IX» GRACU d'oiuisok. 19

répondit : « Moi aussi, au temps de ma jeunesse, j'ai pouiMUM avec ardeur ces connaissances et j'ai môme prié Dieu dem'aidcr à les atteindre pour me rendre plus utile à ma Congrégation. Après cette prière, je me trouvai une fois inondé d'une vive lumière; il me sembla qu'un voile se levait devant les yeux de l'esprit, et les vérités des sciences humaines, même celles que je n'avais pas étudiées, me devinrent manifestes par une connaissance infuse, comme autrefois à Salomon. Cet état d'intuition dura environ vingt-quatre heures, puis, comme si le voile était retombé, je me retrouvai ignorant comme auparavant. En même temps, une voix intérieure me disait : Voilà la science humaine; à quoi sert-elle? C'est moi, c'est mon amour qu'il faut étudier » {Vie, par le P. Baravelli, ch. iv).

14. — Nous avons donné l'opinion des extatiques, fondée sur l'observation. Par opposition, indiquons brièvement le système des libres penseurs, déduit uniquement de leurs idées préconçues, et dès lors antiscientifiques :

1* (Théorie de l'anéantissement des facultés), M.Murisier a écrit un livre Les maladies du sentiment religieux (Alcan, 1901). Il renferme des peintures inexactes; le titre est tendancieux, quoique l'auteur ait prétendu le contraire : il insinue que les états mystiques sont des maladies. Voici ce qu'il nous dit au sujet de l'état mystique avancé : « Qu'est-ce que cette idée simple de la divinité qui prend la place de la vision complexe et de l'association éliminée? C'est parfois une idée abstraite analogue à l'idée du bien, objet suprême des méditations de Plotin, ou à la loi de la causalité de la douleur, dont la connaissance conduit le bouddhiste au repos du nirvana. C'est plus fréquemment une image vague et confuse extraite des représentations antérieures, ou plutôt c'est un réiidu de ces représentations, qui sont fondues, appauvries, simplifiées par l'effacement graduel de leurs différences et de leurs contours (1). Par exemple, au lieu de voir les trois personnes divines sculptées dans un bloc de marbre, Dieu le Père avec une longue barbe,... l'extatique n'apercevra plus qu'une nuée éclatante de lumière... Cependant l'image isolée, la clarté souveraine ne tarde pas à s'éteindre à son tour. La mémoire, l'imagination, Ventendement même se perdent, disent les mystiques » (ch. i, § 4, p. tjl). « L'extase aboutit à l'anéantissement de la personnalité » (i6id,,'p. 43); « le monoidéisme y devient absolu » (p. 60) (2) ; le degré suprême est « l'extinction totale de la conscience » (p. 67).

Dans la Revue philosophique de novembre 1902, M. Leuba nous indique deux caractères de l'extase qu'il regarde comme essentiels: 1° la pensée est « affaiblie jusqu'à faire place à l'inconscience... Les faveurs mystiques ne sont pas une révélation faite à l'intelligence » (p. 476, 477). Dans la contemplation « les disciples du Christ savourent le salut bouddhiste, le nirvana » (p. 470); 2' l'union extatique avec Dieu est « une identification de l'individu avec l'essence

(i) Il est très vrai que les images sensibles concomitantes disparaissent de plus en plus à mesure que l'état mystique s'éU've (voir cb. ix;. Mais ce qui est faux, c'est de dire que l'intelligence s'appauvrisse également.

(2) un pourrait dire qu'il n'y a qu'une idée (celle de Dieu), mais à la condition de bousentrndre que le contenu de cette pensée est très riche. On dit de même qu'un grand général n'a qu'une idée : vaincre l'ennemi. Mais que d'idées secondaires contenues dans celle-là! - Pour les visions purement intellectuelles, les rationalistes, ne pouvant les expliquer, préfèrent les nier, malgré le témoignage universel des extatiques.

divine » (p. 476). Sans sourciller, l'auteur nous affirme que tout cela est écrit « dans les descriptions des mystiques eux-mêmes ». Or ils disent précisément le contraire. La seconde erreur est môme anticatholique; c'est du mysticisme panthéiste. Elle a été condamnée par Jean XXII dans la proposition 10 d'Eckart (1329), que l'Église n'a jamais compté parmi les mystiques orthodoxes, ni même parmi les mystiques.

74 bis. — 2» (théorie émotionnelle). Des auteurs un peu plus modérés disent que l'extatique se fait une idée vague de Dieu ; et qu'il aime cette représentation avec une intensité extraordinaire, et disproportionnée avec l'idée. Voici la définition de Cousin, cité avec éloges au mot Mysticisme dans le Dictionnaire des sciences philosophiques de Franck : « Le mysticisme supprime dans l'homme la raison et n'y laisse que le sentiment, ou du moins y subordonne et sacrifie la raison au sentiment. »

C'est ainsi que dans ses Mystiques espagnols (Didier, 1867), M. Rousselot interprète l'union suprême décrite par S' Jean de la Croix.

3» M. Ribot a émis successivement des idées très opposées : a) Il a dit que l'oraison poussée jusqu'à lextase est « une hypertrophie de l'attention; elle est une évolution et va vers le plus, tandis que Ihystirie est une dissolution et va vers le moins ». « Le côté positif de l'extase, c'est l'exaltation de l'intelligence ». « C'est un état d'idéation intense et circonscrit... L'extase élève, cher chaque individu, l'intelligence à sa plus haute puissance » {Psychologie d* l'attention, 2« édition, p. 119, 138, 141).

b) Le même auteur dit ailleurs le contraire : « Il y a un progrès continu d'appauvrissement intfUectuel et de simphfication à outrance... Suivant la remarque de Godfernaux, le moment de l'extase vraie n'est pas même monoidéique, mais aïdéiquc, c'est-à-dire un retour à l'état affectif pur, presque indifTéreucié, non connu, mais seulement senti » {La logique des sentiments, l'«édit.. 1905, Alcan, p. 171, ch. iv. n» 2).

§ 6. — Manière dont on voit Dieu, d*aprës quelques mystiques.

>S. — - La B«"»« Angèle de Foligno, parlant des ravissements :

« Cette manifestation suprême de Dieu, je l'ai eue plus de mille fois;... c'était toujours nouveau et varié... 11 me fut dit que cette manifestation inénarrable est le bien que possèdent les saints dans la vie éternelle; c'est celui-là, pas un autre. Seulement on n'en jouit pas dans la même mesure; de telle sorte qu'au ciel le plus petit des saints la reçoit plus qu'aucune personne avant sa mort » (Vt>, ch. iivii). Voir encore son ch, xxi.

*•• — S«« Catherine de Sienne répétant pendant l'extase les paroles par lesquelles Dieu la lui décrit :

« Quand l'àme arrive à la porte divine,... elle brûle du feu de l'amour et goûtp en moi la divinité même. Elle s'unit tellement à cet océan tranquille, qu'cIN' nr peut avoir de pensée qu'en moi. Dès sa vie mortelle, elle goûle le bien (le l'immortalité, et malgré le poids de son corps, elle reçoit les joies de l'esprit... La mémoire ne contient d'autre chose que moi, l'intelligence ne contemple d'autre objet que ma vérité, et l'amour qui suit rinlelligence, n'aime et

«2 CHAPITRE XVUI.

ne s*uûit qu'à ce que Toit l'intelligence. Toutes ses puissances sont unies, abîmées et consumées en moi. Le corps perd tout sentiment » {Dialogue, t. I, eb. Lxxix).

»7. — Opinion de la V"» Marine d'Escobar.

Le V"* Louis du Pont, son confesseur, qui recueillait ses révélations, s'exprime ainsi : << Elle m'avait dit avoir vu clairement l'essence divine et la Tace de Dieu, un en trois personnes, ainsi que la béatitude des saints, et la manière dont elle a lieu. Je lui demandai de quelle clarté elle parlait; était-ce celle des bienheureux et que S» Paul a eue, dit-on, dans son ravissement? Ou bien étaitce une clarté d'espèce moins élevée, quoique déjà considérable, telle que la comporte normalement cette vie mortelle? Voici ce qu'elle me répondit par écrit : « La lumière qu'a reçue mon âme, pour connaître ces mystères, a été ■m aussi grande qu'il était possible en cette vie; mais avec ce caractère, que la « connaissance était extrêmement claire et distincte. Je sais avec certitude que « je vois exactement le même objet que les habitants de la Jérusalem céleste; « mais la révélation ne m'a pas dit si c'est avec la même force et de la même « manière. Toutefois, voici une donnée : il m'est arrivé de voir la béatitude « intérieure de plusieurs saints, et comment Dieu la produit. Or, j'ai comparé « cela avec ce que j'éprouve quand la divine Majesté me manifeste la grandeur M de son essence, et il m'a semblé que ces diverses manifestations étaient « absolument identiques. Je crois même qu'une fois ou l'autre, je n'ai pas été « loin de cette clarté de vision dont vous me parlez, et pour laquelle vous « apportez l'exemple de S* Paul. » Je lui dis qu'à l'occasion, elle ferait bien d'interroger là-dessus ses anges. Mais elle n'a jamais trouvé que ce fût opportun. Car il n'est pas en son pouvoir de poser à ses anges toutes les questions qui lui plairaient. Sur celle qui nous occupe Dieu ne voulait peut-être pas nous en faire savoir davantage » (t. I, I. III, ch. n, § 4).

1». — Alvarez de Paz, dépeignant la contemplation la plus élevée :

Dans ce degré, qui est le plus élevé, « des yeux sont donnés à l'dme pour voir Dieu... Dieu se manifeste à l'âme par une image qui le représente très parfaitement. Les sens ne l'ont pas reçue et ne la donnent pas ; elle n'est pas composée avec des formes possédées d'avance; mais c'est une infusion nouvelle faite à l'esprit.. . Ainsi aidé et fortifié, l'esprit voit Dieu. Il n'y arrive pas en niant ou retirant de lui quelque chose, comme quand on dit : Dieu n'est pas limité, ni fini. Ce n'est pas non plus en affirmant de lui quelque chose, en le lui attribuant, comme lorsqu'on dit : Dieu est bon et sage. Mais c'est en regardant la grandeur divine sans mélange dans la tranquillité d'un jour serein. Certes, ô lecteur, quand tu vois la lumière avec les yeux du corps, lu n'y arrives pas par des rapprochements d'idées, comme on le fait quand on dit : la lumière n'est pas les ténèbres, ou elle est une qualité. Tout simplement, tu vois la lumière. De même l'âme, dans ce degré de contemplation, n'affirme rien, ne nie rien, n'attribue rien, n'écarte rien, mais dans un plein repos, elle voit Dieu. On me dira : C'est étonnant, ou plutôt incroyable. Car nous supposons comme indubitable qu'ici Dieu n'est pas vu intuitivement. Si donc l'âme ne voit pas Dieu, comment cependant peut-on dire qu'elle le voit; et si elle le voit, dans quel sens est-ce qu'elle ne le voit pas? Je l'avoue, c'est étonnant. Pourtant le fait est très certain...

« L'Ame connaît Dieu dans le fond d'elle-même et elle le voit pour ainsi dire plus nettement qu'elle ne voit la lumière matérielle avec les yeux du corps. Elle voit Dieu comme étant un en trois personnes, et comment le Père engendre le Fils éternellement et sans changement. Elle voit que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils comme d'un seul principe; comment ces trois personnes sont une seule nature et une seule substance, et qu'elles sont infiniment semblables et égales; comment ces personnes habitent l'âme... On voit en Dieu toutes ces choses et beaucoup d'autres, simultanément, d'un seul regard, de même que toi, ô lecteur, tu aperçois d'un seul coup d'œil le visage d'un ami dans son entier, et en même temps, ses yeux, ses joues, sa bouche et son Tront. Cette vue enflamme d'un amour très ardent... Ni les sens, ni l'imagination n'ont la moindre part à cette vision; tout se passe dans la cime de l'esprit » (I. V, pars III, ch. xiv).

LE MARIAGE SPIRITUEL (QUATRIÈME ET DERNIÈRE ^APR DE l'union mystique)

f . — UéflnUlon. Le terme suprême de toutes les unions mysti |ues est appelé mariage spirituel àt l'àme avec Dieu, ou union transformante, union consommée, déification. S'' Thérèse l'appelle encore la septième demeure du Château intérieur. Elle en parle seulement dans ce dernier traité qu'elle composa cinq ans avant sa mort. Lorsqu'elle écrivait ses autres ouvrages, elle n'était pas encore élevée à ce degré (Voir ch. xx, le).

De ces diverses expressions, c'est celle à' union transformante qui a le plus de précision et indique le mieux la nature intime de cette grâce. Les mots mariage spirituel sont très employés. Notons toutefois que par eux-mêmes ils n'ont qu'un sens assez vague. Aussi la littérature religieuse leur a donné des significations diverses ; ils désignent parfois toute union avec Dieu par l'amour ou même par la grâce.

De là une difficulté pour savoir ce- que veulent dire de bonnes 4raes, qui vous déclarent, sans explication, qu'elles sont arrivées au mariage spirituel. On a beau les interroger, on ne parvient pas â savoir quel sens elles attachent à ces mots. Peut-être veulent-elles exprimer tout simplement qu'elles se sentent très unies i Dieu, qu'elles éprouvent un amour très vif. Peu à peu et doucement, on pourra rectifier leurs idées naïves, par exemple, en leur montrant quel est le niveau médiocre de leur vertu.

z. — L'union transformante est un état mystique qui renferme (roi« élémenta principaux :

i° Une union presque permanente, même au milieu des occupa-

L'UNION TRANSFORMANTE. 293

lions extérieures, etcel», sans que ces deux opérations différente» se gênent l'une l'autre;

2' Une transformation des facultés supérieures, quant à leur manière d'opérer (de là le nom d'union ti ansformante) ;

3° Généralement une vue intellectuelle permanente de la Sainte Trinité, ou de quelque attribut divin.

Entrons dans le détail.

S. — I" élément : L'union presque permanente. « Pourvu que l'Ame [entrée dans la septième demeure] soit fidèle à Dieu, jamais, à mon avis, Dieu ne manquera de lui donner cette vue intime et manifeste de sa présence » [Château, 7, ch. i).

4. — J'ai dit « presque permanente » parce que çà et là il peut y avoir une éclipse. « Ce qui distingue cette demeure, dit S'* Thérèse, c'est qu'il n'y a presque jamais de sécheresses » [Château, 7, ch. m). « Si le maître prive l'entendement de cette vue, ce n'est que durant de très courts intervalles » [ibid.]. « Notre-Seigneur laisse quelquefois ces âmes dans leur état naturel; et il semble alors que toutes les bêtes venimeuses qui sont dans les environs et dans les demeures de ce château se liguent pour se venger sur ces âmes du temps où elles n'ont pu les attaquer. A la vérité, cela ne dure guère plus d'un jour » [Château, 7, c. iv).

On voit que, lorsque l'union mystique croit comme élévation, elle croit souvent aussi comme fréquence. Au début (quiétude), elle était courte, passagère; puis elle arrive â être habituelle dans l'oraison (ch. xvi, s). Enfin elle n'a plus d'interruption.

5. — J'ai dit que cette union persiste au milieu des occupations extérieures. Il en résulte qu'on a alors deux opérations simultanées de genre très ditlérent; on exprime ce fait en disant que l'âme aeiiible divisée. « Quand on est dans cet état, dit S" Thérèse, l'âme semble en quelque sorte divisée... Celte personne se plaignait quelquefois de son âme, comme Marthe, de Mario sa sœur, et lui reprochait de rester toujours occupée à jouir c^ son gré de ce doux repos, tandis qu'elle se trouvait au milieu de tant de peines et d'occupations, qu'il lui était impossible d'en jouir avec elle. Ceci, mes filles, vous semblera étrange, mais c'est la vérité. L'âme est in'iivisiblc, sans doute ; et cependant l'état que je viens de décrire, bien loin d'être une invention, est l'état ordinaire où l'on se trouve après avoir reçu une si haute faveur -* [Château 7, ch. i).

î«6 CHAPITRE XIX.

S» Jean de la Croix parle de cette division de l'âme, même pour des états inférieurs au mariage spirituel : « Lor8i|ue les faveurs divines s'accordent... à l'esprit seulement, il arrive quelquefois qu'au moment où ces choses se passent, l'âme se voit, sans comprendre ce mystère, si élevée au-dessus de sa partie inférieure, qu'elle constate dans son intérieur comme deux êtres distincts, dont l'un semble n'avoir rien de commun avec l'autre, tant ils sont séparés par une distance immense. Et jusqu'à un certain point, cela est exact, car le mode d'opération de l'âme étant purement spirituel, la partie sensilive y est complètement étrangère » {Nuit, 1. II, eh. xxiii).

La vénérable Marie de l'Incarnation, ursuline, est un exemple frappant de ce double état d'âme. Elle avait une activité extérieure remarquable et montrait de grands talents « dans les arts mécaniques, les broderies et la peinture ». Or, son fils nous dit : « 11 semblait, au dire des pères jésuites ses directeurs, qu'elle eût deux âmes, dont l'une était aussi unie à Dieu que si elle n'eût rien autre chose à faire qu'à contempler, et l'autre aussi attachée aux affaires extérieures que si elle s'y fût occupée tout entière » {Vie, par une ursuline de Nantes, ch. xx).

G. — Déjà on avait un diminutif piMwager de cette division dans l'état que j'ai décrit sous le nom de quiétude agissante (ch. XIV, 4»). Voir encore ch. xvii, lO.

9. — Cette union n'exclut pas complètement les tentations, ni les peines intérieures. Il n'est pas facile de préciser celles qui peuvent survenir.

S' Jean de la Croix semble dire qu'il n'y en a plus : « Avant le mariage spirituel, la partie sensitive éprouve encore des peines... Il survient à l'âme des troubles et des persécutions causées par le démon et la partie inférieure, tandis que le mariage spirituel délivre entièrement de toutes ces peines » [Cant., str. 15). Mais plus loin (str. 20), il admet çà et là des exceptions.

S" Thérèse semble admettre quelques épreuves, mais assez rares. Elle ne traite ce point que d'une manière générale : « On ne doit pas croire que les puissances, les sens et les passions soient toujours dans cette paix. L'âme seul y persévère » {Château, 7, ch. II). D'autres documents indiquent que parfois ces souffrances peuvent être violentes.

Ces épreuves de l'âme ou du corps accentuent le sentiment de

L'UNION TRANSFORMANTE. 201

division dont je parlais tout à Theure. Une personne que j'avais à examiner écrivait : « J'ai ce sentiment d'une manière très vive. Il y a en moi une partie inférieure qui vit sur la terre, travaille, îouffre, est tentée; puis une autre qui habite en haut, très loin, dans une paix inaltérable, et contemple avec étonnement et compassion la partie inférieure. Tel l'habitant d'une forteresse voit les ennemis dans la plaine, mais se sent presque complètement à l'abri. »

S* Ligruori emploie une autre comparaison : Dans cet état, « quand les passions apparaissent, l'âme les voit, mais sans en être attristée ni tourmentée, de même que si un homme était placé audessus des nuages, il verrait au-dessous de soi les orages sans en être atteint » {Homo apost., Append. I, n* i8). On pourrait encore comparer le fond de l'âme à celui de l'océan qui reste immobile pendnnt que les vagues se soulèvent furieuses à la surface. Voir deux autres comparaisons données par S** Thérèse [Château, 7, fin du ch, n).

•. — Réciproquement, si l'on éprouve d'une manière permanente de l'union mystique avec Dieu, doit-on en conclure qu'on est arrivé au mariage spirituel?

Non ; car S'* Thérèse reçut la grâce de l'union continuelle vers quarante-cinq ans, en même temps que les visions de Notre-Seigneur, c'est-à-dire douze ans avant le mariage spirituel : « A peine, pour obéir, avais-je commencé à résister à ces visions, que le divin Maître multiplia à mon égard ses grâces et ses faveurs. J'étais sans cesse occupée de mon Dieu, malgré tous mes efforts pour m'en distraire; et mon oraison était si continuelle, que le sommeil même ne pouvait en interrompre le cours » [Vie, ch. xxrx). Voir encore le cas de S'* Gertrude (ch. v, 4lft) et celui de la V"" Marie de l'Incarnation, ursuline (aux citations)

Celte union non interrompue ne remplit donc pas encore toutes les conditions qui sont nécessaires pour le mariage spirituel. Mais c'est déj<\ un état assez voisin (Voir encore ch. xvii, lo). On a la vie en commun avec Dieu, sans toutefois que l'intimité arrive à son dernier degré : la fusion de deux vies.

« his. — Je viens de parler de l'union avec Dieu, sentio pendant le Mommell. S" Thérèse n'est pas seule à avoir reçu cette faveur. La B" Marguerite Marie l'a eue souvent, et de môme S* Rodriguez (K/e, n«li5). La Mère Véronique du Cœur de Jésus (1825-1883),

fondatrice des sœurs victimes du Sacré-Cœur, passait souvent la matinée en extase, malgré ses grands travaux ; la nuit, elle dormait à peine et « son cœur continuait à veiller, en restant uni à l'époux céleste... Il en était de même au milieu des occupations les plus absorbantes du jour » [Vie par le R. P. Prévôt, ch. xviii). — Voir ch. xviii, 40.

9. — Par elle-même l'union du mariage spirituel ne produit pas l'aliénation des sens; sans quoi, puisqu'elle est continuelle, on serait toujours en extase. Mais çà et là elle peut être accom' pagnée d'extases.

Généralement ces extaa«ii sont plua rare» que dans les degrés précédents. S" Thérèse a observé ce fait sur elle-même. « Ce qui me surprend, c'est que l'âme arrivée à cet état n'a presque plus de ces ravissements impétueux dont j'ai parlé; les extases mêmes et les vols de l'esprit deviennent très rares » [Château, 7, ch. m).

Ce fait pourrait bien avoir un certain nombre d'exceptions. Car chez plusieurs saints, les extases n'ont pas semblé diminuer à la fin de leur vie, et pourtant on peut admettre avec vraisemblance qu'ils étaient arrivés à l'union suprême.

to. — Cette liberté habituelle laissée aux facultés, malgré la contemplation intérieure, est un avant-goût de la vie du ciel. Les anges et les élus, quoique plongés dans la vision béatifique, peuvent traiter les uns avec les autres; et après la résurrection, cette vision ne nous causera aucune aliénation des sens. De même, sur la terre, Notre-Seigneur avait le plein usnge de ses facultés humaines, quoique contemplant son Père face à face.

1 1. — Second élément. Le mariage spirituel peut être défini : un état où l'âme a habituellement conscience du concours divin dans toutes ses opérations supérieures et dans le fond de son être. On ne peut concevoir une union d'espèce plus intime.

Cette grâce peut être envisagée sous un autre aspect, qui en donne une idée encore plus élevée : en concourant à nos actes surnaturels, Dieu les fait siens, les rend divins et il le fait voir. Dès lors il y a transformation des facultés supérieures, quant à leur manière d'opérer. L'âme a conscience que, dans ses actes surnaturels d'intelligence, d'amour, de volonté, elle participe à la vie divine, aux actes analogues qui sont en Dieu. C'est là l'essentiel du mariage spirituel.

L'UNION TRANSFORMANTE. 299

tx. — Pour expliquer le senn de cette phrase, rappelons qu'au ciel, nous jouirons de la vue de Dieu, mais que de plus nous sentirons que nous participons à sa nature.

A la vérité, toutes les qualités (jui se trouvent dans les créatures méritent d'être appelées une participation de la nature divine. Mais il s'agit ici d'un degré suprême, tellement élevé que, dans la mesure du possible, l'homme devient semblable à Dieu. Il est déifié: dii estis.

On se fait lidée de cette transformation par l'exemple du fer qui, plongé dans le feu, lui devient semblable; d'une certaine façon il est devenu feu^ sans pourtant perdre sa nature propre. On ne pourrait pas employer de telles expressions pour l'eau bouillante. Elle a bien une certaine participation à la nature du feu, mais trop faible. Les qualités naturelles des créatures n'ont que cette ressemblance éloignée avec les attributs divins.

Quand les théologiens cherchent à préciser davantage ce mot de participation^ ils sont obligés d'y renoncer et de déclarer que cette grâce est tellement au-dessus des conceptions humaines, qu'on doit la regarder comme un mystère. Nous ne pourrons nous en faire l'idée vraie que lorsqu'elle nous sera accordée. Peut-on du moins, pour la décrire, donner une comparaison exacte? Non; toutes les comparaisons sont forcément au-dessous de la réalité. Car elles sont empruntées aux créatures. Or rien de pareil ne peut vraiment s'y trouver. Sans quoi ce ne serait plus un mystère, mais seulement une question difficile.

ts. — Le baptême et la grâce sanctifiante nous donnent déjà cette participation k la nature divine, mais à l'état inconscient. Il en est autrement dans le mariage spirituel. On a conscience de la communication de la vie divine. Dieu n'est plus seulement, comme dans les degrés précédents, Vobjet de nos opérations surnaturelles d'intelligence, de volonté; il se montre comme étant le coprincipe de ces opérations, Vaide dont nous nous servons pour les produire. Nos actes nous apparaissent comme étant d'une certaine façon des actes divins; nos facultés sont des branches où nous sentons circuler lu sève divine. Ou croit sentir en soi Dieu vivant pour deux. On vit en lui, de hxi, par lui. Aucune créature lu' peut se manifester à nous de cette façon.

Au ciel, ce mécanisme de la grAce apparaîtra dans toute sa clarté; nous verrons ainsi à découvert le « mariage »> des deux opé-

rations divine et humaine, et môme la prédominance de la première, c'est-à-dire notre « divinisation ». Le quatrième et dernier degré d'oraison est l'anticipation, l'avant-goût /?/m5 ou moins accusé de cette connaissance expérimentale. Au-dessous, la transformation est commencée, mais on ne la connaît que par la foi.

14. — Parfois les mystiques se laissent aller à des r%.tkgérmtions de langas^e, dans rim[)uissance où ils sont de bien dépeindre tout ce qu'il y a d'élevé dans cette participation. Ils diront qu'on pense par la pensée éternelle de Dieu, qu'on aime par son amour infini, qu'on veut par sa volonté. Ils semblent confondre les deux natures, divine et humaine. Ils décrivent ainsi ce que l'on croit sentir; comme les astronomes, ils parlent le langage des apparences (Voir la note du n" Z9). Le plus souvent, ils finissent par corriger ce qu'il y a d'excessif dans ces expressions.

De même ils vont parfois jusqu'à dire qu'en cet état, ils sentent non seulement une union avec Dieu, mais qu'il y a unité. Ce n'est qu'une manière de parler. S' Liguori résume ce langage, en disant: « Dans le mariage spirituel, lame est transformée en Dieu, et ne fait qu'un avec lui, à la manière d'un vase d'eau qui, jeté dans la mer, ne fait plus qu'un avec elle » iHomo ajjost.^ append I, nM8).

15. — 8* élément. Dans ce d«gré, certaines personnes ont continuellement une vision intellectuelle de la Sainte Trinité. S** Thérèse dit même qu'il en est toujours ainsi. Il semble bien cependant que cela n'arrive pas pour toutes les âmes parvenues à éprouver la transformation en Dieu, et ayant dès lors ce qui fait le fond du mariage spirituel. Je crois connaître le cas pour deux personnes. L'une n'a eu la vision de la Sainte Trinité qu'un très petit nombre de fois. L'autre m'a dit qu'on peut n'avoir jamais reçu cette vision. Elle est remplacée par une autre qui, sans cesse, montre Dit^u sans distinction d'attributs, ou encore met seulement l'un d'entre eux dans une plus grande lumière.

S* Jean de la Croix ne parle pas norn plus de la vue de la Trinité, comme liée à l'union transformante. Et cependant il a écrit deux traités qui roulent presque entièrement sur ce degré [Le Cantique, la Vive Flamme). Il se contente d'y signaler une contemplation très élevée des attributs divins.

itt. — D'après S" Thérèse, cette vision varie de clarté. « Bien que cette vue de la très Sainte Trinité ne conserve pas un si haut

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degré de clarté, l'âme, toutes les fois qu'elle y pense, se trouve avec cette divine compagnie » [Château, 7, cli. i).

t9. — Réciproquenkent si l'on a habituellement la vision de la Sainte Trinité, est-on arrivé du môme coup à l'union transformante?

Non; car S" Thérèse, après avoir décrit cette vision continuelle dans le premier chapitre de la septième demeure, commence ainsi le chapitre suivant : « Parlons maintenant du mariage spirituel. » Elle avait dit aussi (ch. i) : « On entre dans cette demeure (c'est-à-dire dans cette contemplation) avant de célébrer le mariage. » Ainsi, la vision habituelle de la Sainte Trinité n'est pas nécessairement complétée par la transformation; et tant qu'elle ne l'est pas, on n'est que sur le seuil de la septième demeure.

19. — Rôle des personnes divines. D'après ce qui précède, l'union transformante est une relation de nature à nature avec Dieu (1), puisque c'est une union des intelligences et des volontés entre elles, et elle est ainsi un mariage avec Dieu. Mais les mystiques se sont-ils arrêtés là? et ne conçoivent-ils pas le mariage comme contracté plus spécialement avec une des personnes divines, et se trouvant ainsi être une relation, non seulement de nature à nature, mais de personne à personne?

Sur cette question je n'ai pu arrivera rien de concluant. Plusieurs mystiques parlent, en effet, d'une union spéciale avec le Verbe ; mais en donnant si peu d'explications qu'on ne sait s'il s'agit de la partie essentielle du mariage spirituel, ou de ce que leur piété aime à y surajouter (2).

La V"'* Marine d'Escobar a eu des cérémonies de mariage d'abord avec le Verbe (t. I, 1. 1, ch. xx, § 1 ; en 1598, à iV ans; §2, en

(1) S' Jean de la Croix : « Il s'établit alors une union si intime entre la ncUureàxvine «t la nature humaine, une si parfaite communication de l'une à l'autre, que ces deux natures, tout en conservant leur être propre, temblent néanmoins te confondre l'une et l'autre en Dieu. Cet admirable effet ne peut, il est vrai, se produire en cette vie dans toute sa plf^nitude; toutefois ce qui se passe est au-dessus de tout ce qu'une intelligence cré(?e peut comprendre, et de tout ce que peut exprimer le langat^e humain • (Can/., strophe 22).

f2) Le P. Tanner dit dans la l'réfacê des Œuvm de la Y*** Marine d'Escobar: • Quand Dieu veut épouser un homme, il prend le personnage féminin de la Misérii-"(<le ou de la Sagesse, ainsi qu'il est arrivé à S* Jean l'Aumonier, à S' L^aurcnl Jusiinicn. au B"' H.Suaoct à d'autres. • Voir encore Œuvre» du B*" Suso, traduites par le R. P. Thiriot, ch. i . Toutefois les exemples cités me semblent trop peu nombreux pour qu'on puisse affirmer que le fait est universel.

1611, à 57 ans; 1. II, ch. xxi, § 4 ; en 1617), puis avec le Saint- Esprit (t. 1, 1. II, ch. XXIII, §§ 2, 3, 4; en 1622). Une de ces révélations lui fit savoir que le second de ces mariages était le principal.

Peut-être n'y a-t-il pas là de différences profondes. L'union transformante établit avec la nature divine une relation qui peut très probablement se manifester séparément comme union avec le Père, on avec le Fils, ou avec le Saint-Esprit.

iO. — Kôle de Jé8u«-Cltri«t, comme homme. Peut-être estce simplement celui d'introducteur, ainsi qu'il est arrivé pour S** Thérèse : « La première fois que Notre-Seigneur fait une grâce si relevée, c'est daus une de ces visions qu'on appelle Imaginatives qu'il veut se montrer à l'âme, lui apparaissant dans sa très sainte Humanité... Il se montre peut-être autrement à d'autres personnes » [Château, 7, ch. ii).

Dans la vie des saints, il est vrai, on parle de mariage avec Jésus-Christ. Mais il peut se faire que ce soit une tout autre union que celle qui nous occupe. Le mot mariage renferme une métaphore que rien n'empêche d'appliquer à des unions différentes (Voir n" l).

Pour résoudre de telles questions avec sécurité, il faudrait connaître plusieurs personnes ayant reçu cette grâce.

ZO. — Objection. Il semble que l'union se contracte avec Jésus-Christ, puisque les théologiens nous disent qu'il est Vépoux des âmes et de l'Église.

21. — Réponse. C'est peut-être dans un sens très différent. Car les raisons qu'ils apportent se tirent du fait de l'Incarnation. Elles s'appliquent donc à tous les chrétiens. Puisqu'elles ne sont pas déduites des caractères de l'union transformante, on ne saurait en conclure que celle-ci a pour effet une irnion spéciale avec le Verbe incarné.

ZZ. — Il peut se faire que le mariage spirituel débute par un eérénionial et des fêtes. Mais ce sont là des faits passagers qu^il ne faudrait pas confondre avec le mariage lui-même, qui est un état permanent.

Par exemple, on parle^ dans certaines Vies, d'échanges d'anneaux, de chants angéliques, etc.. Ces circonstances ne sont pas nécessaires; de plus, elles peuvent tout aussi bien symboliser de simples fiançailles ou d'autres unions (1).

(1 \a D' Imbert donne la liste de 77 personnes qui ont eu le mariage mystique,

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Dans l'ancien Testament et dans le nouveau, l'amour de Dieu pour l'homme et particulièrement ses relations avec la Synagogue ou l'Église sont souvent représentés par le symbole des relations entre l'époux et l'épouse. De même, dès les premiers siècles du christianisme, la virginité chrétienne a été appelée un mariage avec le divin Époux. Une semble pas qu'on ait voulu dire autre chose en parlant des noces mystiques de S" Agnès ou de S" Catherine d'Alexandrie. Plus tard les hagiographes ont restreintla signification de ce symbole. Ils ont désigné par là une vision où Notre-Seigneur vient avec un certain cérémonial déclarer à l'âme qu'il contracte avec elle une union plus intime, mais qui n'est pas nécessairement l'union transformante. S" Thérèse et S' Jean de la Croix ont enfin restreint le mot mariage à cette dernière grâce.

9S. — Confunion à éditer. On voit, d'après ce qui précède, qu'il ne faut pas croire que le mariage spirituel consiste dans une conformité parfaite à la volonté de Dieu. Ce serait confondre un état d'oraison, c'est-à-dire un mode spécial de communication divine, avec une vertu, ce qui est bien différent. Toutefois cette vertu est une des conséquences de la transformation.

De même il est trop vague de dire, comme on l'a fait : c'est une union avec Dieu par amour. On peut en dire autant de tous les états mystiques, et même de toute la vie spirituelle.

2é. — Effet sur les vertu». « La compagnie dont l'àme jouit maintenant lui donne des forces beaucoup plus grandes qu'elle n'en eut jamais. Si, au dire de David, on devient saint avec les saints, qui doute que cette âme, qui n'est plus quune même chose avec le Dieu fort, par cette souveraine union d'esprit à esprit, ne participe à sa force? C'est là... que les saints ont puisé ce courage qui les a rendus capables de souffrir et de mourir pour leur Dieu... C'est une vie très dure que la vie de ces âmes » {Château, 7, ch. IV N

2». — AMuranre du «nlut. S' Jean de la Croix dit que, dans ce degré, on est confirmé en grâce (Voir aux citations). Scaramelli l'admet aussi, avec S' Laurent Justinien (Tr. 2, n° 259).

S" Thérèse n'est pas aussi affirmative. Elle dit seulement qu'on ne commet alors que des imperfections ou des péchés véniels non

ou, plus exactement, qui ont été admises à une féU spirituelle, symbolisent un mariaK^": n\^\% ros ft'^tes ri" : ' as do circonstances faisant savoir s'il s'agit

de l'uriiiiri tiansfoniciii' iv donna 55 fois des anneaux, dont 43 àdet

6ligruiili&ves. 11 y a eu |>.w luia uunur^ cadeaux de nuccs (t. II, ch. vtii).

a04 CHAPITRE XiX.

délibérés; « quant aux péchés mortels, on n'en croit pas commettre « {Château^ 7, ch. iv). Mais cela n'assure pas tout à fait l'avenir. La sainte le remarque en disant que l'on n'est pas pour cela » assuré de son salut et de l'impeccabilité »; « partout où je parlerai de l'assurance de l'â-me, cela ne doit s'entendre que pour le lemps où Notre-Seigneur la conduira comme par la main, et qu'elle ne l'offensera point » {Château^ 7, ch. ii).

Quelle que soit l'opinion adoptée, il y a au moins ceci qu'il semble à l'âme qu'elle ne peut plus pécher, tant elle se sent participante de la vie do Dieu. Cela ne l'empêche pas de voir en même temps très clairement que par elle-même, elle est capable de toutes sortes de péchés. Elle aperçoit à la fois l'abîme où elle peut glisser, et la main puissante qui la soutient.

9S. — Les fi»nçallleB sont la promesse formelle du mariage spirituel. S" Thérèse semble même dire qu'elles sont une possession passagère de la transformation. Elle dit que les fiançailles ont lieu dans des ravissements (Voir citations, n* zi). L'union pleine no monte pas si haut (Voir ch. xvii, 4). La sainte l'appelle une simple en/rcuwc des futurs époux [Château, 5, ch. iv).

Dans la Montée et la nuit obscure. S' Jean de la Croix semble insinuer, par tout l'ensemble de sa rédaction, que la transformation se produit par degrés insensibles, au moins à partir d'une certaine époque de la vie mystique. Toutefois il ne le dit pas explicitement.

Dans le Cantique, au contraire, il déclare nettement qu'on n'arrive à la transformation qn'en passant par l'extase : « Le vol de l'esprit est l'avant-coureur d'un état très relevé et d'une union d'amour que l'on nomme les fiançailles spirituelles avec le Verbe, Fils de Dieu... La première fois que Dieu accorde cette grâce, il communique à l'âme de grandes lumières sur son être infini » {Cant., str. 14, préambule).

CITATIOi\S

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