flarehe de» grAee« m^Ntiquen p«:ir 9" Thérèise
1" A r.ige de vingt ans ' 153.5 , ell^ vécut pi*ndrint un an dans le recueillement, et reçut de temps à autre la quiétude on Vunion plriney pendant « la durée d'un Ate Maria » à chaque fois {Vie, ch. IV).
2" Elle se relâche ensuite de sa fer>-eur, y revient à V&ge de quarante ans (1555) et retrouve Vunion mtjstiqne [Vie, ch. xxiii). Deux ans plus tard, S' François de Horgia la rassure sur sa voie ( Vie^ ch. XXIV . Quelque temps auparavant elle avait fait les Exercices de S' Ignace, sous la direction du P. Jean de Padranos.
3" A quarante-trois ans (1558), elle se met sous la direction du
lll.VLL-VriO.NS tr VlSIUNi>. UliSCKU»TION. 315
P. Balthasar Alvarez, Agé de vingt-cinq ans, et elle a sa première e.r/ase pendant qu'elle suppliait Notre-Seigneur de )a délivrer damitiés trop naturelles que son confesseur lui reprochait (Fte, eh. xxit). Elle commence alors à entendre des paroles intérieures fch. xxv) ; ce qui soulève contre elle un grand orage. Ses confesseurs lui ordonnent de rejeter ces paroles. Elle reste environ deux ans dans l'angoisse. Ses amis prient le Seigneur de la conduire par une voie moins suspecte. Elle essaie en vain d'en avoir le désir flVe, ch. xxvii'.
%• Environ deux ans plus tard, à quarante-cinq ans, elle est favorisée de visions de Notre-Seigneur (17e, ch. xxvi). Ces visions fiirent d'abord inteUectuelles [Vie, çh. xxvii), et durèrent d'une manière continue deux ans et demi (1) [Vie, ch. xxix). Elle voyait le Sauveur à sa droite et marchant avec elle (2) [Vie, ch. xxvn); souvent aussi S* Pierre et S* Paul à sa gauche {Vie, ch. xxrx). S' Pierre d'Alcautara la rassura sur ces faveurs, vers 1560, et ainsi il mit fin à ses angoisses et à ses résistances {Vie, ch. xxx).
5" Quelque temps après la première de ces visions, elle en eut d' imagina {IV es. La première fois elle ne vit que les mains du Sauvenr {Vie^ eh. xxvni': peu de jours après, son visage; enfin elle laperçut tout entier. Elle- le voyait presque toujours tel qu'il était après sa résurrection, dans l'état de gloire {Vie, ch. xxix). Jamais elle n'eut de visions extérieures {Vie, ch. xxviii, xxx; Château, 6, ch. ix), ni de paroles auriculaires (2* lettre au P. Rodrigue Alvarez'. Dieu le Père lui a quelquefois parlé, le Saint-Esprit jamais, le Verbe très souvent, mais par son Humanité ibid.).
(l) A cette t'poque le P. Baltlia^ar était son coufesseur. 11 le resta pendant sept .ins, mais il nf fut élevii à la contempintion mysHque que phis tard, en 1:)67, un an uproscon d 'pari d'.\vila, quand il avait trente-quatre an», ot venait de l°aii-e ses voeux de prufés (,ri>, par le \ '•'* L. du l'ont, ch. xui). Il résultait de là qu'à Avila, il ue comprenait pas complètement les états de la sainte, et qu'il devenait h<^itant en vojant que tout le monde condamnait sfs visions. Aussi elle dit: « .Sa fçrande kuntilite m'attira bien dos peines. Quoiqu'il fût savant et homme de grande oraison, il ne se fiait pas cependant à lui-mOmn, .Votre-Seiffiieur ne conduisant pas son <lme jMT le même chemin que la mienne » ( Vie, ch, xxviu). C'eat dix ans après avoir reçu I& contemplation (1&77), qu'il eut h défendre son mode d'oraison contre de vio* Icntei attaques (Voir mon ch. xiv, 32).
.^'* ThériMf' donne la liste de ses principaux directeurs dans sa 1" kUre au?. Hoiriffue Alvarez (157G).
^.t. ^ ywi. (larie de l'Incarnation, ursuline, &sét de cincruante-deux ani, jouit pen ' ' r 'que tempts de U vision inteiloeumlle de la S** VksrKe. Elle en était .v<'^ ni la n-coristruction de son monastère de Québec (I'jV, par vine ur-
SUliiir uv N<*illeî>, ch. XVI.
6° A cinquante et un ans (vers 156Gy, elle termine le livre de sa Vie, et compose le Chemin de la Perfeclio?i. A la suite de ses ravissements, elle se sent étreinte par une peine très douloureuse, la soif de voir Dieu. « C'est l'état le plus ordinaire de mon i\me... Les hautes communications [que je reçois] n'ont pas pour but de consoler Tàme, mais de lui montrer à combien juste titre elle s'afflige de se voir privée d'un bien qui enferme en soi tous les biens » {Vie, ch. xx). « Malgré soi on jette de grands cris... La vie est réellement alors en danger. Quoique cette extase de douleur et d'amour dure peu [dans son degré aigu], les os du corps en demeurent dé!)oîtés » {Château, 6. ch. xi).
T A cinquante-sept ans (fin de 1572j, elle est élevée au mariage spirituel. C'était quatorze ans après sa première extase, et dix avant sa mort. Elle mourut à soi.\anle-sept ans 1582). Cinq ans auparavant elle avait composé le Château intérieur.
§ 2. — Détails descriptifs sur les paroles intérieures.
lî. — Nous nous occuperons principalement des paroles /maginatives; je vais le faire d'après S" Thérèse [Vie, ch. xxv, xxvi, xxvii; Château, 6, ch. m, iv). Il s'agit uniquement des paroles qui sont vraies.
tS. — 1° A quels nionieiits nrriveni-elle»? C'est souvent en dehors de l'e.vtase ; et alors c'est fréquemment à l'iraprovistf, quand on pense à tout autre chose. « Quelquefois c'est dans un temps où l'âme est si troublée et son entendement si distrait qu'elle ne pourrait former une seule pensée raisonnable » Vie, ch. xxv).
De même, quand les paroles sont intellectuelles, il arrive « parfois que les puissances ne sont pas suspendues, ni les sens ravis, mais conservent parfaitement leurs opérations naturelles » [Vie, ch. xxvii).
« Quand l'âme a des visions, ou entend des paroles divines jDcndant quelle est ravie, ce n'est jamais quand le ravissement est à son plus haut degré... les puissances sont alors absorbées dans leur divin objet... C'est seulement dans la seconde période de l'extase » {Vie, ch. xxv;.
i». — 2° Wetteté. Les paroles intérieures « sont parfaitement distinctes,... l'âme les entend d'une manière beaucoup plus claire
que si elles lui arrivaient par les sens » {Vie, ch. xxv). « Les paroles intérieures sont prononcées par une voix si claire qu'on ne perd pas une syllabe de ce qui est dit » {ibid.).
Le plus souvent, au contraire, les paroles imitées par l'imagination sont indécises, sans consistance; la phrase hésite, ne s'achève pas.
<0. — 3' énergie. Elles « s'imposent et domptent toute résistance, elles forcent à écouter. Étant souverainement indépendantes de notre vouloir, elles obtiennent de notre entendement une attention parfaite à tout ce que Dieu veut dire... La crainte d'être trompée m'a fait résister près de deux ans [à i2 et 43 ans] à ces paroles intérieures; et maintenant encore j'essaie de temps en temps de résister, mais sans grand succès » {Vie, ch. xxv). « L'âme est à peu près comme une personne d'une ouïe excellente, à qui on parlerait de très près et à haute voix sans lui permettre de se boucher les oreilles. Bon gré, mal gré, il faudrait qu'elle entendit >> {Vie, ch. xxvii). « Mais, diront peut-être ceux que Notre-Seigneur ne conduit pas par ce chemin, ces âmes ne pourraient-elles pas, pour éviter tout péril, ne pas écouter ces paroles? et si elles sont intérieures, en détourner leur pensée de telle sorte qu'elles ne les entendraient pas? — Non, cela ne leur est point possible » {ChAteau, 6, ch. m).
21 . — i" Ortitude. « Au moment où F âme entend ces paroles, elle n'hésite pas, elle mourrait pour en attester la vérité. Quelques efforts que fasse le démon pour l'attrister ou la décourager, et quoi que son imagination lui représente, elle demeure ferme dans la créance que Dieu en est l'auteur, principalement quand ces paroles regardent son service et le bien des âmes, et qu'il parait difficile que les choses réussissent » [Château, 6, ch. m).
C'est plus tard seulement que les doutes peuvent survenir ( Vie, ch. xxv).
22. — 5° 9uelH Mentimenta, quel état émotif produisent ces paroles? « Elles laissent dans l'âme une grande tranquillité [du moins après le premier moment], dans un paisible et pieux recueillement, et toujours prête à louer Dieu... Lorsque les paroles viennent de l'imagination, elles ne donnent... ni cette paix, ni cette joie intérieure (1)... Quant à celles qui viennent du démon,...
(1} Lfs n-^vro'^''s dea hôpitaux qui croient des voix n'éprouvent pas gé-
néiMl«?tni-iil c«tt<" joie. Ces paroles sont dv s, agresjiives cl le plus »ou»
318 CIIAPITUt .\X.
elles ne peuvent laisser clans l'Ame la paix et la lumiAre; elles la remplissent au contraire d'inquiétude et de trouble » {Château, 6, ch. ni/. « L'âme demeure dans une désolante sécheresse... On ne sait d'où vier!t l'inquiétude qu'on ressent » [Vie, ch. xxv).
as. — 6° majesté de ces paroles. « On sent qu'elles viennent d'une personne très sainte, très savante, de très grande autorité... Elles sont parfois accompagnées de tant de majesté que, sans codsidërer de qu.- elles procèdent, nous ne pouvons faire autrement que de treuibi«*r, quand elles nous reprennent de nos fautes, et de foadre d'amour, quand elles nous témoignent de l'amour » (Fi>, ch. xxv N
«4.-7" iicienee iat»ia»t»uée. •< Quand c'est Dieu qui parle, sa parole nous instruit en un instant, et nous fait comprendre des choses que nous ne pourrions coordonner en un mois » {Vie, ch. xxv) (11. Le sens de ces paroles est donc plus riche que celui de nos propres idées.
9*. — è" £fletM dur la conduite. Il y a un cas où ils sont très évidents; c'est lorsque les paroles divines conseillent ou ordonnent une disposition intérieure ; par exemple, si elles disent d'être en paix, ou de réformer tel défaut, elles produisent soudain ce changement dans l'âme. « Elles sont paroles et œuvres tout ensemble » {Vie, ch. xxv), comme la parole qui a créé le monde.
S*" Thérèse dit que c'est là la marque la plus évidente, la pins certaine qu'une parole vient de Dieu. Au contraire, « les paroles qui viennent de Tentendement ne produisent aucun effet » ( Vie, ch. xxv; Château, 6. ch. iii;.
Les paroles de ce genre pourraient être appelées affissantes. S' Jean de la Croix leur donne le nom de subatantielleSy ce qui n'indique pas clairement leur rôle [Montée, 1. Il, ch. xxxi). « L'àme, dit-il, n'a qu'à les accepter sans travailler à les accomplir. » Il ajoute que ni l'entendement, ni le démon ne peuvent imiter cette action {ibid.). Cela se comprend, puisque le démon ne peut chercher à produire une vraie transformation de la volonté, dans le
vent obsédantes. De môme ils n'ont pas le sentiment de certitude, car par leor nalare même, ce sont des douleurs.
(1) Le même fait est signalé pour S'* Brigitte, par un de ses secrétaires (Prologue d'Alphonse, c. iv). Il assure qu'elle reçut d'une manière instantanée tout le cinquième livre de ses rérélations, et la règle de son ordre, laquelle forme quarante colonnes in-folio (Édition de Rome, 1G28). — S" llildegarde dit que ce qo'elle apprenait sur les choses humaines lui était toujours donné, « comme en un instaat » (Édition Migne, col. 18, A).
sens du bien; et que l'entenclement ne peut le faire sans des considérations préparatoires.
Le saint dit qu'il y a, an contraire, des cas où les paroles, quoique divines et « portant à eflectuer promptement ce qui est prescrit », ont « peu d'efficacité » sur la volonté iibid., ch. xxx), ce qui, sans doute, veut dire que cette efficacité dépend de notre libre arbitre, et que celui-ci peut résister il). Il donne comme exemple Tordre divin que reçut Moïse daller parler à Pharaon. Moïse irrita Dieu par sa résistance.
De ce nombre, soot d'habitude les paroles destintes surtout à éclairer l'esprit, comme les avertissements prophétiques ou mènàe les ordres donnés pour une œuvre extérieure.
x«. — 9" S«uienir |M^r■if•taat. « Une marque à laquelle on reconnait les paroles de Dieu, c est qu'elles demeuront très longtemps gravées dans la mémoire, et que même quelques-unes ne s'en effacent jamais » Château, 6, ch. iii'.
« Si parfois, avec le temps, on oublie quelque détail des paroles divines, du moins on n'en perd pas totalement le souvenir, ù moins qu'il ne se soit écoulé un intervalle fort considérable ou qu'il s'ajfisse de paroles de tendresse ou d'instruction; car pour celles qui renferment une prophétie, je ne crois pas qu'elles puissent s'oublier » [Vie, ch. xxv .
26 bis. — 10° Il**ù partent ces paroles? >< Tantôt, dit .\lvarez de Paz, elles semblent descendre du ciel, tantùt être proférées do près ou de loin, tantôt monter du plus profond du cœur » [De Inquis. pads, 1. V, pars III, c. vi) (2).
(1) U Jeur donne Je nom de paroles formelles, mot qui ne laisse nullement deviner la qualité qu'il leur aUrihuf par délinition, d'être peu aginantea.
(2) P9ur ces paroles enteodiR'S comine dans la poitrine, l'auteur suppose qu'il y a un son perçu par l:i faculif imatrinaiiv»'. Il n^ faut pas confondre ce cas avec celui (fu'on observe dans certains jKf'pitanx. Il n'y a. pas de son, inaiR seuleiuent le mouvoniout d'un organe intérieur, arrivant au niéine résultat. Le nualade éprouv« involontairement dos mouvements de la langue, ou du larynx, ou de la goiKe, ou des poumons, identiques à ceux qui auraient lieu s'il pronoiirnit l'^s mots à haute voix. Ces perceptions tnotricet lui suggèrent (avec l'aide, peut» ; ' ions arbitraires) les idées correspondantes, comme le feraient 1rs ii i lus. Par suite, le mahuie se figure, à tort, entrer en conversation avec un < tic mystorieux, ami ou ennemi, C'r«;t ce lu'on appelle le langage kincilhciique, par ofpoaition au langage auditif et vismi.
S. — Détails sur les visions (des êtres créés) surtout snr les Imaginatives.
»». — Je parlerai de celles de Notre-Seigneur, d'après S" Thérèse [Château, 6, eh. viii, ix; Vie^ ch. xxviii et suivants). Nous supposons qu'il s'agit de visions vraiment divines.
l*. — 1° lieur objet. « Loi-sque Notre-Seigneur veut donner à une âme un gage tout particulier de son amour, il lui fait voir clairement sa très sainte humanité, en se montrant à elle de la manière qu'il veut, ou tel qu'il était quand il vivait en ce monde, ou tel qu'il apparaissait après sa résurrection » [Château, 6, ch. ix).
Z9. — 2° A quels monients «rriirent-elle»? Parfois c'est en dehors de l'extase, et alors elles sont inattendues : « Lorsque l'âme ne pense à rien moins qu'à voir quelque chose d'extraordinaire, cet adorable Maître se présente à elle tout d'un coup, et remue tous ses sens et ses puissances » [Château, 6, ch. ix).
D'autres fois, la vision imaginative arrive pendant l'extase ou même elle la provoque : « La vision où Dieu se montre à nous sans image est plus élevée... Mais ces deux visions viennent presque toujours ensemble. Ainsi, par la vision imaginative, on voit des yeux de l'âme l'excellence, la beauté et la gloire de la très sainte humanité de Notre-Seigneur ; et par la vision intellectuelle, on voit qu'il est Dieu, qu'il peut tout, ordonne tout, remplit tout de son amour » [Vie, ch. xxviii).
Parfois « cette vision imaginative agit avec une force telle, qu'aucune âme ne pourrait la soutenir, si Dieu ne la fortifiait par un secours très surnaturel, en la faisant entrer dans Je ravissement et l'extase. Car alors la vision de cette divine présence se perd dans la jouissance » [Vie, ch. xxviii).
30. — Si la vision imaginative arrive quand on n'est pas en extase, produit-elle toujours l'extase? Non; et il n'y a aucune nécessité qu'une chose entraine l'autre. Car S' Jean de la Croix dit que ces visions ont « une splendeur incomparable » et que « l'absence ou la présence des objets [matériels] ne change rien à cette communication » [Montée, 1. H, ch. xxiv). Il doit en être ainsi surtout quand l'apparition ne dure qu'un instant (83). S'" Thérèse se contente de dire en parlant des visions iraaginatives de Notre-
Seig-neur que l'extase survient « presque toujours » (Voir la citation, s 9).
S' Thomas semble dire, au contraire, que toujours il y a n«''Cessairement une certaine aliénation d'un des sens, celui de la vue. Sans quoi, dit-il, « on confondrait l'objet de la vision avec les corps » situés dans la même direction 2, 2, q. 173, a. 3, c). Mais on peut répondre que, pour empêcher cet inconvénient, il suffit qu'on ait les yeux fermés. Comme le saint docteur n'a pu manquer de prévoir une réponse aussi simple, il faut croire qu'il n'a pas pris ici le mot alit'nation avec sa signification stricte, d'impuissance de l'organe de la vue, mais qu'il l'a étendue A n'importe quel empêchement d'agir venant d'une cause extérieure.
Or, même si les yeux sont ouverts, Dieu a deux moyens tr«s simples d'empêcher le mélange fâcheux des deux impressions différentes. Le premier consiste à faire que la vision soit brillante. Elle éclipsera alors les sensations rivales, de même que, pendant le jour, l'éclat du soleil empêche de voir les étoiles, dont cependant notre œil reçoit les rayons. De même encore une lampe éclairant vivement notre visage nous empêche de distinguer les objets d'une chambre à demi obscure. On peut concevoir qu'il en soit ainsi dans la lutte entre deux images visuelles, l'une interne, l'autre externe.
Il y a un second moyen. Quand je fixe un objet vuisiji, même transparent, ceux qui se trouvent au delà ou en derà ne mapparaissent plus que comme une masse confuse, qui détourne à peine mon attention. Cela provient de ce qu'on appelle radajitation des yeux aux dislances (par convergence des axes optiques, et changement de courbure des cristallins). Pendant une vision intérieure, les yeux restés ouverts peuvent donc, par changement d'adaptation, se délivrer des vues distinctes qui les gêneraient, et comme cette manœuvre leur est habituelle, il est à croire qu'ils la feront instinctivement et subitement. Dieu n'aura ainsi à 8uspen<lre aucune loi de la nature.
»i. — Inversement, quand une vision imaginativc produit l'aliénation des sens, cet état renferme-t-il toujoui-sde l'unioD mysti({ue en mu« de la «Iwlon pendant que celle-ci a lieu? C'est une question que les auteurs ne se sont jaio;»"'* "osée, et que ne résolvent pas les récits des vies de saint<
Cette question revient encore à celle-ci ; Les extases surnatu-
LP.S IIRATES t>'iiRAISuN. »I
relies soat-elles toujours du type décrit au chapitre xvn, c'està-dire ayant comme fond l'union mystique? Nous l'ignorons.
39. — 3° Réalité des visions imaginatives. « En certaines circonstances ce que je voyais ne me semblait être qu'une imago; mais en beaucoup d'autres, il m était évident que c'éiiit Jésus- Christ lui-même. Cela dépendait du degré de clarté dans lequel il daignait se montrer à moi. Quelquefois, quand cette clarté était moins vive, il me semblait que ce que je voyais n'était qu'une image, mais une image très différente des portraits les plus achevés... Cette image était vivante et non pas morte; c'était Jésuschrist même, vivant, qui se faisait reconnaître comme Dieu et hornme tout ensemble..., tel qu'il était après sa résurrection... Le plus souvent cela arrive de la sorte après la communion, moment où d'ailleurs la foi nous assure qu'il est présent » [Vie, ch. xxvin).
as. — 4" Burée. D'après S** Thérèse, « elles passent avec la rapidité de l'éclair » {Château, 6, ch. rx, et f" lettre au P. Rodrigue Alvarez^
« Si l'âme est capable de considérer longtemps Notr<^-Scigncur, je ne crois pas que ce soit une vision, mais plutùt T effet d'un grand effort d'imagination » {Château, 6, ch. rx).
« Dieu montre cette lumière si soudainement que si, pour la voir, il fallait seulement ouvrir les yeux, on n'en aurait pas le loisir. Mais il n'importe pas qu'ils soient ouverts ou fermés » (Fie,
ch. XlLVlIl).
S' Jean de la Croix parle de même des visions imaginatives : « Figurez-vous une porte qui s'ouvre devant vous, et laisse passer de temps en temps un brillant éclair qui, au sein d'une nuit sombre, illumine soudain les objets, et les fait apparaître comme en plein jour; puis disparaissant aussitôt, les fait rentrer dans l'obscurité, laissant leurs iormes et leurs images gravées dans l'imagination » [Montée, 1. II, ch. xxiv).
Toutefois on peut se demander si cette rapidité est une loi générale. Car les vies de saints signalent rarement cette circonstance et, au contraire, semblent souvent décrire des entrevues prolongc'ies. De plus, dans les visions qui retracent aux extatiques le tableau des faits historiques, tels que la Passion, il est certain que la scène se déroule pendant longtemps. De même j'ai su par plusieurs pereonnes favorisées que leurs visions imaginatives se prolongeaient, au moins quelques instants, surtout quand Notre-
UliVÉLÂTIO.NS ET VISIONS. DESCUIPTION. 323
S(M2rnfur leur adressait la parole. L'une d'elles déclare (juc ces appatitioas iaatôt vagues, taati»t très nettes) lui causent parfois une absorption assez profonde, mais sans l'empêcher ordinairement d'aller et de venir et de s'occuper d'aflaires (voir »o). Elle ajoute que cet état n'est pas acconipag'né d'union mystique (voir ai).
lisMn la vie de la sœur Go.joz. visitandine du xvii* siècle, il c^t dit qu'elle eut une vision de l'humanité de Notre-Seigneur, qui dura trois ans ^e suite. Il marchait à côté d'elle. Pourtant cette vision ne fut pas extérieure, car on nous dit qu'elle s'adressait à « l'œil de l'âme >». Elle semble Imaginative et non intellectueUe, car elle faisait voir « des traits de la plus rare beauté », et des vêtements qui n'avaient point *< nos couleurs d'ici-bas. Le soleil le plus dég^aîré de nuasres paraîtrait obscur auprès de la lumière qui etivironoe mon Jésus » [Vie, par la Mère de Provane, part. H, rh. VIII;.
34. — <( Les visions iiitell««tiielieM [de Noire-Seigneur], au lieu de passer proniptement comme les Imaginatives [ou comme l.â plupart d'entre elles , durent plusieurs jours et quelquefois plus «l'un au... Le bonheur d'être continuellement dans la conipag-nie du dii'in Maître ajoute une extrême tendresse à l'amour qu'on avait pour lui... Notre-Seig^neur, qui alors est auprès de l'Ame, la rend sans cesse attentive à sa présence » Chdieau, 6, ch. viu .
Nous avons vu [té) que S'" Thérèse a em des visions intellectuelles de la sainte humanité, avant les visions imaginati-res. Je connais une personne dans le mémo cas. Ce fait peut surprendre, car les visions iMtcIit'ctuelles sont d'un ordre plus élevé. Mais en revanche, ell«s sont moins précises. Il y a donc eu progrès dans le sens de la précision. Ce qui confirme cette idée, c'est que la marche dans le même sens s'est produite chez S" Thérèse pour le développement des v'ifiions Imaginatives. Klle ne vit d'abord que les mains de Notre- S«igne«r, puis son visage, et enfin le corps tout entier {Vie, ch. wviii).
•4 his. — 5* Ces visions ont une icr»nde b<mat« et perfection. m Les corps glorifiés sont si beaux, l'éclat surnaturel dont ils brill«»nt est si vif, que l'âme eu demeure hors dellc-inème.,. Quand bie« mfme je me serais «•(Forcée penjdant des années entières de me figurer une telle beauté, jamais je n'aurais pu en venir à bout, tant sa seule blancheur et son éclat surpassent tout ce que l'on peut imaginer ici-bas n \Vic, ch. xwin».
Cette vivacité des visions contraste avec la difficulté que la sainte éprouvait, dans l'état ordinaire, pour se représenter Notre- Seigneur.
Sft. — Quoique certains détails soient montrés avec clarté, les visions imaginatives sont parfois ineoinplète« sous certains rapports ; et nous ne pouvons les rendre plus parfaites. <* Nous contemplons cette vision lorsqu'il plaît au Seigneur de nous la présenter, dans la manière et durant le temps qiiil veut. Nous n'y pouvons rien retrancher ni rien ajouter. Nous n'avons aucun moyen pour cela. Quoi que nous fassions pour la voir ou ne la point voir, tout est inutile. Il suffit même que nous voulions regarder quelque chose en particulier, pour voir disparaître Jésus- Christ... 4'aurais eu le plus ardent désir de remarquer la couleur et la grandeur de ses yeux pour pouvoir en parler. Jamais je nai mérité une telle grâce. Tous mes .etforts n'ont servi qu'à faire disparaître entièrement la vision » {Vie, ch. xxi^\
Dans les visions imaginatives, <( il n'est pas plus possible à l'Ame de y^xer Notre-Seigneur que de regarder le soleil » [ChnteaUy 6, ch. ix).
De même les visions intellectuelles peuvent être claires, ou en partie obscures. S" Thérèse ne parle que des premières. « Notre- Seigneur, dit-elle, se montre présent à l'Ame par une connaissance plus claire que le soleil » [Vie, ch. xxvii . Alvarez de Paz signale l'espèce obscure (Voir aux citations, 4» .
S«. — 6" Certitude. « L'âme garde pendant quelque temps une telle certitude que cette vision vient de Dieu, que, quoi qu'on puisse lui dire de contraire, on ne saurait lui faire appréhender d'être trompée. Si le confesseur lui dit ensuite que Dieu a peutêtre permis qu'en punition de ses péchés, elle ait été trompée par le démon, elle pourra bien d'abord en être un peu ébranlée. Mais, de même que, dans les tentations contre la foi, lame s'alTermit d'autant plus qu'elle a été plus combattue, de même ici elle s'affermit dans la certitude que l'esprit ennemi ne saurait lui procurer les avantages qu'elle tire de ces heureuses visites. Son pouvoir sur l'intérieur de l'âme ne va pas jusque-là; il ne va qu'à lui représenter quelques images, qui n'ont ni la majesté, ni les effets <jui se rencontrent dans les visions qui viennent de Dieu » {Château, 6, ch. ix).
S 9. — 7° 4|^uels sentiments produisent ces visions. Le divin
Maître, « après avoir agité l'âme de trouble et de crainte, la fait jouir d'une heureuse paix. De môme que lorsque S* Paul fut renvei*sé sur la route, il y eut en l'air uûe violente tenipête, de même il se fait d'abord un grand mouvement dans l'intérieur de l'âme ; mais un moment après, comme je l'ai dit, tout rentre dans le calme » iibid.).
« Lorsque cet adorable .Maître accorde cette faveur à une âme, elle tombe presque toujours en extase, parce que sa bassesse ne peut soutenir une vue qui inspire tant à' effroi. Sans doute elle se trouve en face de la beauté souveraine, et goiUe. en la contemplant, un innffable plaisir. Ni l'imagination en mille années, ni l'entendement avec tous ses efforts ne sauraient nous donner une idée de cette beauté et de ce plaisir, et toutefois l'âme est saisie d'une saintp terreur en présence de la majesté de son Dieu » [ibid. .
S' Jean de la Croix : « Les effets que produisent les visions [imaginatives; sont la paix, la lumière, une Joie presque comparable à celle de la gloire, la pureté et les suavités de l'amour, l'humilité et une élcvation de l'esprit vers Dieu, plus ou moins intense, selon le bon plaisir du Distributeur de toutes grâces, et la capacité de l'âme qui les reçoit... Les visions qui viennent du démon ont des effets tout différents ; loin d'être accompagnées d'une humilité douce et paisible, et d'un véritable amour divin, olles cng-endrent la sécheresse de l'esprit dans les rapports avec Ineu... Leur souvenir est sec 5/ a/v'e/f, incapable de produire les fruits d'humilité et de charité qui résuit rnt des véritables visions »> [Montée, \. IL ch. xxiv .
»*. — 8" (Jhervation des ronvenanc««. « Jamais, dans ces choses surnaturelles, il n'y a eu rien qui ne fi\t totalement pur et I haste ; et il semble môme qu'il ne peut en être autrement y si l'âme qui éprouve ces choses est gouvernée par le bon esprit » (l** lettre au P. ïiodrigue Alvarez .
« 1^ vêtement de Xotrc-Sèigneup est comme d'une toile très fine de Hollande » \Cfiiiteau, 6, ch. ix).
'« Si une vision vient de l'esprit des ténèbres,... l'âme voit (jue l'amour qu'on lui témoigne n'est ni pur ni chaste » [Vie, ch. xxviii). — Voir ch. xxii, 84.
39. — 9" f»«lenre lr«« étendue. <> L'Ame est alors instruit*' de certaines vérités supérieures de manière qu'elle n'a plus besoin de maître qui lui on donne i'intclligencc » [Château^ 6, cb. ix).
326 ClIAPrniE XX.
La sainte explique ailleurs {Vie, fin du ch. xxvi' comment, par ses visions, Notre-Seigneur devint pour elle un «< livre vivant m.
Dans les visions il peut y avoir beaucoup de conBaissa««es siroultanées. S' Al[>lionse Bodri^ez raconte qu'étant transporté au ciel, « il vit et connut tous les bienheureux ensemble, et chacun d'eux distinctement, comme s'il eût passé foute sa vie avec eux » [Vicy d'après les mémoires, appendice au a" 275 . Il en fut de même par rapport aux anges n'ft; voir encore 32, 148). on raconte que S" Brigitte voyait souvent, en un seul instant, tous le« habitants du ciel, de la terre et de l'enfer, et ce qu'ils se disaient les uns aux autres {Prologue d'Alphonse, c. iv).
Comme variété de connaissances acquises par des visions, on peut citer S'* Lidwine. Pres^jue toutes les nuits, pendant .vinp:tquatre ans, elle eut une extase d'environ une heure, pendant laquelle elle était conduite au ciel, au purgatoire, en enfer, ou dans une foule de lieux, tek que la Terre Sainte, la ville de Rome, où elle honorait les reliques des saints; de même dans un grand nombre d'églises et de monastères dont elle connaissait la disposition et nominativement les habitants ;Bolland. du 14 avril, c. v).
Les contrefaçons de l'imagination n'ont pas le pouvoir de développer ainsi nos connaissances.
40. — 10" EfTetM sur 1» coitiluite. « Comme ils «le P. Balthasar et ceux qu'il ordonnait de consulter j étaient conduits par une voie différente, ils ne pouvaient s'empêcher de craindre pour moi. Ils se communiquaient ces craintes l'un à l'autre... Je leur dis un jour que... tous ceux qui me connaissiiient voyaient manifestement (\yïe j'étais changée; mon confesseur l'attestait; ce change-' ment si sensible en toutes choses, loin d'être caché, était d*une clarté frappante pour tout le monde. Pour moi, qui avais toujours été si imparfaite, il m'était impossible de croire que si ces effets venaient du démon, il se servit, pour me tromper et me conduire en enfer, d'un moyen aussi contraire à ses intérêts que serait celui de déraciner mes vices^ et de me donner en échange des vertus et du courage. Car je voyais clairement qu'««^ seule de ces visions suffisait pour m'enrichir de tous ces biens » ( Vie, eh. xxviii).
« L'Ame à qui Dieu fait ces sortes de grâces J^visions de îtetre- Seigneur! en devient />/«? humble qu'auparavant, parce ^uellereconnatt que c'est un don de Dieu, d<Mit elle ne peut ni se dégager, ni faire l'acquisition en aucune manière. Cette considération rc-
Ut:VELA.TiONS ET VISIONS. DESCIUPTION. 327
double aussi son amour et son zèle » (f* lettre au P. Rodrigue Alvarez).
41. — 11^ Souvenir perslfiitant. « La glorieuse image de rHomme-Oieu demeure si vivement empreinte dans l'imagination, qu'il me paraît impossible qu'elle s'en efface. >^ k\\ contraire, les visions de Timagination « s'effacent de l'esprit beaucoup plus vite qu'un songe » \CMteau, 6, ch, nt).
§ 4. — Questions diverses.
4a. — Parlons d'abord de la nature des visions extérieures ou corporelles (d'origine divine ou diabolique). Elles peuvent se produii'e de quatre maBlère* différentes:
Première manière, qui est objective. Le corps est réellement celui de la personne qui apparaît; c'est sa substance qui agit sur nos yeux.
Ce cas ne peut se présenter pour les anges et les âmes séparées, puisqu'ils n'ont pas de corps. Mais on peut concevoir ce mode comme possible pour Notre-Seigneur et la sainte Vierge, qui .sont au ciel corps et âme, et pour un homme vivant qui apparaîtrait.
En pareille circonstance, le corps, quoique vrai, peut ne pas garder son apparence naturelle. C'es^ ainsi qu'après sa résurrection, Notre-Seigneur se montra à .Madeleine sous la figure d'un jardinier, et au.x disciples d'Emma iis, comme un voyageur. Et pourtant c'était bien son vrai corps qui était apervu. Les vêtements seuls pouvaient manquer de réalité. Même dans ses apparitions aux apôtres, le Christ ne laissait piiS voir l'éclat et la beauté de son corpe glorifié.
Seconde manière^ qui est encore objective, l'n corps existe matériellement, mais il n'est qu'un corps d'emprunt. On admet qu'alors il est formé par le minist^Te des anges. Dieu, en effet, se sert des causes secondes pour les œuvres dont elles sont capables.
Troisième manière, qu'on peut appeler semi-objective. Il i/exi^lr plus de corps véritable, mais du moins il y a encore quelque chose de matériel en dehors du voyant, à savoir des rayons lumineux .semblables à ceux que le corps aurait été capable d'cnv<jyer. L< s anges produisent ces ond"'lii''"i< '«^nimr' \\< \v fpr;ii«'nl pour »l»s
ondes sonores, et les font partir du lieu que l'objet est censé occuper. Parfois m(^me il leur suffirait d'utiliser, en les déviant, les rayons diffus de la lumière ambiante.
Puisque alors l'œil du voyant recevra la lumière d'une manière normale, comme d.ins les cais ci-dessus, la prunelle s'illuminera, comme elle le ferait devant tout objet brillant, et elle reflétera le tableau contemplé. Les assistants pourront l'y apercevoir, ayant l'aspect d'un carnée finement exécuté. Je connais deux extatiques chez qui ce phénomène a été souvent constaté.
Quatrième manière, purement subjective. Les anges impriment immédiatement sur la rétine l'image de l'objet.
S' Thomas (3, q. 76, a. 8, c.) indique ces différentes manières, sauf la troisième. Il ne pouvait songer à celle-ci, à cause des théories de son temps sur la lumière. On ne la concevait pas comme une vibration, comme une chose qui se propage et dont l'ébranlement peut être produit artificiellement, sans les qualités d'un corps réel.
4S. — S' Thomas admet que la dernière manière est un peu naoâus probabir, quand dans une assemblée tous les assistants Voient l apparition. Les autres systèmes semblent, en effet, donner l'explication la plus simple du phénomène.
Quand, au contraire, le voyant est seul à apercevoir l'apparition, S' Thomas penche à croire que la vision est purement subjective. On peut en donner la raison suivante : si les rayons lumineux existaient let c'est ce qui arriverait dans les trois premiers modes), il faudrait que Dieu les empêchât de parvenir aux divers a.ssistants. Ce serait, semble-t-il, multiplier les miracles sahls nécessité.
En résumé, nous en sommes réduits à des conjectures pour beaucoup de visions. A Lourdes, par exemple, Bernadette était seule à voir et entendre la sainte Vierge. On ne peut décider avec certitude lequel des quatre modes ci-dessus a été employé.
44. — Pré«rnc« d»n8 rapparition corporelle. Les théologiens ont discuté la question de savoir si. depuis son ascension, ou au moins depuis son apparition à S' Paul sur le chemin de Damas, le Christ s'est montré par le premier mode, c'est-à-dire avec la substance de son corps.
Il serait trop long d'exposer les opinions opposées et les raisons de convenance qu'on a apportées. M. Ribet a fait ce travail (t. Il,
lŒVÉUTlO.Ni ET VISIONS. DESCRIPTION. 320
ch. vi). Gomme Suarcz 'De incarn.. disp. 51, a. V, sect. iv;, il penche à admettre que ce geure de visions a pu avoir lieu. Il ajoute : « S" Thérèse semble favorable à l'opinion contraire {Additions à sa Vie) ; mais elle se base moins sur les révélations qu'elle aurait reçues que sur les conclusions qu'elle eu tire. » Et ces conclusions elles-mêmes étaient peut-être influencées par les opinions théologiques de ses directeurs.
45. — Il y a un point beaucoup plus important à décider. Que ce soit ou noa la chair même du Christ qui agisse sur nos yeux, ce n'est pour nous qu'une question secondaire. Mais est-on réellement en rapport avec sa. personne, ou seulement avec un de ses envoyés? C'est ce qu'on exprime en demandant si l'apparition est personnelle. Voilà surtout ce qu'on veut savoir.
Il n'y a pas de difticulté si Notre-Seigneur se montre très près de l'hostie. Mais, dans les autres cas, on trouve deux opinions. D'après la première, il n'y aurait qu'une présence purement morale, celle du prince qui est représenté par son ambassadeur. En un mot, l'apparition serait simplement produite sur l'ordre donné à un ange par Notre-Seigneur, la sainte Vierge ou quelque saint, et il n'y aurait pas d'autre lien entre eux et le voyant.
On ajoute que, dans ce cas, le respect et l'amour témoignés A l'image sont légitimes. Car ces sentiments ne font, pour ainsi dire, que traverser l'image, et ils vont atteindre l'exemplaire qu'elle représente.
L'opinion opposée admet qu'il se passe quelque chose de plus, et qu'on peut appeler une présence réelle, quoiqu'on ne puisse bien en préciser la nature. On entrerai t réellement en rapport avec le saint qui apparaît; de même qu'en recevant le rayon de soleil, nous entrons réellement en rapport avec cet astre; ce qui est tout diÛérent du cas où nous regarderions une peinture qui le représenterait.
Cette doctrine de Vaction personnelle me semble seule acceptable. C'est celle do tous les saints qui ont reçu des apparitions corporelles. Ils noat jamais eu l'idée qu'ils avaient, devant eux ou dans leurs bras, une simple statue, ne ditférant des autres que par la perfection des couleurs ou le mouvement. Cela i-ésulte de leurs récits et de leurs actes. E.xemples : S' .\ntoine de Padoue couvrait de baisers l'Knfant-Jésus. Il s'agissait bien là d'une apparition corporelle, car il louchait l'cnlant et la scène était vue [lar
330 CHAPITKE XX.
l'hôte qui logeait le saint. S' Pierre, aux portes de Rome, se jetait aux pieds de l'apparition (ce qui la suppose corporelle), en lui disant le mot célobre : (( Où allez- vous, Seigneur? » Cette phrasfr n'aurait pas eu de sens s'il avait cru parler à une sinaple image.
Enfin il est arrivé souvent que les saints étaient confirmés daBS leur conviction par le langage de l'apparition. Elle disait : Je suis tel saint, et non p is : Je représente tel saint. Le Christ seul pouvait répondre à S' Pierre : Je vais me faire crucifier à Rome.
S' Thomas admet impli<Mtcment la même opinion. Car il se demande {loc. cit.) si Dieu ne trompe pas le voyant, lorsqu'il donne à un saint un corps d'emprunt, puisque l'apparence est si parfaite qu'on ne peut la distinguer de la réalité. Or il ne répond négativement à celte difficulté que sil s'agit du Christ et d'une apparition voisine de l'hostie. Car, d'après lui, la forme d'emprunt manifeste alors une vérité, la présence réelle. Une telle réponse insinue que, s'il n'y avait pas toujours une certaine présence du Christ ou du saint, le voyant serait trompé par Dieu.
4%. — Dans les vies de plusieurs saints ou saintes, on voit qu'ils ont reçu des grâces qui sont comme un diminutif des révélations proprement dites, à savoir la «eiencc inffa«e de certaines questions religieuses; par exemple, l'intelligence de passages de l'Écriture sainte. S" Thérèse dit qu'elle l'avait parfois {Vie, ch. xv).
Quelle est la nature exacte de ce don ? Je pencherais à croire que généralement il ne s'agit pas de connaissances vraiment scientifiques, de renseignements historiques propres à dissiper les incertitudes de l'exégèse, ni de vues dogmatiques nouvelles. Car on ne voit pas que la plupart de ces communications aient été transmises utilement aux savants proprement dits. Dieu se propose un but plus pratique. Il donne des pensées propres à exciter la piété, des analogies qui élèvent Tàme; et pour cela, il suffit, pour l'Écriture sainte, de découvrir des sens accommodatices.
4». — Plusieurs saints, tels que S" Catherine de Sienne, la yw. (^ipguie Benincasa, S" Catherine de Ricci {Vie, par le R. P. Rayonne, t. I, ch. viii), ont reçu une grâce qu'on appelle le clftangenient de e«eur. Nous en ignorons la nature. Il se passe quelque chose dans le cœur matériel. Est-ce une modification réelle ou une simple impression? Les saints ne l'ont pas expliqné. Toujours est-il que c'est le symbole d'une vie nouvelle pour l'àme ou même peut-être pour le corps.
De même d'autres saints ont parlé de Tentrée «bkna le r«ur die Jésus, ou dans la plaie du côté. Sont-ce là des expressions métaphoriques pour indiquer la contemplation de son amour, de ses soutfrances, ou même de la Divinité? Ou bien s'agit-il d'une grâce mv-stérieuse d'un genre ù part ? Nous manquons également de documents pour le décider.
CITATIOINS
Description et objet des visions intellectnelles.
4«. — S*« Thérèse :
I" <c On ne voit rien, ni intérieurement ni extérieurement... Mais l'âme, sans rien voir, conçoit l'objet, et sent de quel côté il est, plus clairement que si elle le voyait, excepté que rien de particulier ne se présente à elle. C'est comme si, dans robscurité, on sentait quelqu'un auprès de soi... Sans le secours dniiriine parole, ni intérieure ni extérieure, Tàme conçoit très clairement quel est l'objet qui se présente à elle, de quel côté il est, et parfois ce qu'il veut dire. Par où et comment elle conçoit cela, c'est ce qu'elle ignore » (1"* lettre au P. Rodrigue Alvarez). Voir encore la comparaison du diamant placé dans ime cassette fermée {Château, 6, ch. ix). Dans la vision Imaginative la bofte est ouverte.
2» Parlant d'elle-même : « Le confesseur de cette personne lui demanda coiiinicnt elle pouvait être assurée que c'était Notrc-Seigneur qui se montrait à elle et lui parlait, puisqu'elle ne voyait rien. Il lui demanda ensuite quel était le visage du divin Maître. Elle répondit qu'elle ne pouvait le lui dépeindre, ne l'ayant pas vu; et qu'elle ne pouvait rien ajouter à ce qu'elle avait dit... Si vous me demandez comment, puisque l'on ne voit personne, on sait que c'est Jésus-Christ ou sa glorieuse Mère, ou quelqu'un des saints, je réponds qu'on ne saurait dire ni comprendre de quelle manière on le sait, quoiqu'on ne laisse pas de le savoir très certainement » (Château, 6, ch. vni).
3" « Il me semblait que le divin Maître marchait toujours à côté de moi ; néanmoins comme ce n'était pas une vision imaginaire, je ne voyais pas sous i]uclle forme » {Vie, ch. xxvn).
4° « Celle personne sentait que Notre-Seigneur était à son côté droit, mais par un sens tout autre que celui qui nous révèle la présence et le voisinage de quelqu'un. Ce sens est si délicat qu'on manque de termes pour l'exprimer; en outre il est beaucoup plus certain que l'autre; les sens peuvent nous tromper lorsqu'ils nous avertissent du voisinage de quelqu'un, mais ce sens ne nous trompe point » {Château, 6, ch. vm).
5* M J'ai vu rarement le démon sous quelque figure, mais il m'est souvent
apparu sans en avoir aucune, comme il arrive dans les visions inleliectuolles, où, ainsi que je l'ai dit, Pâme voit clairement quelqu'un présent, bien qu'elle ne l'aperçoive sous aucune forme » {Vie, ch. xxxi).
6* « J'entrai en extase. Je vis alors... un grand nombre d'anges. Us ne m'apparurent pas cependant sous une forme sensible, parce que la vision était intellectuelle » (Vie, ch. additionnel de Louis de Léon).
""» Lorsqu'un chérubin « au visage enflammé » perça le cœur de la sainte avec << un long dard qui était d'or et dont la pointe en fer avait à l'extrémité un peu de feu », elle le vit « à son côté gauche sous forme corporelle ». La vision était Imaginative. Car intellectuellement on ne peut voir un corps qui n'existe pas réellement; et nous avons dit (IC, 5°) que la sainte n'a jamais eu de visions par les yeux du corps. Du reste, elle précise elle-même, car elle ajoute en parlant de cette forme d'emprunt qui lui était représentée : « Il est extrêmement rare que je voie ainsi les anges. Quoique j'aie très souvent le bonheur de jouir de leur présence, je ne les vois que par une vùion intellectuelle » {Vie, ch. ixn).
4». — Alvarez de Paz.
Il dit que les visions intellectuelles sont, les unes très distinctes, les autres au contraire confuses. Si l'on voit de la seconde manière Jésus-Christ ou la sainte Vierge, « on n'aperçoit rien de figuré pour le visage ou le corps, et Ion sait pourtant avec plus de certitude qu'avec les yeux que la personne est pl;icée à votre droite ou dans votre cœur... C'est comme si, dans l'obscurité, vous sentiez soudain que quelqu'un est à vos côtés, sachant qu'il a pour vous de la bienveillance et non de l'inimitié; mais vous ignorez absolument si c'est un homme ou une femme, s'il est jeune ou vieux, s'il est plus ou moins beau, s'il est debout ou assis » ^l). L'auteur ajoute : « Vous voudriez peut-être savoir si on voit telle qu'elle est réellement la personne qui apparaît ainsi intellectuellement? Je réponds que, pour les anges, ils se montrent présents vraiment et par leur substance. » Pour le corps de Jésus-Christ, il n'a pas besoin de quitter le ciel, pour être vu près de nous intellectuellement, car « une saine philosophie nous apprend que Dieu peut, en l'absence d'un objet, nous le représenter tel qu'il se montrerait lui-même s'il était présent » (De inquisilionc pacis, I. V, pars III, c. xn).
(1) VAici an eteropifl des visions ioteUectuelles obscures, c'est-à-dire ne maniresunt que Irè» il ; lalités de l'objcl qu'on voll. Une ; .'«'criTSit : • J'avais
une in de moi et qui mourut fort jeu ;ie courte nialulie.
I^j<i rt, que j'ignorais absolument, je !i ul à ••on. j .u
vais, d'une manière indéfinissable, l'intpreosion que quelqu'un, qu'une àme r m
Atat. Je n'avais |>8« l'inifires^ion que cette ime soutTrll, mais au c<)nlra(r<« ell'> ..i
toute M <■ d'amour. Commi- je ne ^.^
'esta c», je titchal de rejeter cet
péril - <\tic. moins de netteté. Je se .,.., ,, ,,. ,..iu
restait en ma ( gauche, et un peu devant mol. l.ea deux ou '.nus
jour» yuivi»tit«, .■ moins forte. Puis il me parut soudain que cet «Mn-
mvi- .ioriti.T au ciel, et y obtenir de» gr^ce». que je commençai ji re-
cx'vi ims le deviner que plus lard, en ai>preDani la coïncidence de la
mort . ..- ..„,..;. ... -u. •
BÉvéLATlONS ET VISIONS {mité). ILLUSIONS A CIAJKDRE.
t. — On distingue deux ««pères de révélations. Les unes, appelées universelles, sont contenues dans la Bible ou dans le dépôt de U traditiou apostolique et transmises par l'oi-gane de l'Église. Elles ont pris lin avec la piédication des apùtres et sont imposées à la croyance de tous les hommes. Les autres sont appelées particulières ou privées. U y en a toujours eu parmi les chrétiens. Je n'ai à m 'occuper que de ces dernières.
S. — Pour les révélations particulières qui ont été faites aux saints, l'Église n* oblige pas à le« rr«ire. même quand elle les approuve. Par cette approbation elle veut seulement déclarer quelle n'y trouve rien de contraire à la foi ou aux bonnes mœurs, et qu'on peut les lire saii* danger ou même avec profit. « Peu lui importe, dit Melchior Cano, que l'on croie ou non aux révélations de S" Brigitte ou des autres ; ces choses ne se rapportent nullement à la foi » {De locis thcologicisy 1. XII, c. m).
Benoit XIV traite cette question avec précision : « Que faut-il penser des révélations privées approuvées par le Saint-Siège, celles de S" Hildegarde qui l'ont été en partie par Eugène IH], de S'" Brigitte [Boniface IX], de S" Catherine de Sienne [Grégoire Xr? J'ai dit qu'il n'est ni obligatoire, ni possible de leur donner un a.ssentiment de foi catholique, mais seulement de foi humaine, conformément aux règles de la prudence, qui nous les présente comme probables et pieusement croyables [probabiles et piè credibiles) » 'De canon., 1. III, c. lui, n" 15, etl. II, c. xxxii, n" 11).
Le cardinal Pitra dit de même : « Chacun sait qu'on est plei-
nement lihre de croire ou non aux révélations privées, même les plus dignes de foi. Même quand l'Église les approuve, elles sont reçues seulement comme probables et non comm« indubi tables. Elles ne doivent pas servir à trancher les questions d'histoire, de physique, de philosophie ou de théologie qui sont controversées entre les docteurs. Il est tout à fait permis de s'écarter de ces révélations, même approuvées, quand on s'appuie sur des raisons sohdes, quand surtout la doctrine contraire est «tablie par des documents inattaquables et une expérience certaine » (Livre sur S'* Hildegarde, p. xvi).
Les Bo'dandistes énoncent les mômes principes (25 mai, p. 2i3, n* Î46. et Par^rrjon, à la suite, p. 246, n*» 1).
Étant donné que l'Église n'engage pas davantage sa responsabilité, une question se pose : « Quelle est donc en dernière analyse l'autorité des révélations privées? — Elles ont la valeur du témoignage de la personne qui les rapporte, ni plus ni moins. Or cette personne n'est jamais infaillible; il est donc manifeste que les choses qu'elle atteste ne sont jamais absolument certaines, — sauf le seul cas d'un miracle directement opéré en faveur de cette attestation. Pour tout dire en un mot, les révélations privées n'ont qu'une autorité purement humaine ou probable >» (article <iu P. Touleniont sur /^^ Rpvf'latwns privées, dans la Revue les Études, 1866, p. 61
3. — Après avoir pris connaissance de ces textes, le lecteur sera moins étonné, «juand nous lui dirons que même les révélations <les saints peuvent parfois contenir des erreurs.
Je vais essayer de classer les différentes espèces d'illusions qu'on a à craindre. Mais auparavant je tiens à mettre en garde le lecteur contre deux eonclusi«nfi ««agéréea qu'il pourrait être porté k tirer des pages qui vont suivre :
1* En voyant que les causes d'illusion sont nombreuses et difliciles à éviter complètement, il en conclura peut-être qu'il faut rejeter sans examen toutes les révélations. Non, la sagesse est dans un juste milieu : on ne doit croire ou rejeter que si l'on a de bonnes preuves; autreniont il ne faut pas se prononcer;
2" Comme exemples d'illusions, je choisirai de préférence celles des saints ou de pieux personnages (1). Il ne faudra pas on con-
(1) I^s serviteurs de Dieu dont je parlerai, en dierchant parfois une explication f ivorable, sont au nombre de 32. Les voici par ordre alphabétiqae : le B**' Alain d«
dure que les saints se trompent toujours ou même très souvent. Les cas d'erreur ne sont pas fréquents et ils n'ont pas grande imporlance.
Et si quelqu'une de leui's révélations est fausse, il ne s'ensuit pas qu'il en soit de même de leurs extases, car l'extase est bien moins sujette à l'illusion.
Si j'ai fait un tel choix, ce n'a pas été par esprit de dénigrement, et pour diminuer le respect qu'on doit aux saints, mais par un grave motif d'utilité (1). C'est le meilleur moyen de persuader à certaines personnes pieuses qu'elles doivent se défier de leurs propres révélations, et de donner la même persuasion à leurs directeurs. Si je ne citais que des âmes vulgaires, on dirait : « Certes oui, les illusions sont à craindre; mais pour les ignorants, les débutants. Quant aux gens instruits, clairvoyants, ils y échappent, surtout s'ils sont pieux et d'une vertu au-dessus du commun (nous nous rangeons toujours dans cette élite). Autrement Dieu, qui est si bon, trahirait la confiance qu'on a en lui. » Mais si cet argument était acceptable pour nous, il le serait à plus forte raison pour les saints. Ils avaient bien plus de lumière que nous, et étaient, de la part de Dieu, l'objet d'une protection beaucoup plus grande. Et pourtant ils se sont parfois trompés; les faits sont là.
De cette manière il n'y a plus d'échappatoire possible. Il faudra que tous s'appliquent franchement les règles de prudence qui seront données plus loin. Nous ne pourrons plus écouter l'amourpropre qui nous dit tout bas : « Ces règles sont excellentes, mais ne sont pas faites pour toi. Tu n'es pas comme les autres hommes. »
Pratiquement, pour les personnes qui ne sont pas arrivées à
la Roche, le B"' Amédt'e, la sœur .\ndriveau, la B""* Bonomi, S'* Brigitte, S'* Catherine de Bologne, S"* Catherine de Ricci, S'* Catherine de Sienne, Catherine Emmerich, S'* Colette, S** Elisabeth de Schoenau, S** Françoise Komaine, S" Gertrude. la sœur Gojoz, le B*"' Hermann Joseph, S" Hildegarde, le V*'* Holzhauser, Jeanne d'Arc, le prophète Jonas, le B*"' Jourdain de Saxe, ia sœur Labouré, Marie Lataste, la V"* Slarie d'Agréda, la V"' Marine d'Escobar, S'* Mechtilde, Mélanie de la Salette, S" Monique, S' Norbert, S' Pierre, la B'"* Véronique de Binasco, S' Vincent Ferrier, la V"* Anne-Marie Taigi.
(l) Qu'on ne dise point : « Par respect pour les saints, il vaudrait mieux cacher les quelques illusions qu'ils ont pu avoir ». Léon XIIL au contraire, n'a pas craint de rappeler aux historiens cette maxime de Cicéron : ■ Ne rien dire qui soit faux ; ne rien taire de ce qui est vrai (ne quid falti dicere audcat; ne qxrid veri non audeat) ». (Bref Sspè numéro, 18 août 18S3).
RÉVÉr.ATIONS. DANGERS D'ILLUSION. ....:
une haute sainteté, on peut, sans imprudence, admettre que les trois quarts au moins de leurs révélations sont des illusions.
S bis. — Je suis porté à croire que les illusions sont plus faciles pour les paroles intérieures (intellectuelles ou imaginatives) que pour les visions imaginatives. En elfet, elles sont beaucoup plus voisines des opérations ordinaires de notre esprit. Celui-ci voit surgir sans cesse des idées et des phrases. Si elles sont nettes et subites, une âme sans expérience en conclura qu'elle n'a pu les produire par elle-même. Son illusion est due surtout à une interprétation faite sur des données insuffisantes. Il n'y a pas eu d'acte foncièrement nouveau. Au contraire, les illusions visuelles intérieures sont très supérieures, comme précision et intensité, aux représentations courantes de l'imagination. Il est donc plus dif^ ficile, semble-t-il, de prendre l'une pour l'autre.
Ces considérations nous expliquent aussi pourquoi, à l'état éveillé, certaines personnes, comme S" Thérèse (ch. xx, !•), commencent à entendre des paroles divines avant d'avoir, au moins fréquemment, des visions imaginatives. C'est que les premières, comme on vient de le dire, se rapprochent davantage de notre nature. Dieu évite ainsi les sauts trop brusques.
S ter. — Il est clair que les révélations ou visions sont sans danger et très utiles, si elles sont divines, car la grâce n'agit que pour notre bien, et quand elle est d'ordre aussi extraordinaire, elle ne peut être destinée à un bien qui soit médiocre. L'Écriture Sainte est remplie de faits de ce genre, qui ont rendu de grands services spirituels. S'* Thérèse explique souvent qu'il en a été de même pour elle. Je ne cite aucun exemple, tant la thèse est évidente.
Au contraire, les révélations dues à Satan tendent toujours à provoquer un mal ou à empêcher un bien. D'autre part, celles qui sont produites par notre imagination sont le plus souvent inutiles ou dangereuses.
Il est donc très important, en pareille matière, d'apprendre A distinguer le vrai et le certain du faux eu du douteux. Ce sera l'objet de ce chapitre et des deux suivants.
LU ORACES d'oraison. SS
338 CIIAPITIIE XXI.
« 1. — Cinq causes d'erreur ayant pu influer sur des révélations veritab7.es ou regardées comme telles, à certaines époques et dans certains pays (1).
4. — Ces eiiiq causes d'erreur sont : 1° les interprétations inexactes des révélations ou visions; 2" Tignorance de ce fait que les traits historiques n'y sont souvent manifestés qu'avec unç venté approximative; 3" le mélange de Tactivité humaine avec l'action surnaturelle, pendant la révélation; i" les modifications (jue le voyant fait après coup, mais involontairement, et enlin b" les retouches des secrétaires ou des éditeurs.
5. — Première cause d'erreur. Une révélation divine peut parfois être mal interprétée par celui qui la reçoit.
•. — Cela peut tenir d'abord à robscurlté de la révélation. Dieu parfois n'en donne qu'une deml-tntelligence. Sa parole a un sens profond qui n'est pas compris; on la prend dans le sens vulgaire.
S' Jean de la Croix dit à ce sujet : « Les prophéties et paroles de Dieu, adressées à certains personnages de l'antiquité, ne se réalisaient pas selon leurs prévisions, parce qu'ils les prenaient trop à la lettre... Les âmes s'illusionnent de cette manière et de bien d'autres, par rapport aux révélations et aux paroles qui leur viennent de Dieu. Elles s'attachent trop à V intelligence littérale, sans réfléchir au dessein principal de Dieu dans ces choses, qui est de leur communiquer la substance cachée sous l'écorce, et le véritable esprit, difficile sans doute à concevoir, mais dont les différents sens, abondants et merveilleux, dépassent de beaucoup les limites étroites de la lettre » [Montée^ 1. Il, ch. xix).
Scaramelli, comme S' Jean de la Croix, cite divers exemples tirés de l'histoire ancienne (Tr. i, ch. xviii). Pour en donner un plus récent, citons les paroles qu'entendait Jeanne d'Arc dans sa prison. Elle dit dans son interrogatoire : « J'ai demandé à mes voix si je serais brûlée ; et elles m'ont répondu de m'en remettre
(1) Je n'ai pas à examiner ici avec soin ce qu'il faut penser, dans leur ensemble, de certains livres de révélations qui ont joui d'une grande réputation, comme ceux de Marie d'Aproda, de Catherine Eminerich, etc. Un traité de mystique doit s'en tenir aux principes généraux, éclairés par quelques exemples. L'application à un livre entUr rogarde les trnil's spéciaux.
RÉVÉLATIONS. DANGERS DILIXSION. 339
à Notre-Seignenr, et qu'il tn aiderait »... « S" Catherine m'a dit que je recevrai du recours. « Jeanne déclare qu'elle interprète cette parole comme indiquant sa délivrance. Elle ajoute : « Le plus souvent les voix me disant que je serai délivrée par grande victoire. Et après elles me disent : Ne t'inquiète pas de ton martyre; tu t'en viendras enfin en royaume de Paradis. » Ces prédictions étaient fort exactes. Mais Jeanne n'en voyait pas le vrai sens. Elle croyait, comme elle le dit elle-même, que le mot martyre signifiait « la grande peine et adversité qu'elle souffrait en prison » ; et la « délivrance par grande victoire » la faisait songer à tout autre chose qu'à son supplice (1).
t. — On a l'exemple d'une interprétation qui paraît inexacte dans une révélation de »*« merlttilde. S** Gertrude, son élève, lui avait demandé de prier pour qu'elle obtint « les vertus de mansuétude et de patience, dont elle croyait avoir besoin ». S'* Mechtilde raconta les paroles que le Seigneur lui avait adressées à ce sujet, disant que Gertrude avait déjà ces vertus, et ajoutant des encouragements qui se termi noient ainsi : « La patience [patientia] qui me plaît en elle, tire son nom de pax et scientiA (paix et science). Il faut qu'elle s'applique tellement h la patience qu'f'lle ne i>erde jamais la paix du coeur dans l'adveraité, et quelle ait la science qui consiste à savoir pourquoi elle soulfre : c'est par amour et comme signe de fidélité in^^olable » {Le Hérattt de raniour divin, l. I, ch. xvi). La sainte aurait été dans le vrai si elle avait compris ces paroles comme signifiant qne la patience de Gerti-ude avait sa soitrce dans la paix et la science, ou encore que le mot patience devait lui en rappeler conventionnellenient deux autres; mais ces mots ambigus : « La patience /ir« son nom... » semblent plutôt indiquer que la sainte a compris qu'il s'agissait là d'une étymologie réelle, d'une filiation historique entre ces divers mots. Si elle a accepté ce sens, comme le croit Amort (iwirt. il, ch. viii, § 3), elle s'est trompée. Car les philologues savent que le radicii de patientia n'n aucune analogie avec pax. Notre-Seigneur n'a pas voulu donner une leçon de lineiiistique, mais rapi>#»b>r un conseil utile,
L)c luvino 14'* c:«rtru<le raconte que, 1« jour do PA'4ti68,
(T Voir La vraie Jeanne d'Arc, par lo P. Ayrolles, t. II, c, v, n* 4, p. 161} OB !• Procét dt J«anne d'.4rr, pM* Jul«8 Quicherat, t. I, au 14 mnr*.
Notre-Seigneur lui dit : « Remarque que, dans le mot alléluia, se rencontrent toutes les voyelles, excepté o, qui exprime la douleur; pour la remplacer, on a répété la première voyelle, a »; puis vient l'exposé des joies du Christ ressuscité, que la sainte pourrait rattacher à chaque voyelle (1. IV, ch. xxvii). La révélation peut être vraie, s'il s'agit d'une signification conventionnelle donnée à la lettre o. Mais, par elle-même, comme le remarque Amoit, cette voyelle sert à exprimer aussi bien le plaisir que la douleur (part. Il, ch. viii, § 10); et les autres expriment la douleur, comme le plaisir. Toutefois il en était peut-être autrement dans la langue parlée par la sainte. Mais alors encore il ne faut pas transformer en une décision de philologie ce qui est simplement une pieuse industrie, propre à fixer l'esprit. /
S. — Nous avons vu que parfois on n'a qu'une demi-intelligence d'une révélation divine ; mais on peut citer des cas où il y a moins encore. Dieu, tout d'abord, ne fait comprendre aucunement le sons de la vision. C'est ainsi que Pharaon et ses deux serviteurs durent recourir à Joseph pour interpréter leurs songes prophétiques. Nabuchodonosor ne pouvait môme pas arrivera se rappeler le songe de la statue aux pieds d'argile. Il fallut que Daniel lui en retraçât tous les détails; il le fit en avertissant que cette connaissance surnaturelle était le signe de la vérité de son interprétation. Daniel fut également seul à comprendre l'autre songe du même prince, celui de l'arbre coupé, et la vision du festin de Balthazar.
Ces visions étaient envoyées de Dieu à des pécheurs. Celles des saints ont parfois aussi été inintelligibles pour eux pendant quelque temps. Lorsque S' Pierre eut la vision du linge contenant divers animaux, une voix lui dit par trois fois : <( Lève-toi, Pierre, tue et mange ». Il crut qu'il s'agissait de sa nourriture, d'autant plus que l'extase l'avait saisi pendant qu'il avait faim et qu'on lui pré[)arait son repas {Actes, x, 10). Il ne voyait pas le vrai sens, qui était symbolique, l'ordre de baptiser les païens sans leur imposer d'abord les pratiques de la loi mosaïque. Il cherchait en vain à comprendre {dum intra se hœsitaret^ x, 17). Il n'y arriva que deux jours plus tard, lorsqu'il fut appelé à Césarée, chez le centurion Corneille, qui voulait se faire chrétien (X, 28).
». — Les fausses interprétations peuvent venir, non plus do
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robsciirité de la révélation, mais de ce qu'à linsu du voyant, elle contient des eonditious eotis-eiitendKen. Il a le tort de la prendre dans un sens absolu.
C'est ainsi que Jonns, prédisant que Ninive serait détruite dans quarante joure, était persuadé que l'événement arriverait même si les habitants se convertissaient. Dieu avait décidé le contraire, sans l'en informer. En voyant que Ninive convertie restait debout, il tomba « dans le désespoir et la colère », demandant à mourir [Jonas, IV, 1).
Peut-être faut-il expliquer de la même façon une fausse prophétie que fit S* Norbert, fondateur des Prémontrés. Voici le récit qu'en fait S' Bernard (édition Migne, lettre 56; écrite vei's 1128) : « Je lui ai demandé ce qu'il savait sur l'Antéchrist. Il m'a déclaré avoir su par révélation, d'une manière très certaine, qu'U viendrait du temps de la génération actuelle. Comme je ne partageais pas sa conviction, je lui demandai de m'exposer ses raisons. Sa réponse ne me satisfit pas. Il chercha au moins à établir qu'il ne mourrait pas sans avoir vu une persécution générale dans l'Église. »
S' Vincent Ferricr nous offre un exemple encore plus saisissant de conditions sous-entendues dans les prophéties. Il employa les vingt et une dernières années de sa vie (1398- H 19) à annoncer que le jugement dernier était prochain, dans le sens vulgaire de ce mot. Il l'avait appris par une vision très claire, énoncée sans condition (1), dont il prouvait la vérité en semant partout les miracles. On en comptait déjà plus de 3.000, de son propre aveu, lorsqu'il vint prêcher à Salamanque (1U2); et c'est là qu'il apporta en témoignige son prodige le plus célèbre, ressuscitant pendant un (juart d'heure une femme que l'on p.»rtait au cimetière, et qui confirma ses dires. Cependant celte prophétie si bien appuyée ne s'est pas réalisée. On explique ce fait en disant qu'elle était conditionnelle. L'époque du Grand Schisme d'Occident méritait bien comme châtiment la fin du mond»'. Mais ce malheur a été évité par les conversions en masse que les menaces ^du saint et ses miracles produisirent dans toute l'Europe chez
n> Il la complétait par ses raUonncments avec lesquels il no la confondait pas. 11 ••■rivait : • 11 s'est form<* dans mon esprit une opinion et une croyance rraitein'biblet, mais t.ant unr certitude $uf/liant« pour la prc^cber, c'est que l'Anté» christ est né depuis neuf ans. •
■Mî CHAPITRE XXI.
les catholiques, les hérétiques, les juifs et les musulmans (1).
il». — Il est à croire que toutes les prophéties comminatoires sout conditionnelles ; et de même celles qui annoneent dea f*v«iir». On peut donner com-no exemple la promesse sur le scapulaire. La S'" Vierge apparut à S' Simon Stock, sixième général des Carmes (à Cambridge, 1251), et lui dit : « Celui qui mourra revôtu de cet habit n'aura pas h souffrir dos feux éternels. « U est admis par les théologiens que cette phrase, en apparence absolue, ne doit pas être prise en toute rigueur, il en résulte, il est vrai, que de très grandes grâces de salut sont attachées au port du scapulaire, et qu'on se crée par là une espèce de droit à la protection singulière de la reine du ciel. Mais si, au lit de mort, on rejetait les secoure de la religion, il est clair qu'on ne mériterait plus cette protection et qu'on se damnerait. Il en serait de même si on se prévalait de la promesse pour se plonger plus à son aise dans tous les rices (Voir le R. P. Terrien : Marie, mère des Jiommes, l. X, ch. i). Aussi Benoît XIV dit en parlant de cette révélation : « Elle ne dit pas que celui qui a porté le scapulaire sera, j^a/' cela seul, préservé du feu éternel, sans qu'il ait jamais fait autre chose; il faut, pour le salut éternel, des bonnes œuvres et la persévérance dans le bien [De festis, pars II, n" 76). U fait remarquer avec Bellarmin que la Sainte Écriture promet parfois le salut à des pratiques qui, à elles seules, ne peuvent suffire, telles que la foi, l'espérance, l'aumûue, la communion.
De môme beaucoup de promesses divines faites à des ordres religieux ou à des confréries supposent une coopération, mais cette coopération sera excitée par de grandes grftces.
II. — Seconde cause d'erreur. Lorsque les visions représentent des «eènes blstoritiues, par exemple celles de la vie ou de la mort de Notre-Seigneur, elles ne le font souvent que d'une manière appro!Klinatlve et vraiseml)lahle, sans qu'on en soit prévenu. On se trompe en leur attribuant une exactitude absolue.
Cette erreur est fort naturelle. Car, au premier abord, il semble que, lorsque les visions sont diWncs, tous leurs détails devTaient être la reproduction fidèle de la réalité d'autrefois, pour le pay-
(1) \o\r l'hisiAre, si documentée, du saint, par lo R, P. Pages, 0. P. (Paris, Picard, 1901). L'auteur résume ainsi sa discussion sur la prophétie du jugement dernier : • La prédication de Jonas a sauréNinive; la prédication de Vincent Ferrier a sauvé l'univers . •
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sase, les costumes, les paroles, les gestes, etc. Plusieurs saints ont cru en effet que révéncment s'était pass«S de la manière f|u'il s'est dérouW^ devant eux.
Mais Dieu ne nous trompe pa«:, quand il modifie certains détails. S'il s'astrcig^nait h une exactitude absolue, il s'abaisserait au ran^ de professeur d'histoire et d'archéologie. On chercherait dans les \'isions la satisfactîon d'une vaine curiosité d'érudit. Il a un but plus noble : sanctifie!* l'î^nie et lui faire aimer Jésus soulfrant. Il agit comme un peintre qui, pour exciter notre piété, se cont*^nte de peindre la scène à sa manière, mais sans trop s'écarter de la vérité (1\ Quelle utilité y aurait-il à ce que les personnages aient juste le costume fpi'ils portaient ce jour-là? que telle tunique soit rouge et non pas bleue?
On a la preuve positive de ces modifications partielles. Carq^ielques saints, en voyant Jésus en croix, ont aperçu dans ce tableau qu'il n'y avait que trois clous; d'autres en ont vu quatre. Par conséquent, Pieu n'a pas voulu trancher par une révélation cette question controversée (2).
f ». — Dieu a un autre motif de modifier certains détaili«. Il en ajoute parfois à une scène historique, pour faire comprendre
(1) Ce raisonnement ne pt^tit pasAtre nnpiinMc iiu\ nvros historique de la PT^!" Car Dieu s'y est pr^cisf^mont proposé de nous conserver certaios faits d'hi--' relipicuse. Mais on n'a pas li preuve qu'il ait eu un par«Ml but dans les vi^,. ;.s des extatiques. Leurs contradictions prouvent même le contraire dans bien des