II. n
s'est écoulé 5199 ans, sans un jour de différence. A propos des limbes, elle aflirrae que le rayon de la terre est de 1251 milles (espagnols). Aniort a montré que ce chiffre est faux [observations, prop. 2), comme plusieurs autres relatifs aux dates et aux distances. Il cite vini^t et un points sur lesquels la sœur contredit d'autres révélations [ibid., prop. 17). Enfin elle regarde comme un péché de ne pas la croire (Voir ch. xxii, «»). Or c'est là une grosse erreur. Car l'Église seule, et non une révélation particulière, a la mission d'imposer des croyances à l'ensemble des fidèles; et elle n'en impose pas d'autres que celles contenues dans la Sainte Écriture et la Tradilion.
Les théologiens ont signalé d'autres descriptions comme étant probablement le résultat d'une illusion. On les attribue surtout au désir de remplir la vie de la S'" Vierge de prodiges sans nombre; ce qui fait un singulier contraste avec la simplicité de l'Évangile. On y retrouve la pompe et la magnificence de la cour d'Espagne (Voir dans la Théologie mystique de M^"" Chaillot les censures dont ce livre a été l'objet à la Sorbonne et à Rome).
Toutefois ne concluons pas de là que Marie d'Agréda se trompait même au sujet de ses visions purement intellectuelles de la Divinité [Cité myst., part. I, 1. I, ch. ii). Amort qui l'a beaucoup combattue déclare d'abord que, sans nul doute, « ses vertus ont été héroïques ». « Cela ressort clairement, dit-il, de son procès de béatification que j'ai lu à Rome. » Il ajoute : « J'admets sans hésitation qu'elle a reçu de Dieu des lumières admirables; il n'est pas vraisemblable que, dans ses ravissements fréquents (1), une
(1) Ces extases présentaient des caractères extraordinaires : 1* elle en sortait imm(*diatement quand un quelconque de ses supérieurs lui en donnait l'ordre mentalement de loin; 2° elle était ordinairement élevée de terre. Les religieuses finirent par céder à la curiosité des étrangers, et après la communion, ouvraient la grille du chœur, pour qu'on pût l'apercevoir facilement. • Elles ôtaient le voile qui lui couvrait le visaige, afin qu'on vit son extraordinaire beauté, et les séculiers faisaient l'expérience do la remuer du dehors, rien que par un souffie... Elles recommandaient de n'en rien dire à la servante de Dieu • [Vie, par Samaniégo, ch. xui). Celle-ci l'apprit enfin par hasard, au bout de trois ou quatre ans. Elle crut échapper à cette publicité on allant faire son action de grâces dans une chambre qu'elle fermait à clef. 5Iais les religieuses démontèrent les planches d'une cloison; elles la sortaient par cette ouverture, la ■ portant avec la môme facilité que si c'eût été une plume • (ibiJ.). La pieuse sœur finit par en être avertie; saisie d'horreur, elle supplia le Seigneur de lui onlevor tout ce qui paraissait au dehors. Elle avait alors vingt-deux ans. Sa prière fut exaucée; pendant les quarante ans qu'elle vécut encore, ses grâces intérieures n'eurent plus aucun effet sur le corps. Les autres sœurs furent d'abord mécontentes de ce changement et ne trouvèrent que des explications défavorables. Mais quatre ans après, elles l'élurent comme
RÉVÉI^TIONS. DANGERS D'IIXLSlOiN. 353
personne si vertueuse, et dont la mort n'a rien présenté de choquant, ait été sans cesse trompée par le démon. Mais son imagination ne l'a-t-elle point illusionnée, reproduisant ce qu'elle avait lu ou entendu sur la S'* Vierge, ou ce qu'elle avait vu dans des représentations théilrales? Je laisse l'Église juge de cette question » (pars II, n° xiii, préambule).
L'éloge que je viens de citer ne paraîtra pas exagéré à ceux qui liront la vie de la servante de Dieu par Samaniégo. Cette \'ie est extrêmement belle ; elle donne l'impression d'une grande sainteté et dune haute union avec Dieu.
Pour les révélations, Amort reste dans le doute. Cette attitude parait la plus sage. Car si des hommes nombreux et savants, surtout parmi les compatriotes de la sœur, se sont montrés enthousiastes de la Cité mystique, d'autres, non moins nombreux et non moins savants, ont refusé d'y croire. Ils expliquent ce livre par les lectures de cette pieuse fille, combinées avec une puissance exceptionnelle d'invention, dont les grands romanciers nous ont donné l'exemple (Voir Bossuet, Remarques sur la mystique Cité, fin du tome XX de l'édition Lâchât). La psychologie de Marie d'Agréda, comme celle de S" Hildegarde, est une énigme qu'on n'est pas près de déchiffrer complètement. Clément XIV, de rOrdre franciscain, a montré également qu'il regarde les révélations de Marie comme au moins douteuses, puisque, dans son décret du 12 mars 1771, il défend de continuer la cause de béatification, « à cause du livre ». Il le fit dès le lendemain du jour où la S. Congrégation des Rites avait déclaré officiellement que ce livre est bien l'œuvre de Marie d'Agréda. ;^Voir M^ Chaillot, conclusion).
Encore une fois il ne s'agit là que des révélations de la sœur Marie. Gardons-nous de croire que, si elles sont fausses, il en a été de même de sa sainteté et de son union extraordinaire avec Dieu.
ao bis. — Alain de In Roehe, dominicain breton (H-28-1475), est honoré dans son ordr<î, le 8 septembre, avec le titre de bienheureux. Après avoir enseigné la théologie, il employa avec beaucoup de succès les cinq deniièros années de sa vie à instituer et propager les confréries du Rosaire dans le nord de la
abbesse. C'est pendant cette période d'existence c«ché« qu'elle eut wi révélaiioos sur la vie de ta S'* Vierge.
LCs ORACBS d'oraison. C8
France et les Pays-Bas. On no dit pas qu il ai( ou d'extases, mais il crut avoir reçu beaucoup de révélations, notamment d'ordre historique. Elles servaient de thème à ses prédications sur le Rosaire. Peu après sa mort, les cliartroux de Gripsholni, en Suède, pul)lièrent le manuscrit qui contenait les principales (Spoîisus novellus Beatissimœ Virginis MariXf 1498). Après les protestations des PP. Quétif et Echard {Scriptores ordinis praedicatorum, t. I, p. 851) et du bollaudiste Cuper (1733), la plupart des écrivains, môme de l'ordre de S' Dominique, s'accordent à refuser toute valeur à ces révélations. « Ce fut à coup sûr un religieux d'une piété sincère, mais qu'une imagination exaltée conduisit aux plus étranges hallucinations » [Analecla Bollatidiana, 1003, p. 219). Alain croyait fermement à ses révélations : « Toutes ces choses, dit-il, je les atteste et j'en rends témoignage par serment, sur ma foi en la Trinité. Que je sois maudit si je suis s>rti du chemin de la vérité! »
SI. — Quatrième cause d'erreur. Il peut arriver qu'aprè» coup une révélation véritable soit nllérée involontairement par le voyant lui-même.
Ce danger est à craindre pour les paroles intellectuelles. Après les avoir reçues, on ne peut s'empêcher de les traduire par des mots; mais alors on est exposé à modifier un peu le sens de la pensée, et surtout à lui donner une précision qu'elle n'avait pas. Supposons que quelqu'un vous parle simplement par signes, par exemple, au moyeu d'un clignement d'yeux, vous arrivez à le comprendre. Mais si vous essayez de traduire sa pensée par une phrase, vous risquez d'ajouter des nuances de votre invention.
Ainsi, pendant que vdus priez pour un malade, vous recevez une assurance de guérisou, mais Dieu vous laisse ignorer si elle sera totale ou partielle, subite ou lente, prochaine ou tardive, et même physique ou morale. Il est assez difficile de traduire cette communication sans lui donner plus de précision qu'elle n'en avait. Une traduction amène facilement une certaine altération.
SX. — Le danger est encore très grand, lorsque la réiélalion écrite est fort longue et que pourtant on l'a reçue d'une manière presque instautauée. Il n'est pas téméraire de croire que non seulement tous les mots n'étaient pas fournis par la révélation, mais que les pensées n'y étaient pas détaillées. Le voyant en fait lui-même le développement par un travail postérieur.
nKVl%I.ATIOXS, DANGERS DIM.USION. 3S5
S" Brigitte recunaait que tel est parfois son cas. En effet, dans une de ses visions, Notre-Seigneur remarque, sans la blâmer, qu'elle retouche ses révélations, faute de les avoir bien comprises ou de savoir les exprimer exactement (nunc volvis et revolvis in anime tuo, nunc scribis ctrescribù ea, donoc veneris ad proprium sensum verboruni meorum. Révél. supplémentaires, cb. xux); bien plus, il approuve les secrétaires de la sainte qui, en traduisiint du suédois en latin, ajoutent « de la couleur et de l'ornement
SS. — Linquième cause d'erreur. Je viens de parler des seeréteirca. ils peuvent facilement altérer le texte sans mauvaise volonté. Car ils mettent du leur dans le choix des expressions. Ils croient même parfois, avec une certaine bonne foi, pouvoir ajouter des phrases entières, sous prétexte de rendre la pensée plus claire. « Nous savons, se diseut-ils, que c'est là ce que la sainte a voulu dire. » Peut-être, en effet, la rédaction gag-ne-t-elle eu clarté; seulement ce n'est plus que de la demi- révélation.
On a des exemples de ces textes dont l'exactitude est contestée : ceux de Marie d'Agrcda, de Catherine Emmerich et de Marie Lataste. On peut les lire pour s'édifier, mais on ne sait pas bien dans quelle mesure leurs révélations, même supposées vraies originairement, ont été retouchées (1). Plusieurs croient que ces textes sont un mélange. Trois actions y auraient concouru : la révélation divine, l'activité propre (qui a interprété ou inventé, et qui peut-être a fourni une bonne moitié du travail), enfin les retouches des secrétaires et de leurs amis.
BenoU XIV [Do Canon., 1. III, c. lui, n" 16; étudie une célèbre révélation de S'* Catherine de Sienne (extiise de l.'{77j, dans laquelle la S** Vierge lui aurait dit qu'elle n'était pas immaculée. H cite plusieurs auteurs qui, pour sauver la réputation de la sainte, préfèrent sacrifier celle de ses directeurs ou éditeui-s, accusés ainsi
(| Quand 1«^ Œuvrr^ i!-- Ntnri.' 1 n'.it,!.' i... Min lit. ii< • îlirolotifTis aui avaient
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c Quia rai u i- -e d<<^ccord?
;j;,G CHAPITRE XXI.
(le falsificatioD. Il Jonne ensuite l'opinion du P, I^auciciu*?, admettant comme possible que la sainte se soit trompée, par suite d'idées préconçues [iôid., n" 17; Lancicius, opusc. De praxi divime prœsenficB, c. xiii) '1).
34. — Les édileur« ont parfois modifié des révélations, comme les secrétaires. Ainsi, dans la première édition allemande de Catherine Emmerich, il était dit que S* Jacques le Majeur assista à la mort de la S'* Vierge. On s'aperçut depuis que cette affirmation était inconciliable avec la chronologie résultant des Acles des Apôtres. Dans la récente édition de Ratisbonne, on s'est contenté d'effacer la phr.ise erronée. Cette méthode est déplorable, car elle Ole aux lecteurs sérieux un moyen de discernement. Il fallait conserver la phrase et dire en note : la sœur s'est trompée. A-t-on craint que cet aveu ne nuise à la vente du livre?
Le P. Croset, qui au xvii" siècle traduisit Marie d'Agréda, a adouci certains passages. On m'a assuré que, dans une édition de la fin du xix** siècle, on a retouché le style de cette traduction, en faisant de nouvelles suppressions.
§ 2. — Cinq causes de révélations absolument fausses.
35. — Ces cinq causes sont : 1° la simulation ; 2° un esprit ou une imagination trop vifs; 3' une illusion de la mémoire qui consiste à croire se rappeler certains faits qui ne sont jamais arrivés; 4° l'aclion du démon; 5* les inventions des faussaires.
se. — Première cause de fausseté. Il peut arriver d'abord que la personne qui affirme avoir reçu des révélations soit nienleu«e et de mauvaise foi. Un des plus célèbres exemples est celui de Madeleine de la Croix, franciscaine de Cordoue, au début du xvi* siècle. Elle naquit eu 1487, entra au couvent à dix-sept ans, en 1504, et fut trois fois abbesse de son monastère. Dès l'âge de cinq ans, le démon lui apparut sous la forme de différents saints, et lui inspira peu à peu un vif désir de passer pour une sainte. Elle avait treize ans, lorsqu'il jugea son Ame suffisamment possédée par la vanité, l'orgueil et la sensualité; il avoua nettement qui il était, et lui promit que, si elle se liait avec lui par un pacte, il étendrait au loin sa réputation de sainteté et lui procurerait pendant trente
(1) Aux archives g.'néraliccs des dominicains, on po-ssède un manuscrit de 1398 qui renferme cette révélation {Livre des oraisons, oraison 16).
RÉVÉLATIONS. DANGERS D ILLUSION. o7
ans. au iiinins, toutes les jouissances qu'elle voudrait. Elle accepta, et Satau devint son conseil, quoique à certains jours elle eût voulu l'éloigner, tellement elle était terrifiée par les formes afTieuses qu'il prenait. Grâce à son secours, elle réalisait toutes les apparences du merveilleux divin : extases, lévitation, prédictions souvent réalisées. Elle se faisait elle-même des plaies stigmatiques et, pendant onze ans, persuada aux autres qu'elle ne prenait aucune nourriture ; elle s'en procurait en secret. Elle arriva pendant trentehuit ans, jusqu'en 1543, à tromper sciemment les plus grands théologiens d'Espagne, les évoques, les cardinaux, les inquisiteurs et les seigneurs de la cour. On venait de tous côtés la consulter et on la comblait d'aumônes. Ayant été sur le point de mourir, elle avoua tout publiquement, puis regretta ses aveux. Il fallut recourir aux exorcismes, pour que le démon perdit empire sur sa volonté. Finalement, elle fut condamnée à être enfermée dans un autre couvent de son ordre (Amort, 1. II, c. m; Gœrres.t. V, ch. xi; Bizouard, t. n, 1. X, ch. iv; D^ Imbert, t. H, p. 1).
nu bis. — M**^ Dupanloup, évoque d'Orléans, disait, dans une lettre, à son clergé, le 23 mars 1874 : « Le cardinal Albitius, qui écrivait vers le milieu du xvu* siècle, énumère, dans son gran 1 ouvrage de Inconstaniia in /ide, plus de vingt condamnatioi s portées de son temps » par le Saint-Office, contre des simulatrices. Il ajoute qu'en 1747, on condamna, pour le même motif, une religieuse professe du monastère de Sainte-Claire de Chiei i ; sous Pie VU, une nommée Jeanne Marella (stigmates frauduleux); en 1857, une ceriaine Catherine Finelli. (Lettre publiée dans Le Correspondant d\\ 25 mars 1874, p. 1105).
j'j. — Seconde cause de fausseté. Supposons maintenant une personne de bonne foi. Elle peut être trompée par son Imagination ou son cMiirit qui sont «rop %itH. Il a été dit ci-dessus (le) que nos facult»îs mêlent parfois leur propre action à une révélation divine. Mais, quand le tempérament est mal équilibré ou trop excité, elles peuvent faire davantage : elles arrivent à construire de toutes pièces une fausse révélation. Grâce à son imagination fiévreuse, telle personne pourra, pendant l'oraison la plus vulgaire, prononcer des paroles inléi ieurcs avec tant de vivacité, qu'elle se les figurera dites par une autre.
Ou encore elle aura, à certains jours, une puissance cxtraordinnirp dc représeiif ;iliou . l'n tibleau se posera devant son regard
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intérieur avec des coul* urs très vives, presque égales à celles des objets réels. S'il s'agit d'une scène de la vie de Notre-Seigneur, ou d'un événement à venir qui l'intéresse, elle croira volontiers que ce tableau est surnaturel.
Il y a même des cas où on peut se faire illusion en croyant avoir une vision intellectuelle dim saint. C'est lorsqu'elle est obscure. Par exemple, on se figure, sans motif suffisant, le sentir auprès de soi. H faut être beaucoup plus exigeant, comme p:euve, que quand il s'agit de la présence de Uieu. Car, par rapport à Dieu, l'erreur ne va pas jusqu'à affirmer une présence qui n'existe pas; il est là; la question est simplement de savoir s'ii le fait sentir. 11 en est tout autrement pour le saint.
Il en faut dire autant des paroles intellectuelles. Voici comment en parle S' Jean de la Croix : « Il y a des espiils si vifs, si pénétrants, qu'à peine recueillis daus la considération d'une vérité, ils discourent avec une extrême facilité, expriment leurs pensées en paroles intérieures [il s'agit de paroles intellectuelles, en vertu d'un chapitre précédent, le xxni*j, et dans des raisonnements très animés qu'ils attribuent à Dieu. Ces discours sont tout simplement l'ouvrage de l'entendement qui, dégagé de f opération des sm-; et à la faveur de la lumière naturelle, peut produire ce résultat, et de plus grands encore, sans aucun secours surnaturel. Bon nombre de personnes se persuadent ainsi... jouir d'admirables communications divines; elles s'empressent d'écrire leurs impressions ou les font écrire. En réalité, . . . tout cela ne signifie absolument rien » {Montée, 1. II, cb. xxix).
S" Thérèse dit, il est vrai, «jue lorsqu'on a eu de vraies yisions ou de vraies paroles, on ne peut plus les confondre arec les imitations affaiblies de l'imagination. Seulement la difficulté subsiste en entier pour ceux qui n'ont jamais eu rien de divin (1).
SA. — Il peut arriver que cette puissance de l'imagination tienne à une cause accidentelle. Le cardinal Bona dit, en effet, que les
(I) S^ Thérèse : • 11 est des personnes, et feu confiais plusieurs, dont l'imagina.tion est si active et dont l'esprit travaille de telle soito, qu'il leur suffit d'une pensée un peu vive pour croire qu'elles voient lobjct. Mais, si elles avalent eu de véritables visions^ elles reconnaîtraient, «ans ombre de doute, que les leurs ne sonl que des chimères. Comme elles sont un pur travail de leur imagination, non seulement elles ne produisent aucun bon effet, mais elles les laissent beaucoup plu» froides que ne ferait la vue de quelque dévote image • (Château, 6, ch. ix). La sainte revient sur la même idée, ibid., 6, ch. m, et trois fois au chapitre %x\ de sa Vie.
RliVÉLATIONS. DANGERS Imm.l>iuN. 35»
hallucinations proviennent parfois tics e\r<>s dans les abstinences, les Jeûner et les veilles; ces excès aflaiblissent le système musculaire et les facultés; ils font prédominer le système nerveux [De discret, spir., ch. xx, n** 3). Benoît XIV adopte cette opinion [De Canon., 1. III, c. l, n" 1).
••. — Troisièmp cause de fausseté. C'est une illusion ou maladie spéciale de In utéinoirc, qui consiste à croire se rappeler certains feits, quoiqu'ils n'aient jamais existé.
Cette illusion parait impossible, et cependant on la constate même en dehors de la mystique : certains esprits inventent des histoires et se persuadent sincèrement qu'elles leur sont arrivées. Ce sont les inventeurs de bonne foi. Il ne faut pas confondre ce cas avec le précédent, où Vimagination avait formé un tableau, ni avec un autre beaucoup plus commun, celui des hâbleurs qui, par plaisantene, racontent des anecdotes imaginaires, et finissent à la longue par avoir une demi-persuasion qu'elles sont historiques. Non, ceux dont je parle sont des gens sérieux, qui inventent de toutes pièces, mais qui croient ce qu'ils disent, et dès le premier jour.
Les uns vous racontent leurs voyages dans des contrées lointaines où leurs amis savent très bien qu'ils n'ont jamais été. Ils vous en peignent les moindres circonstances, toujours pittoresques. D'autres croient avoir fait visite à des princes, à des évèques ou autres personnages en vue, qm leur ont confié des secrets ou des appréciations importantes, ou qui les ont chaudement encouragés. D'autres enfin vous décrivent les dangers effroyables auxquels ils ont échappé, ou les indigues pei'sécutions dont ils ont été l'objet (1).
On est porté à les cmire, car ih ont un tel ton de conviction, puis ils entrent dans de tels détails sur le lieu, l'heure, le dialogue, qu'on se dit : Il est impossible que le fond, au moins, n*» soit pas vrai. Et pourtant tout est inventé.
Ces gens-li\ ne sont pas des fous; pour tout le reste, il» m- nmutrent raisonnables et intelligents, quoique généralement acités et
(1) Pari' m aura <l" -i/ront
la calonii. i. Les U-il< ^i(it.>M«
gravf's. I : lisein-
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en cbuUition. Comment s'explitjiier leur aberration? On l'ignore. Mnis il se fait une confusion bizarre entre leur imaf/ination, (jui construit une scène, et leur mémoire affirmant qu'elle a été réalisée. Leur raison ne fait plus le discernement de ces deux opérations si différeiites. Ils commencent probablement par concevoir l'anecdote comme possible en soi, — puis comme possible pour eux, — puis comme vraisemblable, — puis comme probable, — puis comme certaine. C'est après cette élaboration inconsciente et quand l'illusion est arrivée à cette maturité complète qu'ils vous font leur narration.
Ne cherchons pas à expliquer ce fait de mirage, qui n'est pas fort rare. Appliquons-le seulement à notre sujet.
Supposons donc une personne menant une vie très retirée, et ayant la fâcheuse tournure d'esprit dont je viens de parler. Elle ne sera pas portée à s'attribuer de longs voyages, ou des dîners avec les célébrités politiques ou littéraires. Ce serait par trop fort; il lui reste assez de bon sens pour comprendre qu'on lui rirait au nez. Elle inventera plutôt des faits invérifiables. Une piété exaltée la portera parfois du côté des révélations. Elle racontera qu'elle reçoit la visite de la cour céleste et que la S'" Vierge lui donne des avis salutaires. Si elle a « la manie de la persécution », elle inventera, ou grossira celles des hommes ou des démons.
Le directeur constatera toujours que ses avis ont peu d'effet; ce qui sera un premier moyen de démasquer l'illusion. Il y en a un autre : s'informer de l'ensemble de la vie de cette personne. Si elle a le défaut d'inventer, elle doit le prouver dans bien d'autres circonstances. Il faudra parfois beaucoup de temps pour arriver k voir clair dans la situation. Mais à quoi bon se presser?
40. — Quatrième cause de fausseté. I^e démoa peut donner de fausses révélations ou visions. Son action peut parfois être reconnue par les circonstances de la vision (Voir le chapitre suivant).
Il peut aussi produire une aliénation des sens, cherchant à contrefaire l'extase divine. Ce cas doit être extrêmement rare, car on n'en cite presque pas d'exemples certains. J'ai i apporté (se) celui de Madeleine de la Croix; mais il s'agissait d'une imitation purement extérieure, faite d'accord avec cette personne.
Au xvii" siècle, on a eu l'exemple de l'action du démon sur une fille, Nicole de Reims, qui parait avoir été de bonne foi. André du Val raconte au long son histoire dans la Vie de M""* Acarie (l. I,
ch. VI . iNicolc semblait avoir les grâces les plus extraordinaires, elle était approuvée et consullco par une foule de pieux personnages, elle semblait même travailler à la conversion du peuple, elle organisait des prières publiques et des processions. M'"^ Acarie était seule à déclarer que tout venait du démon. Un jour enfin, cette fille revint subitement à son naturel, si bien « qu'elle n'avait plus cet esprit élevé, ces beaux discours,... ni l'apparence de ces grandes vertus. Mais elle était fort grossière, rude et imparfaite... Elle se maria et fut sur le point de se faire huguenote »,
41. — Cinquième cause de fausseté. Les inventions des faussaires.
Souvent les prophéties politiques ont été leur œuvre. Ils étaient poussés par des motifs d'intérêt politique ou pécuniaire, ou par le désir de mystifier le public.
On trouve un exemple du premier motif lors de la prise de Constantinople par les Turcs (1V53). Le futur patriarche schismatique, (îeorges Scholarios, qui était secrètement de leur parti, par haine des Lutins, voulait décourager les défenseurs de la ville. Pour cela, et lui-môme l'avoua ensuite, il composa de fausses prophéties dont le peuple se repaissait. L'une d'elles annonçait que les assaillants commenceraient d'abord par entrer, mais que soudain ils seraient mis en déroute miraculeusement.
D'autres fois, les auteurs ont voulu rire aux dépens des gens crédules. On a souvent réimprimé une prophétie de Cazotte sur la Révolution française. Or on croit qu'elle a été composée après coup par I^ Harpe. Peut-être le fond est-il historique, mais moins merveilleux qu'on ne l'avait prétendu. Supposons que la mort de Louis XVI et la Révolution y aient été réellement prédites. Ces événements étaient décidés à l'avance par les sociétés secrètes; Cazotte, qui était un haut dignitaire de l'illuminisme allemand, connaissait ces projets et pouvait facilement en annoncer la réalisation.
Une autre prophétie célèbre est celle d'Orval, qui parut en 1839 et était censée provenir d'un livre imprimé au xv' siècle. On y trouve des détails minutieux sur les événements antérieurs à l'année de la publication. Le reste est obscur. L'évêque de Verdun, dans une circulaire du 6 février 1849, déclara que l'auteur était un prêtre de son diocèse, « Dans le principe, dit ce dernier, il n'avait vu dans cette supercherie qu'un amusement sans pcrtée; mais le
362 CU.VPnTŒ XXI.
temps s'étant chargé de véiiiier quelques-unes tle ses prévisions, la vanité d'un côté, de l'autre la fausse honte, l'avaient fait persévérer dans une voie dont il était enfin heureux de sortir » (Cette lettre est citée en entier à la fin du livre du R. P. Pouplard, Un mot sur les visions).
Des auteurs plus récents, tels que Tabbé Curicque (Ko/a: prophétiques), ont contesté l'aveu précédent, disant qu'il a été arraché par la crainte, et ils ont cité des témoins qui jadis ont déclaré avoir lu une prophétie analogue, h. l'époque même de la Hévolution. Mais comme on n'a conservé aucun texte authentique de celle-ci, on ignore jusqu'où allait cette analogie. Quand même on admettrait que l'éditeur de 1839 a brodé sur un document ancien, il n'en resterait pas moins vrai qu'il est un faussaire.
4*. — Les différentes causes de fausseté qui viemient d'être énumérées, se sont souvent réunies pour faire éclore de fausses prophéties politiques. Elles abondent surtout aux époques de grands troubles politiques oia religieux, parce qu'alors les imaginations sont surexcitées.
Au xiii" siècle, S' Bonaventure se plaignait d'entendre à « satiété » des prophéties sur les malheurs de l'Église et la fin du monde [Progrès des religieux, 1. III, ch. lxxvi).
A la lin du xiv' siècle, pendant le Grand Schisme d'Occident, « les voyants surgissent de partout, et leurs visions acquièrent une influence et une diffusion qu'elles n'avaient jamais rencontrées auparavant... On s'appuyait sur des prédictions sans base dans les sermons les plus solennels » (Salambior, Histoire du Grand Schisme, ch. vi, § i). Gerson qui assista au concile de Constance, où l'on mit fin au Grand Schisme et à la lutte des trois papes rivaux, dit qu'il y eut un nombre incroyable A^hommes saints et mortifiés qui, à cette époque, eurent de fausses révélations, et qu'il tient ces renseignements de témoins dignes de foi. Il ajoute : « Beaucoup d'entre eux croyaient avoir appris par révélation, et avec certitude, qu'ils seraient chacun le futur pape » [De Distinctione verarum visionum, début).
Au commencement du xvi* siècle, il veut en Italie une véritable épidémie de prophéties politico-religieuses. Cette effervescence avait eu pour point de départ les prédictions faites à Florence par Savonarole. Des religieux, des ermites, se répandaient de tous côtés et, commentant l'Apocalypse, annonçaient en chaire ou sur les
RÉVl!:i.AT10NS. DANGERS D'[|,LLSION. 363
places publiques des révolutions dans le gouvernement temporel et spirituel, et ensuite la fin du monde. Les paysans, les jeunes filles finirent par prophétiser. Dans le V* concile de Latran, en 1516, Léon X fut obligé de publier une bulle pour interdire les prophéties publiques des prédicateurs (Pastor, Histoire des Papes, t. V. fin de Vlntroductimi, et Mansi, Collection des conciles).
Arrivons au xviii* siècle. Il y eut « des prophéties toujours renaissantes pendant le cours de la Révolution française, prophéties très claires, très détaillées sur les événements passés, plus vag-ues sur les événements futurs, souvent démenties par les faits, quand elles s'avisaient de préciser, en promettant un sauveur qui n'arrivait point, mais remplacées bientôt par une autre prédiction qui, cette fois, se présentait avec le caractère de Tinfaillibilité » (l'abbé Sicard, L'ancien Clergé du France j t. III, 1. III, oh. vi, p. 153).
Au XIX* siècle, nous avons eu aussi des épidémies de prédictions; elles annonçaient le règne du comte de Charabord ou des Naundorff. Elles s'inspiraient des prophéties contestables sur « le g^rand pape et le grand roi » que le V*" Holzbauser a insérées, au xvii* siècle, dans son Commentaire sur l' Apocalypse. Les revues pieuses ont souvent le tort d'accueillir et de répandre ces niaiseries qui déconsidèrent la religion.
Dans une lettre citée plus haut (s«ôt5). M*' Dupanloup se plaint du grand nombre de prophéties « que la spéculation des libraires colporte de tous côtés ». J'en ai, dit-il, « plus de vingt volumes sous les yeux, surtout de Belgique et de France » (p. 1108). Il rapporte cette parole de Pie IX, dans son allocution du 9 avril 1872 : « Je n'accorde pas beaucoup de crédit auv prophéties, parce que celles surtout qui ont été produites récemment ne méritent pas l'honneur d'être lues » ; et cette autre, de l'allocution du 5 juillet 1872 : « Il circule un grand nombre de prophéties; mais je crois qu'elles sont le fruit de l'imagination •) {ibid.).
Le XX* siècle ne le cède pas aux précédents. Lorsqu'en 1901, les Chambres françaises discutèrent longuement les lois destinées à détruire les congrégations religieuses, l'imagination prophétique se mit en branle. Des voyantes se sentirent poussées à aller trouver le Saint-Père, pour lui confier leurs prédiction.s cl dessecroU. Le directeur de l'une délies m'a raconté (ju'ello fut bien surprise, en arriv.int à Kf.uic. de voir qu'elles étaient venues, au nombre de
dix, dans le même but. Un cardinal l'écouta très patiemment; mais l'audience du pape fut refusée.
Je tiens de bonne source que l'un des prétendants actuels au trône de France reçoit sans cesse des lettres de prophètes et prophélesses qui lui annoncent ses destinées et lui donnent dis conseils, soi-disant au nom de Dieu. Il en est fatigué.
43. — Rien n'est plus facile que d'inventer ainsi des prophéties polillqueft. Il suffit d'annoncer de grands malheurs, suivis de secours extraordinaires. On peut lancer ces affirmations sans crainte, car personne ne peut prouver le contraire.
Un caractère suspect qui frappe dans les prophéties politiques modernes, c'est qu'elles ne poussent jamais à la lutte contre les méchants et n'indiquent aucun moyen sérieux de leur résister. Plusieurs même nous prédisent que le monde doit changer soudainement, par miracle. « Une ère nouvelle » est sur le point d'apparaître. Tout le monde deviendra saint en un clin d'oeil. La conclusion que l'on tire de semblables prédictions, c'est qu'il faut rester les bras croisés. Puisque Dieu fera tout et tient à le proclamer à l'avance, il y aurait de notre part de l'indiscrétion et de la naïveté à vouloir l'aider et à devancer son heure. Restons donc à ne rien faire. Voilà une doctrine commode.
J'objectais un jour à l'une de ces fausses prophétesses que le monde semble, au contraire, devenir de plus en plus mauvais, et que nous tournons le dos à la grande rénovation qu'elle annonçait. Elle répondit : « C'est bon signe. Dieu ne veut intervenir que quand le mal sera à son comble ». — Cette réponse "n'apprend rien. Quand pourra-t-on dire que le mal sera « à son comble »? De plus, vous admettez que ce maximum aura lieu prochainement, et non dans deux mille ans? Gomment le savezvous?
§ 3. — Comparaison, comme sécurité, avec Tanion mystique.
44. — Nous venons de voir que les révélations sont sujettes à beaucoup d'illusions. Notre action propre, surtout, peut contrefaire l'action divine ou s'y mêler. Ce premier inconvénient en entraîne d'autres plus graves. Généralement, en effet, les révélations n'ont pas seulement pour but dêtre utiles à l'âme du
voyant; elles poussent à des actes extérieure, comme d'enseigner une docîrine, de propager une dévotion, de prophétiser, ou de se lancer dans une entreprise exigeant des dépenses. Si ces impulsions venaient de Dieu, et uniquement de lui, il n'y aurait aucuu mal à craindre. Mais dans le cas contraire, qui est de beaucoup le plus fréquent, et difficile à discerner, on s'engage dans des voies très périlleuses. Il s'ensuit qu'en général les révélations sont un danger.
45. — Au contraire, il n'y a rien à craindre de l'unloii niyafiqiie. En efTet, mettons les choses au pire, et supposons que l'état d'oraison n'en soit qu'une simple imitation. Du moment que cette oraison a la prétention de ressembler à l'état mystique, et qu'on n'arrive pas à l'en discerner avec certitude, c'est qu'elle présente en apparence les mêmes caractères et, en particulier, qu'elle donne une tendance à l'amour divin et à la pratique des vertus. Ce résultat est excellent. De plus, elle ne pousse pas aux actes extérieurs énuniérés ci-dessus, saus quoi elle dégénérerait en révélation; ce qui est contraire à l'hypothèse. Et ainsi elle est complètement inoffensive.
Du reste, je viens de faire une concession trop forte. J'ai supposé que l'état mystique pouvait être contrefait par notre esprit ou par le démon. J'ai montré ailleurs le contraire (ch. xvi, *l). Dès lors, un état d'oraison qui présente sérieusement l'ensemble des caractères de l'état mystique vient de Dieu, et ainsi il ne peut être qu'avantageux.
4a. — La mystique est si peu étudiée, même dans beaucoup de couvents, que beaucoup de personnes pieuses confondent les révélations et l'union mystique, ou du moins ignorent qu'il faut les apprérier d'une manière différente. Elles tombent alors dans un des deux excès que voici :
1* Si elles savent les dangers des révélations , elles étendent leur jugement sévère jusqu'il l'union mystique et elles détournent certaines âmes d'une voie excellente;
•r Si, au contraire, elles sont persuadées, et avec raison, de la sûreté et utilité de l'union mystique ^ elles étendent à tort ce jugement favorable aux révélations, et elles poussent certaines Ames dans une voie dangereuse.
RÉVÉLATIONS KT VISIONS {suîte). — MARCHE A SUIVRE POUR