LES DIRECTEURS
* I . — La B*"*« Mère Barat. Lorsqu'elle fonda avec le P. Varin la Société des hameâ du Sacré-Cœur, le Père lui donna « celte maxime qui fut constamment celle de son gouvernement » : « Eormeté dans son temps, dureté jamais ; douceur et charité toujours ». Il lui traça en même temps cette ligne de conduite : '' Il faut dans la n!'forme plus de patience que d'ardeur, plus de prudence que de zèle. Il faut aller doucement et gagner les cœurs; le reste vient ensuite et en détail, sans clameur et sans bruit » (Histoire de la Mère, par Mï' Baunard, 1. II, ch. 1).
§ 8. — Sur la nécessité d'un bon directeur.
91 bis. — Godinez dit à ce sujet, mais avec une certaine exagération :
« Sur mille personnes que Dieu appelle à la perfection, dL\ à peine correspondent, et sur cent que Dieu invite à la contemplation, quatre-vingt-dix-neuf manquent à l'appel. C'est pour cela que je dis : il y a beaucoup d'appelés^ mais peu d'élus. Au lieu d'exagérer les difficultés de celte entreprise et de tant accuier la faiblesse humaine, il faut reconnaître que l'une des principales causes est le manque de maîtres spirituels. Malheur aux communautés i qui ces maîtres font défaut, ou qui, les ayant, ne savent ni les reconnaître ni les estimer!... Dans l'Eglise triomphante, certains anges instruisent les autres; de même Dieu veut que, dans l'Église militante, certains hommes instruisent les autres, sans que ceux-ci recourent au ministère miraculeux des anges n (Téol. mùtt., 1. VII, ch. i, cité par Ribet, AsC''tique, ch. ixxiv, n» 9). Toutefois Dieu finit par aider les âmes ferventes, qui ont fait leur possible.
91 ter. — S»« Thérèse :
f Je demande, pour 1 amour de Dieu, à celle qui sera prieure, qu'elle assure absolument cette sainte liberté de traiter avec d'autres qu'avec les confesseurs ordinaires;... [il faut] qu'on puisse parler de son int' rieur avec des hommes iastruits, surtout si les confesseurs ne le sont pas, quelque vertueux qu'ils soient d ailleurs... Quand bien même le confesseur ordinaire réunirait la science et la piété, vous devez de temps en temps en consulter un autre » (Chemin, ch. vi;
SUR LE QUIEIISUE.
§ 1. — Coup d*œil d'ensemble.
t. — Déflnltton. Le quiétisme (du mot quies, repos) est l'erreur de ceux qui se guident par cette maxime : Tout notre travail, pour arriver à la perfection, consiste à supprimer le plus possible nos actes, sauf le cas d'une intervention manifeste de Dieu. Le minimum d'action personnelle devient ainsi l'idéal de la sainteté.
Z. — lie prét«x«« principal de cette suppression, c'est de laisser agir Dieu, de se rendre docile à la grâce. Mais il y a là une exagération. Ce qui fait obstacle à la grâce, ce n'est pas notre activité elle-même; elle est au contraire nécessaire, car Dieu ne veut pas agir seul, mais seulement airfer notre action. L'obstacle, c'est le trop ou le trop peu d'activité.
Il y a une grande différence entre cette maxime : Supprimez tous vos actes; et celle-ci, qui est orthodoxe : Supprimez ce qu'il y a de défectueux dans vos actes.
S. — Voilà le fond du quiétisme. Mais il y a bien des nuimcefl différentes entre les fauteurs de cette doctrine. La raison, c'est que tous ne se préoccupent pas d'appliquer leur principe commun aux mêmes espèces d'actes, ou qu'ils n'osent pas le faire avec la même logique.
Bien plus, certains auteurs ne sont pas toujours d'accord avec eux-mêmes. Les fausses doctrines sont facilement ondoyante*. Elles battent en retraite quand on les attaque, et oublient ensuite les restrictions qu'elles ont été contraintes d'accepter.
A. — On peut appeler quiètlstea Miltiséfl ceux qui, sans faire
LE QUIETISME. 517
théoriquement l'apolog^ie de l'inaction, lui sont pratiquement sympathiques. Us ne la proclament pas comme un piincipe général de perfection ; mais ils y poussent dans chaque cas particulier où l'activité serait nécessaire. Autour de toute erreur doctrinale, il y a ainsi ce qu'on appelle son esprit. C'est comme un diminutif, mais très agissant, formé de ses tendances instinctives et de ses préjugés. Ce ne sont plus des faussetés formulées, au moins d'une manière générale, mais quelque chose d'insaisissable, une atmosphère malsaine que l'on respire, au lieu de boire une coupe de poison. Telle est l'erreur mitigée. A la longue, elle a sur la conduite à peu près les mêmes effets que l'erreur explicite.
ft. — Historique. On fait généralement remonter ces doctrines à la fin du xiii* siècle. Des sectes de faux dévots, appelés frères du libre esprit, ou bégards (1), se répandirent en Italie, en France, en Allemagne et en Bohême. Ils furent condamnés en 1311, au concile général de Vienne (voir ï Enchiridion de Denzinger); mais ils subsistaient encore au xv* siècle. Ils enseignaient que les parfaits n'avaient plus besoin de prier, de faire de bonnes œuvres, ni de s'astreindre à aucune loi. Tout cela, suivant eux, nuisait à la liberté des enfants de Dieu et « les aurait privés de la pureté et élévation de leur contemplation » (prop. 8).
En 1329, Jean XXII condamna des propositions de maître Eckarl, de Cologne. Peu après, le quiétisine fut combattu par Ruysbroeck et Tauler, qui le décrivent nettement (Voir aux citations, 49).
En 1575, des fanatiques prirent, en Andalousie, le nom à' illuminés. L'Inquisition espagnole parvint presque à étouffer cette secte, qui reparut quelque temps en 1623. Plusieurs des trente cinq propositions de ces hérétiques sont quiétistes, avec cette nuance qu'au lieu d'exagérer les avantages directs do l'inaction, ils exagèrent ceux de l'oraison mentale; mais les conclusions sont les mêmes. « Par l'oraison mentale on remplit tous les devoirs » (prop. 1). Elle dispense de tout autre e.vercice spirituel, des acles des vertus distinctes et des commandements de Dieu. Par elle on devient impeccable; on peut céder à ses passions, qui deviennent
(1) On n'est pas d'accord surl'étymologio dcc« mot, ni de ses anciens synonymo:*. béguins, bé'fuinei. Les uns les font venir du vieux mot allemand be^gen, prier avec imporluniuS ou menflii»r; d'autres, du nom de I«ambert \v. Bèf:ue, pr6tro liégeois qui foti ' . !a fin du xii* siècle. D'autres enfin s'appuient sur ce fait qu'on :i italien biiochi ou besacicrs) les fmticelles condamnés en 16(/Ji uiu^i ic nioi signifierait mendiants.
chose indifférente. Les mômes idées se trouvaient dôjà dans les huit propositions des Bégards, condamnées en 1311, avec cette différence qu'ils parlent à peine de l'oraison mentale (prop. 8), mais seulement de « la perfection spirituelle ».
Le P. Balthasar Alvarez publia une réfutation des Illuminés d'Andalousie. On la trouve dans sa Yie par le V"'* Louis du Pont, eh. xxxiii.
Enfin, au xvii' siècle, le quiétisme passe d'Espagne en Italie et en France. En 1635, le U. P. Joseph du Tremblay, capucin, obtient de son ami, le cardinal de Richelieu, qu'on enferme à la Bastille trois moines indignes, qui faisaient des milliers d'adeptes à la nouvelle doctrine. Celle-ci se répand beaucoup pendant la dernière moitié du xvu" siècle, en même temps qu'elle devient plus précise et plus générale. Le Saint-Siège est obligé d'intervenir, de condamner plus de quatre-vingts ouvrages à partir de 1687 (pour quelques-uns, voir plus loin à la bibliographie). La série se termine par la condamnation des Maximes des Saints de Fénelon (1699).
Il est probable que cette grande éclosion d'idées quiétistes, au xvn* siècle, provient en partie d'un principe protestant, à savoir que, depuis le péché d'Adam, la nature humaine est foncièrement, totalement mauvaise (1). Ainsi il n'y aurait pas à distinguer entre la bonne et la mauvaise nature; tout serait mauvais. La grâce n'aurait donc pajs pour effet de compléter, d'e'lever la nature, car cela supposerait qu'il lui reste quelque chose de bon ; mais de la détruire. Un tel principe est contraire à l'enseignement de l'Église. Les quiétistes du xvii* siècle ne le formulèrent pas explicitement, moins hardis en cela que les jansénistes; mais, à cette époque, le protestantisme l'avait vulgarisé; il était dans l'air. Les quiétistes subirent au moins inconscienmient cette tendance pessimiste. Us se contentèrent de l'atténuer, en disant, non pas que l'opération de l'homme est toujours un péché, mais du moins qu'elle est
(l) Propositions de Luther, condamnées par Léon X en 1516 : • Le juste pèche dans toute bonne œuvre • (prop. 31); — • Toute bonne œuvre, faite avec perfection, est un péché véniel • (prop. 32); — • Depuis le péclié originel, le libre arbitre n'est qu'un vain mot; même quand il fait tout son possible, il produit un péché mortel» (prop. 36).
En 1619, S' François de Sales combattait un préjuge rigoriste assez semblable dans l'esprit do la Mère Angélique Arnauld (lettre du 25 mai, édition Migne). Eli»- se figurait que les inclinations qui nous sont agréables déolaiscat toutes à Dieu. Elle ne se laissa pas persuader.