I.E QUIÉTISME
toujours un obstacle A ropération de Dieu, et dès lors à \n j»<tfection.
C — llnblleté des quiétistes. Pour répandre leurs erieurs, beaucoup de novateurs ont eu soin de laisser croire qu'ils s'en tenaient à la doctrine des saints, mais à leur doctrine mieux comprise qu'elle ne l'est chez le vulg^aire. Les loups ont toujours besoin de se couvrir de peaux de brebis. M"* Guyon surtout s'est montrée, sous ce rapport, d'une habileté incomparable. Peut-être n'en avait-elle pas conscience; peut-être son jugement était-il tellement faux, qu'elle ne s'apercevait pas de ses falsifications. Mais alors il faut avouer qu'elle était servie par un instinct merveilleux qui l'empêchait d'aller trop loin. Elle ne justifiait ses idées qu'en se servant des mots les plus en honneur dans l'Église : Vabnégation, et tous ses synonymes : renoncement, détachement, mortification, amour de la croix, mort à soi-même, destruction de ^amour-propre (qu'elle appelait la propriété)^ etc. Elle a composé un dictionnaire en deux volumes, où elle explique les termes des auteurs ascétiques et mystiques. Mais tous sont entendus à la manière quiétiste.
Les initiés avaient la clef de ce changement de signification. Ainsi abnégation et ses synonymes ne signifiaient plus seulement destruction des vices, mais de toutes sortes d'actes, y compris ceux des vertus. C'était la renonciation non seulement aux actions mauvaises, mais à toute opération. Le mot amour-propre ne désigiiait plus seulement l'amour déréglé de soi-même, mais tout amour de soi-même, y compris celui qui nous fait désirer le bonheur éternel. Laisser faire Dieu voulait dire laisser /ow/ faire à Dieu.
La plupart des lecteurs n'y voyaient pas si loin. Ils comprenaient les mots dans le sens ancien et s'écriaient : Quelle doctrine céleste, quel a<Imirable détachement! De nos jours, j'ai vu de bons esprits se laisser ainsi prendre an piège et approuver des livres dangereux.
Au XVII* siècle, certaines Ames se rangeaient à ces idées par un amour sincère de l'abnégation (1), et par réaction contre le relâchement qui, gous Louis XIV, préparait le triste xvin* siècle. D'au-
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très goûtaient cette austérité par modej parce que les jansénistes l'avaient rendue de bon ton dans les salons. D'autres, sans doute, par pure hypocrisie, pour jouer la comédie de la sainteté. Quand des esprits plus clairvoyants, comme Bossuet, se montraient revèches, M"" Guyon en restait stupéfaite; elle ne parlait, disaitelle, que le langage de l'Évangile et des saints; elle n'avait que leurs maximes! — Oui, mais l'interprétation était exagérée.
Elle avait soin aussi de ne donner à son oraison que des noms approuvés : contemplation acquise, oraison de simple regard; mais le degré idéal de ces états était qu'il n'y eût plus d'actes d'aucune sorte; ce simple regard était si simple, qu'il n'y avait plus de regard du tout. Elle parlait de déification, comme les vrais mystiques; mais pour elle, c'était le remplacement total àe l'homme par Dieu.
Tout cela était si bien enveloppé, son esprit embrouillé ou sa finesse naturelle jetaient tellement d'obscurité dans les discussions, que les plus habiles docteurs, comme Bossuet, ne pouvaient en venir à bout. Elle concédait tout et ne concédait rien.
Comme exemple de la manière ondoyante dont elle exposait ces idées, qu'on lise le chapitre xv du Moyen court. Pour fixer dans quelle mesure il faut s'examiner avant de se confesser, elle se sert alternativement d'expressions contradictoires. Ici elle déclare que Dieu se charge de tout; là, qu'il faut cependant faire quelques petits efforts de nous-mêmes (Voir il, note). Quand les auteurs se contredisent ainsi sans s'en apercevoir, il est très difficile de les convaincre d'erreur. A chaque phrase que vous blAmez, ils en opposent une autre conforme à vos idées.
1. — Les quiétistes ont souvent prétendu appuyer leur fausse doctrine sur les mystiques. Mais ils supprimaient les sages res< trictions que ceux-ci énonçaient en conseillant le repos dans l'oraison. Quand les mystiques disaient : abstenez-vous de vous exciter à certains actes, 1° ils ne s'adressaient pas à tous les chrétiens. Ils supposaient qu'on était dans l'état mystique; 2** par là même ils admettaient qu'on ne se mettait pas de soi-même dans l'immobilité, mais qu'on la subissait; en un mot, que la ligature gênait pour la production de certains actes (ch. xiv, § 4); 3** ils n'attribuaient pas les heureux effets de l'état mystique à l'immobilité, qui est par elle-même une chose indifférente, mais à la possession mystérieuse de Dieu, qui est le fond essentiel de cette
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oraison. Or cette possession ne dépend en rien de notre industrie. Les quiétistes prétendaient s'en passer, raais de la sorte ils se séparaient des mystiques, et admettaient un principe nouveau qu'on pourrait résumer ainsi : « Par le seul fait que vous videz un verre, l'air ambiant le remplit. De même cessez d'agir; tout de suite Dieu agira. C'est vous qui arrêtez son action, par votre activité ridicule. Vous remplissez le verre, au lieu de le vider. Faites place à Dieu! » — Non, les choses se passent autrement. Dieu n'entend pas nous remplacer, comme l'air remplace l'eau du verre. Il veut que nous travaillions avec lui. La comparaison n'est vraie que pour les péchés et les vices.
§ 9. — Quelques points des doctrines quiétistes.
9. — li'attente de la motion divine. Nous avons vu que l'idéal du quiétiste est de montrer le minimum d'activité. Cependant il est oblig-é de reconnaître que, dans une foule de cas, il est nécessaire d'agir. Quelle règle générale va-t-il admettre pour décider, dans chaque cas particulier, s'il faut agir ou non?
Voici le principe qui se dégage des livres de la secte : Étant donné qu'on ait à prendre une détermination pratique, on agira uniquement quand on y sera poussé par Dieu. Tant que le Saint- Esprit n'aura pas mis l'âme en mouvement, elle attendra sans rien faire.
C'est ce que Bossuet appelle « une attente oisive de la grâce jusqu'à ce qu'elle se déclare » [Préface sur l'instruction pastorale, ch. Lviii; édition Lâchât, t. XIX, p. 223). Il dépeint ainsi la fin que se proposent les fiuiétistes : se mettre dans u un état où l'on ne fait rien que d'attendre à chaque moment que Dieu nous remue » [États d'oraison, l. VU, n* 28). Parlant des Maximes des saints, il dit encore : « Dans tout le livre, on accoutume les Ames i\ agir par impulsion dans tout un état, c'est-à-dire par fantaisie et impression fanatique » [Préface citée, ch. lx). Voir d'autres citations, éZ). I
•. — Pour certains quiétistes^ tels que M"* Guyon, l'idéal est qu'on ne délibère pas, et qu'ainsi l'action se fasse •uiomatlquenient. Voir les citations (Sl, 7**; «9, 2**). Ils sont logiques; car sentir l'action divine, c'est faire un acte, qui, d'après eux,
n'est pas divin. C'est donc un reste d'imperfection. Un pantin qui sentirait (ju'on tire ses ficelles n'aurait pas le maximum de passivité, de dépendance par rapport à l'opérateur. Celui-ci ne ferait pas tout. Cependant on serait déjà là en bonne voie.
tO. — La plupart des quiétistes sont plus modérés. Ils supposent qu'on n'agit pas à l'aveugle, qu'on sait ce qu'on fait. Ce qu'ils attendent donc, c'est la motion «cntie, cnr ils admettent que l'on connaît l'action divine, ce qui revient à la sentir.
Mais on voit qu'une telle doctrine est fort différente de celle qui était universellement appliquée dans l'Église pendant des siècles. On ne se fatiguera plus à examiner si l'action proposée est bonne en soi, utile et opportune. La question se réduira à savoir si on sent une impulsion, et si on croit sentir qu'elle est divine.
De la sorte, en effet, l'action de l'homme sera réduite à peu près «u minimum.
Notons bien que si les novateurs s'étaient contentés de dire que, lorsqu'il y a une impulsion divine, il faut la suivre (en se défiant toutefois des contrefaçons), ils auraient été d'accord avec tous les auteurs orthodoxes. Mais ils vont plus loin : ils ordonnent de rester immobiles tant qu'on ne ressent pas cette impulsion.
De même, ce ne serait pas du quiétisrae de montrer de la lenteur dans les décisions importantes, d'attendre un attrait, un encouragement intérieur. Car alors on ne pose pas ce principe générai et a priori qu'il faut attendre toujours une impulsion. Puis on ne regarde pas cette impulsion comme dispensant de peser les motifs; elle n'en est que le complément: et dans la pratique, ces retards ont surtout pour but de bien mûrir une idée.
fi. — AlMurdlté de ee principe. 1" Les quiétistes oublient, et certains d'entre eux rejettent, une restriction essentielle, c'est qu'il ne faut pas appliquer leur- principe aux actions qui sont de précepte. Ainsi, je suis tenu d'assister à la messe le dimanche. Je n'ai pas le droit d'attendre, pour me mettre en mouvement, que j'aie reçu une motion divine. Il faut en dire autant de l'obligation de produire de temps en temps des actes de foi, d'espérance et de charité.
De même encore, avant de me confesser, j'ai l'obligation d'examiner ma conscience. Je tenterais Dieu si je prétendais que soudain
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il me fera souvenir de mes péchés, au moment où je commencerai mon accusation. M™' Guyon n'était pas de cet avis(l); elle voulait qu'on se maintint tranquille sans réfléchir.
1». — H y a un précepte que plusieurs quiétisles sacriliaient à leur doctrine, c'est celui de résister aux tentations. Pour eux, cette résistance est une imperfection, si on ne sent pas de motioD, puisque c'est agir de soi-même et s'opposer à un étnt soi-disant voulu par Dieu. Au contraire, leur céder est un admirable exemple d'abandon. Avec ces principes, on pouvait commettre toutes sortes de péchés. La plupart des quiétistes n'osaient pas proclamer cette théorie. Molinos ne reculait pas devant la pratique, ainsi que le fait voir son procès. Il était logique (Terzag-o, Diss. % § 2, pp. 14, 15).
iS. — 2* Admettons qu'on restreigne le principe de la motion divine aux actions non obligatoires; ce principe entraine encore des conséquences absurdes (2). Il consiste, dit Bossuet, « à attendre le mouvement de la grâce actuelle, indiquant le bon plaisir divin. Par suite, il n'y a plus à. consulter la prudence pour se décider, soit à des actions de grâces, soit à de pieuses lectures, soit aux prédications, si nécessaires pourtant au milieu des dangers de la vie, soit surtout à la pratique des vertus. Dans tous ces cas qui forment le principal de la vie chrétienne, nous sommes conduits, non par la raison et la prudence, mais par l'instinct et un clan soudain, ce qui mène au fanatisme » {Mystici in tiilo, n" lil).
Ainsi, quand un malade aura besoin de vos soins, qu'un pauvre vous tendra la main, ne vous hâtez pas; vous n'aves
(U Elle avait pleiae connancedansle succès de sa niétbode. Ses adrpi es n'avaient qu'à • t'expoter devant Dieu, qui ne manquera pas de les t''ciairer et do leur faire connaître la nature de leurs fautes... Lorsque nous demeurons expoxés aux yeux de Dieu [dans l'iiumobilité voulue], ce divin soleil fait voir jusqu'aux moindres atomes • (tfoy^n couri, cil. XV, n* 1). Après cutle aftlruiation gratuit^*, d<-u)euiie par l'exi !le la controdit (*llc-m<yme en avouant que l'âme • s'étonnera
(de voir. lUiera ses d«^faut« et aura peine i s'en souvenir •. Mais • il ne
faut point ijuoilo s'en fasse : l'iae *. L'autour nous eu donne uue raison
étrange, k savoir que • o.et rie manjue de la purification de la faute •
(iW«t., n* 4). D'où il soit que . : .s peuvent être regardés comme pui-donni^s par le seul fait qu'on ne s'en -■xw .■■.[{ plus!
On est effrayé quand on \.)ii «in'ini xvu* siècle, tant do .«ottises ont pu être admise* et admirées par d>'s tln^oloffiens r>t des g*.nt d'esprit. IMus tard ne s'étonnera-t^n pas 'iw>ji h.> r«rtains de nos en^ouem'-nts?
(2) Voir un i iHHillaiitc d'esprit dans les Diatogu*$ de La Bruyère; no>
tammenl les . 1 et 4.
î)24 CHAPITRE XXVII.
peut-être pas la motion ! attendez-la paisiblement. Il en sera de même pour mille actions quotidiennes. De l'immobilité ! Et encore de l'immobilité!
Cette règle des quiélistes conduit donc à ne faire presque plus de bonnes œuvres. Si on en fait, ce sera en exigeant de Dieu une série d'inspirations, très voisines d'une révélation. C'est contraire à l'ordre de la Providence. La vraie règle, c'est de faire ce qu'enseigne la loi divine, l'esprit de l'évangile, la prudence chrétienne. S'il y a une inspiration, c'est un simple surcroît qui nous est accordé.
Cette règle serait peut-être acceptable, si Dieu ne nous donnait pas la grâce chaque fois qu'une bonne œuvre se présente, ou s'il la différait. On pourrait dire : « J'ignore si cet acte est fait sous l'impulsion de la grâce, et par suite s'il est méritoire. Je préfère attendre ». Mais c'est imaginer là une hypothèse contraire à l'enseignement de l'Église. Dieu nous offre toujours la grâce pour faire le bien. La grâce n'arrive jamais après coup : elle est simultanée avec la pensée de l'acte à faire (1). Notre initiative n'est qu'apparente.
Parfois les quiétistes ont essayé d'atténuer leur principe pour en diminuer l'absurdité. Ils ont dit, par exemple avec Fénelon : ce que nous repoussons, ce sont uniquement les efforts naturels. Mais Bossuet lui répondait : « Nous vous blâmons de ce que, sous prétexte de détruire les efforts naturels, vous détruisez du même coup tous les efforts. Car ceux qui sont naturels ne peuvent pas être distingués des autres » [Mystici in tuto, n"» 139).
IS bis. — Le principe de l'attente de la motion divine n'a pas seulement l'inconvénient d'empêcher d'agir quand il le faut; il amène à agir quand il ne le faut pas. Car cette doctrine sous-entend qu'il faut céder à la motion qu'on croit venir de Dieu, c'està-dire à un simple état émotif, sans examiner les raisons qui justifient l'action. On peut ainsi faire mille sottises en les attribuant au Saint-Eisprit; c'est du pur illuminisme.