V. ÉTAT ACTUEL DES ÉTUDES MYSTIQUES. li
« De là (suit) que les parfaits dans le Christ sont traités comme intimes amis et reçoivent de grandes communications surnaturelles, qui les font jouir d'une béatitude commencée, et même d'une vision intermédiaire, la vision mystique : Etiam in hac vita, purgato oculo per donum inlellecius, Deus... videri polest, dit Tangélique Docteur.
« Cela, je crois, est fort important pour que tous ceux qui ont soif s'animent à venir aux eaux et à trouver en Jésus le repos désiré et la lumière de vie dont elles ont besoin pour ne pas marcher dans les ténèbres, pour connaître et pratiquer ce que sainte Thérèse appelle la vérité vraie, c'est-à-dire exempte de tant d'illusions, comme il y en a en matière de vertu, et comme il ne se peut qu'il n'y en ait, si nous nous laissons conduire seulement par les lumières ordinaires, sans l'illustration surnaturelle de l'Ksprit-SainL Ce qui fait dire à saint Thomas : In vila spiriluali omnis motus esse débet a Spiritti Sancto.
« Voilà ce que j'ai surtout voulu faire voir dans les Cuesliones; ce qui, quoique peu conforme à la pseudo-tradition de ces derniers siècles, est la doctrine courante dans tous les Ordres (religieux) jusqu'au xvii" siècle, selon que, de toute part, viennent à le reconnaître beaucoup qui, auparavant, se fiant aux opinions courantes, supposaient le contraire (1). »
Le P. Garrigou-Lagrange, dans une série d'articles sur La mystique et les doctrines fondamentales de saint Thomas, est d'accord, sur ce point, avec le F. Arintero. Pour lui aussi, les états mystiques sont en rapport normal avec le développement de la charité : « Il n'y a pas, dit-il, deux voies unitives, lune ordinaire, et l'autre de soi extraordinaire, à laquelle ne pourraient aspirer toutes les ûmes ferventes. Il n'y a qu'une voie unitive, qui, par une docilité chaque jour plus parfaite au Saiut-tsprit, conduit à une union mystique plus intime. Celte dernière est extraordinaire de fait, à cause du petit nombre d'âmes pleinement dociles, mais elle n'est pas extraordinaire de soi ou par nature, comme le miracle ou la prophétie; elle est au contraire rf^ soi l'ordre parfait, le plein développement de la charité réalisé de fait chez les âmes vraiment généreuses, au moins au terme de leur vie, si elles vivent assez longtemps. 11 se peut bien que, faute dune direction appropriée ou d'un milieu favorable, ou encore par suite d'une nature très portée à s'extérioriser, certaines âmes généreuses ne parviendraient à la vie mystique qu'après un temps plus long que la durée ordinaire de la vie ici-bas. Mais ce sont là des circonstances acciden-
(1) Extrait d'une IcUre à M*' Farges, gracieusement communiquée par celui-ci. Je publie sans scrupule cet «extrait, parce qu'il n'est qu'un résumé' ou une copie de ce quo dit le I'. Arintero dans les Cuetliotui.
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telles, et, si fréquentes soient-elles, elles ne portent pas atteinte à la loi foncière du plein développement de la via de la grâce... On n'arrive pas à ce sommet sans la contemplation infuse. Et certes celle-ci n'est pas le fruit de notre travail personnel, elle dépasse le mode humain des vertus chr4tiennes; nous ne l'avons pas qaand nous voulons; elle vient d'une grâce spéciale, d'une inspiration et illumination à laquelle les dons du Saint-Esprit nous rendent dociles. Mais, bien que nous n'ayons pas celte inspiration quand nous voulons, nous pouvons nous tenir prêts à la recevoir, la demander et la mériter, au moins au sens large du mot mérite. Toute âme en étal de grâce a reçu en effet les dons du Saint-Esprit, qui se développent avec la charité, et généralement le Saint-Esprit nous meut selon le degré de notre docilité habituelle (1). »
D'après ces principes, le P. Garrigou-Lagrange répond aux trois questions récemment posées par le P. de Guibert dans la RAAf :
« 1. Qu'est-ce qui caractérise la vie mystique? — Une passivité spéciale ou la prédominance des dons du Saint-Esprit dont le mode supra-humain est spécifiquement distinct du mode humain des vertus chrétiennes sans pourtant se confondre avec les grâces ffratis datae.
« 2. Quand commence la vie mystique dans le cours de la vie spirituelle? — Normalement avec les purifications passives des sens et l'oraison de recueillement passif.
« 3. Faut-il, en principe, une vocation spéciale pour y parvenir? — Non, en principe, « la grâce des vertus et des dons » suffit de soi par son développement normal à nous y disposer, et la contemplation mystique est nécessaire à la pleine perfection de la vie chrétienne. Cependant, de fait, faute de certaines conditions, parfois indépendantes de notre volonté, des âmes très généreuses n'y parviendraient qu'après un temps plus long que la durée ordinaire de noire existence ici-bas; comme, faute de certaines conditions, certaines intelligences capables d'une formation intellectuelle supérieure n'y aboutissent pas. » L. c. 7-8.
Ces solutions sont intéressantes, et tout en s'accordant, pour le fond,
(1) La perfection de la charité, LVS, avril 1921, n, 5. Dans ses éludes sur l'appel à la vie nvjstiquc, lo R. P. a précisé ses i)ositions en distinpiiaftt entre appel général et lointain, appel personnel et prochain, entre ce qui est normal et ce qui est extraordinaire. C'est un pas important dans le sens d'une entente possible. Mais il reste encore bien des choses à définir et à préciser. ^Jusque dans ses définitions nominales le W. P. fait trop souvent entrer ses vues personnelles, comme il met sa f>€n8ée personnelle dans les textes de saint Thomas et des anciens. Voir les remarques du P. de Guibert dans RAM, avril 1922, Troit définir lions de théologie mystique. — Cf. n. 40.