V. ÉTAT ACTUEL DES ÉTUDES MYSTIQUES. lxi
au bénéfice de l'amour de Dieu, jusqu'à ce que l'amour-propre unisse, sinon par mourir, du moins par n'être plus séparé de ce terme inaccessible que par une distance négligeable ». Je vois bien là une loi de Providence, mais toute difTérente de celle qui est formulée dans le texte. L'auteur fait ainsi le raccord entre les deux lois : « Or on conçoit que la continuité d'héroïsme impliquée dans cette conquête de plus en plus entière et de plus en plus stable, passé un certain point, ne puisse plus se soutenir, «'tant donnée la faiblesse humaine, que moyennant le secours inappréciable de l'amour et du regard contemplatif... Mais pour tout homme, parce que chez tout homme il y a la faiblesse inhérente à la nature déchue, il est évident qu'il y a pratiquement une limite aux forces morales, et que pour la dépasser et avancer encore par delà, ce n'est pas trop de la contemplation, et d'une contemplation croissante. » Je vois bien là un nouvel énoncé de la loi, mais rien qui ressemble à une preuve. Il est bien vrai que la grâce est nécessaire, une grâce continuelle, abondante; une grâce de choix, si l'on veut; mais il faudrait prouver que cette grâce de choix doit être la grâce mystique. Pour toute preuve, l'auteur nous dit : « Sur cet article, il suflit de lire les Dialogues de sainte Catherine de Gênes. » C'est un peu sommaire, pour une question si importante, tjoand même ce serait vrai pour sainte Catherine ou pour toute autre âme mystique, il ne s'ensuit pas que ce soit une loi générale. De cette loi générale, ni les théologiens, ni les ascètes, ni les mystiques eux-mêmes ne nous disent ou ne nous prouvent la nécessité (1. L'Église suppose le contraire quand elle béatifie et canonise sans s'occuper des voies mystiques, ou sans s'en occuper autrement qu'elle ne s'occupe des miracles, c'est-à-dire, comme d'un signe, qui manifeste, en tel cas, la sainteté, qui la prouve, si l'on veut, indirectement, mais non comme d'un élément, qui la constitue ou la conditionne (2). — Voir n. :VA,l.
A cette preuve d'autorité, j'en ajoute une de raison et d'expérience. « C'est le premier pas qui coûte », nous dit le proverbe. Et un autre proverbe nous dit qu' « à force de forger, on devient foi^eron » . Cela se vérifie dans la vie spirituelle. Au lieu d'augmenter à mesure qu'on
{ 1 ) Les textes apportt5s à ce sujet ou n'ont pts une portée générale ou peuvent »enU'ndro auiroiiicnl, ou n'ont qu'une autorité limitée.
CJi On ,1 siiiivnf lionne saint Jean Itercliinans comme exemple de saint canonisé
^ui*; .'iiicuni' trac- dr pràce mystique dans sa vie intimo, d'ailleui-s bi«*n connue.
IVl est le sonliincnt du F. I>elehaye lui-nit^me dans le délicieux portrait qu'il en a
' lion Les nainls. Mais le 1*. L. Pecters donne, dans la KA31,
iil)Ie de faits et de considérations qui feraient plutôt conclure
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Liu IiNTRODUCTION A LA DIXIKME ÉDITIOiN.
avance, la difficulté semble plutôt diminuer. L'exercice de la vertu rend la vertu plus facile ; la volonté se trempe par son action même et par ses victoires. D'autre part, les passions s'affaiblissent quand on leur résiste, des habitudes vertueuses se prennent qui contrebalancent le poids de l'inclination naturelle. Toute l'ascèse philosophique et chrétienne constate ce fait d'expérience courante. D'où la constatation que la vertu devient peu à peu comme une seconde nature. Habituée à suivre le mouvement de la grâce, l'âme le suit comme naturellement. 11 semble que l'auteur ait oublié ce fait, en établissant comme une loi de difficulté croissante à laquelle il rattache la nécessité d'une grâce spéciale. 11 est vrai, en face de ce fait général, on peut en constater un autre pour certaines âmes, à tel moment critique et décisif de la vie spirituelle, où Dieu demande à l'âme de rompre toutes les amarres et de livrer la barque, sans voile, sans rame, sans boussole, au vent de la grâce, qui pousse vers la haute nier : Duc in altum; il lui demande l'abandon total, aveugle au grand Inconnu qui la sollicite. Et l'âme se trouve impuissante à se donner, à se dépêtrer d'elle-même, à s'oublier. Une prière admirable du V. Père de la Colombière au Sacré-Cœur exprime très bien cette impuissance : a Cœur sacré de Jésus, apprenez-moi le parfait oubli de moi-même... Je sens en moi une grande volonté de vous plaire et une plus grande impuissance d'en venir à bout, sans une lumière et un secours très particulier que je ne puis attendre que de votre grâce. Faites en moi votre volonté, Seigneur Jésus. Je m'y oppose, et je le sens bien; mais je voudrais bien, ce me semble, ne m'y pas opposer. C'est à vous à tout faire, divin cœur de Jésus, » etc. — Cf. n. 30,1.
En cas semblables, il faut donc à l'âme un a secours très particulier ». 11 faut que Dieu fasse tout, en quelque sorte. Y faut-il une grâce mystique? Oui, pour les âmes mystiques. Mais cette intervention spéciale de Dieu doit-elle toujours être une grâce mystique? Peut-être; mais attendons la preuve.
Que l'auteur de cette belle étude me pardonne de la regarder ainsi à la loupe, de la disséquer, de me montrer, ici ou là, lardus ad credendum. Mais la question est grave et de grosse conséquence pour bien des âmes.
Même du point de vue scientifique, il est capital de ne pas prendre des hypothèses pour des réalités, des assertions pour des preuves. Or de notre examen il ressort, si je ne me trompe, Jque cet effort puissant — le plus puissant que je connaisse — pour fondre ensemble en une synthèse définitive l'expérience des mystiques et les principes du théologien, n'aboutit pas à des constructions garanties, à des conclu-