EXPLICATIONS COMPLÉMENTAIRES
39. Deux lettres du H. P. M. de la Taille. — L Pourquoi les grâces mystiques deviennent, à un moment donné, pratiquement nécessaires. — a. Comment la contemplation mystique se rattache à la vertu de foi.
Università Gregoriana, ItJO, via del Seminario, Roma. 22 décembre 1921.
Mon révérend et cher Père, Pax Chrisli !
Je vous dois mille remerciements pour les choses beaucoup trop aimables que vous avez bien voulu dire de mon opuscule dans le dernier numéro de la Hexnte Apotogétiiue. Je devrais, si j'avais une once d'humilité, en être tout confus. Mais je me persuade que le public saura largement suppléer à ce qui peut manquer à mon étonnement. C'est qu'il vous connaît moins bien que moi.
Il me plairait certes, si nous étions encore côte à côte, de continuer la conversation si agréablement commencée. Je viendrais alors au secours (comme je pourrais) de l'arjrument qui n'en est pas un, dites-vous, puisqu'il n'est que l'énoncé de la thèse. Je dirais en substance ceci : La grâce commune (entendant par ce nom la grâce non mystique) ne fait jamais, par définition, qu'utiliser, en les suraaluralisant, les moyens et ressources de notre psychologie humaine, spécifiquement humaine. Mais dans chaque homme la psychologie humaine a des ressources et des moyens limités, qu'il s'agisse de la somme actuelle de ses dispositions affectives et mentales, ou qu'il s'agisse même du potentiel en réserve. Quand il s'agira de franchir les limites accessibles à ce total de forces, même sumaturalisées (c'est-à-dire quand la lutte de la charité contre l'amour-propre aura atteint ce point qui met en œuvre le maximum des ressources humaines d'un individu donné, et qu'il faudra encore passer plus
(1) ,r.i Mit ,iif,s deux note», n. 21 et n. 27, comment certaines pages de cette Introït liées dans la UA ou dans la yî.4.1/, provoquèrent des réclamalions.
dot ev, . ... , des critiques. Je crois devoir donner ici, avec la graciouj><' permiMion de l'auteur, les explications du K. P. M. de la Taille, et discuter, au moins en partie, 1<>8 critiques du U. l'> <iarrigou-Lagrange. [-t>.s explications du r. de la Taille m'ont donné pleine satisfaction, en ce sens qu . : objections et difficultés, mais Siins m'avoir positivement conv . Hque synthèse s'impose k l'adhésion de tous comme définitive, sur tous les points.
LXMii INTRODUCTION A LA DIXIEME ÉDITION.
outre, encore plus gagner sur l'amour-propre pour le compte de Dieu el de son règne), alors il Taudra bien, normalement, que l'action divine mette en œuvre autre chose que des éléments proprement humains, et par conséquent fasse surgir des états d ame nouveaux ot ultra-humains. Ce qui revient à dire que la grâce commune devra faire place à la grâce mystique ou contemplative. Encore une fois, la limite de ces deux confins n'est pas la même pour tout homme : elle varie d'un homme à l'autre suivant les tempéraments, les caractères et les circonstances extérieures. Mais peut-on nier qu'elle existe à quelque endroit pour chaque homme? Il faudrait pour cela supposer que l'appareil humain ait une énergie potentielle infinie : ce qui n'est pas croyable ; ce qui n'est même pas possible.
Direz-vous que la grâce supplée à l'insuffisance de la nature? Mais encore une fois, la grâce commune (entendue comme ci-dessus) ne fait que surnaturaliser des moyens empruntés à la nature : mettre le cap de nos affections et de nos tendances sur la fin dernière, et les baigner dans l'élément divin qui les y portera. Elle élève ce que nous avons d'acquis, et elle fait sourdre ce qui n'était encore que dans nos réserves latentes : élevante seulement dans le premier cas, élevante et fortifiante dans le second ; mais, dans l'un comme dans l'autre, utilisant des éléments de nature; ici parant de son reflet les forces morales dont nous disposions, là suscit."int colles que recelait notre fond inexploré. Si on la compare, non pas seulement à notre avoir présent, mais à la totalité de notre avoir actuel et potentiel, il faut dire qu'elle ne majore pas les forces morales de notre nature. Elle ne les majore que par comparaison avec notre état moral du moment. Ceci soit dit de la grâce commune, et non pas, certes, de la grâce contemplative, qui utilise, elle, des ressources étrangères et supérieures à la nature. C'est à ce compte qu'elle majore nos forces morales par comparaison avec tout l'ensemble de nos ressources psychologiques, soit actuelles, soit potentielles. Et c'est pourquoi elle fera passer, là où devra rester courte la grâce commune, du moins normalement et régulièrement.
J'ai toujours soin d'ajouter régulièrement, normalement (opuscule, page 37, « progrè.s régulier et normal »), parce qu'il faut toujours réserver les souveraines interventions de la toute-puissance divine, laquelle se plaît parfois (dans le cours physique des choses au moins) à faire produire aux causes secondes des effets disproportionnés, sans accroître pourtant leur capacité productive, mais en y suppléant par l'introduction d'une vertu divine, à laquelle elles livrent passage : ce qui constitue le miracle. Mais le miracle est hors du cours de la providence ordinaire, laquelle se caractérise précisément par le soin d'adapter aux effets des causes proportionnées. Le miracle est extraordinaire par définition; et ce n'est pas déroger à son excellence, que de revendiquer pour le cours régulier et normal des choses la solution d'où il est exclu. En résumé, hors les cas de miracle, qui ressortissent à la Providence extraordinaire, la contemplation est requise pour élever l'homme au-dessus des limites que peut atteindre la force morale de l'homme, limites variables suivant les individus humains, mais réelles chez tous, et par conséquent
Vni. EXPLICATIONS COMPLKME.NTAIRES. Lixxiii
destinées à ôlre Iraiichics par quiconque les a atteintes, sou» peine de ne plu^ progresser dans la voie pourtant illimitée de la grâce et de la sainteté. Voilà, mon révrrend Père, ce qui me parait pouvoir s'opposer à votre principal grief contre ma modeste esquisse des conditions du progrès surnaturel.
Il reste que, dites-vous, plus on avance, plus la vertu devient facile, et par conséquent le progrès moins difficile. Donc pas n'est besoin de la grâce contemplative pour achever la course chez celui qui a fourni les premières étapes, d'elles-mêmes plus difficiles. N'y a-l-il pas là une équivoque? Assurément la longue et laborieuse pratique d'une vertu donnera souvent une facilité croissante à pratiquer les actes de la vertu déjà acquise. Mais pour ce qui reste à acquérir, pour la partie non encore réalisée du progrès, est-ce la même chose? Il faudrait alors, pour être logique, soutenir que le premier dégrossissement d'une âme à peine revenue de l'état de p''ché mortel, et se haussant jusqu'à un certain degré de vie spirituelle et de décence intérieure {cette chose si banale, que nous voyons tous les jours), représente un plus grand etTort moral, une plus grande difficulté vaincue, que les dernières et sublimes purifications de l'amour-propre par où l'àme se dispose à la définitive et parfaite union avec Dieu dans le ciel. Qui le croira? Pourquoi alors tant d'àmes qui nous donnent le spectacle des débuts dans la vertu, et si peu, celui de la consommation? Pourquoi ce sentiment d'impuissance, qui nous prend bien autrement après des années d'effort, devant le labeur en pcrspcrtive, que dans les premiers pas par où nous nous acheminions jusqu'au pied de cette montagne si raide et si escarpée? Ce qui peut faire illusion à l'observateur, par moments, c'est que le secours de Dieu est déversé dans les âmes avec une telle abondance et surabondance que pour un temps il enlève le sentiment d'une difficulté à vaincre. Mais ce n'est pas que la difficulté n'y fût pas, et qu'elle ne fût pas grande au regard de l'agent considéré en luimême; mais c'est que l'appoint divin était si fort, qu'en comparaison la difticullé n'était qu'un jeu. Que cet appoint de luxe vienne à faire place à une mesure plus parcimonieuse, et vous voyez l'âme pantelante, plier sous le faix, demander grâce. Ne disons donc pas : la difficulté était moindre, donc elle exigeait moins de secours. Disons plutôt : si la difficulté était moindre relativement, c'est que le secours était plus copieux. Cette baisse de la difficulté, cet accroissement, si vous le voulez, de facilité relative, n'autorise pas à dire : donc il y faut moins d'aide divine. .Mais non : puisque, si facilité il y a, c'est grâce à un excédent d'aide divine. Par ailleurs, quelle sera la qualité de cette aide divine? C'est toute la question pn'cédemment traitée, qui renaît.
Au suri)lus, si la facilité du progrès croissait avec le progrès lui-même, pourquoi la dernière étape de ce progrès, qui est l'anéantissement de l'amourpropre, au bénéfice de la charité, serait-il, régulièrement parlant, réservé à la vie future? Or, qu'il en soit ainsi, n'est-ce pas l'enseignement des docteurs les plus autorisés de la vie spirituelle, d'un saint Augu.stin et d'un saint François de Sales? N'est-ce pas aussi ce qui ressort des prières liturgiques pai- lesiiuellr^s l'Eglise nous fait constamment demander à Dieu qu'il daigne guérir l'impureté de nos coeurs, paraphrase perpétuelle du verset du psaume
LXMiv INTRODUCTION A LA DIXIÈME ÉDITION.
Cor munduin créa in me, Drus, et spirilum rectum innova in visceribus mets? El cela est pour tous. Mais celle dernière étape devrait être un jeu pour ceux qui s'en sont avoisinés. La vérité est que la dernière étape est la plus diflirile. Ce n'est pas de trop, pour l'achever, que la lumière d'une âme jetée par la mort dans l'élément de la vérité toute pure. Et c'est pourquoi en ce monde le premier commandement, qui lenferme toute la loi, n'est jamais pleinement accompli. Aimer Dieu, véritablement et à la lettre, de tout notre coeur, de tout notre esprit, de toutes nos forces et de toute notre âme, cela est pour la patrie. Dici là il y aura toujours quelque lacune dans l'empire de Dieu sur notre esprit, notre âme, nos forces, notre cœur. Nos dispositions ne sei-ont jamais celles du ciel : une amitié si souveraine pour Dieu, que non seulement elle prime tout le reste, mais qu'elle se le subordonne entièrement, devenant elle-même l'unique principe de tous nos vouloirs, de toutes nos affections, de toutes nos tendances et de toutes nos inclinations. Voilà la limite inaccessible au temps. Tant il est vrai que la difficulté du progrès à réaliser sur l'araourpropre croît en proportion des reprises déjà faites.
Vous dites encore : Si la {^ce contemplative était normalement nécessaire pour la consommation de la sainteté, elle devrait faire l'objet d'une enquête dans les procès de canonisation : ce qui est contraire à la pratique de l'Église. — J'entendis celle objection formulée, il y a une vingtaine d'année.s, par un canoniste particulièrement expert en ces matières, postulaleur d'un grand nombre de causes. El comme il n'avait devant lui que ma jeune inexpérience, bien incapable de trouver une rëpon.se, il se chargea lui-môme de se réfuter : « Vous auriez pu me répondre, me dit-il, que les procès de canonisation sont tout entiers fondés sur le témoignage. Or, la grâce de la contemplation étant tout intérieure, le seul à pouvoir l'attester, c'est le sujet, dont le témoignage n'est pas recevable en sa propre cause. Et celle réponse, ajouta-l-il, est satisfaisante. » Elle l'est, je le crois ; et il semble aussi qu'on peut la compléter. La grâce de la contemplation, même étant entendu qu'elle est néiessaire pour le progrès illimité dans la sainteté, ne constitue cependant pas la sainteté ellemême. Elle est un moyen en vue de la pratique des vertus, et surtout de la charité; mais elle n'est pas la vertu. Or le procès se fait (comme il doit se faire) sur les vertus. La question n'est pas de savoir si un homme a eu le moyen de pratiquer les vertus, mais s'il les a pratiquées. Quand j'aurai constaté qu'il les a pratiijuées, et dans le degré voulu, je saurai tout ce que j'ai besoin de savoir : libre à moi d'en inférer qu'il n'a certainement pas manqué des moyens idoines, quels qu'ils fussent. ^6 actu valet ad passe.
Enfin vous élevez des doutes sur le rapport de la contemplation à la foi. De cela je suis plus surpris. Mais comme j'ai indiqué déjà quelques chefs de preuves dans mon opuscule, je m'abstiens d'y revenir, sinon pour marquer mon étonnement : car rien en théologie mystique ne me paraît plus avéré.
Je crois avoir couvert à peu près tout le champ de vos critiques. Pardonner à mon impertinence : celle du théologien, qui croit fermement que l'oraison passive, aussi bien que l'autre, appartient à .sa province, et la revendique toute, pour en connaître, d'un droit égal. Vous me direz que la compétence