DE LA PREMIÈRE ÉDITION
1. — But. J'avais souvent rêvé d'écrire un traité de mystique, purement prîrtique. Je désirais, dans la mesure du possible, donner des descriptions très claires, très précises, avec des régies de conduite bien nettes. Les mystiques l'ont-ils toujours fait? N'a-t-on jamais souffert de leur obscurité, de leur va^e?
Tel était mon idéal; mais Tort difficile à réaliser. J'ai, du moins, essayé. Le lecteur verra si je m'en suis rapproché quelque peu.
9. — Genre adopté. On voit donc que je me rattache à ce qu'on peut appeler, en mystique, Vécole descriptive. I! y en a une autre, Vécole spéculative, qui travaille à systématiser Ihéologiquement les faits mystiques, en les rattachant à l'étude de la grâce, des facultés de l'homme, des dons du Saint- Esprit, etc. La première est celle des saints ou grands contemplatifs, qui ont observé en eux-mêmes les grâces extraordinaires. La seconde a été créée par d'éminents théologiens; elle exige la connaissance approfondie de la scolastique.
Si je ne me rattache pas à cette dernière, ce n'est point par mépris. On y traite des questions belles et intéressantes. Mais ce n'est pas là ce que désirent les lecteurs que J'ai en vue. J'écris avant tout pour les âmes qui commencent à recevoir les grâces mystiques, et ne savent comment se débrouiller dans ce monde nouveau; par là même aussi, je m'adresse aux âmes qui s'en rapprochent, et sont entrées dans les états vois'uis. Les difûcultés se présentent déjà pour elles.
Or, ces personnes demandent uniquement de la pratique. Elles voudraient de? peintures exactes, j'allais dire des photographies, dans lesquelles elles puissent se reconnaître immédiatement. Elles veulent aussi des règles de conduite, ramenées à quelques formules frappantes, faciles à retenir et à apfiliquer.
Certains théologiens désireraient davantage. Ils ne verront peut-être dans ce livre qu'un simple manuel, semblable à ces traités de médecine pratique, qui, sans s'égarer dans les hautes théories biologiques, apprennent tout bonnement à diagnostiquer rapidement chaque maladie, et à dicter l'onionnance convenable. Eh maisl j'avoue que je me trouverais fort heureux d'avoir atteint un but si difficile!
PRÉFACES. cxix
Une autre raison de rester dans le domaine pratique, c'est que l'école spéculative a produit des chefs-d'œuvre, qui probablement ne pourront pas 6trc dépassés. On préférera les rééditer que de recommencer leur immense travail (1). Kn un mot, il ne semble pas que la mystique puisse faire des progrés de ce côté.
Il en est tou* autrement du côté des descriptions. Dans la suite des siècles on les voit sans cesse se perfectionner. Les auteurs arrivent à dislingiier peu à peu (quoique bien lentement) des états qu'on avait d'abord confondus; et ils trouvent des comparaisons plus heureuses pour les dépeindre. Sous ce rapport, la mystique participe au mouvement de progrès que l'on aperçoit dans toutes les sciences d'observation (voir ch. xxx). Il n'y a aucune raison de croire que ce progrès va s'arrêter. Nos successeurs feront mieux que nous. C'est dans cette direction que se trouve l'avenir de la mystique.
J'ai iûdiquc quelques points sur lesquels de nouvelles enquêtes seraient nécessaires (2).
Comme il ne faut exagérer aucune mtthode, je ne me priverai pas çà et là de faire certaines remarques qui intéressent seulement les lettrés. Mais généralement je les rejetterai en note au bas des pages, ou je préviendrai qu'on peut les omettre.
Plusieurs de ces remarques ont pour but d'initier au langaj^e des traités anciens, en le traduisant en slyle plus moderne et parfois plus exact. Faute de ces renseignements, on ne peut lire avec fruit certains vieux auteurs. On na saisit pas les nuances de leur pensée; on est trompé par les mots qu'ils emploient dans un sens qui n'est plus le nôtre.
3. — Précainion» prisoM. .\ dt'-faut d'autres qualités, ce travail aura, je crois, celle d'élre consciencieux. Depuis une quarantaine d'années, j'étudie ces questions, avec ténacité, eu vue de ce livre. J'ai lu quantité de traités, voyageant des in-12 aux in-folio. J'ai interrogé longuement bon nombre de personnes recevant des grâces d'oraison, et d'autres qui étaient dans l'illusion. Ces dernières aussi sont utiles à connaître.
Si le lecteur s'aperçoit que j'ai commis quelque erreur ou que j'ai été trop obscur, je le supplie de me faire part de ses remarques en toute simplicité. Je ne m'effraie pas des objections et de la contradiction. Presque toujours, elles m'ont appris quelque chose; ne seraH-ce qu'une distinction à préciser.
4. — Dans ce livre, on ne trouvera guère de council» ai«t.•^liqu«^s proprement dits. Autant que possible, je me contente de doimer les règles de conduite propres aux voies extraordinaires. Je m'occupe de mystique, non d'ascétisme; je parle de ce que Dieu fait en roi dans certaines âmes, non de ce que les âmes doivent faire pour que Dieu règne en elles. Toutefois, voici
(t) Voir dans l'index bibliographique, i la On du volume, les auteurs qui ont 6cHX. ea latin.
(t) Ne disons pas : • L'ère des enquêtes est termin<^e. î.a mysUquo a dit son dernier mot ». Jamain une scienre humaine no peut prétendre avoir dit son dernier mot. De nos jours, les sriencca d'obscrv.-ttion (et la mystique en est otie) ne se l.iisem jamais d'arru. miiler les lalla. De là leurs progrès merveillein. Du rcsle, i.-s graïKls ■ -■'.-■--
tivemeiii compris ccUe lu-i -«sitf^. Leur.'* ii^res sont surtout des r> Sruletiiviii. lie croyons pas qu'ils ont docril tuis les détails, et r(>i>'j:. ,
lion*. — Voir, À ta tible auil>li(|ue, :e uot Hm/uéle».
c PRÉFACES.
quelque» remarques g;énérales, pour prévenir les illusions et les malentendus.
i" Les grâces mystiques n'enlèvent pas les âmes atix conditions ordinaires de la vie chrétienne et de la tendance à la perfection. — Dans quelque étal que l'on se trouve, quelle que soit la voie par laquelle on est mené, le moyen de montrer à Dieu son amour et de tendre efficacement vers lui, consiste à éviter le péché, à s'exercer aux pratiques de vertu, à se renoncer, à s'humilier, à se vaincre pour se vider de soi-même et faire place à la grâce, à remplir de son mieux les devoirs de son état. Les chemins du devoir, du renoncement et de l'humilité sont pour tous sans exception. Si quelques-uns sont tenus d'y marcher davantage, ce sont ceux à qui Dieu fait plus de grâces. Une voie spirituelle serait suspecte, si elle tendait à écarter les âmes de ces grands chemins tracés par le Christ et suivis par tous les saints.
2* Les grâces mystiques ne sont pas la sainteté. — Elles sont seulement de puissants moyens de sanctiûcation ; mais à la condition de les recevoir avec humilité, et d'y correspondre avec générosité. Ce bon usage n'est pas toujours facile. Aussi les âmes qui sont favorisées de ces dons les craignent même quand elles les désirent. Pour tout le reste, elles aiment à marcher par les voies communes, à rester, pour ainsi dire, dans le rang, tant que Dieu ne les oblige pas à en sortir. Un des meilleurs signes de l'esprit de Dieu est une horreur instinctive pour la singularité dans la conduite, pour les exceptions, les privilèges, pour tout ce qui distingue des autres et attire l'attention.
3' C'est une dangereuse erreur de passer son temps à rêver les voies mystiques. S'il n'est pas défendu, en principe, de désirer les grâces extraordinaires d'union, si ce désir, spéculativement parlant, peut être bon, l'illusion est facile et n'est pas si rare. Certaines âmes amusent leur amour-propre à s'y préparer, comme s'il y avait une autre préparation que la fidélité à tous les devoirs d'état, la pratique des vertus ordinaires, la perfection des actions les plus communes. Par des aspirations chimériques à des grâces qui ne sont pas en rapport avec leurs dispositions actuelles, certaines âmes oerdent les grâces de sainteté que Dieu leur destinait. Ce qui est pratique, c'est de nous perfectionner dans la voie où nous sommes, c'est de répondre aux grâces que nous avons. Les âmes que Dieu appelle à des voies plus hautes sont celles-là mêmes qui, s'en reconnaissant le plus indignes, se préoccupent, avant tout, de marcher de leur mieux dans les voies communes. S" Thérèse disait, en parlant d'elle-même : « Ce que cette personne a toujours désiré par-dessus tout, ce sont les vertus. C'était là le point qu'elle recommandait à ses religieuses, leur répétant que la plus humble et la plus mortifiée est aussi la plàs élevée dans la spiritualité » (!'• lettre (1) au P. Rodrigue Alvarez). Qu'on lise, non seulement S' François de Sales, mais S' Alphonse Rodiguez, ou S** Thérèse, notamment dans le Chemin de la Perfection, ou la bienheureuse Marguerite Marie dans ses lettres, dans ses instructions aux novices; partout on verra que c'est là, pour les vrais mystiques autant que pour les ascètes, une doctrine capitale.
4» Un des grands avantages de la spiritualité de S^ Ignace, c'est qu'elle est
(1) Pour la manière de numéroter cette lettre, voir l'index bibliographique à la Uu du volume.
PRÉFACES. a
une spiritualité de bon sens et d'action, une spiritualité pratique. Aussi rien n'est-il si opposé à l'illusion des désirs chimériques et du sentimentalisme vaguerPar ce côté déjà, elle est en plein accord avec la vraie mystique.- Elle l'est encore dune manière plus positive, en aidant l'àme à monter, avec le secours de la grâce, vers la plus haute sainteté, par les voies évangéliques du renoncement et de l'esprit d'humiUté. L'œil amoureusement fixé sur le divin Maître et modèle, elle ôte les obstacles à l'action divine, et prépare merveilleusement à en sentir les touches délicates. Telle remarque est une invitation discrète à se livrer au souflle du Saint-Esprit, telle espèce de prière met l'âme, pour ainsi dire, dans l'attente active et reposée de la visite divine (1). Telle règle convient autant ou plus aux cas d'oraison extraordinaire (2). Mais S* Ignace n'a pas l'inconvénient de certaines spiritualités, dites faciles ou simplifiées, qui tendent plus ou moins à transporter dans l'ascétisme les règles de la mystique, et semblent recommander pour la voie commune l'attitude expertante ou passive, qui ne convient qu'aux états extraordinaires.
5" Dans toutes ces questions de spiritualité, il faut avoir un directeur. Et même, généralement, plus les voies par lesquelles on est mené sont extraordinaires, plus on a besoin d'être dirigé. Je n'insiste pas sur cette question; les auteurs ascétiques le font suffisamment. Voir le ch. ixvi.
Je prie Dieu que ce livre atteigne le seul but que je me sois proposé, le bien des âmes. Qu'il éveille en elles l'attrait pour l'orraison, et le besoin de s'unir intimement au divin Maître. Si, par ignorance, elles ont mis obstacle à la grâce, puissent ces pages leur révéler la belle vocation que la Bonté infinie leur offrait. Qu'à leur tour, elles en éclairent d'autres; que les âmes élevées aux joies fécondes de la mystique deviennent de plus en plus nombreuses dans l'Église et surtout parmi ceux qui sont consacrés à Dieul Emitte spiritum tuum... et renovabis faciem terrae.
Paris, le 29 janvier 1901, fête de S* François de Sale4.
(1) Voir Saarez, De reUgione SoeietatU Je$u, 1. ix, cb. vi, n* 9; ch. y, n» 83.
(S) Dans les RègUi du discernement des esprits, seconde série, la règle t dit qu*aoe consolation doit être atlribuie à Dieu lorsqu'elle survient • sans cause préc(^deiite, c'est-i-dire •ans une connaissance ou un sentiment préalables >. Si tous nos actes psychologiques étaient conscients, on pourrait savoir s'il y a eu une cause précédente, et par suite, on pourrait décider avec cerUlude ai l'origine de la consolation est divine. Mais il est recounu maintenant que le subconscient a sa part d'action et que, dans certaines limites 4a moins, il y a en nous des causes qui nous échappenL Par ccl'o régie, on ne peut donc arriver qu'a une probabilité dans l'oraison ordinaire. Au contraire, dans l'état mystique, la croyance à son oriitine divine est plus forte et corroborée par d'autres motifs.
La régie 8 qui itlt de ne pas confondre l'action de Dieu avec la suite amenée par t'exeretcc de nos facult<'s, a beaucoup plus d'application pour les révélations des extatiques qu« pour l'oraison ordinaire. Car, dans le premier cas, les personnes non averties sont portées à admettre tout en bloc^ comme divin; t.indis que dans le sccoud cas, on se déOe. Un srnt qn'on a joné un rA!o dnn« la rr.nsolntiun, et d'.iutant plus qu'elle a été davnntage en diii.iiiuunl. — [Voir ces Uù^'c»» Ayyemlice II, \t. 001-tA.O. J. V. U.J