‹ Des grâces d'oraisonChapitre 75 sur 199 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

i . — DKtiMCtion fondamentale. Avant de passer en revue les divers degrés d'oraison, il laut les partager en deux grandes catégories : l'oraison appelée ordinaire, et l'oraison mystique ou extraordinaire.

Ou appelle mystiques des actes ou états surnaturels que nos efforts, notre industrie ne peuvent pas réussir à produire, et cela mâme faiblement, même un ins'ant.

2. — Expllcafioa. Il y a d'autres actes surnaturels qui peuvent être le résultat de nos eTorts. Par exemple, l'homme qui veut faire un acte de contrition, d'espérance ou d'amour de Dieu, est sûr de réussir, s'il correspond à la grâce; et il le peut toujours.

Il en est de même d'une foule d'actions méritoires : secourir les pauvres, se mortifier, se mettre en oraison, etc. Les prédicateurs exhortent tous les chrétiens à ces actes; ce qui serait absurde, s'ils ne dépendaient pas de notre volonté.

Cela n'empêche pas ces actes de dépendre aussi de la grâce divine; mais cette grâce n'est jamais refusée, parce que Dieu veut nous donner les moyens de mériter. De môme quand un mécanicien est monté sur sa locomo'ive, deux actions vont se réunir. 11 dépend de l'homme de lancer sa machine ou de l'arrêter en tournant un simple robinet. Mais par ce petit mouve-

LCS ORAGES d'ORAISON. 1

ment il ne fait (ju'ime chose, mettre en jeu une puissance énorme, la vapeur sous pression. L'énergie motrice n'appartient pas à son faible bras, mais à cette vapeur. Seulement celle-ci se trouve toujoi.rs mise à sa disposition (1).

S. — Par contre, beaucoup de phénomènes surnaturels échappent toujours à nos ef'orts, à notre industrie. J'aurais beau faire des actes énergiques de volonté, soit pour prophétiser, soit pour apercevoir Dieu, ou mon ange gardien, ou Satan; rien, absolunient rien ne se produira, si Dieu n'intervient pas d'une manière spéciale. Je n'arriverai même pas (comme dit la définition ci-dessus) à réussir faiblement ou pendant un instant.

C'est là ce qu'on appelle un état mystique.

L'oraison ordinaire peut être comparée à l'atmosphère qui entoure notre globe. Les oiseaux s'y meuvent à leur gré. Grâce à son secours, ils peuvent s'éloigner de la terre, et ils montent d'autant plus haut que leurs coups d'aile sont plus vigoureux. Mais cette atmosphère a des limites. Au delà se trouvent les espaces immenses qui s'étendent jusqu'aux étoiles et les dépassent. Les oiseaux ont beau faire, ils ne peuvent y pénétrer, m<'me en redoublant d'efforts. L'aigle est aussi impuissant que les autres. Dieu seul peut les y porter; s'il le faisait, ils seraient passifs dans sa main, ils n'auraient plus besoin de battre des ailes. Il leur faudrait quitter lenrs anciennes manières d'opérer et en prendre de nouvelles. Cette région supérieure où l'aile ne sert ()lus de rien, est la figure de l'état mystique. Elle lui ressemble aussi par sa paix, par son silence. Loin des bruits de la terre, on entre dans un espace vide des choses créées; Dieu seul y habite (2).

4. — Par là même la théologie mystique se trouve définie : c'est la science qui étudie les états mystiques.

5. — C'oMfiéqueiicc. Il suit de la définition cindessus qu'un état surnaturel ne doit pas être appelé mystique s'il ne diffère que par l'intensité ou la durée de ce que tout le monde peut se procurer à volonté.

•. — Comme »ppHc*iâ»n, posons-nous une question. Est-on

(I) Il De faut pa« prendre cette comparaison dans un sens trop strict. Je suis obligé d'y faire abstraction de fa grâce prévenante qui aide à vouloir.

(i.) Certaines personnes aimeront mieux une di^finitioa historique et plas facile à saisir; la suivante surfit pour beaucoup de discussions. On appellera états mystiques les états que S** Thérèse décrit à partir inclusivement du chapitre xnr de sa Vit et de la quatrième demeure du Château intériew .

dans l'état mystique, par le seul fait qu'on éprouve dans la prière une ferveur soudaine et très vive?

Nullement. 11 est vrai que cette ferveur ne dépend pas généralement de notre volonté. Nous ne pouvons pas, hélas! nous la procurer à notre gré ; sans quoi nous ne souffririons jamais de r&ridité. Seulement il y a une partie de la définition qui n'est pas vérifiée. Pour qu'un tel état fût mystique, il a été dit qu'on devrait ne pas pouvoir se le procurer à volonté, même faiblement ^ même un inslant. Or nous pouvons tous, quand nous le voulons, nous procurer faiblement et un instant un sentiment d'amour de Dieu, c'est-à-dire de la dévotion. Donc la ferveur, l'amour divin ne sont pas nécessairement de l'état mystique. Il est possible que ce soit de l'oraison ordinaire, comme espèce ^ quand même cet amour deviendrait brûlant.

». — On voit par cette application l'utilité des mots « même faiblement, même un instant », que j'ai mis dans la définition. Ils permettent de résoudre nettement certaines difficultés. Du reste, en les introduisant dans la déflnition, je n'ai fait qu'exprimer une idée que tous les auteui's avaient certainement d'une manière implicite, lorsqu'ils disaient qu'il est absolument impossible de se procurer les états mystiques.

•. — La définition précédente est celle que S** Thér軫 a donnée dans un tout petit traité adressé sous forme de seconde lettre au P. Rodrigue Alvarez (1). Elle commence par définir les états mystiques en employant le terme synonyme d'états surnaturels d'oraison : « yai^peÛe surnuturel ce que nous ne pouvons acquérir par nous-mêmes, quelque soin et quelque diligence que nous y apportions. A cet égard, tout ce que nous pouvons faire, c'est de nous y disposer. » Ailleurs elle montre qu'elle a cette définition devant l'esprit, quand elle dit : « l'oraison de quiétude est déjà quelque chose de surnaturel, que nous ne pouvons pas, malgré tous nos écarts, nous procurer nous-mêmes » [Chemin de la perf.y ch. xxiiii). Dans ses autres ouvrages, la sainte décrit les états mystiques sans en donner d'abord une définition générale.

•. — On peut pré^b»er duvaniagc ia définition donnée ci-

(1) Pour l'ordre de cos lettres, ou A«/a(»on«, voir & la fla de c« volume la biblio* grapfiit relative à S** Thi^rèsc.

dessus, et dire : on appelle mysti^jties des états surnaturels renfcr liant une ermnaismncp d'un g^enre tel que nos etforts, notre industrie ne peuvent réussir à la produire.

En effet, nous avons vu tout à l'heure que l'amour ne peut établir une différence spécifique entre l'oraison ordinaire et l'état mystique (Voir Suarez, De orat., I. If, ch. ix, n° 13). Même au ciel il ne sera pas d'une espèce nouvelle, mais seulement d'une intensité p'us grande II faut donc que la différence soit tirée du genre de connaissances que l'on reçoit. La lecture de S** Thérèse et autres grands auteurs mystiques montre aussi que telle est leur pensée.

iO. — Diverses désignations des états mystiques. Il faut connaître ces désignations, si on veut lire les anciens auteurs. Ces termes ont besoin d'explication, car ils renferment des abréviations qui ont amené souvent des malentendus. Voici ces noms :

1 1. — l*États surnaturels d'oralt^on. C'est l'expression dont se sert S** Thérèse. Elle emploie là une locution abrégée, pour dire : états manifestement surnaturels. Par contre, plusieurs anciens auteurs appelaient naturelles les oraisons non mystiques. C'est encore une abréviation, pour signifier ; états qui paraissent naturels.

19. — Exp1leatl«ii. Dans l'oraison ordinaire les actes sont déjà surnaturels et méritoires. Mais si la foi ne me l'apprenait pas, je l'ignorerais. Rien ne m'en avertit. Ainsi, quand je prononce avec amour le nom de Jésus, mes facultés ne produisent, en apparence^ qu'un acte naturel tout semblable à celui de l'enfant qui répète le nom de sa mère.

Au contraire, dans l'état mystique, quelque chose nous montre plus ou moins clairement que Dieu intervient.

Pour prendre un cas simple et net : à Lourdes, Bernadette a une apparition de la S" Vierge ; non seulement le fait est surnaturel, mais il l'est manifestement. C'est donc un fait mystique.

De mêine le mot oraison infuse signifie manifestement infuse, c'est-à-dire évidemment surnaturelle.

IS. — 2° États extraordinaires. Cette expression peut être com;trise de deux façon>:. Souvent on veut exprimer par là que nos facultés opèrent d'une manière nouvelle, qu'on ne leur connaît pas dans le courant de la vie naturelle. C'est donc la manière é'op'rer qui est qualifiée d'extraordinaire.

C'est dans le même sens qu'on parle du surnaturel ordinaire et de l'extraordinaire. Le premier est celui des actes qui, en apparence, sont naturels. Exemple : réciter un Ave Maria.

D'autres fois, on prend le mot état extraordinaire comme synonyme de rare, et l'on sous-entend souvent qu'il s'agit de la rareté, non parmi les personnes très pieuses, mais dans l'ensemble des chrétiens. Quel que soit le point de vue d'où l'on parte, cette expression est regardée comme synonyme d'état mystique.

14. — 3* Éiuts piMMifs. Par là on veut dire simplement qu'on reçoit quelque chose d'un autre et qu'on s'en rend compte (1). C'est une abréviation : il eût fallu dire passivo-actifs, pour bien exprimer que notre activité prend part à cette réception. Dans un état strictement passif, on recevrait sans rien faire.

S' Thomas dit de même que nos sens matériels, la vue, l'ouïe, sont des facultés passives (I, q. 78, a. ?); et pourtant elles réagissent.

Le mot pass'f a. un autre inconvénient : par lui-même il est vague, car il ne dit pas quelles choses on reçoit, et il pourrait y en avoir de fort diverses. Mais il se précise du moment que l'on convient de le regarder comme synonyme de mystique, et qu'on a préalablement défini ce dernier mot.

La passivité est d'autant plus grande que l'état mystique est plus relevé, puisque le rôle de Dieu y est plus accentué. Mais l'activité augmente on même temps.

Par opposition, l'oraison ordinaire est qualifiée d'activé.

iS. — Il ne faut pas confondre les théologies mystique et ascétique. Cette dernière a un tout autre but que la mystique. Elle s'occupe des vertus. Elle indiciue leur nature, leurs espèces, les moyens de les acquérir, les obstacles, les exagérations ou contrefaçons dont elles sont susceptibles, etc. Le p^àut de contact qu'el'e a avec la mysti |ue, c'est qu'elle traite aussi de l'oraison. Mai.s, par convention, elle se contente d'étudier l'oraison ordinaire;

(l) Quelques auteurs étendent à tort !e nom de passifs à des i^lats qui sont simplement voisins de l'état mystique, mais où on a de la difûculté à discourir. A i e cumpte, toute aridité devrait être appcK'e un état passif. Non; il ne sufdt pas d'une suppretiion, il faut une réception de quelque connaissance.

Certains quiétistc^i ontencore poussé p f te exagération en appelant

aive l'oruison dans laquelle ils ccssaieul t:nl les raisonnements. D'

que. pour eux, le mot passif n'est plus syuon^iue de mystique, môme approxiu.iitiremenl.

c'est-à-dire celle qui, comme les vertus, dépend du travail de l'homme.

Par conséquent, on fait une grosse confusion quand on dit du livre de V Imitation de Jésus-Christ : c'est un ouvrage mystique. Non; c'est surtout un ouvrag-e ascétique.

Il est \Tai que de bons auteurs catholiques ont parfois pris le mot mystique pour celui à'ascétique. Ce qui doit désormais nous en détourner, c'est : 1° qu'on entretient ainsi des équivoques. Le mot ascétique est clair et précis. Pourquoi lui en substituer un qui soit ambigu? 2' Le mot mystique ne peut pas être justifié, si on l'emploie dans le sens d'ascétique. Car il suppose une science renfermant quelque mystère. Or il n'y en a aucun dans l'enseignement de l'abnégation et de l'humilité. Veut-on indiquer qu'on a à parler de l'aclion mystérieuse de la grâce? Mais alors la théologie dogmatique devrait prendre aussi le nom de mystique.

De même il y a des auteurs qui confondent les mots mystique et séraphiqtte. Si une poésie exprime l'amour divin, ils l'appellent mystique. Pourquoi mêler des notions si différentes?

• •• — Le mot mystique est fort employé par les littérateur» modernes, avec des sens nombreux et différents du sens véritable donné ci-dessus. Il n'est pas toujours facile de savoir ce qu'ils veulent dire par là, car ils négligent de donner une déflnition. Voici pourtant ce qui parait se dégager de leurs vagues descriptions. Ils appellent mystique un homme : 1* qui est très épris d'un idéal divin ou humain; 2" qui ne peut expliquer clairement les hautes raisons de sa passion. Si on l'appelle mystique, c'est à cause de ce mystère, de cette obscurité, de cette science intuitive et incommunicable.

En un mot, on qualifie le plus souvent de mystique quiconque est à la fois enthousiaste, obscur, ne vivant pas comme tout le monde, prenant des rêves pour des réalités. Suivant les c^s, ce sera un écrivain énigmatique, un utopiste prêchant un système social ou esthétique, etc.

L'École rationaliste de Cousin traitait les chrétiens de mystiques, parce qu'ils admettaient le surnaturel. Ce changement de dénomination lui permettait d'aîtaquer le christianisme, sans trop en avoir l'air.

Plus près de nous, beaucoup de philosophes englobent sous le

nom de mystiques tous les ascètes chrétiens, bouddhistes et musulmans, quand ils manifestent un vif sentiment religpieux et le désir de s'unir à l'être suprême.

Que de significations pour un seul mot !

Dans ce livre, je prends le mot mystique dans le sens restreint de S" Thérèse et de S' Jean de la Croix. C'est le plus uâié dans l'Église.

DES QUATRE DEGRÉS DE L ORAISON ORDINAIRE ET >OTAMMENT DKS DEUX DERNIERS,

1. — n y a quatre degrés dans Toraîscn ordinaire : 1* 1*0raison vocale; c'est une récitation ; 2" la méditation, appelée encore oraison méthodique ou de discours. Ce dernier mot indique une suite de réflexions bien distinctes ou de raisonnements. On peut rattacher à ce degré la lecture méditée et la récitation lente d'une prière vocale accompagnée de quelques réflexions qui en fassent pénétrer le sens; 3* l'oraison affective; V l'oraison de simple regard ou de simplicité.

Je ne dirai rien des deux premiers degrés ; ils sont en dehors de mon sujet, et on les trouve expliqués au long dans une foule d'excellents traités que le lecteur connaît et qu'il ne me demande pas de refaire.

§ 1. — Troisième et quatrième degré de TOraison ordinaire : l'oraison affective et l'oraison de simplicité (1). Définition de ces états.

». — On appelle «rais*» «fleettve une oraison mentale où les affections sont nombreuses ou tiennent beaucoup plus de place que les considérations et les raisonnements.

Les considérations ne sont pas absentes (il faut bien continuer à penser), mais elles sont moins variées, moins prolongées.

(1; De ce que j'étudie ces deux degrés dans un même chapitre, il ne faut pas conclure que je les regarde comme identiques. J'ai voulu seulement éviter les répétitions; il y a à peu près les mêmes choses à dire sur chacun.

Dans ce degré il y a généralement, comme fond, une idée dominanle qui n'exclut pas une foule d'idées secondaires, moins visibles. Cette idée amène des affections îrès vives.

Ce degré ne diffèpe donc de la méditation que du plus au moins. C'est un discours moins varié, moins apparent, laissant plus de place aux sentiments d'amour, de louange, de gratitude, de respect, de soumission, de contrition, etc., et aux résolutions pratiques. Vintuiiion des vérités remplace en partie la déduction. L'âme se simplifie au point de vue intellectuel.

Dans cette simplification il peut y avoir du plus ou du moins. En un mot, suivant les cas, ce degré est plus ou moins accusé et élevé.

•• — Mais la simplification peut être poussée plus loin et s'étendre dans une certaine mesure jusqu'à la volonté, qui se contente de peu de variété dans les affections. Rien n'empêche cellesci d'être parfois très vives, mais elles se produisent généralement sans beaucoup de mots. C'est ce qu'on appelle Toraison de sloapllcité ou de simple regard.

Klle peut être ainsi définie : une oraison mentale où : 1° l'intuition remplace en grande partie les raisonnements; 2° les affections et résolutions sont peu variées et traduites en peu de paroles.

Lorsque cet état est arrivé à son plein développement, non seulement certains actes dont je viens de parler sont rares, mais on sent une sorte d'impuissance et de dégoût à les produire. Il en est alors de même des représentations de l'imagination qui aideraient d'autres personnes dans leur oraison.

■*. — La d'-finition précédente est surtout négative, puisqu'elle consiste à dire ce qui a disparu en partie : les raisonnements et les paroles variées. Il est bon de la compléter en dépeignant ainsi sa partie positive : dans l'oraison de simplicité, il y a une pensée ou un sentiment qui reviennent sans cesse et facilement (quoique avec peu ou point de développement), à travers beaucoup d'autres pensées, utiles ou non.

Cette pe/ist'e dominante ne va donc pas jusqu'à être continue. Elle a seulement des retours fréquents, se produisant d'euxmêmes. On peut la comparer au lil ([ui circule à travcre les p' ' > d'un collier ou les graius d'un chapelet, et qu'on aper(,oit se l ment çà et là. Ou encore, c'est le morceau de L'ège qui, emporté par un torrent, plonge sans cesse, disparait et reparaît. L'oraison

de simple regard n'est en réalité qu'une suite lente de simples regards sur un mAme sujet.

Ce degré ne présente que des différences du plus au moins avec les degrés précédents. Toutefois la persistance d'une idée principale et l'impression vive qu'elle produit indiquent ordinairement une action plus grande de la part de Dieu.

&. — Parfois on a fait une peinture exagérée de Poraison de simplicité. On l'a décrite de manière à laisser croire que l'intelligence ou la volonté sont devenues complètement immobiles en face d'une idée strictement unique, c'est-à-dire n'ayant ni interruptions ni légères modifications. La multiplicité àas actes aurait disparu entièrement et pendant toute la Jurée de l'oraison ; tandis qu'elle a seulement notablement diminué et pendant un certain temps; assez pour attirer l'attention. La simplicité n'est qu'approximative et in'errompue.

Nous verrons qu'il en est ainsi, même dans les états mystiques. Dans l'oraison de quiétude, l'acte principal est souvent accompagné d'autres actes, de second et de troisième plan; un essaim de petites pensées se ment dans un demi-jour.

Ceux qui paraissent croire que la simplicité et l'immobilité sont absolues et durent des temps considérables, oublient de dire s'ils ont rencontré ce cas dans la pratique, ou s'ils l'ont imaginé a priori dans leur cabinet. Ce serait là un état plus extraordinaire que les états mystiques eux-mêmes. Suarez regarde comme in\Taisemblable qu'il n'y ait pas un certain renouvellement d'idées et surtout de sentiments {De oral., 1. Il, c. x, n*** 12, 13). Il conclut ainsi : «J'estime que c'est seulement en ce sens que la contemplation peut, d'habitude, se prolonger; mais qu'il est très rare qu'un acte simple dure longtemps. »

Scaramelli semble, au contraire , concevoir l'absence de raisonnement comme arrivée à un degré extrême, lorsqu'il dit : « Connaître les vérités par un simple regard de l'àme est un mode de connaissance supérieur à l'intelligence humaine, dont le propre est de rechercher la vérité par le raisonnement... c'est un mode surhumain » (tr. §, n** 156, 69, 143). D'abord on peut répondre qu'il s'agit moins de rechercher la vérité que d'en jouir. Puis nous verrons par des exemples (n' %•) que cet état compris sans exagération et tel qu'il existe dans la vie réelle est très humain.

N'inventons pas des états chimériques, et ne les substituons pas

aux véritables. Autrement, dans la pratique, les traités deviennent inutiles. On ne trouve personne qui se reconnaisse dans leurs descriptions.

Cette manière excessive de concevoir le simple regard porte aussi à le ranger à tort parmi les états mystiques. On est si frappé du caractère exceptionnel dont il se trouve gratifié, qu'on sent le besoin de lui trouver une place très au-dessus de la modeste oraison de méditation.

•. — Plusieui's auteure font rentrer l'oraison de simplicité dans l'oraison aflective, qn'ils regardent ainsi comme ayant deux dv 9ré8d*élév»ti«n. Alors ce n'est plus, entre eux et nous, qu'une question de mots.

t. — Pour qne ces deux états constituent réellement des degré» d'«r«ii>»«n, il faut qu'ils puissent se prolonger au delà de quelques minutes ; qu'ils durent, par exemple, un quart d'heure ou davantage. En effet, pendant un temps très court, rien n'est plus facile à notre esprit que de former des affections vives ou d'opérer dune manière simple ; tout le monde le peut.

Et c'est pour cette raison que ces états, quoique exigeant le concours de la grâce, ne sont pas appelés mystiques (Voir la définition ch. I, n" 1).

On peut présenter autrement cette raison, en disant qu'on n'a jamais appelé mystique un exercice ayant l'apparence d'une opération purement naturelle. Or c'est le cas de ces oraisons.

9. — Jiomkm divers. Les deux états qui viennent d'être définis ont été parfois appelés Voraison du cœur, pour indiquer que les consi'léxMlions n'y dominent pas.

Je crois que le terme d'oraison aflective a été créé par Alvarez de Paz (Œ'mitc*, t. m, intitulé De mqtnsitione pacis, 1616). Il coasacre à ce degré trois cents pages in-folio, pleines d'aspirations pieuses. Quelques auteurs postérieurs ont adopte ce langage. D'autres ont employé des termes différent*», d'autres enfln ne mettent dans leurs classifications ni le nom ni la chose. On voit par là avec quelle lenteur la science de l'oraison est arrivée à préciser les fuits qu'elle obsen'e, et à forger .son langage.

Le terme d'oraison de simplicité, qui est très clair, semble avoir été créé par Bossuet (1).

(1) Après avoir nommé la ni>^(iitatioQ : • L'inii", <iil-il, par sa fldc^inc a se niortilk'r et à te recueillir, reçoit pour l'ordinaire une oraison plus pure et plus Intime,

Cet état a encore été appelé recueillement actif ou repos actif (par oppv.silion au repos mystique ou passif), quiétude active (par opposition à la vraie quiétude, celle qui est entendue au sens de S'* Thérèse, et qui est fort dilTérente), silence actif (par opposition à l'oraison passive de silence), et le plus souvent, contemplation ordinaire ou acquise (Voir le chapitre iv, ©).

S' François de Sales l'appelait oraison de simple remise en Dieu (1). Cette expression demande à être bien comprise. Elle ne signifie pas qu'on se présente à l'oraison, sans préparation, ne faisant rien de son côté, et s'en remettant à Dieu du soin de tout faire. Mais elle suppose que Dieu agit et que nous nous abandonnons à cette action, malgré la tendance naturelle que nous avons de lui préférer la nôtre, plus remuante, plus agréable aux facultés sensibles.

9. — Les noms si différents donnés à l'oraison de simplicité ont induit en erreur certains auteurs. Ils ont cru qu'ils correspondaient à des degrés différents. Mais si l'on examine de près leurs descriptions, en faisant abstraction des noms, on s'aperçoit que les différences qu'ils signalent ne portent que sur des nuances insignifiantes. Tout au plus devraient-ils distinguer des variétés d'un même degré. Les classifications touffues embarrassent l'esprit, au lieu de l'aider.

que l'on peut nommer de iimplicilé, qui consiste dans une simple vue, regard ou attention amoureuse en soi vers quelque objet divin, soit Dieu en lui-même ou quoiqu'une de ses perfections, soit Notre-Seigneur Jésus-Christ ou quelqu'un de ses mystères, ou quelque» autres vérités chrétiennes. L'âme, quittant donc le raisonnement, se sert d'une douce contemplation qui la tient paisible • (n"3). Ce texte déflnit très bien le genre d'oraison dont nous parlons et les sujets fort divers auxquels il peut s'appliquer.

Cette diversité de sujets montre que Bossaet n'a pas en vue l'oraison de quiétude de S** Thérèse, comme l'ont cru quelques auteurs; car cette oraison a Dieu seul pour objet, sauf d'une manière tréâ accessoire. Cela résulte aussi de ce qu'il n'attribue pas au degré qu'il décrit une connaissance expérimentale de la présence de Dieu, mais un simple • souvenir de foi •, • comme qui dirait intérieurement : je crois que mon Dieu est présent • (n" 4,9). De plus, il nous a prévenus que cet état est la conséquence • ordinaire • de la méditation (n-S); ce qui n'est pas vrai de l'union mystique. Enfin il demande à tous ses lecteurs de pratiquer dès leur lever cet exercice, qui dépend donc de leur volonté et par suite n'est pas mystique.

Le passage ci-dessus se trouve dans un opuscule composé pour la Visitation d« Meaux, et intitulé : Manière courte pour faire Foraisun en foi. Dans le tome VTI de r< dition Vivès-Lachat, on lui a donné ce litre moins obscur : Méthode faciU pour passer la journée dans roraison, etc.

(1) Ces mots se trouvent sans commentaire dans deux lettres écrites par le saint à S" J. de Chantai (Mars 1615; édition Aligne, t. V, coL 961, 965). Ceue dernière les indique aussi en dépeignant nettement l'oraison de simplicité {Réponses sur U eoutumier^ art. 24; édition Migne des Œuvres de la sainte, t. II, col, 236).

OILUSOXS AFFECTIVES ET DE SIMl'UCTTÉ. 13

A priori, du reste, il est facile de prouver que l'oraison ordinaire ne peut |M»s comporter d'aulres degrés généraux que ceux indiqués. En effet, deux cas seulement peuvent se passer : ou bien on raisonne, et alors c'est de la méditation, ou bien on ne raisonne guère, et c'est de l'oraison affective ou de simplicité. Tout rentre forcément dans ces cadres.

t#. — Trfiii!>»ittoii0 Les états précédents peuvent se relier entre eux et avec la méditation par une suite de transitions insensibles; attendu que, dans la simplification des actes, il peut y avoir du plus ou du moins.

C'est donc un préjugé de croire qu'il y a comme un mur placé entre ces oraisons plus simples et les oraisons méthodiques. Ces dernières ne sont pas une prison, d'où il est défendu de sortir. C'est plutôt un jardin ouvert. On y reste si on aime les allées bien alignées, les plates-bandes où chaque fleur a sa place. Mais ces allées se continuent par des bois, où ceux qui en ont l'attrait peuvent aller se promener plus librement, et s'enfoncer profondément. S* Ignace, à la suite de son séjour à Manrèse, écrivait un recueil de méthodes; mais il en méditait certainement les sujets d'une manière plus simple et plus haute que ceux à qui il les expliquait plus tard. 11 en gardait l'esprit plutôt que la lettre.

f 1. — Sous le rapport de la diminution des raisonnements, l'oraison de simplicité conduit par une i^nte douée aux états mystiques. Ceux-ci, en effet, sont en réalité des oraisons de simple regard, quoiqu'on leur donne d'autres noms, pour éviter la confusion. On vérifie donc ici la loi de conUnuité, qu'il ne faut pas admettre d'une manièie trop étroite et qu'on énonce ainsi : la nature ne fait pas de sauts brusques.

Il est vrai que dans l'état mystique il y a un don nouveau, mais pour ce don, on retrouve encore une continuité approximative. Car généralement il n'est accordé que faiblement dans les commencements. De la sorte les transitions sont ménagées.

tz. — Aa«loglea. Dans l'ordre naturel, nous trouvons des états d'âme analogues à l'oraison de simplicité.

La mère qui surveille le berceau de son enfant pense à lui avec amour, pendant des heures, mais avec des interruptions; et elle le fait sans discours.

Deux amis n'ont pas toujours d'idées nouvelles à échanger. Et pourtant ils restent longtemps l'un près de l'autre, jouissant traa-

quillement et en silence du bonheur de se trouver ensemble.

L'enfant qui souffre d'être séparé de sa famille, en a le souvenir intense et persistant, mais saiu raisonnements. La peine n'en est pas moins forte, si bien qu'il en perd quelquefois le sommeil, et que sa santé est compromise.

De même encore, loi-sque quelqu'un est saisi par la passion de l'amour, il pense du matin au soir à la personne aimée. Mais cette pensée, ce sentiment sont souvent sans variéïé. C'est toujours la même image coufuse qui reparait ; le même souvenir, gai ou douloureux. Chaque fois qu'il jaillit, on s'y complaît sans éprouver le besoin de changement.

Enfin l'artiste reste comme immobile, quand il est saisi par la vue d'un beau paysage, ou d'un tableau de maître.

IS. — En résumé, dans les grandes préoccupalions, ou dans 1rs grands sentiments de douleur, de joie ou d'admiration, on constate ce double fait que nous avons signalé dans l'oraison de simplicité, que l'idée ou le souvenir par lesquels on est impressionné ne sont pas absolument continus, mais seulement très fréquents, et que, quand ils reparaissent, c'est sans développement bien appréciable

14. — Les exemples qui viennent d'être donn< s servent non seulement à faire comprendre la nature de l'oraison de simplicité, mais ils montrent a priori qu'elle doit exister.

Cette existence est établie clairement par l'expérience (Voir les citations à la fin du chapitre). Mais il est bon d'en donner une autre preuve à ceux qui refusent de rien concevoir entre la méditation ordinaire et l'état mystique.

Voici l'argument. Nous venons de constater dans l'ordre naturel des états d'âme présentant exactement les caractères que nous avons pris comme définition de l'oraison de simplicité. Seulement on y pense aux choses terrestres au lieu des choses divines. Or, comme la grâce calque ses opérations sur la nature, se contentant d'abord de l'élever secrètement, sans changtr ses apparences, il s'ensuit qu'il doit y avoir des états tout semblables dans l'ordre surnaturel.

t4 bis. — Cette ressemblance avec des actes naturels prouve que l'oraison de simplicité ne peut être appelée mystique. Car on a toujours admis que dans un état digne de ce nom, nos facultés opèrent d'une manière nouvelle, que ne comprennent pas les profanes.

ORAISON^ 'F; KCTIVES et de SIMPLICIIÉ. la

§ 2. — Détails divers.

IS. — Ensemble de Yie spUritvelle. Quand ces simplifications de l';\me apparaissent pendant l'oraison, il en est de même dans les autres exercices de la vie intérieure. Par exemple, les examens de conscience se font plus intuitivement, plus vite, pai" simple regard.

l«. — •l>J«« de ces oraisons. Elles {>cuvent s'appliquer à tous les objets qu'envisageait la méditation : à Dieu, à Jésus-Christ, à ses mystères ou états intérieurs, à la Sainte Vierge, aux saints, ou à des vérités telles que la fin de l'homme, notre néant, la vanité de toutes choses, etc. (Bossuet, loc. cit.., 8, note).

11. — Toutefois l'oraison de simplicité a souvent une tendance à se simplifier, même sous le rapport de son objet, qui ainsi devient parfois unique dans une certaine mesure. On est porté alors à se contenter de penser à Dieu ou à sa présence, d'une manière confuse et générale. C'est un souvenir affectueux de Dieu. S'il est consolant, on sent un feu sacré qui brûle tout doucement dans l'âme et tient lieu de discours.

Cet état très particulier, qui se rapproche plus que les autres des états mystiques, s'appelle oraison d'attention anioureoso à Dieu. Il est important de noter que, dans ce cas, les autres ' le sont pas exclus; ils ont seulement une importance se- '. Us s'entrelacent avec un sujet qui revient avec plus d'insistance, la pensée de Dieu. Ce mélange dépendra plus visible encore dans l'oraison de quiétude.

Cette oraison d'attention amoureuse à Dieu n'est pas autre chose que l'exercice de la présence de Dieu, tant recommandé par tous les livres ascétiques, mais avec cette particularité quelle est confuse et qu'il y a peu ou point de raisonnements. Ce n'est pas une méditation sur la présence de Dieu.

Les qviiétistes exagéraient la simplicité de cet état (1). Ils al-

(1) Bossuet lui-même semble un peu forcer la note dans l'opuscule précédem-

- •' ^ \ sauf au n» 8. De plus, il insinue trop que le» vertr- - -■ — •

r-s de la simple pensée de Dieu pr«.V>nl. Il est exci' ..>. .,j u ,., .1 .i.j^r*^, qui, après tout, n'est que '' ■ ' •• '^on ordiniiix. . • '- — « moins la créature travaille, tant j>lus Dieu opère ji -it • (n* 31. Si Dieu ne

vout pas être gêné dans son action, du moins il > : li'J''.

laient trop loin, aussi, en supposant que toute oraison de simple regard doit avoir pour objet la pensée confuse de Dieu. Ce n'est là qu'une de ces espèces.

De bons auteurs, comme Courbon, ont commis la môme erreur dans leurs classifications. Sans le dire, ni s'en rendre comj^te, ils réduisent toute oraison de simplicité à cette variété spéciale. On peut cependant penser à n'importe quelle vérité chrétienne d'une manière simple.

19. — Emploi de rimaginatTon. Si l'on sent le besoin de s'en servir, rien n'empêche de l'appeler à son aide. Mais alors elle ne multipliera pas ses tableaux. Généralement l'image sera confuse, sans détails.

Dans le courant de la journée, elle peut même rendre service de la manière suivante. Si, dans mon oraison du matin, j'ai pensé à une vertu de Notre-Seigneur, en contemplant telle scène de sa vie, il suffira, au milieu de mes occupations, d'évoquer ce tableau, pour que je me souvienne, et de lui, et de la vertu en question. C'est là une oiaison simple et douce.

iO. — IMstraclioiui. Dans ces états on a des distractions, tout comme dans l'oraison de discours (1). C'est un travail d'avoir à les repousser. Néanmoins ces états ont été appelés oraison de repos; mais c'est par simple allusion à la diminution des discours.

ZO. — Efforts. L'oraison de simplicité e.vige donc parfois des efforts, surtout pour diminuer les distractions, ainsi que cela arrive pour la quiétude elle-même. Tout dépend de la force avec laquelle souffle le vent de la grâce. Il en est de même de la méditation : quand les voiles du navire n'y sont pas enflées, il faut les remplacer par les rames.

On voit donc que l'oraison de simple regard n'est pas à la méditation ce que l'inertie, l'absence d'effort, sont au travail, sinon parfois en apparence ; c'est uniquement ce que l'uniformité est à la variété. Dans les deux cas, il y a action, parfois énergique. Il y en a souvent dans l'intuition bien dirigée et rendue féconde, tout comme dans le raisonnement.

Z\. — Souffranees, Ces états se produisent tantôt avec consolation, tantôt avec aridité (Voir ce dernier cas au ch. xv). S'il y

(1) Voir S** Thérèse, Vie, ch. ix.

ORAISONS AFFECTIVES ET DE SIMI'LICITÉ. 17

a aridité, et qu'on ne puisse revenir à la méditation, cette inaction peut être très pénible. Mais on souffre souvent, même quand l'oraison de simplicité est à demi consolante. Car notre curiosité préfère la variété dans les idées, nos facultés ont besoin de mouvement, comme des enfants qu'on ne peut faire tenir en place. Notre imagination s'irrite de ne pas être invitée et cherche fortune ailleurs. Enfin on a l'ennui de lutter contre les distractions.

Dans l'oraison de quiétude, il y a souvent des souffrances analogues. Je les exposerai avec plus de détail en parlant de cet état.

Il est très important de savoir que, quand on quitte le degré de la méditation, on entre dans une voie qui est loin d'être semée uniquement de fleurs, comme se le figure le vulgaire (1). Les croix y abondent. Si l'on ignore cette vérité capitale, on tombera vite dans les anxiétés et le découragement, pendant les périodes d'aridité. Puis on sera tenté de quitter l'oraison, en vertu de faux principes comme le suivant : « Si Dieu approuvait que je fasse oraison ou que je la fasse de telle manière, il me le témoignerait par des consolations » , ou « c'est du temps perdu que de rester dans un tel purgatoire, quand on pourrait si bien développer ailleurs son activité » (Voir ch. xxiv, *» bis).

On s'impose souvent de continuer à tenir compagnie à un ami, quand on n'a plus de sujet de conversation. Nous ne devons pas quitter Dieu, parce qu'il semble se cacher.

Z2. — Qnt>i»timn. Comment peut-on dire qu'un état d'aridité appartient plutôt â l'oraison de simplicité qu'à la voie de la méditation? Dans les deux cas on a des distractions et de l'impuissance aux raisonnements; dès lors n'est-ce pas la même chose?

Non. Il reste une dififérence. C'est que, dans l'oraison de simplicité, il y a une pensée dominante qui s'obstine à revenir (Voir n'4).

9S. — Fatigue. Elle varie d'une personne à l'autre. Elle est d'autant moins ^^rande que la grâce agit davantage.

94. — DU«rs degrés de fueillté. Tout le monde n'a pas la même facilité pour l'oraison affective et surtout pour celle de

(I) Le p. Af' Caussade dit avec raison : • Rien de plus sublime que la contemplation dans les livres, rien de plus beau, de plus grand que les oraisons passives en sp<iculation ; mais aussi dans la pratique, rien de iilus humiliant, de plus cruciflant • (Itul. tpir., dial. su). Cet auteur parle probablement de l'étal mystique, mais sa remarque s'applique à plus forte raison k l'oraison qui nous occupe.

LIS GRACES d'oraison. 2

simple reg-ard. Pendant quelfpies instants cette dernière est aisée à quiconque a de la bonne volonté. Car, après avoir amassé péniblement des considérations, on se sent porté à en jouir tranquillement, au moins quelques minutes, et à se contenter d'une vue g-énérale et confuse.

Mais il s'agit surtout d'examiner quels sont ceux qui ont de la facilité pour une durée plus notable. La tournure d'esprit, le genre d'occupation ou de culture intellectuelle peuvent y disposer, et alors une grâce assez commune suffît. Mais d'autres fois il faut une grâce plus forte (1), à cause, soit des obstacles que présentent certaines mentalités, soit de la grande perfection à laquelle on arrive. Entrons dans le détail.

2&. — A la longue beaucoup de personnes arrivent à ces oraisons, et d'une manière comme naturelle. Lorsque quelqu'un a médité vingt fois sur la mort, les considérations auxquelles il pourrait se livrer sur ce fait et ses conséquences ne l'intéressent guère; il est presque blasé, ou plutôt ces considérations seraient inutiles. Il les trouve présentes dans sa mémoire et les embrasse d'Mn ccmp d'œil. A la longue il se forma des vues d'ensemble (2). Si, de plus, on a pris goût à ces vérités, elles reparaissent facilement devant l'esprit; ce qui est un des caractères de l'oraison de simplicité (n' 4).

Il en est de même si, tous les jours, on revient sur deux ou trois vertus dont on sent davantage le besoin.

Ou encore on a pris l'habitude de rattacher toute» ses pensées à une maxime ou à une idée centrale, telle que celle de la Passion, de l'Eucharistie, et on s'y repose sans grands développements. De la sorte, à moins d'avoir une nature débordante d'activité, on arrive assez facilement à l'oraison de simple regard, pourvu qu'on s'y prftte.

S' J.-B. de la Salle qui décrit très bien cet état dans son Expli' cation de la méthode d'oraison (part. II, ch. i, § 1), fait allusion à cette simplification progressive de l'âme, quand il dit, en finis-

(1) Môme alors on n'est pas dans un état mystique. Car cette grr&ce ii« fait qa« prolonger ou renforcer un acte que nous pouvons produire quand nous le voulons.

(i) Uugues de S'-Victor fait allusion à la contemplation obtenue par cette vo e, lorsqu'il donne la définition suivante, reprise par Richard de S'-Victor : » La contemplation est un regard pénétrant qui, sans elTorl, embrasse k la fois divers objets » (Richard, Ue contempL, 1. I, c. iv, Migne, col. 67).

ORAISONS AFFECTIVES ET DE SIMPLIClTi:. iO

saut d'exposer << trois différentes manières de s'appliquer ai oraison sur lin mystère, ainsi qu'à la sainte présence de Dieu » : « Elles peuvent être rapportées approximativement aux trois états de la vie spirituelle. Les entretiens par discours et raisonnements multipliés, à celui des commençants; les réflexions rares et longtemps continuées, à celui des profitants fou progressants] ; et la simple attention, à celui des avancés

ila conviction est que beaucoup de ceux qui iont tous les jours de l'oraison mentale, finissent, au bout de quelques années, par se trouver dans l'oraisoa de simplicité, quoique souvent sans s'en douter.

20. — Voyons maintenant quels sont ceux qui arrivent «»ieK r»pideHfte»t. Ce sont : 1** ceux qui, comme S^' Thérèse ,1), ont peu de mémoire et d'imagination. Ils sont bien obligés de se contenter de peu, et n'ont pas le goût de chercher avec de grands etiorts ce que la nature leur accorde avec tant de parcimonie.

Au contraire, le simple regard coûte beaucoup à ceux chez qui ces deux facultés sont très développées, ou qui ont un tempérament agité. Il leur vient un flot de souvenirs, d'images et démotions sensibles. Ils trouvent plus de plaisir daas cette variété que dans un état paisible, monotone comme le désert.

Ï5. — 2' Il en est de môme des drnes simples, sau^ leiiies, quand elles veulent s'adonner à l'oraison mentale, au lieu de se contenter des prières vocales. Elles n'ont pas le goût des grandes considérations. Avec peu d'idées, elles se trouvent contentes auprès de Dieu; il leur sufiit de l'aimer. C'est l'oraison de Madeleine aux pieds de Notre-Seigneur (2).

Au contraire S" Thérèse reproche à certains de ses confesseurs, qui étaient grands prédicateurs ou sarants théologiens, le besoin qu'ils avaient d'employer le temps de l'oraison à composer de \Tais

(l) • Dieu ne m'a pas donaé le talent de discourir avec l'entendement, ni cMui de me «ervir avec fruit de l'imagination. Cette dernière faculté est mémo chez moi tellement inprt.-. nno lorsque je voulais me peindre l'image et les traits de Notre- Scigneur, j tous mes efforts, je n'ai pu y arriver. A la véritt^. 1 au >

qui ne p^ rive bien plus vite à la contemplation si elle perséviM-t> •

(Vu, eh. IV et ch. ix passim).

f'2) S' François de Sales emploie cette comparaison, tout ea l'appliqaant plus sp'cialement aux oraisons surnaturelles : • Voyez Madeleine, Théotimr. }'!!■' ««st atsiu en une profonde tranquillité, elle m dit mol, elle ne pleure [>oiiit, oUo no soupire point, ell« ne bouge point, elU nt prie point... et le divin Amaat, jaloux de r.iraourcux sommeil et repos de celte bion-aimée, tança Marthe qui la ^ouUit éveiller • (7r. de Camêitrde Ditu, I. VI, ch. viii).

20 CHAPITHE II.

sermons, pleins de textes de l'Écriture Sainte {Vie, ch. xv). On s'explicjue cette tendance chez certains prédicateurs. Ayant l'art des développements et l'habitude d'exposer les vérités de la foi avec beaucoup de considérations et d'images, ils trouvent de la facilité et du goût à. se livrer à un travail semblable dans la prière. Ils continuent à prêcher, mais en eux-mêmes.

Le P. Balthasar Alvarez connaissait cette tentation de substituer l'étude à l'oraison, et il en détournait, disant : « Si on ne sort pas de cet exercice avec plus de pensées, on en sort du moins avec plus de vertus et en meilleurs termes avec Dieu » [Vie,

ch. XLl).

29. — 3" Les natures aimantes ont de l'attrait pour tout exercice où l'amour a plus de part que le raisonnement. De plus, le souvenir de l'objet aimé a, par lui-même, des retours fréquents.

Z9. — 4° Généralement les femmes sont portées à faire très simplement l'oraison mentale. S" J. de Chantai écrivait : « Notre B*" Père disait que les filles n'avaient pas beaucoup de capacité pour faire de grandes considérations ; qu'il faut toutefois faire commencer par là celles qui viennent en religion, quand elles n'ont point d'habitude à ce saint exercice, car il est fort important de bien imprimer dans leur esprit, en ce commencement, les vérités de la foi » {Réponses sur le Coutumier, art. 24; édition Migne, col. 233).

De fait, si on interroge les femmes sur le sujet de leur oraison, on constate le plus souvent que tout se résume en deux ou trois mots. Au lieu de faire de longs raisonnements à propos d'une idée, elles ont une heureuse facilité à rester longtemps sous son impression; ce qui est très proûtable. Dans les couvents, il est vrai, on lit, la veille au soir, un sujet de méditation. Mais à l'heure de l'oraison, il arrive souvent qu'on ne réussit guère à le développer; parfois même on n'a pas l'attrait de s'en servir.

••. — 5° Dans les ordres religieux contemplatifs, comme l'oraison dure longtemps, on arrive vite à la simplifier. On se fatiguerait la tête s'il fallait discourir sans relâche.

»1. — S' François de Sales et S'* J. de Chantai souhaitaient à leurs filles qu'elles arrivassent à l'intelligence de l'oraison de simplicité et autant que possible à la pratique. Les résultats furent conformes à cette direction. S'* J. de Chantai écrivait : « Plus je vais en avant, plus je reconnais que Notre-Seigneor conduit quasi

OUAISO.NS AFFECTlVtS ET Dt SIMPLICITE. 21

toutes les filles de la Visitatioa à l'oraison d'une très simple unité et unique sim|>Ii;ité de présence de Dieu » [Réponses sur le Coutumier, art. 2i). Et ailleurs : « L'attrait quasi universel des filles de la Visitation est d'une très simple présence de Dieu... et je pourrais bien dire sans qua<:i, car vraiment j'ai reconnu que toutes celles qui s'appliquent dès le commencement à l'oraison comme il faut, et qui font leur devoir pour se mortifier et s'exercer aux vertus, aboutissent là. Plusieurs y sont attirées d'abord et il semble que Dieu se sert de cette seule conduite pour nous faire arriver à notre fin et à la parfaite union de nos âmes avec lui. Enfin je tiens que cette manière d'oraison est essentielle à notre petite congrégation; ce qui est un grand don de Dieu, qui requiert une reconnaissance infinie » [Lettre à une supérieure ; édition Pion, t. III, p. 337; Vie par M«' Bougaud, ch. xviii) (1).

La sainte dit encore : « M^' de Langres disait qu'il estimait que cet attrait était tellement l'attrait des filles de la Visitation, qu'il ne pensait pas qu'une fille en pût bien avoir l'esprit, si elle n'avait cet attrait d'beureuse et sainte simplicité intérieure » [Œuvres^ édition Pion, 1875, t. II, Entretien 36; sur la fidélité à suivre l'attrait de la grâce pendant l'oraison).

99. — Si au contraire, ce qu'à Dieu ne plaise, des directeurs de communauté avaient des préjusfés et de l'aversion pour ce genre d'oraison, il est probable qu'ils le rendraient plus rare. Il n'en serait point ainsi, je l'avoue, si la personne se contentait de résister à son attrait de bonne foi, par obéissance. Elle en serait quitte pour perdre, dans cette lutte prolongée, la paix de l'âme. Mais orUnairement nous allons plu»» loin. Ignorant que nous recevons un don de Dieu, nous nous en désintéressons, et nous devenons négligents à écarter les obstacles que ce don rencontre

(1) C'est à tort que certains auteurs ont interprété ces passages comme parlant de roraison de qui(*lude (entendue ao sens de S** Thérèse). Le contexte de la pre- Dii-'To citation montre clairement qu'il s'agit de l'oraison de simplicité. Par exemple, il .i'nte dit que dans cet état on a parfois de grandes séclieresses et que • la pauvre aine ne peut quesoaffrir • (édition Migne, t. II, col. '23ô). La quiétude n\\ pas ce caractère. De même il est dit : • Les sujets les plus ordinaires et utiles sont de la vie, mort, passion et résurrection de Notre-Seigneur •. Or, comme fond, la quiétude s'occupe presque uniquement de la possession de Dieu.

Notons de plus que la sainte publiait ses Répontts en 1632, c'est-à-dire vingt-deux ans après la fondation de la congrégation, qui comptait alors 55 monastères. Or il faudrait des prcaves catégoriques pour admettre que presque tous les membres d'une société si nombreuse se trouvaient élevés aux états extraordinaires. Il 8'a|;it donc d'une oraison ordinaire pour l'ensemble. Un certain nombre seulement de saurs montaient, comme leur sainte fondatrice, jusqu'à l'état mystique.

dans l'ensemble de la vie. C'est cette nég-lig-ence que Dieu punit, en diminuant ses grâces. Le directeur n'en a été que l'occasion; la vraie faute est à nous.

99 bis {i). — 6° La brièveté de l'oraison ou d'autres circonstances peuvt-nt influer pour faciliter, du moins à c«rtalnui «•■■«■ta, des oraisons simples. En voici quelques exemples :

a) Le plus souvent, ceux qui font une courte visite au Saint- Sacrement, ne songent ni à méditer un sujet, ni à réciter une prière vocale. Ils restent tranquillement et avec amour dans cette pensée que Dieu ou Notre-Seigneur sont présents. C'est déjà du simple regard; quoique de peu de durée. Nous ne sommes pas ici dans le cas plus compliqué d'une oraison quotidienne d'une demiheure ou d'une heure (voir ss);

b) Il en est souvent de même pendant l'action de grâces après la communion, quand la messe a été précédée d'une oraison mentale. Car il est résulté de là une certaine fatigue, qui porte au repos et le justifie ;

c) Les religieuses qui récitent un ©fftce latin sans le comprendre ne peuvent ni s'occuper l'esprit de ce qu'elles lisent, ni se livrer à d'autres considérations suivies, mais souvent elles penseront à Dieu d'une manière confnse et avec amour. Ce sera de l'oraison de simplicité.

8S. — Ce qui précède suffit à nous montrer que nos di«|i*«ltleRB nutureHes, notre genre de vie, etc. influent sur la nature de notre oraison. On ne sera donc pas surpris que telle personne soit arrivée d'emblée à l'oraison affective sans avoir presque connu le degré de la méditation, et que telle autre soit parvenue à certains autres degrés, sans avoir passé par teus les intermédiaires.

S 4. — Pour faciliter l'«r»ia*n »Sr«tive, il est bon, comme le fait S' Ignace, de prendre comme sujet d'oraison, non des vertus abstraites, mais des faits historiques qui en renferment la leçon. Quand on médite sur un mystère de la vie de Notre-Seigneur, il est aisé de faire prédominer les affections, en témoignant au Sauveur ou à sa sainte Mère le respect, l'amour, la reconnaissance, la compassion qu'on éprouve pour eux, et en engageant avec eux des M colloques ».

(I) J'ai expiiqaé dans ma seconde préface (a* 1) pourquoi j'ai introduit des numé* ros bit.

On peut aussi fixer un certain ordre dans les sentiments qu'on cherche à provoquer. Prof'uire des affections, c'est en réalité faire des actes intérieurs de certaines vertus; on dressera donc une liste des vertus appropriées à ses besoins. Par exemple, on commencera par ks actes de foi, d'espérance et de charité envers Dieu et le prochain. On continuera par le mépris de soi-même, la résignation, le zèle, l'amour de la régularité, etc., ou les quatre fins du sacrifice de la messe : adorer, remercier, demander pardon, demander des grâces.

§ S. — Avantages de ces oraisons. Inconvénients réels ou apparents

SJ(. — Avantages de roraison affective. Si on compare cette oraison à celle où les considérations dominent, on voit qu'en général elle lui est supérieure. Car, toutes choses égales d'ailleurs, elle a pi us d'efficacité sur la conduite et elle mène plus vite à la perfection.

V Ordinairement la difficulté de pratiquer les vertus vient moins du défaut de connaissance que du manque de foi, d'espérance et d'amour. I^ volonté est languissante, il faut donc surtout réveiller son activité. •

2* Ensuite les vertus s'acquièrent plus par la répétition de leurs actes que par les réflexions. Ajoutons que ces actes sont plus méritoires que ceux de l'entendement.

Mikbis. — 3* Dans ce genre d'oraison, non seulement on secoue l'inertie de la volonté, mais on appuie sur certains sentiments et on les développe. Or les psychologues contemporains ont montré la grande importance des sentiments au point de vue de l'action (1). Ordinairement une idée pure ne suffit pas pour nous mettre en mouvement. Les « idées-forces » sont des idées accompagnées d'un ou plusieurs sentiments (2). Exemple : la simple pensée de la mort ne pousse la plupart des hommes à se convertir que si, en même temps, ils éprouvent de l'effroi en la sentant imminente. Si nous

il; Nous en avons Jo M< n (I<^ aortes, autant que de goûts, babitndes, beeoioset passions. Ils en toi

(^) Dans srs Eirr . cherche à donner non seulement de fortes coft-

Tictions, mais des senti luenia énergiques.

2i CHAPITRE II.

sommos pris par un sentiment de paresse, quand il faut nous lever le matin ou nous mettre à une besogne ennuyeuse, il ne nous suffit guère de voir que nous avons tort; nous restons inertes. Mais si nous avons peur qu'on ne nous fasse des reproches, soudain nous agissons sans discuter; et ainsi un sentiment triomphe d'un autre. On l'a compris dans les ordres religieux; on y trouve de pelits règlements de surveillance, peut-être un peu gênants, mais empêchant le laisser-aller; on craint un avertissement; ce qui renforce le sentiment du devoir.

4* L'union avec D'eu, qui fait la sainteté, est surtout une union de volonté. Une méthode où les actes de volonté sont plus nombreux ou plus intimes conduit plus rapidement au but (1); l'activité est moins absorbée par le raisonnement.

Toutefois il ne faut pas exagérer cette doctrine en méprisant le travail des con«^idérations. Car elles sont indispensables pour exciter la volonté surtout dans une Ame qui n'est pas encore bien pénétrée d'horreur pour le péché, qui n'a pas encore compris que certaines vertus sont essentielles, telles que la prompte obéissance, la mortification, la douceur, le dévouement. Il faut qu'elle insiste sur les motifs de les pratiquer. Si les actes de la volonté sont le terme, ceux de l'entendement sont la voie. L'oraison est un banquet où l'âme puise la force, mais c'est l'entendement qui sert les aliments.

Pour tout concilier, il suffit de ne pas donner aux considérations le rôle principal.

36. — Avantages de Toralaon de simplhcllé. Pour juger si elle est supérieure aux degrés précédents, examinons-la au point de vue des trois éléments qu'elle renferme : connaissances, affections, résolutions. La conclusion sera que, suivant les cas, elle peut être avantageuse ou désavantageuse, et que dès lors il ne faut pas l'adopter sans discernement, quand toutefois on a le pouvoir de choisir.

S9. — 1" Au point de vue des eoniiAlsaances, l'oraison de sim-

(1) • Il est très important, dit le P. Rodriguez, de s'arrêter longtemps dans les motivrments affectueux de la volonté; aussi les maîtres de la vie spirituelle disent que l'oraison arrive au souverain degré de sa perfection, quand on ne cherche plus à s'exciter à l'amour de Dieu par le moyen de la m<^ditation, mais que le cœur étant pénétré de cet amour après lequel il soupirait, on en jouit, on t'y repose, comme 4ant le terme de ses recherches et de ses désirs > {Pratique de la perfeo tUm ehréi. : De Poraison, ch. xn).

ORAISONS AFFECTIVES ET DE SI.M1»LICITÉ. 2r.

plicité ne vaut pas toujours mieux que celle de raisonnemeut. Pour qu'elle ait toute son utilité, il faut que la personne soit instruite des devoirs de la vie spirituelle, formée à les pratiquer, et dans 11 disposition actuelle d'utiliser ce qu'elle a appris et de se sanctifier.

Si ces conditions sont remplies, une foule de souvenirs utiles reviennent à l'esprit pendant l'oraison. La personne n'a pas, en réalité, moins d'idées, ni de moins profondes que celles qui méditent, mais elle les a d'une manière plus simple, plus condensée, plus intuitive, et elle sent moins le besoin de les traduire en phrases. D-^ même qu'un homme habile dans une science embrasse une foule de connaissances d'un seul regard; il s'en faut que .ce soit là une infériorité.

Cet avantage n'existe pas si cette personne est peu instruite sur les vertus, ainsi qu'il arrive aux débutants. Son esprit ne trouve rien à résumer. D'autre part, ne cherchant pas à creuser le sujet par la méditation, elle n'apprend presque rien dans le temps de l'oraison. On ne doit gu«^re espérer que Dieu suppléera. Car généralement dans ce degré, il ne vient pas, comme un professeur, apprendre des vérités nouvelles. Il se contente de nous aider, par la grâce ordinure, à nous souvenir des vérités acquises (1). Ainsi, pour les pei sonnes qui n'ont que des connaissances médiocres en spiritualité, ces oraisons seront un progrès du côté de la volonté, non du côté de l'instruction.

•«. — De ce que ces sortes d'oraisons les in-'tiuisent moins que la méditation, il ne s'ensuit pas qu'il faille les leur interdire, si Dieu semble les y appeler. Car il est très facile de les instruire en dehors de l'oraison, par des lectures, sermons et entretiens. Elles auront ainsi certaines heures pour étudier, d'autres pour s'abandonner à l'amour divin. Ces lectures du reste leur fourniront une matière utile pour le temps de l'oraison.

S9. — 2" Affect<«MS. Sous ce rapport, l'oraison de simplicité a l«s mêmes avantages que l'oraison atlective, et pour les mêmes raisons.

9à9. — 3*> R^«lutl»ns et pratique des vertus. A ce point de

(1) I>« bons auteurs se laissent aller .i des exagérations, quand ils parlent «des I'' ' 'iiiirablcs • qu'on re<;oit dans ces oraisons (Voir ch. xvi, 36). Lti lilté-

t ■ à tout embellir. Si pourtant ces auteurs ont voulu parler d'u:ie ma*

n.' 1.; swi.^ic, c'est qu'il» ont eu en vue certaines àmea eacoptionnclles.

vue, l'oraison de simplicité a autant de force que la méditation, si la personne est instruite et formée. Car elle produit des actes d'amour de Dieu. Or cet amonr la poussera à l'abnégation. Ce serait de sa part une ignorance crasse de croire qu'elle peut s'en tenir aux beaux sentiments. Le véritable amour de Dieu se manifeste par le détachement de tout ce qni n'est pas Dieu : détachement de nos aises par le dévouement aux autres, détachement de l'estime, etc.

Môme pendant l'oraison, ces conclusions pratiques se tireront comme d'elles-mêmes. N'allons pas, pour déprécier l'oraison de simplicité, la concevoir d'après un type fantaisiste, dans lequel on aimerait Dieu, sans apercevoir ni vouloir ce que cet amour exige. Restons dans le concret. Le mot simplicité ne doit pas, comme je l'ai déjîl fait remarquer, Atre pris dans un sens absolu.

Si la personne n'est pas instruite sur la nécessité de l'abnégation, qu'on l'en instruise en dehors de l'oraison, comme on le fait pour le reste.

41. — Première objeetion. Beaucoup d'auteurs ne font pas les restrictions ci-dessus quand ils parlent de l'oraison de simple regard, qu'ils décrivent sous le nom de contemplation {Voir ch. iv}. Ils proclament d'une manière absolue sa supériorité sur l'oraison de discours, et ainsi ils ne sont pas pleinement d'accord avec vous.

4ï. — Réponse. La divergence n'est probablement qu'apparente et cela peut venir de trois causes :

1° Sans le faire remarquer, ces auteurs étudient cet état sous le rapport philosophique ; et alors leor thèse est exacte. Car ils veulent dire simplement que l'intuition est supérieure au raisonnement et qu'une connaissance se rapprochant de celle des anges est plus parfaite que celle qui est habituelle à l'homme.

Mais ce que j'ai envisagé, c'est au contraire le côté pratique, qui est le plus utile, c'est-à-dire le progrès dans la vie spirituelle.

2** Ou encore, ces auteurs considèrent, et avec raison, que l'oraison de simplicité est, sous certains rapp rts, un acheminement vers les oraisons mystiques. C'est un avantage, mais il ne suit |ias de là que cet état soit toujours plus fructueux que ce qui le précède. H le sera seulement si nous connaissons bien le chemin à suivre et si notre bonne volonté se soutient et s'augmente.

3** Enfin ces auteurs suppoient souvent, d'une manière implicite,

que le simple regard est produit par une grande abondance de lumières et que le contraire a lieu pour l'oraison du discours. Mais il n'en est pas toujours ainsi, et l'on peut très bien concevoir que le fait inverse soit réalisé. Il ne faut pas, pour comparer deux degrés différents, supposer l'un à l'état lumineux et ardent, l'autre à l'état ténébreux et froid.

4S. — Il y a une Bccoade objeetion, classique celle-là, contre l'oraison affective et surtout contre celle de simplicité. C'est qu'on y perd son temps, qu'on y reste dans l'oisiveté.

44. — Réponse. C'est là une simple apparence, due à une obser\'ation superficielle. On fait Ih exactement les mêmes choses que daiis la méditation. Donc on travaille. Seulement on le fait d'une manière plus simple, plus douce, moins \nsible au premier abord; ce qui n'empêche pas le travail d'être aussi réel (1).

Ne confondons pas ces oraisons, dirigées vers im but bien déterminé de sanctification, avec la rêverie. Celle-ci est un état de relâchement de nos énergies, dans lequel on s'abandonne, comme une barque sans gouvernail, à tous les courants d'images ou de sentiments. On n'y aboutit à rien, sinon à reposer.

Mais étudions un cas où l'objection semble avoir plus de force, celui de l'attention amoureuse à Dieu, qpii, nous l'avons vu (il), est une espèce particulière d'oraison de simplicité. Supposons que, pendant un temps notable, tel qu'un quart d'heure, elle se produise facilement sans être mélangée d'autre chose que de quelques distractions. On se contenterait alors d'aimer Dieu, sans ajouter d'autres actes spéciaux, tels que ceux d'humilité, de demande, etc., sans faire aucune application pratique, ni recevoir aucune lumière sur sa conduite. Ce cas extrême est probablement irréalisable; mais enfin supposons-le. Je dis que, même alors, on ne perd pas son temps si, comme je l'ai supposé ''•T), on a une assez bonne formation spirituelle.

En effet, pour bien régler sa conduite en dehors de l'oraison, il faut deux choses : savoir ce qu'il convient de faire en telle occurrence, et avoir la volonté, la force de l'exécuter. Dans Toraison de méditation, on poursuit à la fois ces deux fins; mais rien n'empêche de séparer les deux opérations, et c'est ce qui arrive dans l'état

(1) Pour ceux qui confondent l'oraisca de «impHclté avec les pratiques quiiHisies, voir 60 (aecoacle et troWème rtgle) et eh. iv, 10.

que. j'examine actuellement. On a renvoyé, en partie, riustruction à un autre moment et on se contente de mettre en jeu la volonté, en se pénétrant de l'amour de Dieu, qui entraîne comme nécessairement la disposition g-énérale au dévouement, au sacrifice.

Ajoutons que la vitalité donnée à la volonté par l'oraison de simplicité ne s'apercevra peut-être qu'au bout de quelque temps. De même, sous l'action du soleil, il se fait un travail immense de croissance dans les herbes des prairies et dans les forêts ; et pourtant tous les principes vivants qui y sont cachés font leur œuvre lentement et sans bruit. Les millions de molécules de la sève y circulent comme des ouvriers qui bâtissent. De même dans l'oraison de simplicité, l'âme est un champ exposé au soleil divin. Il s'y fait une croissance silencieuse. Mais c'est un vrai travail. Nous verrons qu'il se passe quelque chose d'analogue, mais de plus saillant, dans l'état mystique.

44 bis. — Puisque l'objection ci-dessus n'est pas fondée, comment expliquer que, de tout temps, elle ait été s* répandue et qu'elle se présente si facilement à l'esprit? — Voici quelques raisons :

!• Elle tient à un premier préjugé. Nous nous figurons souvent que le travail est la même chose que le bruit. Le peintre qui passe silencieusement son pinceau sur la toile, est-il moins actif que le forgeron qui s'agite et nous assourdit?

Nous croyons penser beaucoup et faire grande besogne quand nous sentons jaillir dans notr.î esprit une quantité de phrases ou d'images matérielles. Mais si cette activité d'ordre inférieur vient à diminuer, ainsi qu'il arrive le plus souvent quand l'oraison s'élève, nous avons plus de peine à prendre conscience de nos pensées. Nous en concluons à tort que nous ne pensons presque plus et que nous sommes tombés dans l'oisiveté.

De fait un certain vide s'est produit, certaines choses ont diminué; mais ce sont seulement les auxiliaires grossiers de la pensée, son enveloppe empruntée aux sens, et non la pensée elle-même. Celle-ci est devenue plus spirituelle, mais moins saisissable. Une bouteille paraît vide quand elle est seulement remplie d'air; et de même, le ciel, quand il est privé de nuages. Et pourtant cet air n'est pas le néanî.

2" Voici un second préjugé. On se figure que, pour agir saintement, il est absolument nécessaire de formuler pendant l'orai.

OUAISONS AFFECTIVES ET DE SIMPUCITÉ. 2»

son des résolutions bien distinctes. Mais beaucoup de personnes n'éprouvent pas ce besoin. Il leur suffit de développer en ellesmêmes des tendances confuses de générosité. Elles restent longtemps sous leur influence. A l'heure utile, cette disposition générale de toutes leurs facultés les porte avec promptitude et comme instinctivement à l'action. Même quand 1 homme veut tout prévoir dans le détail, que d'actes imprévus il produit chaque jour, grâce à un ensemble de dispositions qu'il lui serait difficile d'analyser!

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que les réflexions nombreuses et bien distinctes ne sont pas le seul moyen qui nous conduise à agir. Nous en avons un exemple frappant uans l'instinct d'imitation. Nous sommes entraînés, et parfois avec violence, à imiter ceux que nous aimons ou que nous fréquentons; et cela sans raisonnement. Cette tendance obscure, mais efficace, est utilisée dans la vie spirituelle, lorsque nous lisons des vies de sîiints, ou que nous prenons pour sujet d'oraison la vie et la Passion de Notre- Seignour. Si nous aimons vivement le divin Maître, nous nous sentons alors poussés à devenir meilleurs, à imiter ses vertus, à nous associer à ses souffrances. Il convient, je le reconnais, de corroborer cette action instinctive par nos raisonnements, si nous en avons la facilité. Mais ce n'est pas indispensable à tout le monde; voilà le point à retenir. C'est là, scmble-t-il, ce que les ennemis de l'oraison de simplicité n'ont pas suffisamment remarqué.

Il en est de même pour nos habitudes, nos peissions et nos divers besoins. Ils nous font agir plus ou moins automatiquement. Dès lors toute oraison où se développe le besoin de plaire à Dieu deviendra, presque à notre insu, la source d'une foule d'actions vertueuses. Elle créera la mentalité nécessaire, sans beaucoup recourir aux résolutions distinctes. Quand nous pensons à l'océan, nous nous représentons toujours une suite de vagues qui s'élèvent, se poursuivent et s'affaissent, mais ce n'est là que la surface. Elle recouvre d'immenses profondeurs. Notre imagination n'y songe point, parce qu'elle n'a prise que sur ce qui a des parties bien différenciées. Il en est de m<'me quand nous observons notre âme. Les actes distincts nous semblent ce qu'elle renferme d'important. Ce sont, au contraire, de simples groupements de surface, visibles, mais passagers. Au-dessous il y a l'intime, le permanent et la grande source de l'action.

De ce qui précède, il ne faut pis conclure qu2 les résolutians distinctes sont inutiles, mais simplement qu'on ne doit pas se troubler quand on éprouve de la dilficulté à en produire.

3' Ce qui contribue parfois à encourager l'objection ci-dessus, c'est qu'on donne à l'oraison de simplicité le nom d'oraison de repos, ce qui semble indiquer un état d'oisiveté. Mais ce seradt exagérer le sens qu'on a prétendu attribuer ici au mot repos. Le P. de Caussade l'explique : « Il faut savoir que l'esprit et le cœur ne se reposent pas à la manière du corps, en cessant d'agir, mais plutôt en continuant d'agir d'une manière plus simple, plus douce et qui charme notre âme » [Dialogues^ 1. II, dial. prélim.). Il ajoute la comparaison de lavare ou de l'ambitieux, qui « lorsqu'ils laissent reposer leur esprit ou leur cœur » ne cessent pas d'agir, ne sont pas oisifs, mais pensent à ce qu'ils aiment et s'y attachent de plus en plus.

4° Enfin, ce qui provoque naturellement l'objection, c'est que parfois on prend trop à la lettre l'expression d'oraison de simplicité. Comme je l'ai expliqué (»), on ne prétend pas que la simplicité est stricte et dure une heure de suite. Il y a une foule de moments où les facultés opèrent comme dans la méditation commune et où, dès lors, on travaille comme tout le monde. Pourquoi continue-t-on à désigner cet exercice par le terme d'oraison de simplicité? C'est parce qu'on n'a pas de mots pour exprimer ces mélanges d'états divers et leurs mille nuances. On en est réduit à nommer l'oraison par sa tendance d'ensemile^ par ce qui frappe l'attention à certains moments.

Les ennemis de l'oraisjn de siinplicité oublient toutes ces restrictions, pourtant bien évidentes. Ils conçoivent un état idéal, surhumain, privé de tout ce qui le rend ulile. Alors ils ont beau jeu pour le condamner. Prenons donc les situations telles qu'elles existent dans la réalité !

Alk. — Suite dler*b|e«U*ii. Soit, dira-t-on ; dans cette oraison, on s'occupe d'une manière utile. Mais est-ce la meilleure manière d'employer son temps? La méditation n'e^st-elle pas plus profitable?

40. — RéfioauM. Ci-dessus j'ai mootié que non, pourvu que certaines conditions soient remplies [91 ■. Ne jugeons pas de l'efficacité d'une méthode par la complication des moyens qu'elle emploie. David n'avait qu'une froade, dans sa lutte contre Goliath;

mais il savait bien la manier. S'il lui eût fallu porter la cuirasse de Saul, son casque et son bouclier, il se fût trouvé fort embarrassé.

Mais enfin admettons qu'à certains moments, l'oraison de simplicité soit tellement mêlée de distractions qu'elle paraisse peu utile. Vaut-il mieux revenir à la méditation proprement dite?

Oui, si on le peut. Mais, d'ordinaire, on y éprouvera non seulement du dégoût, mais une grande difficulté. C'est là, nous le dirons tout à l'heure (**), un signe non équivoque que le simple regard e4le résultat d'une action divine. Or, s'il en est ainsi, il est clair que cette occupation est la meilleure, quand même nous n'arriverions pas à bien expliquer comment. Autrement Dieu nous inviterait ou même nous contraindrait à un état moins favorable à la production des vertus.

49. — Directeurs défkvorableâ. Quand les directeurs font les objections dont je viens de parler, c'est quelquefois la faute du pénitent, qui s'exprime d'une façon inexacte. Il dira, par exemple : « Je ne fais presque rien dans mon oraison » ; ou : « Je me contente d'y aimer Dieu ». Le directeur, s'il n'a pas étudié ces questions, ne sait pas comment compléter ces renseignements et ne peut que répondre : « Puisque votre oraison est sans pr «fit véritable, revenez à la méditation ».

I> où l'on voit la nécessité d'instruire les pénitents, pour qu'ils apprennent à exposer clairement leur état d'âme.

49. — On arrive à la même conclusion, quand on voit que les personnes d'oraison se font à elles-mêmes l'objection ci-dessus. Tant qu'on ne leur a pas expliqué pourquoi elles sont dans une bonne voie, elles sont travaillées par des craintes. Klles luttent sans cesse contre leur attrait. De là des iieliies iii(érie«ire«. C'est un devoir de leur rondre la paix, en dissipant leurs préjugés. Si elles n'ont, par exemple, de facilité que pour l'attention amoureuse et confuse à Dieu, il faut leur apprendre à s'en contenter.

49. — Autre dIfOculté. Les novices, ou même certains religieux formés, sont obligés de rendre compte de leur oraison, soit en particulier, à leur supérieur ou directeur, soit parfois en public. De là pour eux une préoccupation, si cette oraison est très simple. Voyant que d'autres se livrent ii des développements mag-nifiques, ils ont honte de leur pauvreté apparente, et au lieu de passer le temps de l'oraison à aimer Dieu, sans trop d'idées

distinctes, ils se tourmentent à y produire de belles pensées. S" J. de Chantai blâme cette conduite [Voir aux citations, so, 4°) ; et de même Boudon {Le Règjie de Dieu en l'oraison mentale, 1. I, ch. m).

Si la description de votre oraison tient en deux phrases, ne cherchez pas à en dire davantage; le supérieur ne devra pas s'en étonner.

50. — Peut-on dire (|ue les actes d'amour que l'on fait pendant l'oraison de simple présence de Dieu com prennent implicitement et éminemment les actes de différentes vertus?

Pas toujours, pas même dans l'oraison de quiétude, qui est cependant plus élevée que celle-ci. Cette phra'-e qu'on trouve dans quelques anciens auteurs, ne doit pas être prise à la lettre. Ils veulent dire que l'amour divin est la source des autres vertus, qu'il donne la disposition à les pratiquer; mais il ne va pas jusqu'à en être par lui-même l'équivalent, car chaque vertu a son objet spécial qui diffère de celui de la charité.

Ou encore ces auteurs supposent .sans le dire que la simplicité de cette oraison n'est qu'approximative et qu'il s'y trouve, au moins d'une manière obscure, des réflexions sur les diverses vertus et leurs motifs.

Les quiétistes, au contraire, prenaient à la lettre cette maxime que leur contemplation, réduite à presque rien, était un acte unique comprenant « éminemment » tous les autres, et par suite dispensant de tous les autres. Us cherchaient par là à justifier leurs simplifications à outrance.

Pour éviter l'illusion sur ce point, il existe un moyen simple et naturel. Ce n'est pas d'anaJyser sans cesse son oraison, mais de voir comment on se comporte au dehors. Si les actes intérieurs de certaines vertus ont été produits au moins implicitement pendant la prière, ils se manifesteront ensuite, comme d'euxmêmes, quand Toecasion s'en présentera. S'il y a un germe, il se développera.

51. — Nous avons comparé l'oraison méthodique avec celle de simplicité. Certaines personnes emploient des arguments exagérés pour se dispenser de la première. « Quelle complicatioa! disent-eUes. En face d'un sujet, je ne pourrai jamais m'astreindre à y appliquer successivement les trois puissances de l'àme (mémoire, puis intelligence, puis volonté). J'ai besoin d'aller

k Dieu tout droit. De même je ne puis me résigner à cette filière des préludes, des compositions de lieu, des colloques, etc. (1). Cet attirail est trop lourd; il brise l'élan de l'âme. J'en veuï aux prédicateurs de retraites qui se croient obligés de nous enseigner tant d'opérations savantes, ignorées des anciens âges. »>

Je réponds (jue tout cela est plus compliqué en théorie qu'en pratique; tout comme les traités de rhétorique ou de logique. On y trouve beaucoup de mots savants, qui, au fond, expriment des opérations fort simples que nous faisons tous les jours sans y songer. Mais on les fait mieux lorsqu'on en a pris une connaissance explicite et qu'on les a isolées par l'ainalyse. Aussi les prédicateurs et auteurs ont raison de les enseigner, de distinguer ces différents actes, et de leur donner des noms qui fassent retenir cette distinction. Cela fait, je me plais à croire qu'ils songent à vous avertir que, dans la pratique, vous pouvez vous y prendre de la manière qui vous réussira le mieux.

Rien, par exemple, ne vous oblige, comme vous le croyez, à faire successivement l'exercice des trois puissances. Si cela vous parait compliqué, faites tout simultanément. Ce sera de l'oraison fort simple ; et je vous défie bien de simplifier davantage. Car dans toute oraison mentale, on est bien obligé de se souvenir, de penser et de vouloir.

Je pourrais montrer que les autres mots qui vous ont effrayé

(I)Ces opérations se retrouvent sou» des noms divers dans toutes les méthodes. L'enseignement de ces procédés n'est pa«, comme on l'a cru parfois, le but principaJ des Exercices de S' Ignace. Ce but est clairement indiqué par le titre placé après les • annotations » préliminaires : Exercices spirituels pour que l'homme triorri' phe de lui-même et règle sa vie sans se déterminer par aucune affection déréglée. Ce livre sert à faire une retraite de trente jours et suppose un homme ayant un certain désir de se montrer généreux envers Dieu, mais retenu soit par l'ignorance des moyens à prendre, soit par sa faiblesse. Les Exercices sont savamment combinés pour développer graduellement en lui la générosité, et, s'il en est capable, l'amener jusqu'à l'héroïsme. Ce plan habile peut échapp>>r aux regards d'un lecteur superficiel; on ne le comprend bifn qu'en s'y soumettant, et jusque dans ses détails en apparcnc»? les plus insignifiants. Cet agencement en vue d'un but précis est c<» qui caractérise le livre, et fait qu'il ne ressemble à aucun de ceux qui l'ont pr*^c<^d<'.

L'enseignoMioiit de l'oraison mentale n'est, pour S* Ignace, qu'an but secondaire ou un moyon. .Sans doute on ne s'impose des sacrifices que si on se pénètre profondt'rncnt de certaines idées, ce qui se fait surtout par la méditation; mais on pourrait concevoir un homme qui, en sortant des Exercices, ne ferait plus que de la prière vocale, et qui pourtant aurait atteint le but principal de cette grande retraite. Le point important est de réformer sa vie.

Ce qui est vrai, c'est que, du même coup, cet homme a appris à faire oraison; et qu'ainsi il a un moyen puissant d'assurer sa i>ersévérance dans le bien.

LU CRACn D*0aAIS0H. 3

expriment des actes connus de tout temps, et que vous-même vous faites instinclivemeot. Seulement vous les séparez peu ou point, et vous n'en prenez guère conscience- Soit. Puisque cette simplification vous réussit, personne ne pense à la blâmer. Mais d'autres préféreront décomposer ces actes. Laissez-les faire.

En résumé, il est utile d'avoir appris la théorie ; et il est nécessaire d'avoir de la liberté dans l'application.

§ 4. — Règles de oondnite pour l'oraison meatale quotidienne.

HZ. — H«rqae« ^ke -v—mii^n. Les directeurs ont souvent à résoudre, et avant tout autre, le problème suivant : étant donnée une personne qui pratique habituellement l'oraison affective ou celle de simple regard, à quels signes peut-on reconnaître, avec graade probabilité, que cette oraison se fait sous l'action de Dieu, et que dès lors il faut laisser continuer dans cette voie? nous supposons qu'il s'agit d'une oraison durant une demi-heure ou une heure (voir t).

fts. — Il y a deaiL slfiiies nécessaires et suffisants, le succès pendant l'oraison et le profit à la suite de cet exercice (1).

Et d'abord, le succès; on doit avoir de la facilité pour cet exercice, y réussir au moins aussi bien que dans la méditation.

Ensuite, le profit. Cette oraison doit exciter, au moins aussi bien que la méditation, au désir sincère de la perfection, et à la pratique des vertus. — Ce caractère ne se constate pas en un jour.

Plus ces signes seront accentués, plus l'action divine sera manifeste.

Notez bien que je n'ai pas dit que le succès et le profit doivent être considérables ; mais seulement qu'il doit y en avoir autant qu'avec les anciennes méthodes. Il faut comparer l'âme avec elle-même, non avec d'autres qui sont conduites par une voie différente .

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