DIFFÉRENTS GENRES DE GRACES MYSTIQUES
t i . — Histoire de eli«que àme. — Dans la pensée de S** Thérèse, les quatre degrés précédents sont vraiment des étapes, c'està-dire des périodes successives, des âges spirituels, des états échelonnés; sauf, bien entendu, les exceptions dont Dieu est le maître. On ne passe généralement k chacun qu'après être resté un certain temps dans le précédent; et le passage est difficile. Aussi beaucoup d'Ames restent en chemin.
Dans le Château, la sainte appelle demeures les périodes correspondantes à chaque degré d'oraison. Elle ne veut pas dire par là que, dans ces phases, on reste sans interruption dans telle oraison, sans revenir en arrière. Il suffit qu'on l'ait quelquefois, mais sans la dépasser.
lï. — Ceux qui restent stationnaires feront bien de méditer une pensée propre à les entretenir dans l'humilité : c'est que peut-être Dieu les appelait à monter plus haut. En soi, tout germe est fait pour se développer; s'il n'y arrive pas, c'est qu'il a rencontré quelque obstacle. S** Thérèse insinue que souvent cet obstacle nous est imputable (1). Ainsi, au lieu de concevoir un certain orgueil d'être parvenu à la quiétude, on doit se demander avec crainte pourquoi on ne la dépasse point.
iS. — Vue d'enaeiiible. Déjà dans l'oraison ordinaire, nous avions trouvé quatre degrés (ch. u) qui, le plus souvent, étaient aussi des étapes. Les degrés de l'union mystique font suite à ceux de l'union ordinaire. Le mariage spirituel, qui est ici-bas le degré suprême, n'est lui-même que l'avant-goiU d'un état plus élevé, l'union béati/ique de l'éternité.
14. — ClaMiacation>« peu dlITérentes. La V"' Marie de l'Incarnation, ursuline, ne compte que trois étapes, parce qu'elle réunit ensemble la seconde et la troisième [Histoire, par l'abbé Chapot, part. IV, ch. iv ou Vie par une ursuline de Nantes,
cil. XX .
S' Jean de la Croix ne songe pas à distinguer les trois premiers degrés. Sa grande préoccupation, c'est d'arriver au dernier, le mariage spirituel. Ce qui précède cet état semble ne former, à
(1) Traitaoi de-s ravissements : ■ Je a'ai pu en parlant de ces g^randes gr&ces de Dieu, ra'einpècher de témoigner ma douleur à la vue de ce que les âmes perdent par leur faule. Il est vrai, ce sont là des faveurs insignes que Notre-Seigneur fait a qui il veut; cepeii<iant si nous l'aimions commo il nous aime, il nous U$ accorderait d toulei; car il no désire rien tant que de trouver à qui donner, et ses dons no di;uinucnt point ses lioliessos, parc» qu'elles sont inllnios • {Chdieau, 6. ch. iv''.
ses yeux, qu'un bloc. Peu lui importe que, sur ce chemin, il y ait ou non des hôtelleries séparées; il veut qu'on s'y installe le moins possible. De la sorte, pour lui, les étapes vraiment mystiques se réduisent à deux : l'union transformante et tout ce qui y conduit.
De plus, les trois premiers degrés de S" Thérèse lui apparaissent surtout comme une épreuve. Ce qu'il exprime en donnant à leur ensemble le nom de second purgatoire de l'âme. Il l'appelle aussi nuit de l'esprit (Voir ch. xv). Ce n'est pas, certes, qu'on y soit privé de clartés; mais ces clartés ne sont que des ténèbres, souvent douloureuses, par rapport au grand soleil qui attend au terme.
i&. — Question de ternftiuologle. L'état que j'ai appelé Vunion pleine est désigné quelquefois par S'* Thérèse sons le nom à'oraison d'union sans adjectif. Elle craignait sans doute de créer un mot nouveau; elle a préféré particulariser celui à'union qui avait une signification beaucoup plus étendue. Cette méthode a un inconvénient : on prive la langue d'un terme général, qu'on ne remplace pas, et dont pourtant on a sans cesse besoin. La sainte elle-même n'a pu échapper à la nécessité de s'en servir dans beaucoup d'autres cas fl).
En particulier, celte restriction appliquée au mot union pourrait faire croire que dans le premier degré de l'état mystique, c'csf-à-dire dans la quiétude, on n'éprouve pas encore d'union avec Dieu. Ce serait là une grosse erreur, mais dans laquelle S'* Thérèse n'est point tombée, puisqu'elle appelle la quiétude « une intime union avec Dieu » ( Vie, ch. xiv) ; sculennent cette union des puissances est imparfaite; les distractions la combattent. On n'est pas « entièrement abîmé en Dieu » iibid., ch. xv}.
A l'imitation de Scaramelli, plusieurs auteurs ont voulu éviter les inconvénients que je viens d'indiquer. Pour cela, ils ont ajouté au mot union un qualificatif. Us disent : union simple, sans expliquer ce qu'ils veulent exprimer par là. On peut leur objecter que l'union qu'on a avec Dieu dans la voie ordinaire, et dont
(i) En revanche, il n'y a pas eu d'inconvénient, du moins en français, à ce que la sainte restreignit le sens du mot quiétude à un état particulier. Car ce mot a disparu de notre langue courante, où il est remplacé par repos. En latin, au contraire, l'expression unique oralio quieUt avait besoin d'un qualificatif pour éviter les ambiguïtés.