‹ Des Guérisons Tardives de la FolieChapitre 23 sur 30 · AT · texte numérisé non relu

AT

loppement intellectuel des aliénés ; qu'elle leur laissait à leur sortie une éducation plus parfaite. Leuret cite des observations de ce genre. Il est évident que des campagnards n’yant jamais quitté leur village et qui, internés dans un Asile, ont travaillé, pendant de longues années, dans un atelier quelconque, ont pu bénéficier de cet apprentissage : le contact avec un personnel relativement supérieur par l'intelligence et l'éducation aura pu, en outre, peut-être leur inspirer des sentiments plus élevés ? Mais n'a-t-on pas répondu que, parfois, les asiles avaient au contraire la plus néfaste influence et que le contact des autres malades n’avait fait qu’empirer l’aliénation de tel ou tel : on a pu l’observer, mais on doit nier la contagiosité !

Nous voyons donc combien est complexe et délicat le traitement de la folie : malgré leur nombre et leurs variétés, tous ces moyens peuvent encore échouer, et l’aliéné semble alors voué à une chronicité irrémédiable. C’est ainsi, puisque la folie n’entrave en rien la longévité de la vie, qu'il y a dans les établissements spéciaux des aliénés séquestrés depuis 20, 30, 40 ans. Maréville possède en ce moment un halluciné héréditaire qui y habite depuis D années.

Bien qu’on ait noté la longévité des aliénés, pour être fous, ces hommes n’en sont pas moins soumis comme les autres hommes aux maladies de toutes espèces. Nous n’entreprendrons pas d'exposer ici les réactions plus ou moins intéressantes que leur organisme oppose aux diverses affections. Les travaux de Georget, Ferrus, Calmeil et Thore en ont suffisamment fait mention. Le pronostic de

nine

ces maladies, appelées incidentes, est ordinairement grave ; mais, dans quelques cas, elles peuvent avoir une influence favorable sur l’aliénation mentale et jouer pour ainsi dire le rôle si recherché de phénomènes critiques : « La guérison n’est certaine, dit même Esquirol, que lorsqu’elle est déterminée par des phénomènes critiques ».

Que de guérisons ont été opérées au cours d’une pneumonie, d’une fièvre continue, d’un érysipèle (Verger). Les docteurs Giraud, Langlois, ont entrepris sans résultat de donner une interprétation à ces phénomènes mystérieux : la question n’est point encore élucidée ; « la viciation du liquide nourricier, dit Claude Bernard, peut troubler ou ranimer les manifestations intellectuelles ».

Donnons d'abord quelques exemples de guérisons curieuses survenues tardivement à la suite d’une maladie incidente.

Manies aiguës jugées par des parotidites et par un abcès de la fesse, par une variole et par une pneumonie (Esquirol).

Mélancolie guérie par un érysipèle.

Solaville relate un malade, interné depuis 18 ans à l’Asile de Poitiers, qui fut guéri d’un délire partiel avec hallucinations par une mutilation volontaire des organes génitaux.

Germain et Bouchet citent un cas de stupeur terminé par une pneumonie.

Hergta vu un aliéné réputé incurable, se rétablir après 14 années, sous le retour d’une fièvre intermittente qui avait motivé son internement.

Falret a observé un cas de variole noire qui eut les

RU

plus heureuses conséquences chez un aliéné interné depuis plus de 15 ans.

Nous voudrions ajouter ici quelques mots sur le rôle parfois favorable de la fièvre dans les guérisons tardives : rôle même incompréhensible, car s’il est deux mots en médecine qui semblent s’exclure l’un l’autre, ce sont la fièvre et l’aliénation mentale (exception faite pour la manie aiguë) : et l’union accidentelle de ces deux états opposés qui paraissent incompatibles, peut entraîner pour l'organisme, théâtre de la rencontre, des conséquences diverses fâcheuses ou heureuses, « ainsi que dans l’accouplement de races, le sujet vicié peut infecter l'être qui partage sa couche ou puiser dans son sang une régénération ».

La fièvre typhoïde, on le sait, a été considérée et rangée depuis longtemps déjà parmi les causes innombrables déterminantes de la-olie, on a même créé le mot de typhomanie pour exprimer cette sorte de vésanie ; tous les auteurs l'ont observé en signalant les différentes formes sous lesquelles elle se manifeste et ils ont montré aussi l’influence heureuse que la fièvre, quel que soit son mode, exerce sur la folie (qu’elle soit continue, rémittente ou intermittente), tantôt améliorant l’état mental ou le convertissant, tantôt interrompant pour quelque temps l'agitation, le délire, les crises épileptiques ; tantôt produisant chez l’aliéné un retour complet au calme et à la raison.

Si Dagonnet en a nié l'influence dans son traité des maladies mentales, Galien au contraire rapporte déjà qu'un homme fut guéri de sa folie par des accès de fièvre

Lors

quarte ; Pinel relate une guérison par un long accès de fièvre ; Esquirol vit un jeune lypémaniaque guéri par une fièvre gastrique.

Mais sans fouiller ainsi les annales médico-psychologiques, nous avons vu souvent les affections fébriles juger des délires chroniques : fièvres, inflammations parenchymateuses, vastes brûlures accidentelles, dysenterie, développement de tubercules, etc... Bien des fois nous avons observé à l’Asile des guérisons réelles, complètes, pendant la convalescence de fièvres continues, et c’est ainsi qu’au cours de l’année 1895, signalée à Maréville par une légère épidémie de fièvres typhoïdes, parmi les 12 malades hommes atteints, quatre furent améliorés : nous avons présent à la mémoire le cas d’un jeune cultivateur, G..., atteint de manie aiguë, qui contracta la fièvre continue : sa manie et sa fièvre furent guéries en même temps.

Mais comment la fièvre se comporte-t-elle dans le cours de ces maladies qu’on a nommées incidentes ? L’observation, sans résoudre ce problème, montre qu’il n’en est pas toujours de mème. La folie imprègne l'organisme d'un état qui l'empêche d'exprimer ses souffrances et ses besoins avec son langage accoutumé ; souvent la fièvre est difficile à constater chez l’aliéné dont le pouls est naturellement fréquent ; souvent elle ne se fait pas sentir ou se manifeste avec d'autres symptômes et il n’est pas rare à l’autopsie de trouver des altérations aiguës qu’on n'aurait pu soupçonner. La réaction circulatoire n’obéissant plus au système nerveux est impuissante à se faire comprendre ctil y a lieu de penser à l’incurabilité quand l’organisme

Nue

atteint d’aliénation mentale est incapable de réagir. Au contraire, lorsqu il se produit une influence favorable, on constate une suractivité de la circulation céphalique et les fortes congestions, les épistaxis observées pendant la fièvre intermittente chez les aliénés doivent être regardées comme un remède pour le cerveau.

Le même principe physiologique explique peut-être ces guérisons imprévues survenant à la suite d’une opération sanglante, guérisons qu'on pourrait appeler postopératoires par opposition aux folies post-opératoires : on a constaté parfois que l’ablation de tumeurs avait produit sur l’aliénation un excellent résultat et on à cherché même dans bien des cas à traiter la folie hystérique par l'extirpation des ovaires ; on à vu une mutilation volontaire des organes génitaux amener la guérison chez un aliéné. La crâniectomie, la trépanation, la thyroïdectomie ont eu leurs succès comme leurs revers.

Nous pouvons dire en résumé que la lypémanie et le délire des persécutions paraissent être les deux formes de vésanie qui, persistant depuis un certain nombre d'années, sont susceptibles à un moment donné, sous une influence imprévue, de disparaître ou d'amener dans l’état mental de l’aliéné une amélioration appréciable : le traitement le plus efficace est certainement le traitement moral, sans oublier la thérapeutique naturelle dans laquelle on peut ranger les maladies incidentes, les événements inattendus, les accidents, les interventions indispensables qui chez les uns guérissent un mal qu'ils engendrent chez les aatres : étrange contradiction des choses humaines : ce qui cause la folie peut en devenir parfois le remède.

Page 1