‹ Des Guérisons Tardives de la FolieChapitre 24 sur 30 · CHAPITRE HI · texte numérisé non relu

CHAPITRE HI

Considérations sur quelques conséquences sociales et juridiques.

L'intérêt du sujet que nous avons entrepris de traiter, nous à semblé surtout résider dans les conséquences diverses qui peuvent en découler, conséquences parfois désastreuses, tant pour le malade lui-même que pour les siens.

L'imagination laisse facilement entrevoir les situatons difficiles, les regrets, les ennuis de toute espèce que peut créer un pronostic erroné: Car quand on vient annoncer à une famille une guérison, après avoir conclu à l’incurabilité plusieurs années auparavant, on lui apporte bien souvent une déception ; tant d’affaires auraient pu être conclues et arrangées de telle facon qu’elles ne l’'auraient pas été si on avait pu escompter un changement favorable dans l’état mental. !

Sans revenir sur la prudence dont tout aliéniste doit faire preuve avant de conclure à la démence et à l’incurabilité, ajoutons que, quelle que soit sa conviction, quelles que soient les instances justifiées des parents, 1l ne devrait jamais l’exprimer ; 1l ne devrait même jamais se faire une telle opinion, car alors, dans son impuissance

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à guérir, il est tenté de reporter ses soins assidus sur les autres aliénés et d'abandonner ceux qu’il a frappé d'incurabilité aux seules ressources de la nature ; c'est ainsi que nous voyons, parmi les centaines de malades internés dans les asiles publics, un grand nombre de ces malheureux, délaissés de tous, privés de tout, menant une vie purement végétative, recherchant la solitude, ne recevant plus aucune nouvelle du monde extérieur, ignorant ce que sont devenus leur femme et leurs enfants depuis les dix ou vingt ans qu’ils en sont séparés. Nous avons essayé plus d’une fois d’en rappeler quelques-uns à des sentiments affectifs, de leur parler d'eux et des leurs, et nous avons constaté que leur intelligence et leur sensibilité, pour être restés des années en torpeur, n'avaient pas sombré à tout jamais : leurs facultés ne sont souvent qu'’ensgourdies et susceptibles, donc, d’être remises en éveil.

En Allemagne, on est allé jusqu’à construire des asiles pour les aliénés incurables, où 1ls attendent la mort dans l'abandon le plus complet. L'humanité s'est révoltée contre de pareils procédés et en a fait justice.

En Angleterre, au contraire, on a fait les plus louables efforts pour réaliser « l'hôpital ouvert » et le « traitement des aliénés en dehors de l'asile », système appliqué à Woodilee, près de Glasgow. Le docteur Goldsmith regrette qu'on amène dans les asiles beaucoup d’aliénés âgés et décrépits, plutôt pour mourir que pour être traités, et il déclare que si les parents ou les amis de ces malades avaient pour eux suffisamment d'affection, ils pourraient les soigner à la maison, sauf à allouer aux familles indigentes un secours mensuel.

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En France, on a cherché aussi à améliorer le sort de ces inconscients inoffensifs par la création de colonies, où ils vivent en plein air avec toutes les apparences de la la liberté.

Il ne faudrait pas croire cependant que l'aliéné une lois interné, quelle que soit la durée de sa maladie, puisse être privé de tout, dépossédé de tout, et que ses biens soient laissés à la merci des siens. La loi s’est faite la sauvegarde de ses intérêts, et celle du 30 juin 1838 est encore en vigueur sans avoir subi depuis aucune modification. Cette loi s’est chargée de lui nommer, aussitôt l’'éclosion de sa maladie, un administrateur provisoire, un tuteur ou un curateur, qui ne peuvent être choisis parmi les héritiers présomptüfs de la personne internée.

Malgré cela, que d'actes n’aurait-on pas accomplis si on avait songé à une guérison possible : des propriétés n'auraient pas été vendues-ou achetées, des mobiliers auraient été conservés, des mariages n'auraient pas été conclus, etc..., et combien de circonstances, en outre, dans lesquelles la loi ne peut s'exercer, d’un ordre purement moral, et par le fait même d'autant plus graves en conséquences : nous voulons parler des ménages irréguliers, des liaisons nouvelles du mari ou de la femme demeuré sain, souvent avec naissance d'enfants, liaisons qui auraient été évitées ou tout au moins moins publiquement nouées.

Ce fait est beaucoup plus fréquent qu'on ne pourrait l’imaginer, et le médecin est même souvent pris pour juge en pareil cas. N’est-il pas même presque compréhensible que, dans une classe sociale où la lutte pour la vie

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est l'unique préoccupation de tous les instants, tel mari, délaissé avec des enfants en bas âge, incapable de gérer sa maison, cherche autour de lui une compagne qui puisse soigner les siens, diriger son ménage; et que telle épouse, mèêre sans appui, sans ressources, obligée de compter avec les nécessités ambiantes, s'adjoigne un soutien pour supporter l’existence. C'est alors que ce mari et cette femme, ne croyant pas à la possibilité d'une guérison, viennent consulter l’aliéniste avec une simplicité et une franchise qui excluent presque toute idée de mal.

Nous avons souvent observé ce qui se passe la plupart du temps et tout naturellement. Dans les premiers mois l’anxiété est extrême de la part du conjoint, demeuré sain : il raconte au médecin ses alarmes, ses espérances dans la guérison et ses joies d’une réunion prochaine. Peu à peu, lorsque la maladie se prolonge, les anxiétés du début ont fait place à une certaine résignation : on se crée de nouvelles habitudes, on prend quelques distractions, les visites deviennent plus rares et les années s’écoulent. Le conjoint, jeune et bien portant, plus ou moins résigné devant la maladie qui s’éternise, se sent le courage de recommencer une nouvelle vie, l’occasion l’aide, il le fait. C’est ainsi qu'une nouvelle famille se crée, illégale, mais naturelle, presque nécessaire.

C’est encore à ce moment, lorsque de telles liaisons existent depuis de nombreuses années, et que la guérison annoncée de l'épouse ou dû mari interné laissent prévoir une sortie prochaine, que le mari ou l'épouse viennent prendre conseil du médecin, lui avouant la faute avec ses conséquences, et lui faisant pressentir les mauvaises con-

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ditions dans lesquelles le malade va se trouver au sortir de l'asile.

Toutes ces considérations ont amené les législateurs à se demander si on ne devrait pas ajouter aux motifs du divorce l’aliénation mentale de l’un des époux. Nous voilà tout naturellement amené à parler de cette question si importante, qui souleva tant de discussions dans les Assemblées législatives et médicales, en France et à l'étranger ; 1l nous à paru intéressant de les rechercher et de les résumer.

Le 21 mai 1878, M. Naquet, le premier, déposa une proposition à la Chambre des députés, dans laquelle il demandait d'ajouter aux motifs du divorce pour cause déterminée :

« 1° L’aliénation mentale de l’un des époux quand elle avait duré deux ans et plus ;

La commission d'alors, dont le rapporteur fut M. Léon Renault, député, n’accepta pas cette addition. Elle estima que la maladie qui frappait l’un des conjoints, quelle que püt être sa gravité, ne pouvait jamais être regardée comme de nature à dégager l’autre époux de ses obligations d’aide et d'assistance réciproque, qui sont le fondement et l’honneur même du mariage, tel qu’il a été institué par notre Code.

Car ce Code a voulu, comme le fait observer M. Batbie, que le divorce ne püût être prononcé que si l’un des époux avait à se reprocher soit une condamnation, prononcée contre lui, soit l’adultère, soit des sévices ou

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