OBSERVATION X
(Service de M. Caraven)
A... Paul, adjudant-chef, * régiment d'infanterie. Blessé le 21 décembre 1914, à 6 h. 30 du matin. Reste entre les lignes jusqu'au lendemain (2h. 30).
Entre dans notre hôpital le 22 vers midi.
Il présente des blessures multiples par balles :
Blessure de la jambe gauche : deux orifices, tibia intact, fracture du péroné au-dessus de la malléole.
Blessure du bras gauche : fracture de lextrémité supérieure de l'humérus, clavicule intacte, orifice d'entrée Vers le bord axillaire de l’omoplate, ecchymose en avant du deltoïde au niveau du siège probable du projectile. La radiale est normale.
La radioscopie faite le 23 décembre confirme la fracture (col chirurgical de l’'humérus) et montre des débris de balle.
28 décembre. — Sous chloroforme, ineision antérieure. Extraction d’une chemise de balle éclatée et de quelques esquilles.
Blessure de la cuisse droite : coup de feu oblique, deux
‘orifices, l’un antérieur, l’autre interne tels que les vaisseaux fémoraux peuvent parfaitement être blessés. Dans l'orifice ‘antérieur on trouve une chemise de balle régulière. Le fémur est intact, la radioscopie ne fait découvrir que quelques grains de plomb.
On incise ces plaies le 24 parce qu’elles dégagent quelques
gaz. On retire un morceau de balle et on fait un grand lavage à H? 0*.
28 et 30 décembre. — On incise un foyer purulent au niveau de eette même cuisse et un abcès dans la région obluratrice, — Blessure du scrotum et de la face intérieure de la verge dilacérés. Impossibilité de décrire ces lésions tellement elles sont irrégulières. Rien à la radioscopie ; le ventreest souple. Le 24. — On retire de ces plaies un morceau d'étoffe assez volumineux. Lavage à H? O*.
— Les pieds sont un peu enflés, luisants, vernissés, ce qui laisse supposer un certain degré de gelure.
— Plaice de l'index insignifiante.
Telles sont les nombreuses blessures que nous avons traitées jusqu’au 30 décembre.
Or, le soir de ce jour à 9 h. 1/2, le blessé faitune hémorragie assez abondante au niveau de ses plaies brachiales. Du sang rouge s’écoule en bavant hors de l’incision opératoire (antérieure) et de la plaie postérieure (épaule). Les battements de
la radiale gauche sont faibles mais perceptibles.
Le malade est couvert de sueurs, exsangue, agité. L'application d'un garrot, bien que posé immédiatement en dessous des plaies, semble mettre fin à l'hémorragie probablement par suite de la compression exercée sur les tissus Le blessé reçoit 500 centimètres cubes de sérum physiologique intra-veineux. Le pouls radial droit remonte un peu, les battements sont précipités mais perceptibles. On ne peut pas faire de comparaison avec la radiale gauche à cause du garrot qui en a complètement supprimé les battements. Le “blessé se plaint seulement de douleurs au niveau du garrot voisin du foyér de fracture, il n’a plus la sensation de vertige
éprouvé plusieurs fois au début de son hémorragie.
Le D' Caraven voit le blessé vers 10 h. 1/2 du soir. IL
Mar Pr pense à une hémorragie secondaire au niveau d'une collatérale (peut-être une circonflexe). Le blessé est porté à la salle d'opérations — quelques gouttes de chloroforme lui sont données. Le sang coule goutte à goutte par la plaie postérieure (par suite des mouvements). Le garrot est enlevé. M. Caraven constate alors nettement le pouls radial gauche, l'artère principale du membre ne paraît donc point intéressée.
Après écartement des lèvres de l’incision antérieure on voit une sorte d’hémorragie en nappe qui remplit la poche opératoire sous-deltoïdienne : une artériole saigne dans la masse du deltoïde maïs on ne trouve pas d’artère qui donne. M. Caraven pense que l’hémorragie provient des capillaires : le sang apparaît en effet un peu partout et son manque de coagulabilité y est pour beaucoup. Il a une teinte séreuse, rosée, colorant à peine le linge (mais il faut noter la perte de sang et l'injection de sérum). Après lavage des plaies à H?O? M. Caraven les bourre de gaze imbibée d’adrénaline. Pansement compressif. Le malade est pâle, pouls filiforme. On lui fait 750 centimètres cubes de sérum glucosé et 250 centimètres cubes de sérum gélatiné (par voie sous-cutanée! et une injection d’adrénaline.
2 janvier. — À r heure du matin, nouvelle hémorragie ; à {heures du soir, la respiration estextrêmement dyspnéique (54). Le pouls est à 170. À 7 h. 1/2 du soir M. Caraven tente la TRANSFUSION DU SANG.
«Toutes les diflicultés sont accumulées. En effet, le récep- «teur a toutes ses veines brachiales, abîimées, Fu nr &« d'hématomes, inutilisables. Celles du membre ON « droittraversentie clapier fémoral.Iljne reste quela saphène
«gauche qui est, pour. ainsi dire, inexistante et ne fait
«aucune saillie malgré l'application d’un lien circulaire « fémoral.
« Le donneur, la femme du malade, est une petite femme « grasse dont la radiale est minuscule, les battements insignifiants.
« L'opérateur a un panaris de l’index droit,
« On anastomose la radiale droite avec la saphène gauche au moyen d'un tube stérilisé dans l’huile et laissé en place «vingt minutes.
«Mais au bout de treize à quatorze minutes les battements « diminuent et il devient clair que la saphène ne reçoit plus «de sang. On attend pour plus de sûreté la vingtième « minute. On coupe alors la saphène, il ne s'écoule pas de « sang artériel et on constate que le sang est coagulé dans « le tube..On apprécie à dix ou douze minutes l’espace de «temps pendant lequel le malade a reçu du sang» (Caraven).
La transfusion avait été décidée après l’hémorragie du matin.Dans l'intervalle on avait injecté au malade du sérum salé intra-veineux, du sérum-rhum, du sérum gélatiné 1/2 centimètre cube d'adrénaline, 10 centimètres cubes de sérum antitétanique sous la peau.
3 janvier. — Le malade, toujours très faible, n’a plus de dyspnée.
5 janvier. — On retire les mèches de la plaie, sans nouvelle hémorragie. On verse de l’adrénaline au 1/1.000 sur les plaies.
6 janvier.—Le malade est un peu moins pâle.On lui donne des lavements alimentaires (vin, peptone, laudanum). On prend à la femme un tube de sang pour préparer du sérum
frais que l'on injectera au mari.
7 janvier. — On injecte 10 centimètres cubes de ce sérum frais et l’on fait une nouvelle prise de sang à la femme.
8 janvier. — Hémorragie à 6 heures du matin. Pansement compressif avec mèches. Injection de sérum frais, sérum gélatiné, émétine.
9 et 10 janvier. — Lavements alimentaires, injection d'émétine.
Le 11 à midi, nouvelle hémorragie abondante mais vite jugulée par des mèches ét un pansement compressif : quatrième injection d’émétine. |
Injection sous-cutanée de 500 centimètres cubes de sérum glucosé.
Le pouls radial était bien perceptible à gauche même pendant l’'hémorragie.
| 12, 13,14 janvier. — Vouvelles hémorragies,vomissements notrâtres (sang).
Décès le 15 janvier 1915 après un abondant suintement séro-hématique continu qui traverse tout et qu’on n'arrive plus à tamponner.
Dyspnée progressive.
OBSERVATION XI (Service de M. Metzger)
L..., François, blessé le 7 juin 1915,par éclat d’obus. Reste quarante-huit heures entre les lignes, nous arrive le 10 juin. |
Il présente une vaste plaie de la partie postéro-externe de la jambe gauche. Le triceps sural est complètement sec-
tionné, les muscles péroniers le sont partiellement, le péroné
est broyé jusqu’à son tiers inférieur. Les tissussont mortifiés
ét présentent un aspect noirâtre et une odeur fétide. Le facies est terreux;le pouls précipité,il y a de l'agitation.
10 juin. — /ntervention.— Ablation des parties mortifiées c'est-à-dire des trois quarts de la masse musculaire posté-
‘rieure jusqu'au tendon d'Achille et d’une partie des péroniers. On enlève les esquilles. Tamponnement à la gaze. Pansement humide (javellisé).
Après l'intervention. — Agitation extrême qui persiste toute la journée.
12 juin. — On constate l'apparition de gaz au pied et au cou-de-pied, le facies est jaune-terreux. Amputation au tiers inférieur de la cuisse (circulaire, pas de suture).
17 juin. — Très bon état général et local.
20 juin. — Hémorragie secondaire en nappe sur toute la surface du moignon. — Rien à pincer, tamponnement, température 39 degrés.
23 juin. — Nouvelle hémorragie en nappe.
Pose de pinces sur certaines parties sphacélées saignotantes,
25 juin. — Mouvelle hémorragie suivie de mort.
Nous citons pour terminer ce chapitre deux observations qui se rapportent à des hémorragies veineuses. Leur symptomatologie est la même que dans certains cas d’hémorragies artérielles. Nous avons vu le sang aussi noir d’un côté que de l’autre. Dans la première de ces observations on trouvera noté l’ædème dont nous avons déjà parlé. Dans la seconde,les lésions veineuses coexistaient avec celles
de l'artère.