‹ Des idées de grandeur dans le délire des persécutionsChapitre 3 sur 12 · SYMPTOMES · texte numérisé non relu

SYMPTOMES

Division en trois périodes.

Nous adopterons, dans l'exposé des symptômes, la division généralement admise, et d'après laquelle on reconnaît dans l'évolution des conceptions délirantes trois phases successives :

1° Une période de début, ou d'incubation ;

2° Une deuxième période, période d'état ou de systématisation ;

3° Une troisième période, période terminale ou de cristallisation. (Délire stéréotypé de Falret.)

Première période. — Nous n'assistons pas ici à un éclat soudain et solennel, et nous n'allons point nous trouver en présence d'une perturbation brusque et éclatante des facultés intellectuelles.

Des phénomènes d'une nature indécise vont se manifester insensiblement et constituer les prodromes de l'affection. C'est une sorte d'anxiété, par exemple, que le malade ne peut définir : un état de malaise intellectuel, non encore localisé, qui répond au frisson, suivant la comparaison de M. le professeur Lasègue.

De ce trouble inexplicable naissent l'inquiétude et la tris*

tesse amenant après elles une dépression, une prostration générales. Peu à peu, ces phénomènes, qui n'étaient que transitoires, tendent à devenir permanents et à modifier l'état habituel, plus ou moins profondément, pour y substituer un nouveau moi, un moi maladif.

Sans rechercher encore la cause de son étrange changement, le malade se sent, pour ainsi dire, entraîné vers un but qu'il ignore : le chemin qu'il parcourt déjà est pour lui rempli de ténèbres, et il semblerait qu'il n'ose lever ses regards afin d'interroger la route.

Péniblement affecté, l'esprit ne s'arrête à aucune idée déterminée et flotte indécis entre les conceptions étranges dont quelques-unes s'apprêtent à le dominer.

« Incertain, dit M. Falret (J), et vaguement agité par un monde d'idées tout nouveau et qui contraste singulièrement avec ses préoccupations antérieures, il passe de la crainte à l'étonnement, compare péniblement son état actuel à son état passé, s'en étonne et s'en afflige, a une demi-conscience de son état, manifeste souvent la crainte de devenir aliéné.»

Ainsi donc, ce qui caractérise essentiellement cette première période, c'est le vague, l'indécision des idées, la prostration physique et intellectuelle.

Cette phase initiale est tantôt assez écourtée pour passer inaperçue; tantôt, au contraire, elle se prolonge fort longtemps et l'on constate alors, au milieu de longues hésitations, des intervalles où l'intelligence triomphe de ce trouble particulier ; le caractère qui était devenu mobile, bizarre, irritable, redevient à peu près normal. Le malade consent alors à confesser qu'il n'a pas de sérieuses raisons pour persister dans l'état de tristesse qui l'étreignait : tout peut se borner à cette dépression passagère, s'il n'existe pas de prédisposition créée par l'hérédité.

(1) Falret. De la folie paralytique. Thèse de Paris, 1883, p. 54.

Si, au contraire, la période de début doit être rapidement franchie, le malade, sans perdre de temps en grandes hésitations, s'empresse d'admettre la validité de ses nouvelles conceptions et entre de plain-pied dans la période d'organisation du délire.

Deuxième période, dite de systématisation. — C'est à dessein que nous n'avons pas mentionné la production d'hallucinations dans la première période. Nous n'ignorons pas cependant, qu'on admet généralement ce délire . des perceptions comme un symptôme fréquent du début de l'affection et servant alors de base au délire des conceptions. Nous sommes loin de répudier cette pathogénie à laquelle, au contraire, nous nous proposons de recourir plus souvent qu'on ne l'a fait jusqu'ici.

Mais nous pensons qu'il convient de ne voir dans une période dite d'incubation, que des troubles vagues, confus, indéterminés, où une hallucination spéciale ne peut encore avoir chance de se produire. Les cas, très-nombreux, à la vérité, dans lesquels la présence d'une hallucination de l'ouïe, par exemple, pour prendre le fait le plus ordinaire, a été notée dès le début de l'affection, peuvent-ils servir à prouver que le trouble sensoriel appartient à la période d'incubation?

Il est probable que cette phase initiale a été, en pareille circonstance, ou à peine ébauchée par le malade, ou se sera dérobée à l'observation.

Quoi qu'il en soit, le malade, après être resté un temps plus ou moins long, perplexe, inquiet, tourmenté, en arrive à se demander comment il peut souffrir ainsi. Faisons remarquer cependant que le malade, en remontant à la cause de ses souffrances, admet simplement l'idée de persécution sans chercher à connaître le motif pour lequel on le persécute. M. Lasègue fait admirablement ressortir cette ma-

nière de procéder, en l'opposant à celle qu'emploie l'homme sain d'esprit, en pareil cas.

Jamais il n'a éprouvé cette angoisse, et il doit enfin connaître la source et la nature de son mal. Dès lors, il va se livrer à un laborieux effort dans la recherche des causes de son trouble, et par là même il franchit ce pas qui, de la période indécise, va l'amener à la deuxième période. Jusqu'à ce moment, il a supporté passivement les sensations maladives ; à cette heure, il veut en pénétrer les motifs, et il entre dans cette nouvelle phase explicative et démonstrative au terme de laquelle il doit, le choix de la cause première étant fait, se fixer d'autant plus solidement à un point déterminé qu'il n'y sera parvenu qu'à la faveur d'une conclusion syllogistique à peu près irréprochable. Occupé d'abord à combiner les éléments de ses nouvelles conceptions, il demandera à certaines l'explication qui lui est nécessaire pour coordonner ses idées dans ce monde nouveau où il entre. Les réticences seront nombreuses, les objections ne feront pas défaut : et il n'entend se livrer, autant que possible, que sur de bonnes raisons, et sa recherche pour découvrir ces dernières est des plus consciencieuses. Il essaiera de concilier ses idées nouvelles avec sa situation actuelle et de trouver des explications à certaines contradictions qui ne manquent pas de le frapper.

C'est après ce mûr examen qu'il adopte enfin l'idée fixe. De temps à autre, pendant une durée variable, le malade émettra des réserves à l'égard de la conclusion qu'il a tirée, mais peu à peu celle-ci finit par s'imposer et la conviction tendàdevenirinébranlable. Ajoutons, bien vite, que les hallucinations, dans la plupart des cas, servent à édifier ce délire ; nous dirons peu de choses ici au sujet de ces troubles sensoriels, nous réservant d'en parler dans un chapitre spécial. Le délirant persécuté, en proie à l'inquiétude, et tout entier à sa défiance, depuis l'instant où la croyance à une

persécution s'est établie dans son esprit, entrevoit des ennemis parmi ceux qui l'entourent. Une conversation qu'il aura entendue lui deviendra un prétexte de penser qu'on s'est occupé de sa personne ; il trouvera un sens particulier à certains mots qui auront été prononcés. Dans la rue, il s'entend appeler par des mots injurieux; sa maison est devenue le repaire de ses ennemis qui, par mille obsessions, lui rendent la vie insupportable. Tout son être moral est du coup profondément modifié ; la suspicion est au fond de tous ses actes, et, dans ce sentiment qui le domine, il peut englober ses proches et ses amis les plus sûrs. Dès qu'il a mis le cap sur l'idée fixe, le persécuté, devenu étranger à tout autre ordre d'idées, s'isole, se retranche dans cette sphère étroite pour vivre d'une autre vie. Souvent le malheureux délirant cherche à se soustraire par la fuite à la poursuite de ses ennemis ; il change de maison, passe de déménagements en déménagements, quitte la ville où il réside, même son pays natal et traverse parfois les mers. H réussit quelquefois à tromper ainsi, pour un temps, son délire, mais le plus souvent les conceptions maladives réapparaissent, et quel que soit l'éloignement qu'il a pu mettre entre lui et ses ennemis.

Troisième 'période ou période d'état. (Délire stéréotypé de Falret.) — Dans la seconde période, nous avons vu le délirant persécuté former peu à peu sa conviction.

Cette croyance à une persécution, née du besoin de donner une explication à des impressions morbides, s'érige en un véritable système, où tout s'enchaîne et. se coordonne, et cette organisation de ses conceptions délirantes a eu pour but d'étayer suffisamment l'échafaudage de son délire.

Il a désormais l'explication toute prête, et si on l'interroge, l'idée dominante se fait jour: il nous entretiendra de la police, des machinations qu'il endure par le fait du ma-

gnétisme, de l'électricité. Nous entendrons ces mots si caractéristiques, ce vocable si spécial, et dès que le délire se traduit ainsi, le médecin est fixé : il ne peut douter qu'il n'ait

affaire à un délire des persécutions, à sa période d'état

« On me travaille avec la physique On enchaîne mes

pensées Ce sont des voix qui me poursuivent On

parle par ma bouche On scrute mes idées Dans la

rue, on me dit des mots malpropres , etc., etc. » Le malade se cantonne dans une ou plusieurs de ces phrases typiques et il n'en sort plus En proie à des hallucinations

souvent très-variées, il éprouvera invariablement les mêmes troubles sensoriels , tout au plus y ajoutera-t-il quelques éléments nouveaux. Il est impossible de ne pas être frappé du caractère de similitude que présente le délire chez tous les persécutés. Aussi a-t-on pu dire que lorsqu'on a vu un délirant par persécution, on en a vu cent.

Cette analogie dans les conceptions délirantes inspire à M. Krafft-Ebing (1) les lignes suivantes : « Nous voyons les malades les plus différents par leur position sociale, leur âge, leur sexe, etc., délirer absolument de la même façon; il semble que l'un copie l'autre. Preuve de plus que l'aliénation est une maladie du corps et non de l'âme, puisque comme dans les maladies physiques proprement dites, pneumonie, typhus, etc., l'organe malade réagit toujours de la même manière, abstraction faite bien entendu des légères différences individuelles. Pour que des milliers d'aliénés, par exemple, tremblent à l'idée d'une catastrophe épouvantable et imminente, ou se croient persécutés par des ennemis invisibles, et se servent, pour exprimer leur angoisse et leur délire, exactement des mêmes phrases et des mêmes mots, et cela dans tous les pays du monde, il faut bien que ce soit la même cellule, — ou le même groupe de

(1) Krafft-Ebing. De la responsabilité criminelle dans les états de troubles intellectuels, 4875. trad. duDr Châtelain.

cellules nerveuses, — ■ qui soit dans leur cerveau le siège d'une irritation anormale et identique. »

Tant que le persécuté a poursuivi l'organisation de son délire, on a pu le considérer comme étant en proie à la période aiguë de la maladie, si l'on veut bien considérer l'activité psychique déployée dans ce travail de coordination et de systématisation. Mais lorsque le malade a édifié, sur des bases immuables, ses conceptions maladives, lorsqu'enfin le délire est stéréotypé, suivant l'expression consacrée, l'état chronique s'affirme absolument : le délire s'est fixé ; c'est la période de cristallisation, pour nous servir de la comparaison de M. Achille Foville (1). Les quelques additions dont le délire fixe peut être susceptible ne peuvent être interprétées dans le sens d'une activité persistante.

Ce sont des corollaires de conceptions primitivement admises, et qui n'exigent pas du malade cette active recherche à laquelle il a dû se livrer, d'abord, pour trouver les éléments de son délire et les assembler de telle sorte qu'ils puissent former désormais un centre qui sera le point de départ et l'aboutissant de toutes ses idées.

Le malheureux persécuté se constitue un genre de vie en rapport avec les sensations maladives qui l'obsèdent, et, en dehors de ces dernières, il n'est rien qui ait la puissance de l'émouvoir. La mort frappant les siens, les calamités publiques aussi formidables qu'on puisse les imaginer, n'auront aucune prise sur lui. « Le citoyen a disparu, le père n'est plus, l'aliéné seul survit (2). »

Nous avons montré le délirant persécuté essayant d'échapper par la fuite aux machinations de ses ennemis. C'est ordinairement ainsi qu'il réagit, au début, contre les persécutions qu'il endure, et il est possible qu'il ne manifeste jamais autrement son désir de se soustraire à ses per-

(1) Ach. Foville. Délire des grandeurs, 1869.

(2) Legrand-du-Saulle. Délire des persécutions, 1874.

sécuteurs imaginaires. C'est là affaire de tempérament. Tel autre, au contraire, se montrera disposé à affronter, après quelques hésitations préliminaires, les adversaires qu'il aura désignés comme les auteurs de tous ses maux.

Le persécuté devient alors le plus dangereux des aliénés : à un moment donné, il va fondre sur l'ennemi imaginaire, pour assouvir sa soif de vengeance, et les actes les plus violents sont accomplis avec une assurance incroyable et avec cette conviction profonde que ceux-ci sont légitimés par une longue agression ; c'est là pour lui un cas de légitime défense. Mais nous reviendrons sur ces faits à la fin de ce travail, lorsqu'il sera question des mesures à prendre visà-vis des délirants persécutés.

Une particularité qui est encore de nature à faire ressortir la conviction profonde où est le malade, au sujet des persécutions qu'il subit, c'est l'idée que ses souffrances sont connues de tous et que son cas particulier est, pour ainsi dire, tombé dans le domaine public. Aussi, la première ques tion qui lui est adressée, à l'effet d'obtenir des explications sur la nature de ses souffrances, lui paraît suspecte. Il regarde l'interlocuteur d'un air qui veut dire : « Vous voulez vous moquer de moi, pour me faire une pareille demande ! » Le presse-t-on davantage, il finit par répondre : « Vous le savez bien..., qui ne sait pas ça... ! »

Citons, pour terminer cette description succincte, le tableau que fait M. Legrand de Saulle (1) du malheureux aliéné. « Egoïste à l'excès, ombrageux, insouciant, imprévoyant, n'aimant personne et n'étant susceptible d'aucune pensée bienveillante, d'aucune action libérale, ne pensant qu'à lui-même et à ses ennemis, oubliant totalement la gestion de sa fortune, ne s'acquittant plus de ses fonctions, méconnaissant tous ses devoirs, le persécuté s'enferme en

(1) Legrand-du-Saulle. Loc. cit., p. 4.

quelque sorte dans son cercle d'anxiétés douloureuses et de misanthropie haineuse. »

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