DES HALLUCINATIONS DANS LE DELIRE DES PERSECUTIONS
Il nous a paru utile de tracer un tableau des divers troubles hallucinatoires qui se montrent dans le délire des persécutions. Nous avons préféré, dans la description que nous avons esquissée, mettre en relief le côté logique du délire, la coordination de toutes les conceptions maladives et la création d'un système d'explications conformes aux idées qui dominent le malade. En résumé, c'est l'exposé du délire des conceptions que nous avons fait; nous essaierons maintenant de donner une idée du délire des perceptions.
Nous étudierons successivement les hallucinations de l'ouïe, de l'odorat, du goût et enfin de la sensibilité générale.
Hallucinations de Vouïe. — Ces troubles sensoriels ont uneimportancetelle,dansrafrectionquinousoccupe,quel'on peut se demander si elle peut exister sans eux. Ce serait évidemment exagérer leur importance si réelle, que de vouloir en faire le symptôme nécessaire du délire des persécutions. M. le professeur Lasègue a su faire ressortir la fréquence des hallucinations auditives qu'il regarde comme
(1) Lasègue. Délire des persécutions, in Arch.ge'n. de naéd., 4852.
pathognomoniques ; ces sensations maladives constituent le fait capital du délire. A ce phénomène si caractéristique, ce savant maître oppose les hallucinations visuelles , lesquelles, au contraire, par le fait seul de leur production, doivent faire repousser l'idée qu'on a affaire à un délire des persécutions. « Le persécuté est incapable de créer des hallucinations visuelles, et il suffit qu'un malade accuse des visions pour que je n'hésite pas à affirmer qu'il appartient à une autre classe de délirants. (1).
Il est certain, en effet, que les hallucinations de la vue sont rares dans le délire des persécutions, et lorsqu'elles se montrent, il y a lieu de penser, de prime abord, que le délirant a eu des habitudes alcooliques.
Les hallucinations visuelles s'observent assurément dans le délai des persécutions, quoique le fait soit rare, disonsnous, et en tout cas, lorsqu'elles se produisent, elles diffèrent grandement des hallucinations des alcooliques, qui voient des flammes, des reptiles, des bêtes féroces, etc., etc.
A quelle époque du délire se montre ordinairement l'hallucination de l'ouïe? On s'accorde à reconnaître que ce phénomène n'appartient pas à une phase déterminée de l'affection. Il peut se montrer à peu près au début, ou seulement dans la période d'état. C'est dire qu'il n'est pas indispensable pour la formation des conceptions délirantes, bien que, le plus souvent, il serve de base à ces dernières.
L'illusion peut précéder quelquefois assez longtemps l'hallucination. La malade, à des bruits réellement entendus, saura donner une interprétation qui réponde à ses préoccupations intimes. Il sera passé près d'un groupe, et dans le murmure confus des voix, il aura distingué un mot prononcé d'une certaine façon et qui doit être certainement à son adresse. Il ne faudrait pas croire pourtant que l'illusion doit précéder forcément l'hallucination ; ce serait tout
(1) Lasègue. Loc. cit.
à fait contraire à ce que l'on observe le plus ordinairement; et pour prouver que l'hallucination peut se former d'emblée, il suffit de citer les cas signalés par M. Baillarger et dans lesquels les hallucinations auditives s'étaient produites malgré une surdité complète. Le plus souvent donc, c'est un phénomène purement subjectif qui se montre spontanément sans avoir été amené par un phénomène objectif préalable.
Les hallucinations auditives peuvent reposer sur des sensations maladives de nature très-variées ; mais cependant on retrouve, chez laplupart des malades, une terminologie caractéristique dans l'expression de ces troubles. Tantôt c'est une seule voix qui est entendue, tantôt plusieurs, ou bien ce sont de simples chuchottements. Quelquefois, les voix ne sont entendues que le jour, ou la nuit seulement; enfin les hallucinations peuvent être à la fois diurnes et nocturnes. Ce sont des menaces, des injures, des calomnies qui sortent des murailles, du sol, pouvant venir enfin de tous les côtés, du plafond, des planchers, des cheminées; elles poursuivent le malade dans la rue, et sans relâche. Le malheureux persécuté essaie-t-il d'y échapper par une brusque disparition, il n'est pas longtemps sans ressentir de nouveau ces troubles sensoriels. (Mais il n'en doit pas moins subsister le fait du soulagement plus ou moins prolongé qui se produit le plus souvent en pareil cas.) Ses ennemis ont découvert sa retraite, ont suivi sa trace et le voilà de nouveau à leur merci.
Le trouble hallucinatoire a souvent, comme point de départ, une disposition particulière de l'esprit du malade, à l'endroit de certains faits dont il redoute la divulgation... Un délirant persécuté atteint de blennorrhagie entend dire sur son passage. « Il est pincé... » Une femme ayant contracté la syphilis, dit qu'on l'appelle « la femme pourrie, »
Un individu ayant été mêlé aux événements de la commune entendait crier : « Voilà le communard, etc., etc. »
Un phénomène bizarre se produit aussi quelquefois : tel délirant persécuté se dit sous l'influence alternative de voix qui le poussent, les unes à droite, les autres à gauche : il a ce qu'il appelle lui-même ses bonnes et ses mauvaises voix. Ballotté entre ces forces contraires, le malade se dit neutralisé ; il n'est plus que le triste jouet d'influences auxquelles il ne peut se soustraire et se voit condamné à assister, inerte, au triomphe de l'une ou l'autre de ces puissances rivales. Quelquefois cependant, il réagit au profit de l'une contre l'autre.
Il peut arriver enfin, mais seulement à une période avancée de l'affection, qu'une hallucination auditive ouvre au malade un horizon nouveau, et ce trouble sensoriel servira de base à de nouvelles conceptions délirantes, d'une nature particulière. Nous voulons parler de ces voix qui apprennent au malade qu'il est un grand personnage, un prince, un roi. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point spécial quand il sera question du délire ambitieux surajouté au délire des persécutions.
Notons, pour terminer ce qui a trait aux hallucinations de l'ouïe, que les malades demandent, bien rarement, au sens de la vue, l'explication de ces sensations maladives, car non-seulement les hallucinations visuelles font défaut, mais encore, comme le fait remarquer M. Lasègue, le persécuté ne cherche pas, le plus souvent, à se servir de la vue dans la mesure légitime et raisonnable, afin de surprendre ses ennemis en flagrant délit de provocation. Quelquefois le malade prétend que ceux qui le persécutent sont cachés près de là ; il ne tiendrait qu'à lui de les découvrir, mais il n'y songe pas.
Notons enfin la différence qui existe entre les hallucinations auditives de l'alcoolique et celles du délirant perse-
cuté. Chez ce dernier, en effet, l'hallucination est presque toujours la même.... elle est fixe et fatigue le malade par sa monotomie persistante... Ce seront toujours ces mots par exemple: «Oh! voleur... voleur!..» Au contraire, l'alcoolisé a des hallucinations multiples, mobiles et variées à l'infini.
Odorat. — Nous aurons peu de choses à dire au sujet des hallucinations du sens de l'odorat, car elles ne peuvent fournir prétexte à des considérations d'une nature particulière. Nous voulons seulement établir que les troubles de l'olfaction sont loin d'être rares dans le délire des persécutions. Chez quelques malades même , ils prédominent suffisamment pour donner au délire une tournure spéciale. Nous avons eu l'occasion d'observer, à Sainte-Anne, une malade chez laquelle les hallucinations olfactives , bien que coexistant avec des troubles des sens de l'ouïe et du goût, dominaient toute la scène morbide : elle trouvait, disaitelle, une odeur de noix à tout ce qui l'entourait, elle était plongée dans un milieu à odeurs infectes : des tuyaux pratiqués de tous côtés, dans les murailles, étaient destinés à donner passage à des odeurs de soufre, de latrines, etc., etc.
Les hallucinations olfactives ne se montrent, généralement, qu'après les troubles auditifs qui sont presque toujours les premiers en date; en outre, elles sont accompagnées le plus souvent de troubles du sens du goût.
Sens du goût. — Les sensations maladives qui reposent sur des troubles hallucinatoires du sens du goût ont servi à Krafft-Ebing (1) pour caractériser une variété particulière du délire des persécutions, qu'il nomme la toxicophobie.
Les malades tourmentés par les hallucinations du goût se présentent, en effet, sous un aspect un peu spécial. Rien n'égale les tortures qu'endurent ces malheureux, pour-
(I) Krafft-Ebing. Loc. cit.
Garnier.
suivis, sans trêve, par la crainte du poison que leurs ennemis savent répandre partout. C'est surtout de ces persécutés que l'on peut dire qu'ils vivent d'une vie à part. Perpétuellement en défiance, le moindre détail est pour eux l'indice révélateur de la présence de la substance pernicieuse. Afin de diminuer les risques d'empoisonnements, ils s'astreignent à une nourriture particulière et en viennent même, tant leurs soupçons s'étendent, à ne plus vouloir s'alimenter. Leurs parents, leurs amis les plus chers, n'échappent pas à leur méfiance.
« Souvent, le toxicophobe se condamne à ne plus vivre que de substances végétales; il va lui-même acheter ses aliments dans les endroits ou il n'est pas connu, il fait luimême sa cuisine, ou change chaque jour de restaurant. Si, par hasard, il est atteint de coliques, de catarrhe d'estomac ou des intestins , — et cela lui arrive facilement avec un régime aussi irrégulier, — il voit dans ces symptômes des preuves irrécusables qu'on a de nouveau attenté à sa vie ; il étudie les contre-poisons (1). »
Troubles de la sensibilité générale. — Nous avons pu voir au début de cette étude, en parlant de l'état de malaise général auquel est en proie celui qui ébauche les conceptions maladives particulières au desordre psychique qui nous occupe, que la sensibilité générale, dès la période prodromique, subit une altération dont le caractère vague et diffus ne diminue pas la valeur.
Quant aux hallucinations de la sensibilité générale, leur importance et leur fréquence ne sauraient être méconnues dans le délire des persécutions. Nous pourrions presque les mettre sur le même rang que les troubles auditifs. Mais les hallucinations de la sensibilité générale appartiennent ordi-
(I) Krafft-Ebing. Loc. cit.
nairement à une phase différente du délire, et quand on les voit coexister avec les hallucinations auditives, presque toujours ces dernières ont été le phénomène primitif. Les troubles de la sensibilité générale semblent donc marquer en quelque sorte le progrès du mal. Nous ne croyons pas qu'il soit exagéré de dire qu'à la période d'état, ces hallucinations sont aussi fréquentes que les hallucinations auditives. Ces dernières quelquefois même, très-rarement cependant, après avoir alimenté le délire pendant ses premières étapes, le laissent en route, si nous pouvons ainsi dire, et les troubles de la sensibilité générale, soit isolément, soit avec le concours de sensations maladives du goût ou de l'odorat, marquent une nouvelle phase du délire. N'est-ce pas à des hallucinations de la sensibilité générale qu'il faut rapporter, bien souvent, cette terminologie étrange dont se servent les malades pour exprimer leurs sensations morbides? Les fameuses secousses électriques ne sont-elles pas, à elles seules, suffisamment la caractéristique du délire des persécutions à sa période d'état? Les troubles de la sensibilité thermo-électrique se montrent très-souvent dans la période de systématisation, et leur importance est telle que Krafft-Ebing en fait une des variétés du délire des persécutions, ainsi que nous l'avons déjà mentionné (1).
Ces sensations anormales, rapportées à l'électricité et au magnétisme, et qui donnent au délire son caractère particulier, seraient l'expression excentrique d'altération de la moelle épinière et du cerveau, ou bien résulteraient de la sphère sexuelle, car, dit Krafft-Ebing, il est remarquable de voir combien souvent ce délire apparaît à la suite d'excès vénériens ou de maladies des organes sexuels ?
Enfin les troubles de la sensibilité générale peuvent avoir pour siège la plus grande partie des différents appareils de
(•I) Krafft-Ebing. Loc. it.
l'économie. C'est ainsi que souvent les muscles sont affectés de ces sensations morbides.
« Un jeune homme, délirant par persécution, dans ses promenades solitaires, s'arrêtait parfois brusquement et se retournait vivement comme pour chercher une personne qui eût été proche. On devait croire que l'hallucination de l'ouïe provoquait ce mouvement, mais le malade s'expliquait fort bien à cet égard ; il recevait, disait-il, des coups à la nuque, aux mollets, dans les reins, qui lui étaient donnés par des êtres invisibles qui s'acharnaient à sa poursuite (1). »
Un autre malade, atteint d'un délire systématisé avec idées de grandeur et de persécution, était affecté d'un tic douloureux à la face, et de douleurs névralgiques dans les nerfs delà première paire, et il les attribuait â des décharges électriques que ses ennemis lui envoyaient à distance (2).
En outre, beaucoup de persécutés éprouvent des crampes.
Il n'est pas rare d'observer un trouble de la sensibilité générale consistant dans un mouvement de translation du corps. Certains persécutés se plaignent qu'on les soulève, qu'on les transporte au fond de précipices, qu'on les suspend au-dessus d'un abîme. Un malade, que nous avons observé à Sainte-Anne, se plaignait d'avoir été transporté, par des ennemis invisibles, au haut des tours Notre-Dame, et balancé dans l'espace. Un autre se sentait brusquement jeté à bas de son lit.
Parfois les hallucinations sont localisées dans les organes génito-urinaires, principalement chez la femme. « Une jeune malade de notre service prétendait sentir parfaitement l'introduction d'un corps chaud dans le vagin (3). »
(\) Semai. De la sensibilité générale et de ses altérations dans les affections mélancoliques. 1875.
(4) Semai. Loc. cit.
(3) Semai. Loc. cit.
Une autre malade éprouvait des contacts dans les parties génitales, et les attribuait à son frère, versé dans l'art de la magie. Un autre persécuté racontait que ses organes génitaux étaient le siège de mouvements étranges et de secousses, du fait de ses ennemis.
Certains malades se plaignent qu'on leur lie bras et jambes, afin de se livrer sur eux à des pratiques honteuses.
M. Legrand du Saulle (1) rapporte différents cas de ce genre : ... Tel se dit empoisonné avec le nénuphar, qui porte son action nuisible sur la masse cérébrale et les parties génitales; ... tel autre affirme qu'on l'épuisé avec des soutiroirs locomotifs; ... une dame enfin se plaint d'une surexcitation génésique qu'elle attribue à quelque drogue, à l'action de laquelle on l'aurait soumise, etc., etc.
Un malade, dont l'observation est rapportée dans l'excellente thèse de M. Broc (2), dit que des femmes malhonnêtes viennent souiller sa couche; des sodomistes abusent de son sommeil.
Nous avons recueilli, aux leçons professées à Sainte- Anne par M. Magnan, l'observation d'un malade qui prétendait qu'une femme se servait de lui, la nuit, à son insu et contre sa volonté; et celle de Louise D..., en proie à des sensations voluptueuses qu'un de ses voisins, disait-elle, pouvait provoquer chez elle, au moyen de l'électricité, et dans le but de l'attirer chez lui.
Enfin, ces troubles de la sensibilité générale peuvent consister en sensations de tiraillements, de contact, de piqûres, de souffles, etc., etc. Citons, pour terminer ce chapitre, le fait assez bizarre de cette malade dont l'observation est consignée dans la monographie de M. Legrand de Saulle (3).
(1) Legrand-du-Saulle. Loc. cit.
(2) Broc. Observations et réflexions sur la mégalomanie. Thèse de Montpellier, 1863.
(3) Legrand-du-Saulle. Loc. cit.
Toutes les fois que son beau-frère fumait, le mouvement de sa bouche faisait aller la sienne, elle sentait que ça tirait; quand son beau-frère jurait, son jurement répondait en elle ; le tombeau passait en elle ; elle avait reçu des coups de sa puissance dans une jambe, etc. Une malade de M. Magnan accuse aussi son mari et sa bonne de lui donner des gaz; aussi, va-t-elle les expulser près de sa bonne, à la cuisine, en disant: « Ceci est pour vous, cochonne; vous me les faites venir. »