X. — L'Ecolier invisible
LE soir même où Mekhtar Saar s'est présenté, j'ai compris qu'il serait l'âme, le pivot de la classe et que la bonne place qui lui était échue cette fois-là, par hasard, au bout de la table, le dos au feu, était représentative de sa stabilité.
Des plus anciens élèves, même les plus assidus, aucun ne présente sa résistance et sa surface. Fôdé est trop léger; Mamady, trop fragile. Le seul Ahmat eût pu lui être comparé.
Fôdé ne fait qu'effleurer chaque sujet, chaque matière ; à ce papillon ne revient pas d'emplacement fixe. Mamady ne s'appuie que sur mes encouragements, ne s'installe que dans des états d'âme. Il pourrait se passer de table. Mais Mekhtar Saar a besoin d'un chantier, car c'est un constructeur infatigable et qui a toujours du travail en suspens. Lorsqu'il pénètre dans la salle et tombe à sa place, il a déjà au bout de sa plume des mots à répandre d'urgence sur le papier blanc. C'est pourquoi je laisse en permanence, au même endroit, ses pages découvertes comme une auge de mortier frais.
Il profite naïvement de mes prévenances, tel un insecte industrieux, mais si on lui disait qu'il est favorisé, il serait bien surpris, lui qui se logerait sous la table ou se percherait sur la desserte, à mon invitation. Son bien-être, sa commodité se manifestent par ses prompts sourires. Ses gentils compliments sont aussi sincères à mon égard, qu'à l'égard d'un Bon Dieu dispensateur de fraises, ceux du petit enfant. Mais com-
me ce dernier se passe de voir Dieu, Mekhtar Saar ne me voit certainement pas.
Je suis pour lui la bonne maîtresse d'école, secourable divinité ; c'est ainsi, d'ailleurs, qu'il me nomme dans ses lettres, en expliquant : « ... car vous êtes toujours bien gentille, bienfaisante, excellente, vous êtes les racines de mon cœur. » Les autres tirailleurs écrivent : ma chère Madame, ma chère amie, ma chère mère, ma petite maman ; Mekhtar Saar est le seul qui me rappelle mes fonctions scolaires. Il met aussi: ma chère institutrice, ma chère patronne... et c'est en cette qualité qu'il m'embrasse mille fois, à la fin d'une de ses lettres. C'est pure chance que cette forme d'adoration ne se soit pas trouvée sur la même feuille où il m'appelait sa « chère maîtresse », par abréviation.
Quand je lui explique pour quelles raisons il vaut mieux préciser « d'école », il est complètement ahuri. L'intelligence des doubles sens, des sous-entendus, des allusions est complètement refusée à cet être qui croit voir le cœur des autres hommes flamber sur leur veste, ainsi que sur sa robe celui de Jésus.
Pour moi, j'ai distingué le cœur de Mekhtar Saar avant ses traits. Je ne me laissais pas le temps de les observer. Dès son bonjour perçu dans la classe mon regard plongeait au recueil d'exercices, car je me disais avec anxiété : « Voilà l'écolier insatiable ; le programme sera-t-il, ce soir, assez copieux ? »
Je fus longtemps persuadée qu'il avait une tête trop ronde : c'est que je n'en voyais que le crâne, soigneusement tondu, roulant de son épaule jusqu'à proximité de son cahier, par myopie. Plus tard, je lui reconnaîtrai un visage ovale et des
traits assez fins, comme ceux de beaucoup de Toucouleurs, ses compatriotes. Je n'eus pas de notion sur sa taille au cours de l'hiver, je ne la connus qu'un jour d'avril où, apercevant dans l'allée du jardin la silhouette d'un grand jeune homme à la démarche aisée, je mis sur elle plusieurs noms jusqu'à la minute où je reconnus avec étonnement mon vieil écolier Mekhtar Saar. Avant cet instant on m'aurait dit qu'il était de taille moyenne, corpulent, qu'il avait passé la trentaine, je l'aurais cru.
Pourquoi de taille moyenne ? Sans doute parce que je le voyais surtout assis.
Pourquoi gros ? Sans doute parce qu'il était toujours de bonne humeur et absorbait beaucoup de notions scolaires.
D'autre part, en ce moment-ci où je veux faire son portrait, je songe que je n'ai jamais remarqué ses mains. Les mains longues de Ba'idi, d'Ahmat, celles, énormes, de N'Golo, les petites mains de Fôdé, s'imposent à mon souvenir presqu'au même degré que leur figure. Je n'ai pas vu celles de Mekhtar Saar, sans doute parce qu'au moment même où j'aurais pu les rencontrer j'étais irrésistiblement attirée au-delà par l'amusant mouvement de sa plume. Il en tenait la pointe très en dehors, pour faire de la vitesse, ' et l'écriture qui en résultait, couchée sur la ligne, rappelait l'allure d'une bête traquée qui rampe aux jambages et saute aux majuscules, comme un chat.
Mekhtar Saar avait trouvé une méthode de travail personnelle qui m'épargnait la peine de le corriger. Dès que j'énonçais une règle, il se mettait à écrire, sans plus attendre, pour en tenter l'application. Pendant le temps même où
j'expliquais le mécanisme de la négation, {iir exemple : je parle, je ne parle pas, je vous parle, je ne vous parle pas, Mekhtar Saar galopait déjà à travers une page d'exemples, tel un gosse lâché dans un nouveau jardin.
Les fautes abondaient aux premières lignes et je me récriais sur elles, mais Mekhtar Saar ne les corrigeait pas, il ne les regardait pas même, il les abandonnait en chemin et poursuivait ses voies vers de nouvelles phrases de plus en plus correctes, telles des mues de larves vers le papillon.
Mekhtar Saar, le tirailleur fou de grammaire, ne cessa de m'envoyer, du front, entre les « affaires » des exercices sur les conjugaisons :
... // a tué des Boches. Nous avons tué des sauterelles, bien mauvaises pour la culture... J'ai vu une bergère qui gardait ses moutons... Nous avons vu des laveuses qui lavaient leur linge.
... Nous sommes dans une grande bataille. Nous avons pris 13000 prisonniers, nous avons occupé plusieurs villages et aussi des villes...
Il ne pensait qu'à ses verbes, en faisant ces lettres. Voyait-il, parfois, les morts et les blessés ? Savait-il qu'il pouvait mourir lui-même ?
Rien dans sa correspondance ni dans sa conversation ne le prouve, et les trois balles qu'il a reçues dans la poitrine le dernier jour de la dernière attaque qu'a faite son bataillon, au mois d'octobre 1918, ne lui ont pas donné le temps d'y songer.
XI, — Le Verbe aimer
SI j'avais dû ranger mes élèves d'après la perfection de leurs devoirs, j'aurais placé en tête Mekhtar Saar qui comprend immédiatement tout ce qu'on lui explique, puis Jacques Camara, Samba Penda, Fôdé, Amadou Lô, Damba Dia, etc.. Ce n'est qu'à la fin que seraient venus Baynik Diope ou Mamady Koné.
Si je regarde ce dernier à loisir, comme on regarde une plante au cours d'une promenade dans un jardin, je m'arrêterai, éblouie, devant l'ampleur de ses expressions sentimentales, écloses au bout de ses longs silences ; mais, à l'école, Mamady est un élève médiocre qui ne comprend jamais rien. Quand les autres me remercient d'une explication et replongent en leurs tâches, il^ demeure les yeux fixés sur moi, pour réclamer timidement :
— Moi, Madame, j'ai pas encore comprendre bien.
C'est au cours d'une même leçon sur un même sujet que sont le plus facilement comparables les moyens des élèves, comme par exemple, au cours de celle-ci, que je fis un jour sur le verbe aimer :
Mes chers élèves,
Vous connaissez déjà beaucoup de verbes français ; cependant, vous ne connaissez pas encore le plus important de tous, le verbe aimer, celui qui veut dire la même chose que <( y a bon »
en langage tirailleur. Si vous ne savez pas dire « y a bon » en français, à quoi cela vous sert-il d'apprendre à dire : courir, danser, parler, manger, écrire, puisque vous faites ces choses-là seulement pour avoir du plaisir, c'est-à-dire pour aimer ?
Quand vous trouvez du plaisir à voir un camarade, à manger des oranges, à vous chauffer auprès du feu, à regarder une jolie femme ou à étudier, vous pouvez dire : J'aime mon camarade, j'aime les oranges, j'aime cette femme, j'aime l'étude.
Vous voyez que le verbe aimer est le meilleur de tous les verbes. Cependant, je sais bien qu'il n'est pas également utile pour tout le monde. Les personnes qui trouvent du plaisir à tout, comme Mekhfar Saar, doivent se dépêcher d'apprendre le verbe aimer. Au contraire, les personnes qui ne sont jamais contentes, comme Fôdé Bamba, ont la permission de laisser en blanc le devoir à faire sur le verbe aimer.
Avant même que j'aie achevé ces derniers mots, Mekhtar Saar avait déjà écrit : j'aime mon père, j'ai aimé le feu, tu aimeras le cahier. Pendant le quart d'heure consacré à cet exercice il peuplera d'objets quelconques d'amour deux pages au moins de son cahier.
Fôdé, en réponse immédiate à mon discours, m'a tendu en riant un bout de papier sur lequel il avait écrit en gros caractères : j'aime ma maman ! Il demeure très longtemps avant d'oser placer une autre phrase en regard de cette trouvaille. Enfin, il se décide à lui opposer : Mamady aime le tabac ; nous aimerons gros colonel Gault.
Tout le monde proteste et Fôdé se fait un grand succès de rire à lui-même. Bélia Bamoussa s'es^ saie à rivaliser d'humour. Amadou Lô témoigne, déjà, de moins d'assurance que les précédents élèves. Il met, toutefois, sans répugnance : j'aime mon camarade ; mais le futur l'embarrasse :
— J'aimerai... murmure-t-il, j'aimerai... quoi ? Malicieusement, on lui souffle : tu aimeras l'argent... tu aimeras la vache... Mais il n'a pas envie de rire sur ce sujet et, comme il veut absolument faire son exercice, il a ce cri d'angoisse, si naïf, en voyant Mekhtar Saar couvrir savamment ses pages :
— Caporal Mekhtar Saar, qu'est-ce que j'aimerai ?
L'autre, sans lever les yeux ni arrêter sa plume emballée, bougonne gentiment :
— C'est pour faire exercice seulement, voyons; c'est pas besoin chercher... écris comme... j'aimerai ma sœur.
Amadou Lô écrit sans enthousiasme : j'aimerai ma sœur ; Samba Penda, Jacques Camara écrivent de pareilles banalités, mais Mamady Koné n'écrit rien.
Et cependant il m'assure que, cette fois, il a bien compris. Peut-être trop. Il s'est mis à vivre son verbe et cela ne lui permet plus de l'analyser librement.
Il m'est impossible de lui arracher l'aveu de ce qu'il aime.
D'ailleurs, précédemment, le verbe acheter n'avait pas eu plus de chance auprès de lui, tandis qu'il avait inspiré très abondamment tout le monde.
C'est en vain que je l'avais invité à faire, par
la pensée, un tour sur le marché de Fréjus, parmi les volailles, les légumes et les fruits ; c'est en vain que, ravisée, songeant au peu d'appétit de Mamad}'^ et à son dégoût possible des victuailles, je lui avais suggéré ensuite une visite au papetier. Après de grandes hésitations, il s'était décidé à écrire : j'achète un crayon. Mais c'était par pure bonté de cœur, parce que j'avais beaucoup insisté et parce qu'il craignait de me faire de la peine en n'écrivant pas. Mais à propos du verbe aimer, il ne pourra rien m'accorder.
Quant à Baynik Diope, il n'écrit pas non plus de compléments au verbe aimer ; mais c'est parce qu'il n'en cherche pas. Il n'en cherche pour aucun verbe. Il fait mentir ceux qui prétendent rendre l'étude plus attrayante en lui faisant perdre tout caractère abstrait. Il conjugue le verbe aimer sans complément, et puis il conjugue de même un autre verbe. Je lui reproche son entêtement ; je lui propose, en marge de son cahier, cet exemple plein d'à-propos :
« J'aime les élèves obéissants, tu aimes faire des misères à ton institutrice ; Baynik Diope aime conjuguer les verbes sans compléments ». Dès qu'il a compris, mon petit élève rit aux éclats, mais ne renonce nullement à sa conception abstraite du verbe.
Si je m'en rapportais aux résultats de cette leçon, je pourrais estimer que le bénéfice en a été nul pour Mamady Koné. Cependant, une quinzaine de jours après, alors que mes autres élèves ne se préoccuperont plus de la leçon dont je viens de parler, Mamady se décidera à la prendre en considération. S'étant présenté, de notre part, à nos amis S... il leur expliquera ses relations avec nous, en concluant : « J'aime bien Mme
Louise. » Et quand il aura quitté ses nouveaux amis, il leur écrira une lettre où il poursuivra ainsi l'exercice de grammaire, cette fois très en train : « ... J'ai été bien content chez vous, je vous remercie, je vous aimerai toujours. »
L'infirmité chronique de Mamady à l'endroit des tâches scolaires n'ayant pas empêché que ce soit lui qui finalement tire le meilleur parti des leçons données, je me suis demandé si le fait de comprendre difficilement n'est pas un signe d'intelligence, et cela devient vraisemblable, si l'on remplace le mot incompréhension par le mot inquiétude et le mot intelligence par celui d'originalité. L'état de perpétuel tourment de Mamady Koné le garde des conceptions banales.
Réciproquement, l'assimilation dessert l'originalité si l'on en juge par toutes les compositions des bons élèves, surtout par celles, peintes ou sculptées, des salons officiels. Si l'enseignement ne détruisait pas fatalement le génie, on ne pourrait concevoir une pareille quantité d'hommes, ayant librement choisi le métier de peintres, qui soient aussi totalement dépourvus de dons picturaux.
D'une manière générale, les gens ignorants auraient donc plus de génie que les gens instruits, si l'ignorance, telle qu'on la rencontre, était la vraie simplicité dans l'observation ; mais cette ignorance-là est extrêmement rare, car il ne suffit pas, pour la posséder, de manquer l'école, il faut fuir encore l'atelier, le café et les journalistes.
Tous mes élèves noirs, neufs devant ce qu'ils voyaient en France, avaient, par suite, plus de génie que les soldats blancs ; mais peut-être le
Des Inconnus, — S
perdront-ils dans leur pays natal, à l'ombre de leur papa et de ses confortables certitudes ?
Déjà, ici, j'ai remarqué des tirailleurs qui savaient que « les Allemands sont des cochons » ; mais ceux de qui je raconte l'histoire n'avaient pas des connaissances aussi étendues ; ils ne parlaient encore que de ce qu'ils avaient vu de leurs yeux et j'ai pu les fréquenter et converser avec eux profitablement et sans lassitude tout le temps qu'ils ont bien voulu ou pu m'accorder.