‹ Des inconnus chez moiChapitre 11 sur 24 · X. — Les Cannibales · texte numérisé non relu

X. — Les Cannibales

AUSSI parfaites que soient la réciprocité d'estime et la sympathie entre vous et vos élèves, me disait quelqu'un, elles ne sauraient abolir la distance qui sépare votre mentalité de la leur, car il faut avoir vu leurs coutumes pour se représenter la mentalité des nègres.

— Et pour qu'ils se représentent la mienne, faut-il leur montrer nos cérémonies ? C'est à peine si j'avouerais ma robe de mariée à un anthropophage.

Les mentalités des peuples sont de beaux joujoux dont s'amusent, dans les salons, les personnes élégantes. Ils sont de nuances vives : jaunes, roses, bleus, mais qui passent vite.

Moi, je ne cherche pas comment les hommes sont vernis ; je cherche comment ils aiment, pensent et souffrent. J'ai mêlé pendant trois années mes rires et mes larmes avec ceux des noirs et je serais flattée de pouvoir dire que les miens ressemblent aux leurs.

En mars 1918, nous eûmes à déjeuner, un dimanche, le gouverneur déjà présenté. On en vint naturellement à parler de mes élèves et particulièrement de ses anciens administrés. Je fus heureuse de lui dire que j'en avais plusieurs et j'expliquai que deux d'entre eux, Mamady Koné et Fôdé Baniba, étaient particulièrement agréables.

— Mais pourquoi, lui demandai-je, leur nouveau lieutenant a-t-il fait la moue quand je lui

ai dit qu'ils étaient tomas. Est-ce que cette race a mauvaise réputation ?

— Ils sont anthropophages... ou plutôt ils l'étaient, reprend le gouverneur en voyant nos airs atterrés. Cet usage est perdu depuis longtemps déjà... complètement perdu. Il ne représentait, d'ailleurs, qu'une cérémonie guerrière. Les Tomas habitent les confins de la Guinée Française, du Libéria et des anciens Etats du fameux Samory. Avant la mort de ce dernier, leur situation instable maintenait leur tribu dans des traditions belliqueuses. Du nombre, était le sacrifice rituel des prisonniers. Depuis, cela ne se fait plus. Mais demandez donc à vos élèves s'ils eurent connaissance de tels faits ; car, enfin, je ne les ai pas vus moi-même ; je n'en ai eu notion que par des rapports... peut-être tendancieux. Il serait beaucoup mieux qu'un témoin vous les confirmât.

— Mais ne trouvez-vous pas qu'il serait un peu délicat de les interroger à ce sujet en pleine classe ?

— Non, non, cela n'a aucune importance, aucune, c'est du passé ! assure mon beau-frère, qui n'a aucun des préjugés des petites femmes nerveuses à l'endroit des usages des peuples : demandez-leur donc ce qu'il en était.

Quelques minutes après son départ, Fôdé Bamba, justement, vient, avec joie, s'asseoir à la table d'études, tandis que mes oreilles bourdonnent encore de la conversation sur ses compatriotes. L'insistance de mon beau-frère m'obsède, et ce contraste : celui d'un Fôdé de dix ans, anthropophage, avec le Fôdé actuel assis auprès de moi, attentif à ma correction de son essai de rédaction française, — une lettre à mon adresse, pleine de témoignages d'affection.

Chaque fois que je m'apprête à lui transmettre la question de son ancien gouverneur, je suis déconcertée par quelque observation délicate et légère qui le situe trop loin des rites tomas, ou je suis emportée par un de ses bons rires déchaînés à propos de ses fautes d'écolier. Il écrit : garançon, il rit ; puis grançon, il rit plus fort ; puis graçon et il ne peut plus respirer :

— Quoi, alors, s'étrangle-t-il, si y a plus moyen même pour mettre debout garçon ?

Une petite aventure achève de me détourner de mes investigations ethnologiques. J'ai improvisé, à son bénéfice, sur le verbe prendre, la dictée que voici :

Je prends à l'instant ce portefeuille. Tu prendras demain ce dictionnaire. Il prenait des munitions quand tu l'as vu. Nous avons pris des soldats et des officiers allemands.

Je soupçonne mon élève, qui s'arrête à chacun des mots, d'être trop préoccupé par leur orthographe pour percevoir leur sens et je lui tends un piège. Je répète en temps opportun : « officiers allemands... à la ligne ». Et Fôdé écrit les derniers mots en toutes lettres au bout de sa phrase. Je l'interromps :

— Fôdé, comment prends-tu les poissons ?

— Poissons ? je mange pas ; mais j'ai vu prendre , quand même. On prend avec manière de paniers, dans le fond de l'eau, comme au Sénégal, ou avec la ligne, comme ici, en France.

— Eh bien ! pourquoi as-tu écrit que ce sont les Allemands qu'on prend à la ligne ?

— Où c'est que j'ai mis ça ? Boches, mon

vieux, dans l'Aisne ou à Verdun, y a pas moyen pour prendre à la ligne !

Alors, devant son texte, le fou rire de Fôdé se déclare inextinguible. Je l'entretiens facilement en dictant encore : « Nous avons pris... froid aux pieds ; ils ont pris... un gros rhume. »

La contagion de sa gaîté ressuscite chez moi. ma quinzième année. Elle me fait revivre, surtout, certain soir où, dans une classe de candidates au brevet, l'une de mes compagnes, rieuse et distraite comme Fôdé, avait parodié, à son insu, une majestueuse poésie religieuse de Lamartine par cette étourderie :

...Ils ont péché... à la ligne.

La même cause avait eu les mêmes effets. Les rires de ce soir-là, et ceux da présent, également exaspérés, se mêlent ; je ne sais plus les distinguer. La jeune fille rieuse, qui est-ce ? Mon élève d'aujourd'hui, ou la candidate d'autrefois ? Même en regardant le visage noir du Toma, il ne me semble pas absurde de me demander, tant il s'éclaire de grâce légère, s'il n'est pas celui de ma petite amie parisienne ; mais ce que je trouverais déplacé, tout à fait, c'est de demaader à Fôdé si son père est anthropophage, car je croirais le demander à Marthe d'Ennetières ellemême.

J'ai parlé d'anthropophagie quelques jours plus tard à Amadou Lô. Je lui en ai parlé sans embarras, parce que les compatriotes de cet élève, ouolof, n'en sont pas inculpés et aussi parce qu'il est, après moi, l'être le plus dépourvu

d'orgueil de race et de nationalité que je connaisse.

Le sujet Ta intéressé :

— Ah ! c'est pour ça, m'a-t-il raconté tout de suite, c'est pour ça qu'au bataillon il est arrivé une histoire. Comme, après une attaque à Verdun, on a complété le bataillon, il y a un sergent européen qui nous dit que, dans les nouveaux qui sont arrivés, il y a des hommes qui mangent les hommes. Alors, tous les tirailleurs anciens, partir de ce jour-là, ils avaient très peur, et moi aussi je pouvais pas dormir sans mon coupe-coupe à côté de moi. Mais il y a de mes camarades qu'ils étaient pas encore tranquilles et qui sont allés dire au commandant qu'ils voulaient faire demande pour changer, parce qu'il y a pas moyen rester dans un bataillon comme celui-là où c'est qu'il y a des hommes qui mangent les hommes. Alors, le chef de bataillon, il a commandé rassemblement pour tous les nouveaux et il leur a dit que le premier qui sera vu qui mangera un homme, il sera fusillé. Après, tout le monde, toujours, il a été bien tranquille, et jamais on n'a vu personne mangé, ni rien du tout. C'est pour ça qu'on peut pas savoir si c'est vrai ce que le sergent européen il avait dit, que ces hommes-là ils mangent les hommes ou si c'est pas vrai.

Je suis bien étonnée de l'idée na'ive que les nègres se font de l'anthropophagie : ils ne savent vraiment pas ce que c'est. Quand j'en ai parlé enfin au Toma Fôdé, il m'a dit en riant :

— Hommes qui mangent les hommes ? Jamais j'avais entendu dire encore, dans mon pays, avant quitter là-bas. Dakar, première fois, j'ai entendu. Mais quand j'ai débarqué Bordeaux,

mon vieux, là, tous les civils, les hommes, les madames, les mademoiselles, les petits gosses, tout le monde il connaissait que les Sénégalais ils mangent les hommes.

Il n'y a vraiment que les Européens qui possèdent des notions solides sur cette coutume ; car dans l'esprit des Africains, elle revêt des formes trop exclusivement poétiques. Dans ce bataillon d'Amadou Lô qui réunissait, outre des Ouolofs, des représentants des races les plus diverses, tout le monde avait peur detre mangé, de nuit, comme les tendres enfants par les croquemitaines.

J'ai connu aussi des noirs qui n'avaient pas d'imagination. L'un d'eux est un Malinqué, infirmier depuis trois ans à l'hôpital sénégalais de Fréjus. Il a vu dans sa salle des hommes de toutes les races de l'Afrique. Il peut dire, d'après la langue, l'accent, le tatouage, le grigri, la coupe des cheveux, le limage des dents à quelle tribu et à quel village tel ou tel homme noir appartient.

Il m'a appris qu'il avait soigné des hommes du Congo, de ceux, justement, qui sont cannibales. Du moins il en est persuadé d'après les récits que ces malades ont faits à d'autres, lesquels les ont rapportés en français à lui, Maka Keïta, qui ne connaît pas leur langue.

Maka Keïta, en acquérant la circonspection et la pondération de tous les vrais savants, a perdu les dons du poète. Il présume que les Pahouins mangent les hommes, mais il affirme que rien ne les différencie au physique et au moral des autres personnes. Il les trouve « même chose gentils et intelligents ». Adieu le rêve! car l'infirmier doit avoir raison, et voici pourquoi : c'est que j'ai fait preuve moi-même de can-

nibalisme et que nul d'entre mes proches n'a su me percevoir déchue.

Je me rappelle qu'une année j'ai mangé d'abord mon meilleur ami ; puis, quelques-uns de mes meilleurs amis, ce que les peuples qui pratiquent une anthropophagie avouable ne font jamais, puisqu'ils ne mangent que leurs ennemis. Un des seuls préjugés que je crois utiles à notre société est celui qui repousse l'usage de la viande humaine, même en temps de guerre, car je sens bien que s'il était reçu, ici, de se nourrir de ses ennemis, je mangerais presque tout le monde. Il faut que les Congolais aient une urbanité de mœurs bien exceptionnelle, pour ne pas manger, après leurs assaillants, les personnes non moins haïssables de leurs gouvernants et de leurs proches. Quelques peuples noirs sont d'une sensiblerie ridicule à cet endroit.

Un Soudanais à qui je vantais la chair de certains singes d'après les récits de nos chasseurs coloniaux, se mit à secouer la tête et l'index aussi gravement qu'une statue de Bouddha qui ne s'animerait que pour la circonstance :

— Singes ? Que tu dis ? Européens ils mangent ? Ça, oui, je crois bien. Peut-être Sénégalais aussi, plus loin, plus loin, plus loin, ils mangent aussi ; mais nous, dans notre village, y a pas moyen manger, parce que si tu commences manger les pieds et les mains de ces bêtes-là, tu crois manger les mains d'un petit enfant.

Quant à moi, rien ne me forçait à manger mon meilleur ami. C'était un jeune lapin domestique. Il avait eu une croissance difficile et je m'y étais attachée très fort ainsi qu'il arrive à l'égard des enfants de santé délicate. Laissé en liberté dans notre jardin, lui-même accourait gaiement au-

devant de moi. Notre amitié réciproque était des plus tendres, et cependant, je Tai mangé. Et il ne faut pas me dire que ce n'était qu'un animal, puisque, si on était venu me le dire à ce momentlà, j'aurais protesté. Mais il s'était fait une mauvaise blessure avec une épine, et je fus convaincue qu'il dépérirait.

C'est en pleurant que je l'ai mangé ; mais j'ai convenu que sa chair était bonne, tout en pensant, pour me consoler : « Que dirais-je, à sayeur égale, de la chair d'êtres que je haïrais! »

Paul C. est revenu déjeuner avec nous, sans nous prévenir, en voisin. C'est un dimajiche où Mamady Koné, s'est rendu à notre invitation, déclinée, d'autres fois, pour raisons de service. Je connais l'affection de leur ancien gouverneur pour les noirs, et c'est sans gêne aucune que je lui présenterai comme commensal le jeune Toma. Mais j'ai droit de douter que l'aisance de mes convives soit réciproque et je crains un instant que la présence d'un gouverneur des Colonies à la même table que lui ne trouble un simple tirailleur indigène.

Le long corps mince de Mamady est déjà fixé, tel un ornement définitif à une vasque qui l'étaie, lorsque je lui annonce la qualité de l'arrivant et mon désir de le présenter tout de suite. Son sourire, la nuance de son petit : « Ah ! » de surprise, ainsi que la brusque rupture de sa pose contemplative, c'est ce que les gens du monde ont trouvé de mieux, chez nous, pour exprimer le plus finement : « Quelle chance ! j'ai grande hâte d'en profiter ! »

Je rechercherai plus tard pourquoi Mamady, qui ne fut jamais attaché d'ambassade,

possède des manières aussi distinguées, mais, cette fois-là, je demeure sur mon étonnement de voir sa joie tranquille. En revanche, il m'intimide un peu. Il mange avec tant de détachement des parts trop petites, qu'il semble bien qu'il n'y consente que pour pouvoir approuver les mets et nous remercier ensuite, tandis que nous mangeons ainsi que des gens qui ont faim.

Un lecteur des rapports de nos expéditions coloniales aurait été surpris du contraste symbolique entre l'appétit des civilisateurs et celui du sauvage, et, s'il n'avait pu nous juger que d'après le jeu, toujours un peu effrayant, des mâchoires, sa conviction aurait renversé nos rôles dans le monde. Je suis si gênée de notre matérialité que j'insiste trop pour que Mamady reprenne de chaque plat et pour qu'il mette tin peu plus de vin dans son eau. Visiblement j'abuse de sa politesse.

— Tu bois du vin, remarque le gouverneur, tu n'es donc pas musulman ? tu ne fais pas salam ?

— Non, Monsieur.

— Alors, tu es catholique ? ou protestant ? Il y a aussi des missionnaires protestants anglais de ces côtés-là, nous apprend-il, en aparté.

— Non, pas catholique, répond Mamady, mais protestant, j'ai pas entendu encore.

— Il est fétichiste, dans ce cas, nous confie personnellement le gouverneur. Cela ne m'étonne pas, car son pays est très loin de la côte,.. Tu portes grigris sur ton cœur ? dans ta chéchia ? sur ton bras ? insiste-t-il auprès du Toma.

Notre noir convive perd de sa gaieté.

— Non, j'ai pas rien dans chéchia, rien sur

le corps, avoue-t-il d'un ton navré en nous regardant tous successivement.

— Oui, ici, en France, tu as perdu l'habitude... mais, dans ton pays, là-bas, tu as des petits bracelets, des crins d'éléphant, des petits morceaux de bois que le griot t'a donnés.

Les traits de Mamady se sont raidis, tandis qu'il esquisse encore une négation. Ses grands yeux à fleur de tête deviennent un peu plus saillants comme à chaque fois qu'il éprouve de l'émotion. Il cesse de regarder son interlocuteur, pour m'adresser une interrogation muette. Il sent qu'il est un hôte indiscret de ne pas avoir la religion qu'on lui attribue, comme il sentait, l'instant d'auparavant, qu'il était un convive incommode en ne laissant pas remplir son assiette. Mais il hésite avant d'embrasser une foi et je suis forcée de mettre en repos son âme inquiète :

— Sois bien tranquille, Mamady, cela ne nous ennuie pas du tout que tu ne sois pas musulman, ni catholique, ni rien. Nous ne sommes rien du tout non plus, ni le gouverneur, ni mon mari, ni François, ni moi.

— • Non? fait-il en souriant, ses yeux un peu humides trahissant l'angoisse éprouvée.

Mamady a souri, mais son découragement suit son cours car, lorsque paraît le café, il le refuse. Peut-être a-t-il accumulé, à propos de grigris, trop de négations et, ne sachant qu'en faire, les laisse-t-il tomber, par hasard, sur le banal café :

— Non, merci ! assure-t-il.

— Tu n'aimes pas le café ?

— Si, beaucoup, Madame, mais j'ai fini, je peux plus prendre.

Je me garde, cette fois, d'insister, non seulement parce qu'il est très résolu, mais parce que je m'amuse de la fraternité qu'un souvenir personnel me crée à ce sujet avec lui. A vingt ans, j'avais assisté à un grand dîner littéraire et mon âme frugale avait protesté secrètement, si fort, si longtemps, contre l'excès des mets, des mots d'esprit, de l'amabilité générale, qu'un besoin de les repousser m'était venu soudain. Malheureusement pour moi ce besoin de défense s'était manifesté impérieusement à l'heure du dessert et j'avais refusé obstinément, au scandale des maîtres de la maison, de prendre la plus petite part d'une glace à la fraise que j'aurais volontiers mangée tout entière.

Ce dimanche de mars 1918, je me mets à sourire à mes vingt ans en regardant Mamady Koné qui meurt d'envie de boire le café, qu'il laisse partir, exactement comme j'avais souffert de voir disparaître la glace rose, que j'avais refusée... \

Bientôt arrivent trois élèves, dont Fôdé Bamba, pour lesquels je fais rappeler le café. Quand Esperanza a servi Fôdé qui s'est assis auprès de Mamady elle a demandé à ce dernier :

— Monsieur veut-il du café, maintenant ? Fôdé Bamba regarde la tasse encore nette de

son camarade, et il se met à rire :

— Quoi ? lui Mamady il a pas pris le café encore ? pourquoi lui il a pas voulu prendre, comme tout le monde dans la maison ?

Mamadj' comprend que son obstination serait absurde, cette fois-ci ; d'ailleurs, il n'a plus de négation en retard, et le fou rire de son camarade le menace.

Il se laisse servir jusqu'au bord de la tasse,

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tandis qu'il se tourne vers moi, souriant, mais les yeux baissés, pour me demander son pardon.

Gomment Mamady s'y est-il pris pour me faire savoir, car je l'ai su, qu'il est content de sa matinée ? C'est difficile à préciser, car il travaille avec les autres élèves au cours de l'aprèsmidi, et part avec eux, effacé comme à l'ordinaire, de peur de paraître plus implanté qu'eux dans la maison. Il ne s'accordera jamais ce privilège. Il ne détache pas non plus du leur son merci, de crainte, toujours, de marquer un avantage ; mais il prend congé avec plus d'embarras, avec des formes un peu moins sûres, comme si le développement très encombrant de ses sentiments nouveaux lui avait fait perdre l'aisance du monde.

Xni. — Le Bourreau

LA peur est un sentiment qui prédomine tellement chez nous, que nous ne pouvons entendre parler de la douceur, de la générosité, de la bienveillance de quelqu'un sans être effrayés. Il est flagrant que l'attribution de ces qualités à une personne glace les cœurs, tarit les paroles dans le lieu de son audition. Chacun se dit : « .Je suis un loup, entouré d'autres loups, et voici qu'on me parle d'un loup qui ressemblerait à un mouton. Ce ne peut être qu'un animal plus dangereux que les autres, une trahison. » Au contraire, quand on décrit des individus malfaisants, la respiration de chacun s'allège parce qu'elle s'effectue dans un air familier.

Comme j'ai parlé ici de beaucoup d'hommes inoffensifs, il n'y a que les gens très hardis qui liront ce livre.

En février 1918 nous n'avions encore nousmêmes qu'un courage médiocre, ma famille et moi, et nous n'étions pas sans nous inquiéter de la multitude d'êtres doux et gais que nous recevions. N'allait-il pas nous arriver malheur, à la fin ?

Nous fûmes donc soulagés le jour où nous nous imaginâmes en possession d'une brute avérée. Nous en éprouvâmes un tel sentiment de sécurité qu'il ne nous eût pas été confortable d'y renoncer pendant cet hiver-là. Nous n'étions plus trahis, nous n'étions plus de misérables dupes! C'est avec zèle que nous collectionnions les

preuves de notre clairvoyance et de la bestialité de Samba Penda.

Celui-ci est long et triste, de visage et de corps. Il a des yeux enfoncés, un nez grand et fort, une petite bouche, un menton puissant. On dirait d'un Arabe noir et glabre, malgré qu'il soit de race toucouleur. Comme il ne parle guère et qu'il trouve souvent à placer le mot « emmerdant », nous en induisons que ce mot représente la nuance de sa conception du monde. Comme son corps garde habituellement une immobilité rigide et que, par accès, il écarte violemment les mâchoires, pour bâiller, les bras, pour s'étirer, nous croyons devoir lui attribuer les digestions lourdes des grands fauves.

Nous ne savons pas s'il a des dents cruelles, car il ne sourit jamais assez pour les découvrir; ses traits ne s'éclairent un peu que lorsqu'il me demande une explication grammaticale. Dans ce cas-là seulement, il se décide à lever la tête, mais avec la lenteur d'une banne pleine, qu'on déplace mécaniquement. Quand son regard est enfin parvenu dans l'axe du mien, il s'y fixe, pour tout le temps que je lui parle, avec l'expression niaise et béate des hommes qui regardent de très près leur maîtresse. Puis, après avoir arrêté mes exemples d'un imperceptible ébranlement de la tête, en disant : « J'ai compris, » il continue à me regarder encore pendant quelques secondes, avec un demi-sourire qui semble tellement, à ce moment-là, lubrique, que je me suis demandé plusieurs fois si je ne devais pas m'en défendre.

Un de nos amis, de caractère sage comme nous-mêmes, assistait un jour à une séance de mon école. Naturellement mis en défiance par la

bénignité de ces visages noirs, il me demanda tout de suite lequel était, de mes élèves, le moins doux. Je lui désignai Samba Penda. Après l'avoir examiné, il conclut que, parmi ses camarades, en effet, il figurait bien le bourreau. Ce mot excita chez nous de l'enthousiasme. Il seyait au sujet, et il comblait nos vœux. Il était une preuve de notre perspicacité : nous l'accueillîmes comme un diplôme.

Samba Penda aimant les exercices sur la conjugaison, je lui ai fait un carnet contenant vingtquatre verbes aux temps, présent, imparfait, passé composé, futur, du mode indicatif, auxquels il devait adjoindre des compléments appropriés. Samba a inventé cinq cent soixanteseize petites phrases, toutes différentes, pour réaliser ce devoir.

Un instituteur banal eût admiré ce tour de force de la part d'un étranger qui ne jouit que d'un mince vocabulaire ; mais ce ne furent pas la volonté et l'imagination dont cet ouvrage témoigne qui eurent le plus de succès auprès de nous. Ce furent, parmi ses idées, celles qui peignaient notre homme dans le caractère que nous lui avions assigné. Au verbe boire, entre des phrases indifférentes sur le thé, le lait, etc., nous relevâmes avec orgueil celle-ci : «... Je bois un bidon de ^dn... ils boivent sampagne six bouteilles... tu boiras deux litres du rhum...» Et, au verbe couper, nous fîmes cette découverte : « Je couperai la tête ennemi. »

Cependant il fallut renoncer à tant de perfections. Samba Penda est musulman et ignore l'alcool ; nous l'apprîmes un peu plus tard; c'est sans doute même pour cette raison qu'il indique

inexactement la dose de deux litres de rhum pour un homme.

Il fallut aussi lui retirer le geste de couper la tête ennemie. Les circonstances dans lesquelles les hommes avaient pu se servir de coupe-coupe et de couteaux, si rares dans la dernière guerre, ne s'étaient pas produites au bénéfice de Samba Penda. Plus nouveau venu, il n'avait combattu qu'à la grenade.

Notre religion sur notre bourreau fut encore plus troublée par un petit incident qui se produisit en avril, à l'heure des permissions collectives.

J'avais composé à cette occasion, à l'intention de chaque élève, sur des -cahiers neufs, des exercices à faire pendant leurs vacances.

Le jour où il devait partir avec Bélia et Fôdé, Samba trouva l'un de ces cahiers à sa place et se mit à le lire avec curiosité ; mais tandis que les deux autres tirailleurs enveloppaient avec dextérité dans un fragment de journal ce petit cadeau, en me remerciant. Samba, lui, demeurait impassible à les regarder, sans imiter leur geste :

— Eh bien ! lui dis- je, tu ne prends pas ton cahier ?

11 devint plus grave et plus raide encore :

— C'est pour moi, cahier qui y a là ? dit-il d'une voix enrouée. Tout ça, écrit dedans, c'est fait exprès pour moi ?

Me serais-je trompée à ce point? Le bourreau, le fauve, ne serait-il qu'un pauvre rustre timide et triste ?

Je ne revis Samba Penda que l'année suivante. Le jour où il vint, j'avais la grippe dite espagnole. J'étais accidentellement séparée de ma famille et de ma domestique. Je me tenais dans

ma cuisine, j'étais jaune, amaigrie, emmitouflée et chancelante comme une personne que la fièvre empêche de manger depuis dix jours. J'étais dans un de ces états de fatigue et de dépression où l'on ne veut voir personne ; mais je ne sais quel élan fraternel me fit ouvrir la porte au nom de Samba Penda :

— Ah ! c'est toi, lui dis-je, tu vois, j'ai cette mauvaise maladie dont on parle partout... J'épluche ces carottes pour faire du bouillon... sans viande. Tous les jours, depuis dix jours, je bois seulement l'eau qui a fait cuire des légumes, pas autre chose... Je suis bien contente de te voir, mais j'ai tort de te faire rester ici, puisque j'ai la grippe... Tu ne m'as jamais dit comment tu as été nommé sergent, comment tu as été blessé...

Samba Penda s'est assis à côté de moi, simplement, comme une vieille voisine. Il m'explique qu'il est déjà venu, les jours précédents, mais qu'il n'a vu personne. Il ne me parle pas de ses galons; il regarde fixement les légumes qui sont sur mes genoux. Peut-être voudrait-il me demander de m'aider à les éplucher et ne trouve-t-il pas sa phrase. J'active le feu, j'y pla^'p la marmite, je me rassieds, la tête dans la main.

Mon compagnon n'est pas parti; il a suivi lentement, sans rien dire, mes gestes, de sa place, comme un gros chien.

Il est revenu me voir souvent, pendant ma convalescence; puis, je lui ai fait faire un peu de calcul; puis il est parti pour le Sénégal. Il m'a écrit, de Bordeaux, avant de s'embarquer : « Je resterai ton élève, là-bas, quand même, jusqu'à la gauche... »

. loi

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