‹ Des inconnus chez moiChapitre 9 sur 24 · IX. — Le Couteau de bois · texte numérisé non relu

IX. — Le Couteau de bois

OUAND j'avais prévenu Amara Souma ainsi que les autres élèves nouvellement admis que je ne les recevrais plus que le jeudi et le dimanche, le jeune caporal N'Golo Trahoré s'était retourné en sursautant vers Fôdé, son ancien, pour lui demander :

— Alors, c'est pour moi aussi qu'y a plus moyen venir ici tous les jours ?

Il avait dit cela en jetant un regard si efïaré de ses grands yeux bovins, qu'on eût dit la peur d'un jeune taureau qui tirerait naïvement sur sa corde au moment où on va l'abattre.

Toute la personne de N'Golo n'étant qu'humilité, se trouvait en si complète opposition avec celle d'Amara Souma qu'il me parut impossible qu'une mesure qui concernait particulièrement ce dernier pût atteindre l'autre, et j'autorisai Fôdé à amener en fraude, de temps en temps, le Bambara, car N'Golo est Bambara. Sa tête, toujours complètement rasée, agréablement ovoïde, porte, sur chaque joue, une triple cicatrice ornementale. Il a de grands yeux doux et une bouche assez petite, dont les lèvres semblent avoir été épaissies exprès pour servir de coussinets d'écrin à des dents exceptionnellement belles.

C'est le premier individu de cette race que j'examine, le premier de ces « soldats par excellence » dont on m'a tant parlé. Ni lui ni les autres Bambaras que je verrai par la suite ne correspondront à ce que m'étais figuré par cette expression. Cela ne tient pas à ce que les Bam-

baras ne soient, en effet, de bons soldats, cela tient à ce que je m'étais méprise sur le sens de ce mot. Je croyais, je ne sais pourquoi, qu'un bon soldat devait avoir l'esprit militaire et que mes élèves bambaras, s'il m'en échoyait, entreraient dans la classe, raides, la poitrine bombée, qu'ils me salueraient militairement, ne sauraient s'abstenir de fumer — peut-être de cracher — et s'assoiraient les genoux écartés, en posant sur moi un regard hardi comme tous les soudards peints dans les tableaux de genre. Je me demandais même, avec inquiétude, ce que ces formes-là donneraient en noir.

Maintenant que j'ai fréquenté l'armée, je sais qu'un bon ofTicier doit avoir l'esprit militaire, mais qu'il sufifit pour faire un bon soldat d'avoir un corps robuste et une âme pusillanime. Tels sont les Bambaras et tel est N'Golo. On est ahuri qu'il soit caporal, parce qu'on se demande comment il a pu emprunter le ton du commandement, lui qui sait seulement, en classe, sourire et s'effrayer, en répétant de sa grosse voix aux intonations si sincères : « C'est diffichile ! »

Il s'était présenté comme élève, tout seul, un après-midi de février, au cours d'un repos de sa compagnie dans le bois voisin. Je l'avais invité à venir travailler le lendemain ; mais, justement, ce jour convenu, son bataillon faisait une marche d'entraînement avec chargement complet et je ne comptais pas sur lui. Cependant il arrive une heure et demie plus tôt que les autres élèves.

— Tu n'as donc pas fait la marche ?

— Si, répond N'Golo, mais marche y a juste finir. Alors, moi, y a posé sac, fusil dans le camp pour arriver tout de suite ici.

— Et ton dîner ?

— Dîner ? y a bien temps pour ça !

J'admire cet appétit d'apprendre, plus fort à

la fois que la fatigue et les exigences de l'estomac après la marche militaire, N'Golo ne connaît pas encore ses lettres. Il se jette avec une avidité cocasse sur chacune de celles que je lui propose. C'est la méthode Machuel, créée à l'usage des populations nord-africaines, que je lui donne. Outre qu'elle répudie Ca-ro-li-ne et Vercingétorix elle offre l'avantage de faire lire des syllabes dès la première page, où se rencontrent des voyelles du premier tableau avec une consonne quelconque. Cela me permet de faire déchiffrer tout de suite à N'Golo, sans étude préalable de l'alphabet : ra, ru, ré, etc. Mais à chaque émission, d'ailleurs correcte, il faut que je l'approuve et que je désigne du bout de mon crayon la syllabe suivante pour qu'il se risque à l'affronter :

— Rrrra, commence-t-il.

— Bon. Et ça ? dois-je demander.

— Rrrru.

— Très bien. Et ça ?

— Rrrré.

— Parfait.

J'explique bientôt à mon nouvel élève que la leçon profitera de la suppression de la moitié de ces paroles : les miennes, et il en convient en riant. Mais quand il s'entend parler seul, N'Golo tourne la tête, pour s'assurer, dans mes yeux, que j'admets ses témérités et, au cours de ce mouvement et de cet émoi renouvelés, il perd le bénéfice de ses acquisitions. J'en viens à croire que c'est une leçon de bicyclette que je lui donne et que je dois me résigner à trotter derrière lui, même inutilement, pour le rassurer, faute de quoi mon élève va se retourner, prendre

peur et tomber, comme dans le récit de Ck)urteline.

A chacun des premiers mots qu'il a lus : ami, café, etc., il s'est arrêté pour nous considérer avec son bon sourire, afin de nous prendre tous à témoin de sa fortune. Mais lorsque quelques jours plus tard, les voyelles nasales vaincues, il est parvenu à rassembler seul les syllabes de con^fi-tu-res, il reste extasié comme le touriste qui vient d'atteindre enfin une vaste vue panoramique.

A la première leçon d'écriture, j'ai recommandé à N'Golo d'amener chacune de ses lettres à toucher la ligne et il a pris la ligne en telle considération que Chacun de ses caractères, après l'avoir touchée, s'y traîne horizontalement, avant de remonter verticalement, si bien qu'on dirait du dessin d'une grecque. Quand je lui fais remarquer cet excès, sa plume n'effleure plus la ligne qu'en tremblant.

Quand ses chefs me diront que N'Golo est un bon soldat, je saurai donc ce que cela veut dire. Ce doit être un bien doux plaisir pour eux, de fabriquer le parfait soldat avec de la vraie pâte bambara ; mais ce n'est pas la peine de porter pour cela un uniforme prestigieux et une épée ; il n'est besoin que d'un tablier de cuisine et d'un couteau de bois.

Au commencement d'avril, un dernier dimanche avant de partir pour le front, N'Golo est venu dès une heure après-midi à l'étude et je me suis, une seconde, préoccupée des exercices supplémentaires dont j'enrichirais mon programme pour l'occuper jusqu'au soir. Mais il a protesté. Il « n'est pas venir pour tout ça » ; il est venu seulement pour apprendre à faire mon adresse, afin de m'envoyer des lettres de là-bas.

— Tu veux passer toute la journée à faire mon adresse ?

— Oui, parce qu'ils sont dire : « demain, embarquer pour le front. » Alors, moi penser : aujourd'hui dimanche, je vais travailler pour faire adresse à Madame, tout le temps.

Il est demeuré deux mois avant de se décider à utiliser le savoir acquis ce dimanche-là. Il ne s'est enhardi qu'en juin, à Château-Thierry, après avoir reçu mes reproches d'avoir fait écrire les précédentes adresses par des camarades. Ses lettres, on ne peut dire ses miots, fort jolies, se pressent, sans rang, dans un coin de l'enveloppe. On dirait d'un troupeau de moutons qui ont peur du loup.

C'est le 16 juillet 1918 que les brutes martiales me l'ont tué, N'Golo, l'agneau de ma classe. S'il a été, comme on le veut, mon défenseur, je n'en suis pas fière. Mais que penser de ceux qui lui ont commandé de marcher pour la France et pour le Sénégal? La patrie de N'Golo, et les nouveau-nés n'en ont pas d'autre, c'est la chaleur solaire et maternelle que personne n'a menacées.

Les gens qui ne connaissent pas les tirailleurs sénégalais, mais qui connaissent la politesse, me demandent toujours :

— Est-ce qu'ils sont intelligents ?

Sans une politesse raffinée on n'userait pas de cet euphémisme pour dire :

— Comment vous intéressez-vous à ces brutes ?

Car ces personnes ont déjà consulté au sujet des nègres les plus hautes autorités, dont l'opinion est ainsi résumée dans l'ancien petit dictionnaire Larousse : Race d'hommes à peau noi-

re, inférieure en intelligence à la race blanche dite caucasienne.

Moi, je leur réponds toujours : « Oui, ils sont intelligents. » J'ai répondu cela avant même d'avoir une opinion raisonnée sur la question, par pure impolitesse désintéressée. Mes relations avec mes élèves avaient d'ailleurs été tout de suite trop familiales, leurs pensées et leurs sentiments s'étaient trop complètement mélangés aux miens, pour que, sans nécessité, il me soit venu à l'idée de trier ce qui leur appartenait en propre pour l'estimer isolément. Il doit y Bvoir ainsi des frères fit des sœurs qui n'ont pas pensé à se demander si leurs sœurs et leurs frères sont intelligents, le contraire leur paraissant absurde.

Mais un jour du mois de mars 1918, le capitaine Prat m'a demandé, de N'Golo, s'il était intelligent. Sans hésitation, j'ai répondu par l'affirmative, N'Golo ayant, à mes yeux, du prix, — et le prix d'un individu, du sexe masculin surtout, dépendant de l'application qui lui est faite, ou non, de ce vocable.

Mais, secrètement, j'ai été très surprise et embarrassée par cette question. Me rappelant certains instituteurs qui disent avec assurance de tel de leurs élèves qu'il est intelligent et de tel autre qu'il n'est pas intelligent, je me suis mise à rechercher le cas où on peut décerner cette épithète, pour savoir si elle était applicable à N'Golo.

D'autre part, je me suis demandé si les instituteurs étaient qualifiés pour juger de ces cas et des facultés intellectuelles en général, et il m'a semblé que les personnes chargées d'exercer une influence quelconque sur d'autres personnes doivent être les moins aptes à les apprécier sainement.

L'éleveur, qui exerce son influence sur le porc pour développer des tissus graisseux, doit perdre de sa perspicacité pour peser les sentiments de son élève.

Un instituteur primaire, préposé au gavage des petits enfants jusqu'au boursouflement du certificat d'études, ne saurait être satisfait des cerveaux préoccupés d'objets distincts du programme d'examen ; de même un professeur, habitué à ranger les échantillons d'espèce humaine d'après leur science des langues classiques, sera dépourvu de bases pour évaluer l'intelligence d'un instituteur primaire et d'un tirailleur bambara.

C'est ce qui explique que les colonisateurs, augmentés des tomes de Gobineau et de l'arsenal militaire, religieux, commercial et gouvernemental moderne, n'aient pu découvrir l'intelligence des nègres nus.

L'un d'eux, le docteur Cureau, auteur d'un livre sur les populations de l'Afrique équatoriale, au lieu de convenir modestement qu'il ne distingue pas l'intelligence noire, a voulu, comme le dindon, en voir un tout petit peu et même la peindre. Son ouvrage s'orne donc, au chapitre de l'intelligence, d'un graphique exprimant par des courbes les évolutions comparées des cerveaux d'hommes blancs et noirs.

La première de ces courbes représente une intelligence, la blanche, progressant graduellement avec les années, vers les cieux, pour y planer comme un ange, tandis qu'au-dessous, une autre, la noire, saute trop brusquement en l'air comme un diable pendant l'enfance pour retomber et ramper sur la terre vile dont elle ne pouvait longtemps s'éloigner.

Les amateurs de ce dessin le justifient en nous donnant à comparer les nègres qu'ils ont fréquentés et les hommes blancs célèbres. Ils rappellent, par exemple, que Napoléon dictait six lettres à six secrétaires difïérents et que Victor Hugo écrivait un acte en une nuit, ce qu'un N'Golo ne saurait faire.

Je conviens que les associations d'idées de ce dernier doivent être moins rapides et moins touffues. Je conviens même, qu'en général, un habitant des brousses soudanaises doit associer moins d'idées, en un même temps, que de jeunes hommes entraînés à nos matches d'intellectualité.

Mais ces divers développements, ne peuvent se comparer qu'à excitants égaux. Qui eût pu prévoir l'éloquent Seydou N'Diaye dans le muet et apathique cireur de bottes de la saison précédente ? Il fût, peut-être, resté toujours muet au village natal. De 1918 à 1919, en une seule année, l'activité cérébrale de mes élèves de tous les âges s'est incroyablement précipitée. Elle se ralentira, sans doute, faute de stimulants, sous les palmiers du pays natal : elle se fût accrue ici.

L'intelligence est comme les arbres qui se développent ou s'atrophient selon la nature du terrain. Quand je me préoccupe de l'intelligence de N'Golo, ce n'est pas à la grosseur de l'arbre que je pense, c'est à son espèce. Je vois bien que cette intelligence ne règne pas au-dessus de notre tête comme un chêne, je vois bien qu'elle croît à nos pieds comme l'herbe de la prairie. Mais n'est-elle qu'une herbe vraiment, ou un petit chêne ?

Je crois qu'elle est un petit chêne ; car N'Golo possède la logique qui durcit les fibres, l'inquiétude qui multiplie les bourgeons, la frénésie qui allonge les branches.

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