XIV. — Le Geai
J) AI entendu dire que, dans les hôpitaux de nos grandes villes, des tirailleurs sénégalais blessés, choyés par des infirmières bénévoles, étaient devenus aussi insupportables que leurs protectrices. Si cela indique qu'ils ne sont pas retenus par des principes moraux très solides, j'en suis bien aise peur eux, puisque c'est à leur sensibilité seule qu'il faudra attribuer la discrétion dont ils ont fait preuve ailleurs.
Quelques dames de la Croix-Rouge ont mal élevé quelques tirailleurs ; elles les ont élevés comme des oiseaux favoris. Cette éducation consiste à se récrier chaque fois qu'un noir parle, comme s'il était l'inventeur du cruel pittoresque de son langage croassant : y a, ya bon, et à lui faire répéter, en riant avec lui, des mots d'argot qu'il ne comprend pas.
Les patriotes et les moralistes ont été révoltés : les premiers, d'un favoritisme insultant pour les soldats français ; les seconds, d'un manquement à la dignité humaine. Quant à moi, qui ne pratique guère leurs vertus, j'ai seulement regretté que ces dames n'aient pas assez aimé leurs favoris.
Je reconnais que je suis bien exigeante. Rien ne les avait préparées à mieux les aimer. Leurs professeurs de géographie leur avaient dit que c'étaient des singes. Leurs parents, les officiers, leur avaient dit que c'étaient des guerriers. Il est remarquable qu'elles aient néanmoins estimé qu'ils sont des oiseaux, plutôt que des héros de
la guerre franco-anglo-italo-serbo-turco-allemande. Avec un peu plus de temps elles auraient peut-être trouvé, comme moi, que ces oiseaux possèdent une âme humaine délicate et elles auraient vécu un très joli poème. Les devoirs du monde ne leur en ont pas laissé le temps. Au contraire, ayant des loisirs, j'ai vu la fiction se réaliser dans mes relations avec quelques tirailleurs, et particulièrement avec Damba Dia.
Celui-ci est un jeune caporal foulah de vingt ans; il est fils d'artisan et la guerre l'a pris, en 1916, pendant son apprentissage de menuisier à Timbo, Guinée Française.
Il est venu aux Cistes, au mois de février, dans une vague d'élèves. Cependant, le soir même où il est arrivé, avant que j'aie pu trouver une place pour le faire asseoir, il a su écrire définitivement, sur la paroi de la salle, à une hauteur d'un mètre soixante-quinze environ, un sourire aussi ardent qu'une gorge d'oiseau ou qu'une lumière de Cézanne.
Il dit, après la première leçon, comme Baïdi:
— - Oh ! moi, je vais venir travailler ici, tous les jours.
Et comme, en descendant les degrés de la terrasse, il se hâte plus que ses camarades, je lui demande :
— Tu es donc en retard ?
— Oh ! non, fait-il en riant; mais seulement je suis courir plus vite, pour arriver plus tôt domain.
J'ai le tort de profiter, sans discrétion, de l'ardeur de mon nouvel élève. Je fournis, dès le deuxième soir, à son gros appétit d'apprendre, un festin de Gargantua. Il ignore l'orthographe, il écrit encore comme il le prononce: « ce aceté »,
« lé some messan », et voilà que je lui propose abruptement la conjugaison des verbes en er, puis les manières d'indiquer le pluriel des noms. Je lui passe, comme aux anciens, la donnée de l'exercice à faire d'après la règle des noms en al. Il s'agit, ce jour-là, de mettre le singulier en regard de ces pluriels: deux hôpitaux, quelques animaux, trois généraux, etc.. Damba Dia tombe en arrêt devant le premier mot :
— Qu'est-ce que c'est, hôpitaux ?
— Comment, lui dis-je, tu as fait la guerre et tu ne sais pas ce que c'est qu'un hôpital ?
— Si, hôpital, je connais bien.
— Eh bien ! si tu parles d'un seul, tu dis hôpital, mais si tu parles de deux, il faut dire hôpitaux.
Il sursaute comme s'il était blessé. Son buste, très penché sur son cahier, se redresse; ses deux coudes, fort avancés sur la table, se retirent en arrière tandis que ses mains s'attachent au bord et que son regard va se perdre vers le haut du mur en face de lui. Il me suggère l'idée d'un merle qui va s'envoler.
— Oh ! il est trop difficile, langue française, s'alarme-t-il.
Au cours de cette même soirée, il saigne du nez très abondamment, anomalie qui me surprend au point qu'un de ses camarades est obligé de me rappeler l'efficacité des compresses d'eau froide. Je conduis Damba Dia près du robinet de la cuisine. Il s'applique sur la nuque des tampons de linge imbibé d'eau glacée et, comme il a des étourdissements, je lui donne à boire, non un grog, il est musulman, mais un verre de lait chaud très sucré.
Ces détails paraîtront fastidieux à beaucoup
de gens, et j'avoue que je ne les ai pas écrits pour tout le monde. Je ne les ai pas écrits pour ceux qui ont déjà soigné les vertiges et les hémorragies de leurs semblables ; je les ai écrits pour ceux qui ont déjà recueilli de jeunes animaux blessés, qui les ont guéris et apprivoisés. A ceuxlà, je dirai que mon nouvel élève avait la simplicité du petit chien de qui on immerge la patte écrasée, ou du petit oiseau transi de qui on trempe le bec dans du vin tiède, pour le ranimer.
Il y a beaucoup de personnes qui ne se sont jamais demandé pourquoi elles ne s'extasient pas devant le plus cher de leurs proches en train d'avaler son apéritif, tandis qu'elles se mettraient volontiers à genoux, comme les rois mages, pour admirer un petit chat qui boit du lait. Moi, je me l'étais bien demandé, mais j'avais toujours cm que le prestige des animaux tenait à la singularité de leur forme et je m'étais dit, avec une résignation évangélique, que les dons sont ainsi distribués entre les créatures : aux animaux est départi le charme, refusé aux hommes, mais à ceux-ci plus de malice a été donnée.
Et voilà que, depuis Saër Gueye, je voyais des êtres d'intelligence et de forme humaine, qui avaient la grâce des chats.
Damba Dia est plus fin que son adjudant et que son capitaine, et son uniforme lui sied bien ; mais toutes les conditions seraient égales d'ailleurs qu'on pourrait dire du premier qu'il a du charme et des autres qu'ils n'en ont pas.
Cela tient probablement à ce que les seconds ne savent ni marcher, ni parler, ni boire sans littérature, tandis que Damba Dia va jusqu'à saigner du nez simplement. Il n'a pas de gestes et de mots pour qualifier l'accident. Il ne dit pas:
« Ce n'est rien, »... « je suis ennuyé de... » Quand je lui donne du lait, il ne le boit pas <f avec reconnaissance ». Il le boit avec du sucre seulement et, l'ayant absorbé, il ne procède pas, en hâte, au dépôt de son verre et à l'asséchage de ses lèvres avec le « regret de son indiscrétion ». Il dépose son verre, et essuie ses lèvres, tranquillement, avec un merci et un grand sourire tout pareils au ronron d'un chat et au trille d'une alouette qu'on a restituée aux cieux.
Mais, comme celle-ci, il ne revient pas. Je m'alarme en songeant à l'instant où il avait failli s'envoler- devant le pluriel d'hôpital : quelque autre épouvantail a dû l'éloigner.
Quelques mois auparavant, un geai était venu de la forêt pour s'installer sur notre terrasse. Son plumage avait la fleur de celui de tous les oiseaux sauvages et de tous les fruits que notre contact, j'allais dire notre regard, n'a pas souillés ; et cependant, il demeurait là, à portée de notre main, becquetant des figues au séchage devant la porte, sur une claie. Hallucination ? prodige ? Nous ne nous lassions pas de le contempler. Il partit, et ce fut un deuil ; il revint et, en son honneur, nous restions groupés sur le seuil. Il disparut on ne sait comment, et cependant, au dernier moment où nous l'avions regardé, il paraissait aussi paisible, sur un balustre, que s'il n'eût été occupé qu'à absorber la couleur du ciel pur par son œil et par les plumes de son aile.
Avant l'instant où il s'était envolé, comme le geai, il nous avait paru apprivoisé comme lui, Damba Dia, qui porte aussi du bleu dans son être et la fleur des prunes sur son visage rond, rêveur aux yeux, puéril aux lèvres.
Le geai n'a jamais reparu; mais Damba Dia est revenu une quinzaine de jours plus tard, un dimanche où Mamady Koné avait déjeuné avec nous. On lui a donné des fruits, des gâteaux, du café, on lui a versé surtout, à pleins bords, des reproches.
— Pourquoi es-tu demeuré si longtemps sans revenir ?
— Parce que vous avez dit que tous les nouveaux qui connaissent alphabet seulement, ils peuvent pas venir ici, que dimanche; alors, moi que je connais rien...
Nous retrouverons souvent, au cours de nos relations avec lui, cette candeur. Quand il reçoit des marques d'amitié il dit, avec son accent foulah : « Que j'ai de la sance ! » tel un voyaffenr qui trouve un fruit offert à sa soif au bord de la route. Il ne s'en croit pas redevable à ses mérites. Ses expressions habituelles sont: « Ah ! moi, je croyais... comment ? c'est comme ça ? jamais j'avais pensé encore, oh ! la, la, la, la, que c'est bien ! »
Cet état permanent d'étonnement est ce qui le soulève des sécurités, à chaque minute, et lui donne cet aspect aérien dont j'ai déjà parlé; c'est aussi ce qui rend si séduisante la tâche de l'instruire. Devant chaque matière il est si neuf, qu'on ne croit pas le faire travailler, on croit lui montrer un feu d'artifice. On lui dit : nous connaissons, vous connaissez, ils connaissent. On lui explique : gentil fait gentille, beau fait belle, doux fait douce, vieux fait vieille; il sourit, ébloui, comme devant une gerbe multicolore.
Je lui ai fait connaître la collection de nos images populaires: dormir à la belle étoile, retirer les marrons du feu, manger son blé en herbe,
prendre ses jambes à son cou, etc. Toutes l'ont ravi. A propos de la dernière, je lui chante ces deux vers du Petit Chaperon Rouge de Jules Moineaux:
... V'ià l'enfant qui prend Ses jamb's à son cou...
— Le Petit Chaperon Rouge est un de ces contes, lui dis-je, que tu aimes tant. On y parle d'une petite fille qui reste trop longtemps à s'amuser dans le bois et qui est surprise par un loup. ,
— Et il l'a mangée ? s'informe Damba Dia au comble de l'angoisse.