‹ Des inconnus chez moiChapitre 13 sur 24 · XV. — Le Soufflé au fromage · texte numérisé non relu

XV. — Le Soufflé au fromage

Au mois de mars, Fôdé Bamba est planton à la chambre de détail et son caporal-fourrier l'envoie quelquefois, après-midi, en course chez son lieutenant, notre locataire. C'est pour lui une occasion de nous voir et de fréquenter en amateur la salle d'études. Souvent il entre sans nous donner l'explication de sa visite; ce qui lui paraît naturel, évidemment, est d'être là; la cause, auprès de ce résultat, s'efface. Certes, il sait qu'il est en service; il ne saurait s'asseoir, s'installer à l'école; mais il ne croit pas contraire aux fonctions de planton de flâner une dehii-heure ou une heure auprès de moi, pendant que j'écris.

Il ouvre le carton où je range le programme et les exercices du soir. Il prend chaque feuillet et l'inspecte, autant au verso qu'au recto: il salue les nouveautés et me dénonce mes redites. Il atteint aussi mon courrier du matin, resté sur la table. Il étudie les cachets et les affranchissements; puis il retire de leurs enveloppes les lettres, qu'il lit assez haut afin que je n'en perde rien. La première fois, je l'ai arrêté:

— Comment ! tu lis ma correspondance ?

— Pourquoi pas lire ? avait-il répliqué en riant, c'est pas pour lire que tu laisses lettres par là, avec exercices ? Pourquoi faire, alors ? Lire les lettres, il est bon beaucoup pour apprendre. Qui c'est qu'il y a dedans, pour cacher ?

J'ai fini par lui dire :

— Si tu veux lire mon courrier, il faut que tu m'apportes le tien.

Il a pris cela au sérieux, et ces échanges le mettent encore plus à son aise. Il ne consent pas à s'asseoir, mais sa liberté d'allures autour de la table est devenue très agréable à regarder. Tantôt il s'y appuie d'un seul coude, légèrement; tantôt il y applique son long torse entier; tantôt il s'assied sur l'un des bords de la table et se renverse sur le côté avec souplesse parmi les livres.

Sans cesse l'inquiétude l'arrache d'une place pour l'emporter vers une autre, et pour le rapprocher de moi, finalement. Il me regarde écrire. Parfois il appuie les phalanges pliées de sa main gauche sur le bord même de la chaise sur laquelle je suis assise, tandis qu'il copie, de la droite, quelques lignes du texte que je compose. Il est vraiment contre moi, ainsi, mais l'a-t-il fait exprès ? Je peux apercevoir sa main: elle est plantée bien loyalement sur le cadre du siège, sans intention d'effleurer ma robe, et quant à sa pensée, il l'éclairé souvent par des accès de son rire habituel, à propos de quelque bévue.

Si j'indique avec minutie la conduite de Fôdé, ce n'est pas pour prouver qu'il est vertueux. Il ne se refuse ni le plaisir de la flânerie ni celui de la coquetterie peut-être; mais il prend garde que ce plaisir ne m'opprime. Ses regards, très prompts, très précis, vont et viennent pour noter, semble-t-il, instant par instant, d'après mon visage, la limite de ses ébats. Je n'ai jamais besoin de la lui dessiner exprès.

Mais tant de tact ne nous a pas préservés d'une brouille. Nous la dûmes à sa jalousie.

Je déclare tout de suite que je ne lui reproche pas ce sentiment, aussi pittoresque qu'incommode. Seul m'offusque l'orgueil, celui, en particulier, des propriétaires de terres, de gloire, d'é-

poux et d'épouses, lequel discrédite la jalousie en s'j^ mêlant.

La jalousie de Fôdé, au contraire, est aussi humblement animale que l'instinct de la conservation. Elle est de même nuance, exactement, que celle de Chrysette notre chatte dans les circonstances suivantes.

Nous avions accueilli un jour un jeune basset perdu. Notre chatte, couchée dans le fauteuil qui reste auprès du feu à son intention, s'offusqua de l'intrus sans se déranger. Or, nous constatâmes ce fait bizarre : chaque fois que les deux animaux restaient en présence en dehors de notre intervention, les muscles de Chrysette, ses poils et ses yeux s'apaisaient. Mais dès que nos caresses atteignaient le nouveau venu, notre petite tigresse jaune se gonflait au gré de ses jurements .comme un soufflé au fromage^ prêt à déborder de son moule.

Depuis que de nouveaux élèves ont recommencé à s'infiltrer dans la classe, Fôdé Bamba est constamment dans l'état d'esprit où se trouvait Chrysette le jour de l'intrusion du petit basset.

Dès qu'en arrivant en classe il voit, assis, ce^ envahisseurs, il s'arrête dans l'encadrement de la porte avec une telle raideur de visage et de corps, qu'elle semble ne pas lui permettre d'achever d'entrer. Il aurait d'énormes yeux ronds et verts et la fourrure en brosse, si on logeait son âme dans la chair d'un félin.

— Essaie donc de caresser la tête d'un bleu, me souffle Jean amusé, on verrait si Fôdé ne miaulerait pas de rage, comme Chrysette.

Même assis, il reste hérissé; il ne rit pas, il ne répond pas, il ne fait pas danser de la paume sa

chéchia, du front à la nuque et d'une oreille sur l'autre.

D'ordinaire, ce mouvement, pareil au chahut du couvercle de marmite qui témoigne à la cuisinière de l'ébullition de la soupe, me disait le bien allant de sa pensée.

Mais la jalousie a tout perturbé. Il n'entend pas les paroles que je lui adresse; il n'entend, comme Chrysette la petite chatte, que celles que j'adresse à ses ennemis :

— Ta plume n'est pas bonne, dis-je à Délia Mané, un pauvre vieux sergent malhabile fourvoyé ce jour-là en première division.

Fôdé susurre à la cantonade :

— C'est faute à la plume, si lui fait mal écrire? Alors pourquoi pas donner lui ta plume ? lui va tout bien faire avec ça !

Une autre fois, j'ai dit à Malick Seck, un nouveau venu:

— Tu ne peux pas bien travailler, à cette mauvaise place, tu ne vois pas clair.

— Pourquoi il gagne pas bonne place, lui qui est là ? dit Fôdé en écho, y a moyen trouver une bonne, y a moyen donner lui place à moi, place à Mamady, place à toi !

D'autres perçoivent-ils ce persiflage ? Aucun regard ne s'est levé sur Fôdé, d'ailleurs impassible. Les sorties s'effectuent paisibles, comme à l'ordinaire. N'aurais-je pas eu des hallucinations de l'ouïe ?

Mais brusquement Fôdé déserte l'école et m'adresse, par le facteur, cette explication :

Ma chère Madame,

Tu as fait beaucoup du tort pour moi parce que tu as dit : venir travailler tous les jours â

l'école et maintenant y a plus moyen allé, la maison il est plein de soldats encore. Pourquoi toi tu connaisse pas que ta chambre il fait trop petit pour tenir tou le bataillon ? Et toi aussi tu va jamais asseoir, tu fatigue trop avec tout les nouveaux-là. C'est pour ça moi je suis plus venir, hier encore tu restai debout ; alors, moi, je suis pas beaucoup content pour voir ça, j'ai dit ce mieux rester au camp. C'est pour ça, ma chère Madame.

Je lui répoPxds aussitôt :

Mon cher Fôdé,

Tu me dis que tu n'es pas content de moi, cela me fait bien de la peine, parce que j'ai toujours cherché à te faire plaisir. Je ne comprends pas pourquoi tu es si fâché parce qu'il y a de nouveaux élèves qui ne comprennent pas tout de suite 'que je ne peux pas les recevoir dans la semaine.

Si je commandais mes élèves comme des soldats, je te nommerais sergent-major au bureau des entrées et tu ferais connaître le règlement de l'école à tous les jeunes qui arriveraient. Comme cela tu aurais pu renvoyer, lundi dernier, sans même les faire asseoir les quatre hommes qui avaient fait cinq kilomètres, la nuit, à travers la forêt, pour venir apprendre à lire ici.

Mais moi, je ne commande pas mes élèves, je les reçois comme mes amis. C'est seulement quand ils sont bien reposés que je leur dis ce que je peux faire pour eux et ce que je ne peux pas faire.

Si tu étais bon pour tes camarades et pour, moi tu ne serais pas en colère pour cela ; tu. m'aiderais, au contraire, à tenir ma classe,

comme François, comme un fils. Mais je ne comprends rien à ton cœur.

C'est Baynik Diope qui lui porte cette lettre, le soir même, en rentrant au camp.

Le lendemain Fôdé nous surprend au dessert, Jean et moi, à midi et demi. Il est venu remettre un pli à son chef. Il entre ensuite chez nous, simplement, comme d'habitude et derrière lui il referme la porte; mais il ne s'avance pas dans la pièce. Il reste planté où il est, devant cette extrémité de la table qu'on ne recouvre pas de la nappe et où, de jour, restent empilés les livres et cahiers de la classe.

Son regard, qui a bondi légèrement sur nous, est retombé court sur une page d'exercices d'où il ne remontera plus. C'est en vain que nous lui parlons.

— Qu'est-ce qui m'a changé mon Fôdé ? il est grave comme un amoureux, réclame Jean que je retrouve hors de la salle, en allant chercher du bois.

Je suis rentrée auprès de Fôdé; je me suis installée pour écrire à ma place habituelle qui est à sa gauche. Mes allées et venues l'ont frôlé forcément, puisqu'il est tout près de la porte.

Cependant il n'a pas semblé les apercevoir, lui qui d'ordinaire s'agite au moindre bruit, au moindre mouvement de l'air, comme une feuille.

Il s'est cristallisé, le vivant Fôdé, et je suis aussi embarrassée que lui, maintenant. Certes, je suis contente de sa présence; mais comme elle est étrange! Fôdé est là, son grand corps est là, mais je ne saurais dire comment je le vois, tant il s'efface. Il ne ressort par aucune expression, ni gaie, ni triste, ni fière, ni honteuse, ni

découragée. Il ne pèse par aucune nuance, par aucune attitude volontaire sur ma pensée. Il n'est pas venu avec l'intention de se réhabiliter à mes yeux, de se défendre, il est venu se livrer à moi tel que ma réponse l'a fait. Il semble dire :

— Tu as bien compris tout ce que j'ai pensé, et moi aussi j'ai bien compris ce que tu me reproches. Maintenant, je suis là ; je ne peux rien dire parce que je ne sais pas si tu as encore confiance en moi. Si tu ne peux plus me voir, ce n'est pas la peine que je te promette d'être gentil; il faut d'abord que tu me regardes pour que je puisse te parler.

Je me demande comment et quand je dois le regarder, et cependant jamais il ne m'a autant plu. Je ne l'aurais jamais cru capable d'être aussi grave. Je l'ai entendu parler avec légèreté de la guerre, de la mort, de tous les malheurs, tandis qu'il apporte un grand sérieux à l'acte de se présenter à une amitié qu'il croit avoir meurtrie.

Sur cette table où ses petites mains vives s'emparent d'ordinaire avec une désinvolture espiègle de mes lettres ou autres manuscrits, il demeure aujourd'hui attaché dix minutes au recto d'une feuille, sans prendre même la liberté de la retourner. Je le trouve admirable d'enchaînement volontaire; et cependant, je ne sais comment répondre à une confession si loyale, mais si muette.

J'aurais sans doute su répondre à des phrases. Si Fôdé m'avait dit: « Je regrette ma vilaine conduite, j'aimerai désormais les autres élèves comme moi-même, » je l'aurais relevé de son humilité avec un sourire miséricordieux: « Ne parlons plus de tout cela, je suis satisfaite de ta bonne volonté. »

Mais voilà qu'au lieu de parler avec de vieilles phrases, il parle avec son visage jeune, aux yeux baissés, avec son grand torse harmonieux et modeste. Je suis dépourvue devant cette éloquence. Je ne peux pas tendre ma main à cette statue qui ne mendie pas un pardon; je ne peux lui crier mon admiration, puisqu'elle ne la cherche pas, ne réclame rien, ne fait que traduire, plastiquement, ce simple aveu sentimental: « Voilà comment je suis depuis que j'ai reçu ta lettre. » C'est dans le même style qu'il faudrait répondre.

Si je commençais un festin, je pourrais désigner à Fôdé une place à mes côtés et je chargerais de mets son assiette. Mais je cherche en vain un don à lui faire qui ne l'éloigné pas de moi. Les minutes qui passent ne me procurent aucune ressource; je vois disparaître avec elles mes chances; je vois la haute silhouette de mon jeune ami s'incliner en arrière pour se faire aspirer par la porte qu'il entr'ouvre, derrière son dos, sans se retourner encore.

— Y a l'heure pour aller au camp, maintenant, prononce-t-il avec sa simplicité habituelle.

A ce départ, comme à son arrivée, je sens, plutôt que je ne vois, son regard m' atteindre. C'est dans la seconde où il l'arrache de la table, pour le jeter dans le couloir, en se retournant.

Je comprends qu'il ne le rapportera plus.

Alors, je perds la mémoire des précédents événements, le sens des enchaînements et des formes. Je ne vois que la porte qui se referme et je jette, à travers, ce cri:

— Alors, tu ne reviendras plus jamais ici ?

— Si, ce soir, tous les soirs, je vais venir avec Mamady ! répond-il instantanément.

Puis il s'enfuit sans avoir reparu.

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