XVI. — Les Guirlandes
J'ai dit qu'aux derniers jours de mars, après un entraînement intensif des tirailleurs sénégalais, on leur accorda des permissions collectives, dites de détente, pour les villes les plus voisines.
Chaque jour, partaient pour Antibes, pour Sainte-Maxime, pour Saint-Tropez, pour Cogolin plusieurs sections des compagnies qui composaient les trente bataillons campés dans notre région.
Pendant plus d'une quinzaine, se croisèrent les allants et les venants.
Je reçus des lettres de mes élèves : « ... Le village, il est pas bien mal, mais les habitants ils ont peîir de nous... »
Ces permissionnaires de mars-avril 1918 furent les pionniers, hardis malgré eux, de la civilisation noire dans les brousses provençales des Maures; car, si, d'après la définition d'un jeune candidat au certificat d'études, « l'homme sauvage est celui qui se sauve, » les indigènes de Cogolin étaient très sauvages. Néanmoins comme ils étaient désorganisés, ne possédaient ni instruction, ni armes, ni chefs, et que les envahisseurs noirs apportaient des manières affables et beaucoup de billets de la Banque de France et de la Chambre de Commerce du Var, les Cogolinois se rendirent. Quelques vieillards, gardiens des traditions, et quelques hommes munis de solides principes se retranchèrent, mais les femmes proclamèrent la paix. Toutes les marchandes avaient ouvert leurs portes.
Quand à la fin de la même année cette permission fut renouvelée dans les mêmes villes, au retour des troupes — ou du moins de ce qu'il en restait — les nouveaux permissionnaires purent récolter le bénéfice des conquêtes de leurs devanciers.
— Je ne vois plus beaucoup de jeunes gens le dimanche à l'école, ne seraient-ils pas en partie de plaisir ? disais-je, en janvier 1919, à Jacques Camara qui est un personnage austère de trente ans.
— Oh 1 beaucoup, Madame, ils sont partis à la gare pour voir les petites amies de la permission.
Mais ceux de mars 1918 avaient quitté le camp sans enthousiasme. Les demandes de désistement furent même nombreuses.
— Je vais partir pour la permission (regrette Mamady Koné), mais je sais pas encore quel pays qu'on va m'envoyer. Moi, j'ai pas plaisir l^our aller dans ces villages où je connais pas personne ; j'ai pas plaisir pour partir commandé encore et coucher avec la section, dans le campement. J'ai plaisir seulement pour aller dans ma famille au Sénégal, ou dans la famille de mon ami René, à Marnay, ou chez vous ici. Alors, moi j'ai fait demande à mon lieutenant pour rester à Fréjus et venir travailler à l'école tous les soirs ; mais il m'a répondu que si je veux pas partir je serai puni. Alors, pourquoi qu'ils ont appelé ça permission ? Tout ça qu'il est forcé, c'est pas permission, c'est service!
Dambia Dia notera ainsi, l'année suivante, ses souvenirs d'avril 1918 :
...Alors, nous avons eu une perm de huit jours pour Sainte Maxime et Saint-Tropez, mais, en partant, nous connaissions pas quel pays que nous irons et comme Madame Signac qui est si gentille était à Saint-Tropez alors j'ai dit : peutêtre que nous irons à Saint-Tropez alors nous sommes allés à Sainte Maxime et que j'ai écrit à Madame Cousturier, elle m'a envoyé une dépêche pour que j'aille voir Mme Signac, le lendemain matin j'ai pris le train. Je suis arrivé à neuf heures du matin, je suis arrivé devant la porte j'ai soné la cloche, la domestique est venu pour ouvrir la porte, elle me trouve devant la porte elle retourna encor pour dire à Mme Signac que c'est un Sénégalais, alors elle dite, dites lui d'entrer, j'entre Madame arrive sur moi; voilà Damba Dia! avec Monsieur Werth, nous avons passé une bonne journée! J'ai vu le Jardin, les Poules, les Tableaux toute la maison avec Monsieur Signac aussi. J'ai commencé à travaillé avec elle sur la même table; mais je n'ai été pas bien travailler parce que c'était la première fois que j'allais làbas, le soir j'ai retourné à Saint Maxime ; alors, cinq jours après l'ordre est arrivé pour nous appelle; même la perm n'était pas fini et nous sommes revenus à Saint-Raphaël en suite on nous habille bien vite pour monté au front; les tirailleurs disaient ça va très mal puisque même nos permissions sont pas finit et qu'on nous envoyé en ligne encore!
Le jour qu'on a crié rassemblement pour le rapport nous sommes rassemblés immédiatement et le sergent-major apporta le cahier de rapport et Usa les grosses écritures. J'ai vu moimême sur le cahier le départ du bataillon était fixé le 12 avril à huit heures du soir à gare
Des Inconnus. — Iw
de Fréjus. Alors, aussitôt que le rapport est fini je suis allé aux Cistes pour à Madame et sa famille leur serrer la main; en arrivant devant la porte mes larmes tomba sur ma poitrine; j'ai resté devant la porte quelques minutes pour arrêter mes larmes après avoir entré à la maison
Je saurai en 1919, par les œuvres de Damba Dia, qu'il a pleuré en nous quittant, mais au mois d'avril 1918, je ne m'en doute pas du tout.
La veille de leur départ, tous les tirailleurs sont venus successivement nous faire leurs adieux. La plupart nous ont confié leur matériel scolaire, à l'exception d'un petit carnet de poche:
— Voilà les livres. Madame, qu'y a trop lourds pour emporter là-bas.
Disséminés sur la table et sur les meubles, leurs paquets, faits d'une serviette blanche nouée, semblent de petits morts dans leur linceul.
Mamady Koné et Fôdé Bamba prennent ensemble congé de nous. Ils entrent à l'heure où je donne sa leçon quotidienne à Baynik Diope. Ils sont très gais. Lorsque Jean et François, appelés pour la circonstance, se joignent à eux, on dirait plutôt l'effusion d'un heureux retour qu'une séparation dans des conditions atroces.
Seul Baynik reste taciturne.
Quant à moi, je leur parle avec une voix faussée par l'émotion, mais je me demande s'ils s'en aperçoivent, tant ils sont légers ce jour-là.
Quand nous voulons leur faire emporter quelques provisions de voyage, Mamady s'y refuse nettement :
— J*ai pas de la place, Madame.
Mais Fôdé, en riant, laisse bourrer ses poches avec du chocolat, des figues, du raisin sec.
— Costume à Mamady, tailleur y a pas bien fait, explique-t-il en montrant l'uniforme de son camarade identique au sien; eostume-là c'est mauvaise costume, y a pas de la place pour mettre rien du tout dedans.* Mais costume à Fôdé, tailleur y a bien fait avec grandes poches pour mettre toutes les provisions.
Mamady rit autant que nous en considérant son ami, si différent moralement de lui-même que cela transforme son costume.
Mais Baynik Diope ne participe pas plus à nos rires que le fétiche pendu au mur.
J'ai déjà cité Baynik à propos de ses passions gramjmaticales : je n'ai pas encore dit que s'il aime les verbes, c'est tout à fait platoniquement. Beaucoup de personnes, à l'époque dont je parle, ne lui avaient encore entendu dire que : « Non! » ou : « Hah! » qui est un témoignage de doute ou un avis d'empêchement. Les autres nuances de ses pensées s'expriment par la mimique : il écrase ses lourdes lèvres sur ses gencives aux instants de joie, pour laisser s'épanouir ses dents; il les avance au contraire très fort, au point qu'elle semblent entraîner sa tête en avant, quand il boude.
Je répète qu'il n'est pas l'homme des papotages. Un jour que je l'envoie en course dans une ferme voisine, il me laisse lui raconter des particularités diverses concernant ses propriétaires.
Ce n'est qu'au moment où je lui dis de remettre une lettre au fermier, personnellement, qu'il m'arrête :
— Hah ! y a pas moyen, lui y a mort.
De ce que Baynik Diope n'a pas appris à affecter de rémotion, il ne faut pas conclure qu'il soit privé de sentiment. C'est même un sentimental violent. Quand je viens parfois à lui confier quel malentendu met en danger mes relations d'amitié avec un élève, Baynik laisse tomber sur sa poitrine une tête inerte, à l'œil fixe, comme celle d'un crucifié mort. Les peines du cœur ne sont jamais pour lui chose légère.
Baynik Diope n'a pas bougé lors de l'adieu de ses deux amis. Il a continué, comme les autres jours, à remplir de nouveaux verbes son petit carnet. Je ne lui en nommerai jamais trop; il semble qu'il engrange une récolte. Quelquefois, après lui en avoir indiqué un, je me ravise :
— Non, ne mets pas « transformer », c'est inutile; le verbe changer veut dire presque la même chose...
Mais il proteste avec force :
— Si, faut mettre lui aussi, quand même ! Nous sommes arrivés au dernier quart d'heure
de notre dernière leçon et je vois avec étonnement naître toujours de la plume de Baynik Diope, aussi paisible, ses lettres rondes.
Comment peut-il, si près du fourgon dégoûtant, tresser avec goût ses mots en guirlandes. Il noue comme des rubans ses o renversés, il barre pittoresquement ses t, comme des mâts avec leurs vergues; il arrondit ses m, ainsi que des ponts.
Je pense à tous ses camarades qui m'ont quittée si simplement, comme pour des vacances scolaires.
Ignoreraient-ils à ce point l'art si bien accueilli de jouer les héros ? Ou seraient-ils d'une insen-
sibilité particulière à l'endroit des risques mortels ?
L'impassibilité de mon petit compagnon m'agace :
— Alors Baynik, lui dis-je, c'est moi seulement qui suis triste de voir partir mes élèves au front; c'est moi seulement qui ai peur qu'on les fasse mourir à la guerre. Mais eux sont tous tranquilles et ils sont tous contents de changer de place.
Baynik ne dit rien. Je me demande s'il m'a entendue. Je me demande ensuite si, m'ayant entendue, il me répondra. Aussi pures sortent toujours de sa plume les théories de ses jeunes lettres. Cependant il a baissé la tête, allongé les lèvres, et tout à coup il parle, ou plutôt il sort du silence avec le fracas de son accentuation gutturale :
— Non, moi y a pas tranquille, y a personne tranquille, y a personne content pour aller au front !
— Moi je crois que si, Baynik. Je crois que tous les officiers sont contents de gagner des galons nouveaux, je crois que tes amis sergents sont contents de tuer des Boches pour devenir adjudants, et les caporaux, pour devenir sergents.
— Non, eux y a pas contents ! se rebiffe Baynik comme un chat qu'on piétine. Officiers, sais pas, eux y a pas dire rien. Mais Jacques Camara, lui y a pas content, ni Omar Adama, ni sergent Joungallo.
— Mais tu as bien vu que Fôdé et Mamady sont partis d'ici très contents. Et Damba Dia aussi hier soir.
— Non, eux y a pas contents pour partir d'ici ! Eux y a rire, oui! mais... y a pas content Fôdé !
y a pas content Mamady ! y a pas content Damba Dia pour quitter chez vous !
Baynik en proférant ces mots a relevé un peu la tête. Il n'écrit plus. Ses traits, tendus en avant comme ceux des félins au guet, s'aiguisent comme en arêtes d'un marbre noir où le blanc de l'œil se plaque crûment. Je sens qu'il est prêt à foncer sur toute insinuation nouvelle.
Mais j'en ai assez, je ne lui demande plus rien. Je revois par la pensée l'innocent Saër Gueye tué par nos fous, et je ne sais comment leur dérober leurs autres jouets, ni celui-ci même, ce petit Baynik que je détiens encore.
C'est d'abord dans tout mon être comme un trépignement vain de cauchemar, puis ce sont des larmes qui roulent sur mes doigts. Baynik les voit-il ?
J'ai ouvert son livre de lecture sur une page qui d'ordinaire nous amuse bien. C'est une énumération d'objets domestiques. Baynik étant ordonnance, et moi cuisinière depuis le, départ d'Esperanza, nous nous renvoyons réciproquement nos ustensiles. On dirait d'un jeu de ballon.
La veille, nous avions lu et écrit tous les noms en « eau » et je lui avais demandé :
— Connais-tu plumeau ?
Il m'avait renvoyé de toutes ses dents blanches :
— Toi connais fourneau ?
Cette dernière fois, nous entamons les noms en « ai » et je tente d'une voix rieuse, mais un peu fêlée :
— Connais-tu balai ?
Mais Baynik, comme s'il n'avait pas entendu, prononce très lentement, sans lever les yeux :
— Ba-lai-craie-a-rai-gnée, etc., en hésitant parfois un peu, comme s'il ne savait plus très bien lire.
Quelques moments après, les adieux faits, Baynik Diope emporte sur sa tête la malle de son capitaine vers le camp. C'est lui qui l'a voulu et il fera près de deux kilomètres avec sa charge. Quand il est à vingt pas de nous dans l'allée du jardin, il s'arrête. On voit, avec la malle, sa tête pivoter lentement vers nous tandis que se tordent un peu ses épaules. Cependant la manœuvre doit être incommode, car il ne parvient à nous ramener que son profil.
— Au revoir, Baynik, lui crie-t-on, bonne chance !
Alors, sans répondre, il s'en va.