‹ Des inconnus chez moiChapitre 15 sur 24 · XVII. — La Partie d'auto · texte numérisé non relu

XVII. — La Partie d'auto

EN partant pour le front, le lieutenant Duret m'avait dit :

— Puisque vous regrettez de fermer votre école de Sénégalais, vous pourriez l'oflfrir aux Malgaches appartenant aux services auxiliaires de la région ; ils seraient enchantés. J'ai passé plusieurs années à Madagascar et j'en estime beaucoup les indigènes. Je crois qu'ils vous intéresseront. Ils sont plus dociles que les Sénégalais et plus intelligents.

Le capitaine prit la peine de recommander luimême, en langue malgache, notre école à l'un de ses anciens amis et au bout d'une semaine j'avais une dizaine d'élèves nouveaux, de tous les âges, de toutes les nuances de peau, gradés ou non, et de tous les degrés d'initiation à la langue française.

Des jeunes gens ayant fréquenté les écoles chrétiennes de Tananarive et d'autres grandes villes se présentèrent en même temps que des paysans étrangers à toute notion de grammaire.

Ceux de la première catégorie possédaient des clartés de luxe sur les vertus des rois de France, le nombre de nos sous-préfectures, le mélange des vins, les nuances des paronymes. Dès la première leçon je leur vis affecter correctement à des phrases choisies les mots : écriteau, épitaphe, enseigne, épigraphe, inscription, de même qu'à d'autres phrases les mots : civet, fricassée, gibelotte, etc.

Mes élèves de la seconde catégorie, au contraire,

ne présentaient aucune supériorité sur les Sénégalais dans la divination des lois qui régissent notre langue que personne ne leur avait apprise. Comme tous les intoxiqués multicolores du « petit nègre » ils mésusaient des verbes avoir et être et ne savaient pas conjuguer les autres. Ils écrivaient, comme autrefois Fôdé : « Je bien content pour avoir mon mère ». (Je serais bien content dé voir ma mère.) Et la première fois qu'ils essayèrent d'exprimer les temps, ils écrivirent au futur: « nous avons mangerons », faux pas classique de mes précédents élèves.

L'expérience acquise avec ceux-ci me rendit aisée la création des divisions et des programmes, et comme d'autre part mes nouveaux écoliers étaient parfaitement dociles, leur classe aurait pu avoir une destinée heureuse. Mais tandis qu'elle prospérait, je m'aperçus que la tâche d'enseigner était, dé toutes, celle qui m'inspirait le plus d'éloignement et d'antipathie naturelle.

Je n'avais pu m'en apercevoir lors de mes relations avec les Sénégalais, lesquelles ne prétendaient qu'à la plus grande expansion de leur joie. Mais trois interminables semaines consacrées à la diffusion de notre syntaxe m'amenèrent à fermer l'école pour cause de pédagophobie.

D'après ce qui précède, on comprendra bien que ce n'est pas pour faire des révélations sur les Malgaches que j'ai introduit, à leur sujet, ce petit chapitre dans mon livre. Un trop bref contact n'a pu me livrer de très grands secrets sur leur âme ; mais il m'en a révélé en revanche sur celle des Sénégalais et sur la mienne.

Il dissipa d'abord une inquiétude.

J'en étais arrivée à craindre, tant la venue des noirs me plaisait, que leur couleur ne m'hypnoti-

sât. Bien des fois, dans notre jardin, en me retournant au bruit des pas d'un visiteur, ma déception de lui voir un visage blanc fut telle que je me demandai si le noir n'avait pas pris à mes yeux une valeur esthétique trop grande. Etais-je un peintre si blasé? Ou un amateur de curiosités anthropologiques? Cela eût discrédité mon jugement et mes sympathies.

Heureusement que, pour me prouver la pureté de mes élections, plus de trois semaines de quotidienne contemplation ne m'amenèrent pas à préférer les plus noirs des Malgaches aux plus vermeils des jeunes Français.

Je me rappelle qu'un soir, vers l'heure de la classe, je ramais des petits pois au potager en rêvant de quelque événement catastrophique : visite d'un général, ou autre, qui retiendrait mes élèves malgaches dans leurs ser%aces à l'hôpital ou au camp.

Lorsque cependant l'un d'eux parut à l'entrée du jardin, mon sentiment fut si exactement le même que celui d'un enfant qu'on traîne au pensum, que je distribuai, en les quittant, aux tiges rameuses, des regrets aussi tendres que ceux des collégiens à leurs vacances.

Mes bourreaux ne me rudoyaient pourtant pas. Ils étaient à la fois polis, honnêtes, silencieux, obéissants, complaisants, soigneux. Il est probable toutefois que ces vertus sont inhumaines, puisque leur accumulation sur les mêmes individus ne parvint pas à me persuader, au cours de près d'un mois, une présence fraternelle.

Je ne veux pas dire que les Malgaches fussent incapables de sentir, d'aimer,de sourire.Peut-être l'auraient-ils prouvé quelques mois plus tard.

J'affirme seulement que du 8 avril au 15 mai 1918 le drapé conventionnel de leurs figures n'était pas un sourire.

J'ai appris qu'un Malgache doit user dans son pays de trois formes différentes de salutations, selon qu'il s'adresse à un homme de condition supérieure, ou égale, ou inférieure. C'est pour cela, évidemment, que mes élèves ne pouvaient heurter et franchir ma porte qu'avec des doigts et des pas mous, m'aborder qu'avec des traits empesés comme un plastron dominical, prendre place en classe qu'impersonnellement, comme des fidèles dans un temple.

Ce fut la rencontre d'un Sénégalais tout particulièrement vivant qui précipita ma rupture avec les Malgaches.

J'étais allée ce jour-là en forêt, à une heure très matinale. Pour faire mon quotidien fagot de branchages,'] e m'écartai d'une vingtaine de pas de la route encore déserte. J'étais déjà occupée à lier ma récolte, lorsque je vis passer un Sénégalais.

Il n'en restait presque plus à Fréjus. Celui-ci, un vieux sergent d'environ trente-cinq ans, devait appartenir au bataillon de renfort attardé au camp des Darboussières. Il me lança l'habituel : « Bonjour, Madame, ça va ? » Je lui renvoyai un : « Merci ! « Mais je dus y mettre une intonation inusitée, car le soldat quitta la route, à angle droit, pour venir dans le bois me tendre la main.

— Toi y a connaître Sénégalais ? me dit-il. Je lui parlai de mon école. Alors, il se lamenta.

— Et moi qui y a faire exercice tous les jours tout l'hiver, avec mon section, tout près ton jardin ! Maintenant y a connaître ton lécole, et y en a forcé pour partir demain ! Mais, quand mê-

me, moi y a moyen aller dire adieu pour toi, pour ton mari, pour tout ton famille, ce soir, avant embarquer pour le front.

Le soir il pleuvait, je ne l'attendais pas, mais il tint parole. Nous nous découvrîmes de communes relations : Ahmat Pâté, Brahima Sako.

Il jura de m'écrire toujours. Je lui promis de m'occuper de ses amis. Il m'en recommanda un, en traitement à l'hôpital 66 :

— Sergent Mamadou Ba, insista-t-il, va voir lui ma part ; y a mon camarade ; lui, tout à fait bon. Lui, Mamadou Ba, y a plus gentil que moi, encore !

Abdoulaye Sô, le vieux sergent, peu de jours après a été tué, au premier engagement de sa compagnie.

Mais le soir où il nous quitta, ma quotidienne fréquentation des Malgaches me parut particulièrement insipide. Je regardais les uns après les autres leurs visages ronds et aimables, trop ronds, trop aimables, et je m'écœurais à penser que nul d'entre eux n'était plus assez pur pour donner naïvement son cœur, tel Abdoulaye Sô , comme mesure de la bonté.

J'avais repris, l'école fermée, de plus actives relations avec le potager, et nous parvenions, Jean et moi, à ensemencer deux ou trois planches nouvelles chaque semaine.

Les végétaux, si expressifs de joie ou de misère par leurs développements inégaux, passionnent. La levée un même matin du petit peuple des haricots est un événement d'une étrangeté comparable à une éclosion de poussins. Le long des raies, tous les petits plants, soulevant les mottes de terre, se redressent, cotylédons pendants en bras

courts, pareils à une troupe de pingouins en promenade.

Je n'ai pas dit que notre potager est situé au bord de la route. Or, un jour, un cycliste sénégalais descend devant nous de machine et s'approche du mur bas qui nous sépare de lui :

— Travail là que tu fais, c'est pour pommes de terre ? interroge-t-il, ou pour haricots ?

— Pour haricots ; tu es donc cultivateur, dans ton pays ?

Il était agriculteur en effet, avant la guerre, au Soudan, près de Sikasso. Il nous énumère les produits de sa terre : haricots, patates, bananes, mil, riz, tomates, citrons, kolas. Maintenant il est ordonnance d'un capitaine. Il remonte sur sa bicyclette, il repart.

Le lendemain, à la même heure, il ne débouche pas plus tôt du bois, qu a notre vue il saute de machine.

Sa découverte, son bond, son grand sourire sont simultanés. Il doit être bien étonné que cet élan, au lieu de le porter plus vite vers nous, le retarde. Presque chaque jour il descend trop tôt, et peutêtre son étonnement se renouvelle-t-il, car la candeur de Ghibi Tangara ne s'use pas comme celle du commun des hommes. Elle doit se réparer quand il dort.

Pendant assez longtemps nous ne nous faisons pas une idée exacte de ses traits, parce que nous ne les voyons pas au repos. Son excitation, quand il nous parle, est celle des gamins qui ont trouvé un nid. Ses lèvres restent tendues sur ses gencives par l'effet de son rire persistant. C'est pourquoi, sur le ciel vespéral où nous l'observons à

Z)e« Inconnus. — 11

contre-jour, son visage n'est qu'un jeu d'ombres, autour du foyer de ses dents.

Il a un rire étranglé de petite fille qui nous fait dire entre nous : « Peut-être est-il gris ? On ne peut, sans alcool, s'exciter ainsi à la rencontre de gens qu'on voit tous les jours ! »

Un soir qu'il prononce le mot de « cantine » en conversant avec un camarade, nous le croyons ivre, parce que sa tête se renverse avec un trop singulier abandon. Mais s'il est ivre, «>mment se tient-il si bien à bicyclette?

Nous ne parvenons à nous tranquilliser sur son état que lorsque nous pouvons le regarder à loisir, dans notre maison, comme un naturaliste, avec sa loupe, examine l'insecte encagé. Alors nous reconnaissons que l'ivresse de Ghibi Tangara n'est pas de celles qu'on trouve dans uii verre. Elle a trop d'ampleur.

Une fois qu'il est particulièrement illuminé, il improvise une sorte de fable tout en faisant le geste de désherber le terrain avec nous. 11 s'agit d'une pêcbe au crocodile dans le Niger.

— Tu vas prendre filet bien grand, expliquet-il, tu vas mettre dans l'eau. Avant de mettre, tu vas attacher beaucoup des petits sacs du tabac poudre, partout dans le filet. Le crocodile il va arriver pour passer, il va faire remuer tous les petits sacs avec le filet, il va prendre trop du tabac dans la tête, il va venir fou complètement et tourner, tourner rond dans le filet. Alors, tu vas prendre lui sur ton dos, comme gros poisson, pour -emporter chez toi.

— Je pense, lui fait remarquer Jean, que lorsqu'il commence à prendre le tabac par le nex, ton crocodile, il doit faire : atchoum ! alchoum !

Mais Ghibi rétorque, triomphant :

— Y a pas moyen, lui est dans le fond de l'eau !

C'est encore une histoire de tabac à priser qu'il nous raconte une autre fois, mais c'est un brigand des forêts nigériennes qui en est le héros.

— Le voleur il est bien caché dans le bois, hein ? près de la route. Toi tu vas passer avec ton âne ou ton cheval avec beaucoup marchandises : piments, kolas, étoffes, tout. Le voleur il a entendu ton cheval marcher, il va regarder si personne il arrive encore plus haut ou plus bas sur la route. Quand lui est bien tranquille, il va sortir devant toi : « Bonjour, lui va dire bien doucement, tu vas loin ? » Et quand tu as fait explication où tu vas, lui va dire encore : « Mol aussi je marche même chemin avec toi. » Alors lui va prendre dans sa poche petite boîte du tabac poudre pour te demander bien doux, bien gentil, même chose ton frère : « Tu as pas tabac ?... tiens, prends avec moi ! » Si toi tu penses rien, ou si tu as peur, si tu commences faire tout comme il demande, le moment que tu vas mettre ta main dans la boite, lui va donner grand coup sur ta tête, pour faire tomber toi par terre^ et puis il va partir avec ton cheval et allez !... Quand même, reconnaît Ghibi, y a plus beaucoup voleurs comme celui-là dans mon pays, maintenant.

— En France non plus, lui apprenons-nous, mais il y en avait beaucoup autrefois.

Et en toute fraternité nous lui racontons l'histoire classique des attaques de diligences.

Ghibi confond entre eux les chiffres élevés, comme les confondent d'ailleurs les gens peu fortunés de tous les pays.

— Trente-six millions Sénégalais nouveaux ils vont arriver ici tout à l'heure pour faire la guerre, nous annonce-t-il un soir.

Nous jetons un éclat de rire qui ne le gagne pas comme d'habitude.

— C'est pas bien dire, hein ? c'est parler bête, beaucoup, fait-il d'un air déconfit ; mais c'est pas ma faute, aussi ; j'été jamais faire école.

Nous lui exprimons nos regrets de ne pas l'avoir compté, l'hiver, parmi nos élèves; lui-même est si malheureux d'avoir ignoré nos fonctions que nous l'invitons, pour le consoler, à venir étudier une heure dans l'après-midi, chaque fois que cela l'amusera et que son capitaine le lui permettra.

— Oh ! capitaine, lui toujours donner permission, lui toujours gentil, lui va faire content beaucoup pour voir moi prendre lire.

Chaque fois que nous parlons à Ghibi de son capitaine, au cours de sa semaine scolaire, il dit, complaisamment : « Mon capitaine, lui bon, lui faire ça et ça. » Mais d'autre part il nous raconte ses promenades du dimanche, à bicyclette, et ses parties de pêche où un certain major, très gentil également, partage avec lui fatigues et plaisirs et repas champêtres.

Nous ne sommes pas peu intrigués par la situation privilégiée de ce Ghibi, que s'arrachent pour le gâter, l'un pendant la semaine et l'autre îe dimanche, un capitaine et un major.

— Comment s'appelle ton capitaine ? lui demandons-nous.

— Mathieu.

Et ton major ?

— Mathieu. C'est même personne. Lui Mon-

sieur Major, y a porter trois galons, même cliose capitaine.

Cet incident nous rappelle l'aventure de Métey à qui Jean, faute de le reconnaître, posa deux jours de suite les mêmes questions et qui lui fit sans se lasser les mêmes réponses.

Ghibi non plus ne s'inquiétait pas de notre bizarre insistance à nommer son supérieur « capitaine », pendant les six jours où il ausculte les mallades, et « major », le septième jour, où il retire les poissons de l'eau.

Ghibi ne vient pas très régulièrement à l'étude, mais il a soin, les jours de son choix, d'arriver quelques minutes avant la fin de notre repas pour pouvoir « blaguer » avec Jean.

Comme il n'a pas de susceptibilité particulière, la plaisanterie trouve avec lui un vaste champ. ,0n peut le railler sur le culte de son pot d'or, héritage ou plutôt symbole familial qu'il a enterré dans la brousse. Nous le raillons encore sur sa nonchalance de cycliste.

— Quand je vois, lui dit Jean, dans la campagne ou en ville, un Sénégalais qui se promène à pied, une bicyclette à la main, je peux être sûr que c'est Ghibi. Elle doit être en bonne santé, ta machine, tu lui fais prendre l'air toute la journée et tu ne la fatigues pas.

Nous remarquons qu'un petit bracelet de ficelle entoure son poignet gauche.

— • De la ficelle très grosse autour du cou c'est bien bon, lui dit Jean, pour te pendre quand tu seras fatigué de la vie ; mais, autour du bras, ce n'est pas utile.

Ghibi explique que c'est un grigri qu'un camarade lui a rapporté la veille du Sénégal. Nous

n'aurions qu'à lui recommander un scapulaire, et il le porterait aussi. S'il n'est pas couvert d'objets de cette nature c'est qu'il a perdu ceux qu'il a possédés. Il les perd aussi légèrement qu'il les agrée. La présence des dieux lui étant inconfortable, il est fort heureux qu'ils s'en aillent tout seuls, car il n'oserait pas les chasser, de peur qu'ils se fâchent.

Ghibi ne sait pas à quelle religion il appartient, mais toutes pourraient le revendiquer : il sait quels hommes furent guéris par un griot, quels autres par un marabout, quels autres par un missionnaire et, en revanche, il cite les cataclysmes qu'on doit atribuer à chacun de ces prêtres. Il ne nie le pouvoir d'aucun prêtre, d'aucune touffe de crins, d'aucun morceau de bois, de papier, de ficelle, de métal, d'os, de corne consacrés. Alors que l'idée de la création des hommes par Dieu opprime la plupart des gens, Ghibi ne songe qu'à la création des dieux par l'homme et il a peur de tous les nouveaux dieux dont on lui parle. J'essaie un jour de le rassurer :

— Il ne faut pas avoir peur de tous ces dieuxlà, Ghibi! Regarde, moi je ne fais attention à aucun.

— Ah ! c'est bien, ça ! dit-il en dilatant sa poitrine d'un large souffle exhalé bruyamment, en signe de soulagement et de félicitation sincère, c'est ça qu'il est beaucoup meilleur !... parce que, tu comprends, me dit-il en se rapprochant de moi pour un plus complet épanchement confidentiel, tu comprends : pour une fois que ton dieu va faire bon, quatre fois, dix fois même il va faire mauvais. Alors c'est mieux pas dieu du tout. Si moi j'étais pas quitter en France, moi faire comme toi ; mais dans mon pays y a pas

moyen tranquille. Là-bas, tu restes daos ton maison, pour travailler, tu dis rien personne, tu penses rien du tout. Un homme il va entrer, pour demander toi quelque chose, un peu de la paille, un peu des cendres, n'importe quoi. Alors tu vas dire lui : « Qui c'est que tu veux faire avec paille, avec cendres ? il faut laisser ça tranquille. » Mais lui il va te demander encore la même chose ; alors, si tu donnes pas, demain tu es mort.

Ghibi est le premier de mes élèves que je vois se préoccuper des animaux. Il voudrait nous acheter des pigeons pour « porter au camp et regarder toujours ». Il voudrait aussi avoir nos petits chats qui jouent.

Un jour que j'ai chassé ma chatte hors de la pièce, avec vivacité, il garde pendant toute la leçon une gravité qui m'intimide, telle, en mon jeune âge, était celle de ma mère quand je ne lui avais pas dit bonjour. Comme ma mère aussi, Ghibi finit par éclater :

— Pourquoi, jusque maintenant, tu étais faire bon pour le chat et puis, aujourd'hui, tu commences mauvais avec lui ?

Je lui explique quelle infirmité intestinale de notre chatte motive, jusqu'à sa guérison, mes actes. Ghibi ne répond rien, mais il persiste à me témoigner de la sévérité. Il me gronde encore quand je ne respecte pas à son gré la paresse de mon fils ou ses espiègleries :

— Petits gosses, c'est toujours bon, affirmet-il.

Il semble absolument étranger aux jouissan-

ces qu'on prend universellement aux curées et aux représailles.

— Puisque Allemands ils commencent partir maintenant, dit-il en septembre, pourquoi les Français ils laissent pas aller eux tranquilles ?

Nous avons parlé du général Mangin à propos des opérations et Ghibi a dit :

— Colonel Mangin, j'étais connaître lui, bien gentil pour parler tous les tirailleurs ; mais Mangin général, je connais pas lui ; seulement,beaucoup des camarades ils sont dire que lui, général Mangin, il a commencé mauvais depuis la guerre, lui y a faire foutus tous les Sénégalais .

Nous lui montrons dans un journal le portrait caricatural de Mangin, par Sem. Cette image fera bien rire M'Baye Ka qui la prétendra très ressemblante; mais elle n'a pas de succès auprès de Ghibi. Il baisse un moment les yeux, avec pudeur, après l'avoir à peine regardée, et il dit enfin tristement :

— Pour sûr, lui va faire trop malheureux, si lui va voir ça !

Nous avons ofifert du raisin à Ghibi, mais il le refuse :

— Comment, lui reprochons-nous, tu n'aimes pas le raisin ?

Ghibi rit comme un bébé qui fait une malice :

— Si, raisin il est bon, mais c'est pas avec ton raisin-là que tu vas faire pinard?

— Oui, eh bien ?

— Eh bien ! moi fâché- trop avec pinard ! Quand j'été arriver 1914, à Bordeaux, expliquet-il, j'ai vu rien que soldats tous saouls. Tirailleurs et Ropéens, tous saouls, toujours. C'est mois d'octobre ou novembre, sais pas, que je suis

arriver en France. Il commençait mauvais temps ; tout le monde dire : « Ici, dans pays froide, faut boire beaucoup du vin pour tenir chaud. Celui qui va pas boire, lui mourir bientôt. » Moi, quand même, j'étais peur pour boire, je voulu pas. Un jour, y a deux soldats ropéens dans le bataillon qu'ils sont demander moi pour emmener boire. Soir-là, moi dire : oui. Moi penser : « Ropéens-là c'est pas comme tirailleurs, eux y a toujours en France, eux y a connaître bien tout si que y a dans France ; faut faire tout comme eux. Moi tout seul, moi tromper. Moi faire mauvais. Moi faire malade. Avec Ropéenslà, moi tromper jamais. »

» Chez marchand de vins, les deux Répéens ils faire acheter moi litre à trois francs cinquante.

» — Trois francs cinquante ? j'ai dit, ça c'est pas pinard, moi jamais entendu pinard cher comme' celui-là ; moi, entendu pinard six sous, dix sous, mais pinard trois francs cinquante, moi, jamais entendu.

» — Si, si, c'est pinard, Ropéens ils crient, mais c'est pinard meilleur, pinard qu'il fait pas mal, qu'il fait bien chaud pour ton cœur, toujours.

» Marchand de vins il a porté trois verres petits, petits, petits.

» — Verre qui y a là, il est trop petit ! moi j'ai réclamé, pinard qu'il est bon, faut boire beaucoup, faut donner grand verre, s'il fait cher, tant pis !

» Seulement, j'étais pas comprendre pinard jaune comme celui-là. Toujours, moi voir pinard rouge, jamais clair comme ce jour-là.Maintenant je connais qu'il était du rhum ; mais dans ce moment-là je connaissais rien ; j'étais boire grand verre plus de la moitié.

» — Y a plus moyen prendre, c'est mauvaise pinard, moi dire tout de suite aux deux Ropéens.

» — Tu connais pas rien, Ghibi, faut pas arrêter boire ! Si tu vas boire encore tu vas trouver bon.

» Alors, moi forcer pour boire encore, encore, parce que, les Ropéens, eux y a rigoler trop si je voulu finir. Premier verre, moi, j étais boire tout, mais deuxième verre, boire moitié seulement, puisque, avant finir, j'étaLs tomber par terre, sans moyen lever, sans moj^en parler, rien que dormir trop fort. La nuit, marchand de vins y a porter moi dehors, plus loin, dans la rue. Patrouille il m'a ramassé le matin. J'ai réveillé au camp, j'ai vouler lever. Mais c'est pas moyen; moi tomber encore. J'étais mal la tète, la poitrine les jambes. Alors, moi penser : « Y a toi fouti, toi mort. »

Nous demandons à Ghibi combien d'autres fois il s'est « saoulé ».

— Plus jamais saouler, parce que, si moi j'été boire encore, moi mort maintenant.

— Tu vas pourtant goûter notre vin de figues, ce n'est pas fort comme du pinard, c'est comme de la limonade ; nous en buvons tous beaucoup ici ; tu vas en prendre un peu avec nous.

Ghibi se laisse servir un quart de verre de notre boisson, mais il la regarde d'abord avec méfiance, par-dessus le bord du verre, jusqu'au fond, comme s'il y surveillait une guêpe ; puis, précautionneusement, il en absorbe une petite gorgée et il attend... il attend, sans doute, qu'elle explose dans sa poitrine comme autrefois le rhum :

- — Il est bonne, dit-il enfin, avec gravité, mais y a moyen saouler, avec ça, quand même.

Nous nous mettons à rire et il rit avec nous, mais voilà que François entre brusquement et se récrie en voyant Ghibi attablé :

— Ah ' tu prends de mon vm de figues i 11 ne faut pas en boire trop, tu vas te saouler!

Ghibi, en sursautant se retourne vers moi, le

visage rayonnant de triomphe :

— Ah ! tu vois ! me reproche-t-it.

Ghibi possède tous les dons des conteurs : la variété des allures, le sens des repos et joue des «restes avec mesure : son cou, sa taille ond^LSt ases traits savent prendre toutes formes. Mais son utilisation cies sons est unique

sue reproduisais exactement, dans ses récits, ra^ce'nt d^ Ghibi, ce -rait donc bea.e p pi ioli mais ce serait incompréhensible. Il ne par.e ^nfle tiraiîleur, ni le français; il ne groupe que des sons évocateurs de toutes nos phrases. Ghibi était musicien au Soudan, il le demeure essentiellement quand il gazouille la langue française '"Toute^oi" comme^ il interprète "--f ^^ les paroles de ses personnages, on croit enten dre du français correct quand il met en scène nos compatriotes, tandis qu'il intervient lui-même en langage d'oiseau des Iles. Quand l'oiseau Ghibi racSnte ses misères des années de guene 1914-18, on ne le dirait pas. On croirait qu il improvise des fables au milieu des rires des petits

'^Ghil^' est une sorte de Jean de La Fontaine et ie lui crois autant de génie ; ce sont ses dons mêmes qui en font un si pitoyable eieve.

Il ma été bien difficile d'apprendre à lire à Ghibi Tangara. Les doctes messieurs qui esti-

ment les intelligences au poids écarteraient celle de notre ami comme, du bon grain, ou écarte la balle. Et ce n'est pas lui qui les démentirait ; on lui dirait qu'il manque dans sa tête la moitié de ce qu'il faut pour faire une vraie tête d'homme qu'il le croirait. Le malheur est qu'il le pense sans qu'on le lui ait dit. Aussi, quand je lui affirme par exemple qu'il sait lire, il se met à rire, car il ne le croit pas. Sa défiance de lui-même lui a suggéré une invention qui pourrait s'appeler le déchiffrage interrogatif. Supposons que je lui propose la lecture de cette phrase du premier livret Machuel : « Le lapin a couru devant moi. » Ghibi lira :

— Le-la...

Puis il s'interrompra pour interroger :

— Le-la ?

— Oui, répondrai-je.

Il continuera :

— Pin ; pin ?

— Oui, pin. Cela fait la-pin.

Il répétera :

— Lapin. A-cou-ru... a couru ?

Et ainsi de suite. C'est une aggravation de N'Golo, son compatriote, car Ghibi est bambara aussi.

Au bout de quelque temps de ce jeu monotone, je me suis rappelé ce que j'ai entendu d'une méthode de natation qui consiste à jeter tout bonnement les enfants dans l'eau pour leur apprendre à nager seuls. J'avoue que je ne l'avais jamais vu expérimenter sous mes yeux ; mais théoriquement elle semblait devoir être profitable à Ghibi. Malheureusement, il se noya.

Je lui avais enjoint de lire tout à fait seul pen-

dant une semaine. Au bout de quatre jours, il ne sait plus rien de ce que je lui avais appris. Il revient navré.

— Tu vois ? me reproche-t-il d'un ton très doux, comme celui qu'on prendrait pour réprimander une petite fille qu'on craindrait de faire pleurer; tu vois? moi toujours j'étais dire : « Y a pas moyen pour moi faire travail tout seul. » Si toi tu vas rester côté de moi, y a moyen connaître les lettres; si tu vas partir, je commencé tromper; si tu vas rentrer, y a moyen lire encore. Toujours comme ça : moi tout seul, moi perdu.

Nous nous reformons au point de départ :

— Le-la-pin : ... le lapin ? a-cou-ru-de-vant... devant? nous... devant nous?

Par la chaleur estivale, cette leçon donnée aussitôt après mon repas m'endort, et ma somnolence gagne mon élève; il est décidé qu'on transportera l'appareil de l'école face à la brise de mer, sous les mimosas du jardin.

Cet appareil, réduit à une petite table à thé supportant le cahier et le livre uniques, nous donne l'air de faire la dînette, mon élève et moi. C'est bien une dînette d'études, en effet, car je reconnais bientôt que ni l'orthographe, ni la conjugaison des verbes, ni la syntaxe, ni le vocabulaire ne sauraient servir Ghibi comme un autre.

Comment admettrait-il l'orthographe, lui qui brode sur la même page de composition épistolaire les variations africaines suivantes, par exemple, du mot « major » : massor, mazor, masrr, masseur, majeur, massaure, massonr... tandis que sur le thème « j'apprends, » il module : ce parent, je parendre, j'été prendre, y a parender, ciapiri...

Quant au vocabulaire, à quoi bon le développer ? ce serait faire injure à Fimagination de Ghibi et à sa liberté. Puisqu'il a les loisirs princiers de dire : peau de l'arbre, pour : écorce ; crayon blanc, pour : craie ; beaucoup du l'eau tranquille, pour : lac ; ce n'est pas la peine de surcharger sa mémoire. Un peintre, avec trois couleurs sur sa palette, le rouge, le jaune et le bleu, peut recréer toutes les nuances que prend l'univers de l'aube à la nuit.

Ghibi n'a point affaire de livres : il fera du dessin et de la musique. Il s'emploiera tendrement à parfaire son écriture, aussi ronde et empesée qu'un tuyautage de bonnet blanc, et il me racontera son histoire.

— Pourquoi, ai-je demandé à Ghibi, n'as-tu pas de grandes marques sur la figure comme les autres Bambaras ? On voit seulement de toutes petites raies sur ta peau, comme si tu avais été égratigné par un chat.

— Parsi que ma maman y a manquer courage pour faire plus fort. Comprends bien ! mon père, lui mort, ses femmes tous partir ; lui, ma maman, rester tout seul dans maison, avec moi petit ; pas d'autre famille. Alors, lui pas pressé pour marquer mon figure ; lui attendre un peu, un peu ; après, moi commencer grand, rouspéter beaucoup, moi beaucoup crier, beaucoup remuer; ma maman peur trop pour couper la peau. Alors, lui faire petit travail comme tu vois là.

— Tu es toujours resté avec ta maman ?

— Toujours ; mais c'est pas beaucoup garçons comme moi pour rester toujours avec son maman,* par si que là-bas, toi garçon, quand tu vas marcher, tu vas rester avec l'autres garçons, tu

vas plus jamais rentrer dans la case avec ta maman, tu vas plus promener avec lui, plus faire rien qu'obéir ton papa. Mais moi, je connaisse pas père ni frère, rien que ma maman. Lui, ma maman, quand j'étais sortir pour la promenade il voulu pas voir moi quitter dans sa main seulement.

— Pourquoi t'es-tu engagé ?

— Moi, jamais engager. Ils sont forcer moi pour faire soldat. Français, 1912, ils faire chercher tirailleurs partout pour Maroc. Dans les forêt s-là tout près mon village, pas moyen pour trouver garçons, tous cachés. Alors, commandant du cercle il va commander grande chasse pour les bœufs sauvages. Tous les garçons contents pour chasser, tous sortir pour courir partout. Après, tous réassemblés devant les bœufs qui tijés. Pans ce moment-là, officier il va prendre noms de tous les garçons avec nom de ton parent, avec place de ton maison pour plus laisser sauver personne. C'est comme ça qu'ils sont prendre moi pour soldat.

— On t'a emmené de force, comme un prisonnier ?

— Non ; premier jour, ils sont demander moi bien doux pour faire soldat. Moi je répondu : non, que je voulu pas. Moi content toujours pour faire cultivateur, jamais quitter maintenant pour faire soldat. Deuxième jour, ils sont demander encore ; mais moi j'étais dire comme premier jour que je voulu pas. Troisième jour, ils sont dire que si je voulu pas, c'est mon mère qui va aller pour moi. Moi rigoler beaucoup : femme y a pas moyen faire soldat ! Mais zhommes, y a venir prendre mon mère pour mener prison dans la ville. Alors, moi penser dans mon cœur: « Faut

engager moi pour soldat. Pourquoi moi garçon ? Moi y a garçon ? Tant pis ! C'est malheur sur garçons, c'est pas malheur sur femmes ! Moi garçon, moi fouti ! Tant pis ! » Le chef de village il va voir mon mère : « Major, il va pas prendre ton garçon, ton Ghibi là, lui est trop petit. » Mais major-là il va dire tout le contraire : « Garçon là, pas bien haut, mais le meilleur de tous pour service. » Ma maman quand même il faire manger ce jour-là, et puis le demain encore, avant moi partir ; mais lui avec moi toujours finir manger, avant commencer même ; aussi tous les deux jamais finir pleurer.

— Tu pleurais donc, comme ta mère ?

— Moi, pleurer plus que ma maman même ! dit Ghibi en riant. Hé ! comprends bien ! Moi peur, beaucoup. Toujours moi penser dans mon tête : J'ai fouti ! je vais perdre dans les soldats ; je connaissais pas rien dans les militaires, rien du tout. Même dans le camp j'étais pleurer plus fort.

— Pourquoi ? les officiers étaient méchants pour toi ? ils criaient ? ils te frappaient ?

— Officiers pour faire instruction ? Pas mauvais, bien bons au contraire ; jamais crier, toujours parler doux.

Et Ghibi baisse la voix tandis qu'il rapproche de moi son buste en plaçant plus avant sur la table ses deux coudes qui le supportent :

— Comprends bien, me confie-t-il avec mystère, dans le camp-là, tous les jeunes soldats ils sont comme toi, ils sont peur beaucoup, parce qu'ils sont perdre tout leur famille. Si l'adjudant, si l'officier il va gueuler, il va punir, il va frapper ton corps, y a plus moyen pour tenir toi debout, y a plus moyen pour remuer les bras, les jambes, y a plus moyen rien que pleurer jusqu'à mourir.

— Est-ce que tu as revu ta mère ?

— Tout de suite, mon mère, il été venir dans le camp ; mais quand lui va voir moi dans tous les soldats, lui y a commencé pour pleurer, pleurer, sans moyen arrêter. « Si tu vas pleurer comme ça, je vas tuer mon corps, » moi j'ai dit. Alors, plus jamais ma maman il est venu encore, parce que lui bien savoir qui y a pas moyen tenir sans pleurer. Après, lui faire écrire seulement ; mais quand j'ai partir pour Maroc, lui, il morte...

— La guerre était mauvaise, au Maroc ?

— Pas bien mauvaise, non ; pas beaucoup tirailleurs tués ; mais tous fatigués. Tous les longues marches, tous les corvées, tout trop dur, làbas. Aussi, chef pour commander travail de la route, il faire trop méchant.

— Le capitaine ?

— Non, civil. Mais trois galons-là, même chose capitaine, lui faire peur tous les militaires. Lui tout petit, hein ? Lui bien gros ? oui, mais bien vite quand même pour courir, pour gueuler, pour punir, pour frapper tout le monde.

— Il frappait les hommes avec la main ?

— Avec la main, avec souliers, avec bâton. Jamais j'ai vu personne mauvaise comme celuilà. Alors moi, trop fâché de trouver lui en France 1914. Quand j'ai vu lui, sergent dans ma compagnie à Arras, j'ai commencé peur : Type-là, j'ai pensé, faut pas regarder lui qui va faire histoire encore. Mais lui va venir parler bien gentil : « C'est pas toi, Ghibi, qui faire Maroc ? Tu connais pas moi ? — Oui, sergent, je connais bien vous. — Ah ! c'est bien, ça, Ghibi ! Je suis bien content pour voir toi, Ghibi ! Faut venir manger avec moi, maintenant. — Non, sergent, merci,

j'ai pas faim. » Mais le demain lui va corameneer encore : « Viens donc, Gbtibi, viens donc manger avec moi. — Non, sergent, j'ai pas faim. — Viens boire, alors. — Non, merci, j'ai pas soif. » Toujours quand lui va dire boire ou manger des quelque chose ou faire promenade, j'étais répondre : pas faim, pas soif, pas promener. Alors, lui dire un jour : « Gliibi, voyons, Ghibi, tu peur avec moi ? faut plus peur ici. Ici, c'est plus Maroc, moi soldat ici, même chose avec toi, camarade avec toi. » Alors j'ai commencé aller avec lui toujours pour promener, pour manger, pour rigoler ensemble. Après, moi blessé à Arras, lui toujours envoyer beaucoup des lettres, beaucoup du chocolat, beaucoup de gâteaux dans l'hôpital. Moi guéri, même, lui envoyer colis encore. Maintenant, lui mort dans la guerre.

— Tu es resté longtemps à l'hôpital ?

— Hôpital sur le front, rester pas bien longtemps. Après, ils sont envoyer moi hôpital Bordeaux. Hôpital Bordeaux 1914, moi seul Sénégalais, moi, premier tirailleur qui arriver dans hôpital-là. Tout le monde qui venir pour voir blessés ropéens, ils faire arrêter tous devant mon lit pour demander qui ci qui c'est. Le dimanche, il y a beaucoup des madames qui venir exprès pour voir mon figure, pour toucher mon main, pour retourner, pour frotter avec son doigt, pour dire l'infirmier :

)> — Couleur noire comme celui-là, il part pas jamais ? il reste toujours comme ça ?

» — Non, il part pas, couleur-là, c'est pas sale; Sénégalais il est bien propre, bien lavé tous les matins.

. » Beaucoup de personnes y a porter chocolat,

gâteaux, bière, cigarettes pour « Monsieur Sénégal ». Mais moi jamais fumer, jamais boire rien que du l'eau ou du lait ; moi, donner tout pour les Ropéens.

» Y a une madame qu'il était trop gentille. Lui tous les jours venir dans l'hôpital. Aussitôt fini distribier cigarettes, lui venir asseoir côté de mon lit :

» — Ah ! eh bien ! comment tu vas, mon garçon ?

» La madame-là, lui parler bien doux, et tous les jours lui dire même chose :

» — Ah ! eh bien, mon garçon, comment tu vas aujourd'hui ? tu vas bien ? tu es bien content ?

» Mais moi j'étais jamais faire bon pour lui, moi dire toujours :

» — Non, pas content ; je connais pas personne,-ici ; je pas content du tout, en France.

» Un jour, la madame lui va dire médecinchef :

» — Le Sénégalais, docteur, il a jamais permission pour sortir ? Faut donner permission pour promener un peu.

» Quand le médecin-chef il a dit permission, je voulu pas sortir.

» — Y a pas moyen pour moi sortir dans Bordeaux, j'étais répondre lui, moi sortir, moi perdu.

» — On va donner toi papier pour pas que tu perdes.

» — Papier ? C'est rien, papier ! Avec papier, moi perdre quand même dans les beaucoup du monde, dans les beaucoup des voitures, dans les beaucoup des maisons, moi sortir, plus moyen rentrer.

» La madame il a mené moi avec lui, dans

l'auto. Mais moi j'étais pas tourner la tête seulement, pas rire, pas répondre, rien.

— Tu n'étais donc pas content, lui dis-je, de rouler en auto, comme un général ?

— Moi, bien content pour la voiture, t)ui, mais j'étais peur de la madame. Je connaissais pas les madames, pas les civils. Moi peur, trop, pour quitter hôpital. La madame il m'a fait descendre avec lui, milieu de Bordeaux, dans joli magasin pour boire des quelque chose avec tout le monde.

» — Tu veux pas boire un peu du thé, Ghibi ? lui m'a demandé, un peu du lait ? Un peu du chocolat avec des gâteaux ?

» Mais moi, je voulu rien boire, rien manger, rien regarder même. Comprends bien : j'étais beaucoup honte ! Tous les hommes, tous les madames, tous les mademoiselles, tous les petits enfants, tous, tous, ils faire rien que regarder moi tout le temps... Alors, j'ai commencé mettre mon main tous les deux sur ma figure, pour cacher complètement et j'étais fermer les yeux encore et plus bouger, plus parler, rien, longtemps.

» Après, la madame il a emmené moi dans son maison pour faire dîner moi avec sa famille. Jamais j'étais voir encore tous les beaucoup de choses qui c'est que j'ai vues là. Huîtres premier, je voulu pas manger :

» — Non, moi j'ai réclamé, y a pas moyen prendre, peut-être qu'il mauvaise pour Sénégalais.

» Tous les madames ils sont rigoler quand j'ai parlé ça. Alors j'ai commencé manger huître, une; après deux; après trois, puisque j'ai trouvé bien bonnes.

» Nous rentrer seulement minuit, hôpital. Le

demain la madame il demande encore pour emmener moi, mais j'ai voulu pas.

» — Non, moi j'étais crier, plus jamais aller, plus jamais commencer une autre fois encore comme jour d'hier.

— Elle n'a pas été fâchée contre toi, cette dame ?

— La madame-là ? Lui jamais fâcher. Lui toujours bien bonne. Après moi guéri, lui venir encore pour voir moi au camp, côté de Bordeaux. Au camp-là, du Courneau, moi trop malheureux. Moi connaître personne dans les tirailleurs, dans les officiers. Moi beaucoup peur, beaucoup froid dans la pluie, dans la boue. Avant, dans hôpital, tout le monde gentil. Maintenant, infirmiers, majors, tout perdu. Ma maman du Sénégal depuis longtemps morte ; tous mes camarades d'Arras aussi, morts. Au camp du Courneau, moi même chose seul, moi pas connaître même mon place pour coucher la nuit. Alors, premier soir que j'étais voir Tauto de la madame qui arrêter là, moi courir plus vite, même chose content comme voir ma maman : « Tu veux venir avec moi, Ghibi ? — Oui, madame. — Tu veux dîner avec ma famille ? — Oui, madame. » Moi j'étais plus dire : Non ! comme à l'hôpital. Dans camp du Courneau, j'étais perdre tout. Avec madame-là, moi j'étais trouver tout encore. C'est pour ça, tout ci qui lui commandait moi je voulu faire : « Oui, madame, oui, oui, oui, toujours oui. »

Le major Mathieu est allé en permission dans sa famille, en Auvergne, et il a emmené Ghibi, son ordonnance.

Au retour de celui-ci, dix jours après, nous lui demandons :

— Eh bien ! es-tu content de ton voyage ?

— Oh ! oui, parce que là-bas tous gentils : la Madame Major, et puis sa mère, et puis les domestiques aussi.

— Qu'est-ce que tu faisais là-bas comme service ?

— Rien du tout parce que Monsieur Major il m'a dit: « Ghibi, toi venir pour repos ; c'est deux hommes ici pour faire service, c'est pas besoin de toi encore. » Alors, moi j'étais seulement faire promenade avec Monsieur Major ou dormir toujours. Même le domestique il était monter le café au lait huit heures, dans ma chambre.

— Comment ? Tu ne pouvais pas descendre le chercher toi-même ?

— Non, puisque la Madame Major il était fâcher pour entendre moi changer de place seulement ; alors j'étais rester dans mon lit, voilà.

Ghibi cache sa joie de petit chien flatté, pudiquement, en appliquant sa figure contre ses deux mains étalées sur la table. On dirait d'un jeune animal qui caresse son museau sur l'herbe et j'admire sa grâce et sa chance. Car il a autant de chance que peut en avoir un échantillon humain de sa couleur emporté dans les bagages des conquérants blancs. Cette chance, c'est celle qui, dans les portées de chats à noyer, sauve le bébé qui offre un beau pelage.

Un Français peut obtenir les cœurs et l'embusquage avec la fortune, les grades, les relations, la science, l'habileté, le talent ; mais, pour échapper à la brutalité, un noir capturé dans la brousse ne peut alléguer que son charme, comme une belle fille pauvre.

Il se trouve des personnes assez féroces et vertueuses pour le regretter. Pourtant, si l'on ne consent pas aux nègres les privilèges de l'Homme, avec un grand H, il est absurde de leur retirer aussi, contradictoirement, ceux dont jouissent quelques animaux canins, félins, ou autres,

GhiLi a l'air d'un jeune chien qui se serait réveillé homme, le matin même. Il possède encore ces départs joyeux du cou et des pattes qu'il dut avoir la veille. C'est pour cela que le major Mathieu, sa femme, l'entrepreneur de Casablanca, la grande dame de Bordeaux et nousmêmes, nous avons dit en le voyant : Voilà un petit chien noir qui est bien joli et bien aimable, il faut lui donner du sucre pour tâcher de l'emmener à la maison.

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