XVIII. — La Lettre d'injures
DEPUIS le départ de mes élèves pour le front je recevais régulièrement de leurs nouvelles ; parfois, en mai et juin 1918, le même courrier m'apportait six ou huit de leurs lettres.
Celles de Baynik Diope arrivaient par paires. On n'a jamais su pourquoi. On comprendrait cette symétrie, s'il écrivait des deux mains, mais il n'écrit que d'une seule, comme tout le monde, du moins quand on peut l'observer. Peut-être en est-il autrement quand il travaille à l'écart, à son ordinaire, car vraiment on dirait bien des deux lettres qu'elles sont les œuvres simultanées de sa main droite et de sa main gauche, tant elles se ressemblent.
Les autres explications que l'on peut donner du phénomène sont moins satisfaisantes que celle-là. Je risque cependant celle-ci encore : une première lettre n'arrivant pas à épuiser la jouissance que Baynik Diope éprouve à écrire, il en recommence immédiatement une seconde, laquelle n'ajoute rien ou presque à la première, mais renouvelle son plaisir, de l'adresse à la signature. Ainsi, l'été, quand on est très altéré, on boit un second verre de boisson fraîche.
Le jour où Baynik avait quitté « les Cistes », je lui avais dit :
— Il faudra nous écrire souvent.
Il avait baissé la tête, allongé les lèvres avant de répondre :
— Hah ! y a pas moyen ! Y a pas connaître mots pour commencer lettres, mots pour finir, rien !
C'est intentionnellement que je l'avais tenu dans l'ignorance des phrases toutes faites ; mais je compris ce qui me menaçait. Il n'y avait pas quatre mois que Baynik avait appris à tracer son premier jambage. Il ne pouvait pas inventer abruptement les formes libres du français. Ou il n'écrirait pas, ou il copierait le modèle classique répandu aux armées : « Je t'écris ces quelques lignes pour te faire savoir de mes nouvelles... »
J'eus tellement peur de voir accoutrer de cette antique blouse paysanne mon petit ami, si original, que je pris, faute de temps, un parti extrême.
Dans un carnet destiné à l'amusement de mes élèves, j'avais réuni des lettres de ma composition, d'un humour facile : échanges supposés entre les tirailleurs. La collection n'était même pas encore complète. Je la donnai à Baj^nik Diope :
— Quand tu ne trouveras pas les mots pour commencer ta lettre, lui dis- je, tu ouvriras ce carnet, n'importe à quelle page, et tu copieras ce que tu verras ; quand tu seras fatigué de copier, tu écriras qu'il fait beau temps ou qu'il pleut, et tu mettras ton bonjour et ta signature après.
Le jour même de son arrivée sur le front, Baynik avait ouvert le carnet magique et, en proie à l'hypnotisation, comme les héros de légendes, il avait copié les premiers mots, qu'ils avait vus. Il en était résulté ce qui se produit en pareil cas. La lettre désignée par le hasard malicieux était une épître d'injures et je lus avec stupéfaction, cinq jours après nos touchants adieux, ce com-
Z>ci Ineotmiis, — 12
pliment imprévu du plus choyé de mes petits garçons :
Mon cher Madame,
Je suis très fâché contre toi parce que tu nie traites comme les cochons sans rien répondre même aux trois lettres que je t'ai écrites. Mais demain je vais chercher dans le camp tous les vilains mots comme : vache, fourneau, saloperie, et je t'en enverrai quatre pages si tu ne réponds pas tout de suite...
Ce qui aggravait le cas de Baynik, c'est que, faisant les lettres par paires, il m'infligea deux fois les mêmes insultes, sinon toutes, car, dans un des exemplaires, il en manquait une ligne, sautée par mégarde.
Après les injures, suivaient dans les deux lettres, sans transition ni alinéas ni point, ces quelques mots :
Nous beaucoup marcher, mais toujours pilivoir (pleuvoir). Bonjour ton mari, bonjour far se (François) m.a part. Arivoir, nwn cher Madame, remercie bien, voilà.
Que l'incident nous ait égayé c'est bien naturel et ce fut agréable, mais que nous l'ayons trouvé ridicule, c'est ce que je regrette à présent. Et pourtant je suis persuadée que bien des personnes, en lisant ce qui précède, se moqueront de Baynik Diope. Il n'est pas jusqu'à Baynik qui n'ait beaucoup ri de lui-même quand je lui ai montré ses premiers essais, quelques mois plus tard :
— Je connaisse pas rien dans petit carnet-là, a-t-il expliqué ; j'étais pas même lire les mots,
moi copier un peu, un peu les lettres, seulement.
A mon avis, tout le monde a méconnu une belle leçon. L'affre de commencer une lettre étant avouée généralement et le plus impuissant et nauséeux des remèdes à cette répugnance étant les formules en cours, la méthode de Baynik Diope est la seule qui reste à suivre. On aurait tout à gagner, pour la variété par exemple, à ce que les personnes elles-mêmes qui raillent ce jeune homme, au lieu de commencer leurs lettres par : « je suis désolé de... je vous suis infiniment reconnaissant de... » copiassent, comme lui, n'importe quel passage du premier livre venu.
On n'imagine pas combien Tintellectualité universelle gagnerait à cette innovation.
Amadou Hassan avait eu le sentiment de cet avantage quand il m'avait envoyé Tété précédent, en guise de lettres, des fragments de ses livres de classe: « Je n'ai pas envie de travailler aujourd'hui, il fait un temps magnifique, Tair est pur...» Il avait fort spirituellement répliqué à mes reproches de mensonge :
— Oh ! pour mettre dans les lettres comme ça, tous les mots ils sont bons la même chose.
Sur le front, Amadou Hassan renonce à son invention, soit faute de bibliothèque, soit parce que son inspiration personnelle s'est substituée impérieusement à tout autre texte.
Mon cher ami, nous sommes 2' ligne dans petit village qu'il pas trop logné (éloigné) a paris 20 kilomètr alors tous léropéen ils son gagne dé permission pour allé perminade (promenade) en ville ce sénégalais seulement qui son gagne
pas. lé francés ils son dire lé sénégalais qu'il faut donné cou de lamain pour gagné laguer alor tous le tirayer son mourir en france mais le francés ils sont regardé nous comme le sanimaux mais mon cher Madame lé Sénégalais sont mié (mieux) que leropéen...
Damba Dia écrit le 10 juillet 1918 :
Ma chère amie,
Je fais réponse tout de suite à votre journal daté du 1" juillet. Il m'a fait beaucoup de plaisir parce que vous m'avez raconté beaucoup d' chose.' L'exercice de gramniaire et très difficile ce pour: ça que j'ai trouvé un camarade européen pour m'aider mais selemcnt se la dernier fois, il est mort. L'exercice maintenant je les faira moimême. Il faut bien m'expliquer les mots : et, est, c'est, que je trouve partout. Alor aujourd'hui après-midi y avait des obus qui tombent juste à côté des nous. Heureusement il n'a pas daté.
Dans la Somme le secteur il peux plus tranquille. Maintenant je suis très maigre et plus petit et plus noir parce qu'on peux plus diné la journée nous mangeons que ll^"" (onze heures) du soir jusqu'à damais soir a ll^'^ encore.
Malheureusement la nourriture que nous avons ce mauvais pourtant on touche acez mais on le fait pas bien couillir. Je crois qu'on nous lèvera dans deux jours, alors pendant que je suis aux tranché je pense beaucoup de chose que je n'peus pas raconté parce que je ne sais pas les mots en français.
J'ai fait beaucoup de faute mais seulement quand je trouve trois ou quatre femmes fran-
çaise comme vous je ne serai plus ignorant. Avant de vous connaître j'étais con comme les sanimaux maintenant je suis un peu mieux.
Alors que j'ai commencé écrit ma lettre c'été grand bombardement les obus daté par tout dans ce condition là arnié la faire (rien à faire) avec les Boces.
Votre élève qui pense à vous et votre niari.
Le 29 juillet 1918 nous avons reçu de l'hôpital d'Arcachon, cette lettre de Baynik Diope :
Ma chère Madame,
Ce louta je pas votre nouvelle, mais moi j'été blessé la mé (main) dipi 16 juillet jet ré mal ma chère Madame, mon lieutenant aussi blessé mais je marché avec lieutenant jouka (jusqu'à) paris mais connais pas quel hôpital lui été.
Je donne bien bonjour ton mari, je donne bien bonjour ton père je donne bien bonjour farsé (François) .
Mon votre cher Baïdi Dialo sais pas son nouvelle mais je donne bien bonjour faut dire lui je blessé la mé goche je tré mal, vala.
Deux mois après, il écrivait de Bordeaux :
Ma chère Madame,
Je quitté hôpital Arcachon maintenant je suis hôpital Bordeaux, mais je tré bien, je boire bien doulé (du lait) beaucoup doulé ; moi toujours boire doulé je tré bien mais ma chère Madame moi pas acore trouvé mon votre cher Baïdi Dialo pététe parti pour le Matadi mais ma chère Madame je perminé (promené) tou lé journé, mon
camarade avec moi nous sommes allé perminé bien, mais moi je suis content allé Fréjus bientou vous voir mais ma douva (doigt) marche pas, ce pour ça je reste ici une douva soûl qui marche tou reste marche pas, mais, ma chère Madame je voudrais rentré dans mon compagnie parce que tous santi (gentils) dans mon compagnie lieutenant, camarades tous santi.
Ma chère Madame nous sommes très bonne manger aujourd'hui vendardi matin mangé pomme bietre ave boll do aricou boire beaucoup douté moi je tré content doulé je pas content pinar mais doulé je tré bien content.
Mon votre ami Amadou Hassan ma écrire ma dit été Verdun (Verdun).
Je donne bien bonjour à ton mari à ton père à Françoi et tous les Sénégalais qui sont travail avec vous.
Voilà ma chère Madame,