XIX. — Le Petit Cochon
DANS la journée du 16 juillet 1918 et les suivantes nous perdîmes nos amis Sandre, N'Golo Tangara, Métey, Brahima Sako, Ahmat Pâté, Kanda Sidibé, Délia Mané. Le capitaine Duret fut blessé ainsi que Baynik Diope, son ordonnance.
Dambia Dia, Amadou Lô, Samba Penda, Almamy Oularé furent blessés le mois suivant. Mekhtar Saar ne mourut qu'en octobre.
Fôdé Bamba, le premier, avait été blessé grièvement au ventre d'un éclat d'obus, le 2 juin. Quand il sortit de l'hôpital, au mois d'août, il ne passa pas par Menton, encombré sans doute, il tomba directement dans le bataillon de dépôt, le 73% à Saint-Raphaël.
Fôdé est venu aux « Cistes « tous les dimanches faire des dictées, arroser les fleurs, goûter avec nous, échanger les courriers. Je lui ai fait lire les lettres où Mamady Koné le pleurait, le croyant mort à l'hôpital, il trouvait cela folâtre. Il me livrait tout le courrier qu'il avait reçu du front.
J'y trouvai l'énumération des blessés et des morts de sa compagnie ; elle correspondait bien à ces pertes de 80 pour 100 annoncées par les, officiers le 16 juillet.
J'y trouvai des noms d'infirmières, d'infirmiers, de majors, d'officiers, ceux de nombreux camarades, et le nôtre ; mais les Allemands ni aucun des Alliés n'étaient mentionnés. Même lors des succès de ces derniers, il n'était pas fait état,
par les correspondants de Fôdé, de notre gloire ; elle ne se traduisait, dans leurs lettres que par cette pensée : « Si tout va continuer comme maintenant, les Sénégalais ils vont bientôt retourner dans leur famille. »
Au contraire, moi-même je recevais assez souvent des lettres où mes élèves disaient qu'ils étaient : « Bien contents pour la France... » où ils proclamaient que : « Les Français avec les Sénégalais et les Américains, tous avaient bien marché. »
Je me rappelai alors que, quelques mois plus tôt, avant son départ pour le front, Fôdé avait soumis un jour à ma correction le brouillon de sa lettre à un officier. Entre autres mots inintelligibles, j'avais relevé celui de « disiposition » (disposition).
— Comment ? tu connais pas disiposition, me demanda-t-il ? Bon disiposition pour aller au front, tout le monde il connaît.
— Oui, je comprends maintenant ; cela veut dire que tu as beaucoup de courage pour faire la guerre.
Fôdé eut son fou rire :
— Non, moi, je suis pas content pour aller ; aller, c'est forcé. Mais si tu veux écrire officier, tu vas mettre toujours bon disiposition ; c'est mot pour officier, c'est pas pour autre personne, c'est bon salutation pour officier seulement.
Je compris en septembre et octobre 1918, en comparant mon courrier à celui de Fôdé, que mes correspondants ne me parlaient aussi de la guerre que par politesse. Le bonheur de la France et les soldats qui marchent bien, c'est salutation bonne pour les Français seulement.
J'interrogerai Bélia une autre fois.
— Voyons, Bélia, quand le commandant vous taisait un grand discours pour vous assurer qu'il vous aime comme ses enfants, que tous les Sénégalais sauront mourir bravement avec les Français,que la France ne les oubliera jamais... n'étiezvous pas contents d'entendre ces jolies paroles ?
Bélia s'amusera comme un gosse :
— Non, puisque tout le monde ils vont dire après : « Pourquoi le commandant y a parler beaucoup bon ce soir, c'est qu'il y a préparé beaucoup mauvais pour le demain matin. »
Il existe une légende du tirailleur sénégalais dévot à son chef et aimé de lui. Depuis longtemps nous la collectionnons avec les histoires des chiens qui meurent sur la tombe de leurs maîtres, des coursiers arabes qui sauvent les guerriers blessés et des lions amoureux de leurs dompteuses.
Comme toutes les légendes, elle est l'expression d'une vérité, mais d'une vérité qu'on ne devinerait pas.
Le tirailleur aime quelquefois son chef et toujours son bataillon. Presque tous les tirailleurs sortis des hôpitaux que j'ai vus au dépôt du 73' à Saint-Raphaël souhaitaient rentrer dans leur compagnie, celle-ci fût-elle, à ce moment, au pire lieu, dans la boue, la neige et sous les balles, les gaz, les obus. On peut même énoncer comme suit ce qui différencie un soldat blanc d'un noir :
Peu importe à un Français de changer de bataillon pourvu qu'il regagne l'arrière.
Peu importe, au contraire, à un Sénégalais, d'aller au front ou à l'arrière pourvu qu'il regagne son bataillon.
Cependant notre militarisme aurait tort de
bâtir sur ce fait une théorie des aptitudes militaires spontanées des Africains. Ceux-ci ne sont pas plus sortis de la brousse pour adorer un capitaine et un bataillon, que les otaries ne sont sorties de la mer pour porter une lampe sur le bout de leur nez. Mais il y a une méthode pour inculquer l'amour du supérieur aux jeunes recrues, comme il y en a une pour apprendre aux phoques la science de l'équilibre.
Elles exigent une même essentielle condition: c'est que les sujets soient pris jeunes et soustraits au lieu natal.
Les tirailleurs m'ont expliqué le mode d'éducation qui les a formés. Il est analogue à celui <jui forme les chiens de garde. Enlevé du gîte, affamé d'affection, enchaîné jour et nuit aux mêmes compagnons, frappé physiquement et moralement par l'appareil militaire, le jeune sensitif noir se suspend à la voix, au geste de celui — officier en l'occurrence — qui sait le caresser et améliorer sa soupe. Si l'épouvante et le réconfort sont savamment dosés, l'hallucination du sujet va jusqu'à lui faire prendre son capitaine pour son père, sa mère, ou le Bon Dieu. On comprend que soit fatal à cette illusion un changement trop fréquent d'officiers, comme il est arrivé dans cette dernière guerre ; ou encore la rencontre de mères véritables, comme il est arri- A'é dans certains hôpitaux.
Ainsi, on a vu que Ghibi, jeté au camp du Courneau au sortir de l'hôpital de Bordeaux, vouait à sa protectrice l'affection due réglementairement à son capitaine.
Pour éviter d'aussi regrettables aberrations sentimentales, l'autorité militaire a décidé de supprimer ses concurrents. Les blessés et les
malades sénégalais sont désormais parqués à Fréjus dans des étables sales, en planches ou en briques, mais bien défendues contre toute contamination française. Gela s'appelle de la resénégalisation comme qui dirait de la recatéchisation dans la peur.
La tendresse des chefs s'explique aussi facilement que celle des tirailleurs, car on aurait tort de s'imaginer qu'un homme qui en contraint un autre et le fait tuer ne peut pas l'aimer. Il arrive qu'il l'aime beaucoup, mais à sa façon. Sa façon ressemble un peu à celle des propriétaires des chiens de garde ou de chasse, un peu à celle d'une vieille paysanne de ma connaissance.
Cette femme avait reçu, du possesseur d'une truie trop pourvue d'enfants, un petit cochon nouveau-né et elle l'avait nourri au biberon. Le souvenir ' de son dernier petit garçon qu'elle avait élevé de la même manière et l'espoir d'un gain rémunérateur fraternisaient chez elle, à la faveur de ce nourrisson qu'elle embrassait maintes fois jour et nuit. Elle louait ses sentiments affectueux, sa malice, sa peau satinée, jusqu'au jour fixé pour le terme de l'engraissement.
Pendant le sacrifice, elle voulut tenir, sous le couteau du boucher, la jatte destinée à recevoir le sang de son fils chéri. Elle pleura pendant que criait, longuement, le supplicié, et dit avec extase :
— Quel beau sang, et comme la viande sera blanche !
L'amour de la paysanne est celui des bons officiers de l'armée coloniale pour leurs élèves noirs. Je parle de ceux qui ont une âme ; je ne parle pas des autres.